A PROPOS DU MONT PELÉ
qu'est-ce qu'un volcan? ^ SA FORMATION. — MOYENS PRÉSERVATIFS. — ENQUÊTE NÉCESSAIRE
Tout le monde sait qu'un volcan est en général une montagne en forme de piton, dont le sommet possède une ouverture plus ou moins grande — le cratère — d'où sortent presque toujours de la fumée, des gaz lourds à base de carbone en général, souvent de la cendre et parfois, en temps d'éruptions violentes, de la pierre ponce, de la lave, c'est-à-dire toutes matières minérales incandescentes et fondues, etc.
Après le terrible désastre de Krakatoa, survenu dans la nuit du 26 au 27 août 1883 et qui a englouti, dit-on, de 400 à 200.000 personnes le long des côtes de Sumatra, de Java et des Iles de la Sonde, voici que l'épouvantable catastrophe de la montagne Pelée qui vient d'anéantir Saint-Pierre de la Martinique, attire de nouveau l'attention, tout à la fois inquiète et douloureuse des foules sur cette angoissante question des volcans.
Tout d'abord, il faut commencer par déclarer hautement que personne ne croit plus à la théorie absurde du feu central ; il y a longtemps que le monde savant en a fait justice et vraiment il ne pouvait pas en être autrement et Ton éproave même quelque confusion, en pensant qu'il a fallu s'attarder à réfuter, ne hit-ce qu'un instant, une théorie aussi invraisemblable, aussi antiscientifique.
En effet, il tombe sous le sens commun que s'il existait un feu central, la terre n'existerait pas un quart d'heure, sans sauter en des millions de morceaux à travers l'espace, car il est bien évident qu'il ne pourrait pas en être autrement avec la poussée invraisemblable, avec la force d'expansion des gaz.
Soutenir qu'il pourrait exister un feu central, avec cheminées volcaniques — des joujoux par rapport au volume de la terre et d'ailleurs pas toujours en activité — c'est soutenir un enfantillage que l'on serait étonné de retrouver même dans les théogonies d'il y a quatre mille ans.
Pour nous, mon père et moi, nous avons toujours soutenu toute notre vie que les volcans n'étaient que des furoncles, des clous qui n'intéressaient que la surface de la terre, toujours en communication avec la mer, qui les formait par l'accumulation des matières organiques, appartenant à la flore et à la faune, par les poissons morts et toutes les matières fermentescibles qu'elle renferme dans ses profondeurs. Et quand je parle de la mer au singulier, il est bien entendu qu il faut généraliser et comprendre ainsi tous les Océans.
Cette théorie qui n'en est pas une, mais la simple constatation des faits est si vraie que tous les volcans dans l'intérieur des Continents, des terres, des hauts plateaux, comme ceux de l'Auvergne, sont éteints depuis les temps géologiques ou la mer s'est retirée, tandis que c'est non seulement au bord de la mer, mais généralement au fond des immenses culs de sac où la mer accumule toutes les matières organiques, que se trouvent les volcans les plus terribles : témoin le Vésuve, au fond du golfe de Naples et tous les volcans de la mer des Antilles, qui sont là comme la démonstration tangible du vaste remous formé entre les deux Amériques.
D'ailleurs l'information suivante qui a été donnée dans les journaux de mardi dernier, confirme d'une façon saisissante ce que je viens d'avancer :
Un journaliste martiniquais, M. Sully, dont on n'a pas de nouvelle et qui, sans doute, est parmi les nombreuses victimes, avait tenu à aller, le 27 avril — 1902 —, constater l'état de la montagne Pelée.
Muni d'un appareil photographique, il s en fut prendre une vue du nouveau cratère qui s'était formé non au sommet, mais sur un des flancs de la montagne, à 600 mètres. M. Sully
pût établir comment il se faisait que Fétang situé à 40 mètres du sommet de la montagne, se vidait peu à peu. Ses. eaux filtraient à travers la terre et venaient tomber, en une colonne d'un mètre de diamètre, 600 mètres plus bas. A cet endroit sfe formait le nouveau cratère qui avait profité, pour s'ouvrir, de la fissure causée par la chute continuelle de l'énorme trombe d'eau.
L'eau, à 243 mètres d'altitude avait, lors de cette ascension de M. Sully, 29 degrés de chaleur.
Aujourd'hui tout cela est démontré jusqu'à l'évidence et Ion est bien obligé d admettre l'étroite concomitance qui existe entre la mer et les volcans puisqu'elle vous crève les yeux.
Du reste, tous les esprits vraiment scientifiques l'ont toujours proclamée comme étant la seule vraie et sir Humphrey Davy, le célèbre chimiste anglais qui est mort en 4829, l'avait déjà développée d'une manière tout à fait magistrale à la suite de sa belle découverte des métaux alcalins.
En effet, très résolument, il attribuait les éruptions volcaniques à la combinaison accidentelle et plus ou moins passagère de l'oxygène de l'eau avec les métaux, les pierres, les alcalis qui possèdent, comme l'on sait, la propriété de brûler dans l'eau. 11 en résulte des combinaisons qui dégagent une quantité considérable de chaleur et une quantité non moins prodigieuse de fluide électrique.
En vérité, on ne pouvait pas mieux dire et c'est bien là qu'il faut chercher Texplication purement chimique de ces terribles phénomènes, tout à la fois géologiques et sismîques, ce qui se comprend tout seul d'après les explications même que je viens de donner.
En effet, ces terribles et colossales combinaisons chimiques qui produisent de la chaleur et du feu, doivent produire aussi fatalement de l'olectricité, c'est-à-dire le fluide, unique agent des forces de la nature, sous ses trois formes de fluide, de lumière et de chaleur.
Mais avant de terminer ces trop courtes notes, je veux
rappeler un projet que j'ai souvent exposé, à propos des soufrières ou solfatares du Mexique qui sont en pleine exploitation et dont on peut par conséquent approcher sans danger — toujours s'ils sont dans l'intérieur des terres.
Lorsque l'on se trouve en face d'un volcan éteint ou tout au moins dans un état de repos relatif, comme cela arrive par exemple, de temps en temps pour le Vésuve, je voudrais que le gouvernement vote une somme pour percer au flanc du volcan, vers le bas, deux tunnels opposés qui iraient se rejoindre au fond même du gouffre, c est-à-dire au ras du thalweg des vallées, des plaines environnantes, ou à peu près.
Je dis presque jusqu'au fond du gouffre, car il est bien certain qu'il ne doit pas descendre plus profondément que le fond même immédiat de la mer voisine.
Si l'on pouvait arriver ainsi jusqu'au fond, la chaleur le permettant, non seulement ce serait déjà un grand point, mais en cas d'éruptions, ces deux tunnels opposés pourraient servir de soupapes de sûreté, d'écoulement pour la lave, pour les matières en fusion et sauver de la sorte les contrées environnantes d'un nouveau désastre, puisque l'on arriverait, en quelque sorte, à endiguer le fléau; et à le conduire, le guider, du moins en partie.
Enlin, nos deux tunnels achevés, il resterait une expérience curieuse et du plus haut intérêt à tenter. Elle consisterait par de puissantes pompes foulantes et aspirantes à faire monter assez d'eau de source et d'eau de mer, alternativement pour noyer et inonder par en haut l'ouverture du cratère, pour voir si l'eau parviendrait ou non, soit à éteindre temporairement le volcan, soit au contraire, à produire les réactions chimiques attendues.
Là, toutes les hypothèses sont permises, car les combinaisons chimiques ne pourraient se produire que si l'on atteignait les matières organiques accumulées au fond et en communication avec la mer ; sinon cette eau serait parfaitement capable de noyer et de nettoyer le volcan, du moins de son orifice.
c'est-à-dire du cratère, à l'ouverture des deux tunnels percés jusqu'à la base.
Et si cela permettait une exploration du centre du volcan, ne fusse que de quelques jours, de quelques heures même, il est certain que Ton pourrait en retirer des indications du plus , haut intérêt pour la science.
Il est évident qu'un grand Etat seul pourrait supporter une pareille dépense ; mais le but à atteindre serait glorieux et humain entre tous.
J'arrive de Naples, où j'ai visité le Vésuve ; il me semble que la tentative est possible et il est évident que si le gouvernement italien voulait s'en charger, il pourrait peut-être mener les travaux à bonne fin et s'attirer, à coup sûr, la reconnaissance des savants du monde entier.
De toutes parts on me demande des renseignements sur la Martinique, je les donnerai demain samedi soir à 9 heures dans la grande salle des fêtes de la mairie du IX^ arrondissement, rue Drouot, en faisant une conférence publique sur ce douloureux sujet. (4)
Mais en attendant, je vais tâcher de préciser certains points qui sont restés dans l'ombre et qui ont cependant besoin d'être élucidés, si Ton veut comprendre toute l'étendue du dé-r sastre.
Ensuite cela aura pour résultat de faire toucher du doigt toutes les difficultés, toutes les redoutables éventualités qui découlent tout naturellement delà catastrophe.
On parle d'évacuer File. C'est bientôt dit et tout d'abord, il y a des raisons pour et contre qu'il importe d'examiner de sangfroid.
En dehors même de l'affolement général, de la terreur des femmes et des enfants, si légitime en ces tragiques circonstances, il y a la faible étendue de File qui est de 98.782 liectares ou de 200.000 hectares suivant les géographes. Prenons même le chiffre le plus élevé ; il est malheureusement trop certain qu'une forte éruption de la montagne Pelée, suivie d'un raz-de-marée et d'un tremblement de terre peut faire périr d'autant plus facilement la presque totalité des habitants de File, que les deux tiers do sa surface sont couvcM'ts do montagnes inhabitables, où ils ne sauraient trouver ni la vie ni même un refuge temporaire.
Enfin comme je Fai déjà fait remarquer, il ne faut pas perdre de vue qu'au mois de mai sous les tropiques, il fait
(1) 31 mai 1902.
régulièrement de 30 à 35 degrés de chaleur et que^ 8'il est vrai que l'on n'a pu incinérer que deux ou trois mille cadavres, oo peut s'attendre avec ceux qui restent sans sépulture, à un v^itable empoisonnement de File, aux premières pluies, à moins que les raz-de-marée ne les aient emportés, ce qui est peu probable. Il est évident que si l'on ne voyait que cette face de la question, l'évacuation semble bien devoir s'imposer. Mais, hélaS, tout est contigent sur la terre et il convient d'examiner la seconde face de la question.
Cette fois presque tous les géographes s'accordent à lui donner 240.000 habitants ; en admettant qu'il en aitpéri 40.000, ce qui ne parait que trop vrai et qu'il en parte 10.000 volontairement — ce qui est énorme — il en resterait encore 460.000 en chiffres ronds. Or il ne faudrait pas les laisser partir en terre étrangère, ce qui serait une perte sèche pour la tnèjre patrie, il fmdrait les transporter à, la Guadeloupe, mais en outre que la Guadeloupe ne pourrait pas les nourrir et qu'elle a aussi sa soufrière, on ne transporte pas ainsi 460.G00 personnes qui n'ont absolument rien, que le désir de travailler.
Si donc on en était acculé à cette terrible extrémité, il ine resterait qu'une mesure sage et pratique à prendre : se procurer tous les vaisseaux de guerre et de commerce français disponibles et transporter ces 460.000 ou 450.000 personnes daiis les hauts plateaux sains de la Guyane et les installer, en leur coostruisant des maisons, des cases, en leur donnant les instruments pcmr faire la culture.
Ce ne serait pas un sacrifice impossible, si les Chambres le voulaient, d'autant plus que ce ne serait qu'une avance faite Il la colonie.
Si nous n'avions pas été si légers — soyons polis — si nous avions fourni les pièces élémentaires pour défiwidre jqos droits et ne pas perdre les contestés franco-holiandais et francobrésiliens, si nous avions été moins bêtes, en un moi, nous aurions pu là installer les Martiniquais et faire de:la<}uyaoe une superbe colonie.
Ma conclusion sera simple, c'est que la question est très complexe et que le plus sage est de favoriser largement les moyens de partir à tous ceux qui veulent le faire.
Dans un petit volume publié sous la direction de M. Buisson, je lis : « la Martinique est une des terres les plus peuplées du monde ; dans les campagnes agricoles les habitants se pressent comme dans les districts industriels des Flandres, du Lancashire et de la Saxe ». Rien n'est plus vrai et quand j'ajouterai que la Martinique, malgré son éloignement de la France, fait plus de la moitié de son commerce avec la Métropole et ses colonies et que le commerce s'élève avec la France seulement, à 38 millions, dont 24 millions pour les importations et plus de 17 millions pour les exportations de France, j'aurai le droit de conclure qu'il faut sauver à tout prix cette vieille colonie et ne pas abandonner ses habitants qui sont tous de bons fiançais.
Maintenant, passons à des sujets moins graves : on m'a demandé s'il était vrai que l'impératrice Joséphine descendait d'Enambuc, le célèbre colonisateur de la Martinique et s'il était vrai qu'elle avait la haine et le mépris des noirs comme tous les créoles de son temps.
Sur le premier point, je l'ai entendu dire, sans en être autrement certain. Quant à son mépris des noirs, il n'était que trop réel et c'est en partie sur ses instigations que Napoléon a abandonné le général Leclerc et sa femme Pauline Bonaparte et 2L perdu Saint-Domingue, cette admirable colonie — celle qui eût jamais rapporté le plus à la mère patrie dans l'histoire coloniale des peuples, depuis le commencement du monde historique.
Enfin, il est bien vrai que dans toutes les Antilles, les Martiniquais sont connus sous le sobriquet familier et amical de Mouca ou Mouka ; cela leur vient de ce qu'en créole le patois français trè^ doux qu'ils prononcent sans R ils disent toujours : « mouca fais ça », pour : a: je vais faire cela » ; mouca fini, pour: je tiens ; mouca soti, pour : je vais sortir, etc.
Du reste, la chose n'est pas sans analogie ; c'est ainsi que
nous appelons les Anglais des Goddam et qu'au Japon, à Bornéo, en Italie et dans bien d'autres pays, on nous appelle des Didoiiy parce que des Français, pour ces étrangers, ne s'abordent jamais sans prononcer dis donc au milieu de la phrase. Enfin, c'est ainsi que dans les Antilles, pour donner un exemple local, les Bohémiens ou Tziganes sont appelés par les gens instruits des Syriens et par les gens du peuple des Ariquapaka, parce que c'est le mot ou la consonnance qu'on entend toujours dans leur conversation.
Quoiqu'il en soit, les pauvres Didon, mouca et Ariquapaka ont tous trouvé l'égalité éternelle sous la mort à Saint-Pierre et la France se doit à elle-même, pour son honneur et pour ses vrais intérêts, de secourir largement les Martiniquais survivants qui doivent nous être doublement chers et sacrés dans le malheur !