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L'ILE D'ARGUIN ET L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE

Je ne serais pas arrivé au bout de ma tâche, à propos de la pêche de la Morue si, après Saint-Pierre et Miquelon, je ne venais pas parler de cette extrémité de la côte sénégalienne, à laquelle je trouve une importance de premier ordre pour nous, à de nombreux points de vue que je vais tâcher de mettre en lumière.

Aussi bien le Coamopolitan^ l'un des grands organes amé» ricains, nous reprochait l'autre jour, avec raison, de ne point nous occuper de ce qui se passe au dehors et c'est un défaut dont il convient, en effet, de guérir les Français, en leur donnant le goût des choses extérieures, ne fusse même que de nos propres colonies ; du reste, voici le passage en question :

c Comme impression d'ensemble, nousjugeonsque vos curiosités étrangères se contentent à peu de frais. Vous publiez d'élégantes chroniques, des interviews d'une authenticité douteuse, quelquefois, et si spirituelles I Mais où sont les nouvelles de Berlin, de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de New-York, même de Londres qui est si proche 7 Où sont les renseignements sur les grandes batailles économiques du monde 7 A New-York, à Boston et ailleurs, nous connaissons toutes choses, — ou peut s'en faut — des fluctuations de votre politique, des œuvres de vos écrivains et de vos savants. La réciproque n'est pas vraie. :>

Je veux croire qu'il y a là un peu d'exagération et que bientôt nous serons moins ignorant du monde extérieur.

Ceci dit, je continue pour aujourd'hui par l'Ile d'Arguin ; un coin bien petit et qui a cependant au point de vue colonial et commercial, une importance de tout premier ordre pour nous.

Il est vrai que Ton ne s'en préoccupe guère en France et qu'il semble que toute la partie de la côte, située entre le Sénégal, le fleuve, et le cap Blanc, n'existe pas pour nou§. C'est la plus dangereuse des erreurs ou, tout au moins, des indiflerences.

A ce propos, M. Jules Forest vient de publier un travail très intéressant et qui serait à citer tout entier ; cependant en voici quelques passages essentiels :

, « L'île d'Arguinest éloignée de la terre ferme de 5 kilomètres dans le Nord et de â kilomètres à FEst. Sa longueur est de 6 kilomètres environ et sa largeur varie de 2 à 3 kilomètres ; sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer est de 8 à 10 mètres. Elle est constituée par un plateau de grès descendant en pente légère vers le Sud et, dans toute son étendue, elle est parsemée de dunes couvertes de débris de coquilles. Son sol est, en général, recouvert de sable fin. La végétation de nie n'est pas luxuriante; cependant, la partie méridionale est tapissée d'un léger gazon et d'arbustes qui produisent des fleurs variées : Facacia-verek (gommier), l'ibat (folle avoine), le taïchit (arbuste sans feuilles), le genêt nain, le morokouba (de la famille des solanées), le tamarin et l'alfa.

J'ai l'intime conviction que, sous cette latitude, des péche- • ries bien dirigées, dépasseraient les produits de celles des mers du Nord, et qu'elles deviendraient bientôt des plus lucratives pour les armateurs entreprenants, grâce à l'extension de l'influence française dans le Sahara occidental.

Les Ninh-Hannah, Maures, Oulad-Bou-Seba qui approvisionnent de poissons séchés toutes les tribus trarza, n'ont pas de barques. Ils entrent dans l'eau à mi-corps, jettent leurs filets, pour les retirer aussitôt, chargés à rompre mailles. Ces indigèi? nés, pressurés d'un côté, par les cheik des Trarza, de l'autre

côté par les Elib et les Oulad-Delim, accueilleraient avec joie la venue d'établissements qui amèneraient avec eux la paix et. la sécurité. .

'i . Les pays maures, outre qu'ils constituent la route normale

de jonction entre nos= possessions de l'Algérie et de F Afrique occidentale, ne sont pas^ négligeables >en eux-mêmes. Ils nour-* rissent dans leurs pâturages de nombreux troupeaux de moutons ; on y rencontre les conditions propres à l'élevage' du mouton, du chameau. Le Hodh peut être considéré çoénnie le champ d'élection de l'autruche et les moindres effprts intelligents et suivis permettraient, à lexemple de ce qui a été fait par les Anglais dans l'Afrique du Sud, d'y faire multiplier l'espèce qui fournit les plus belles plumes, l'autruche de* Barbaiier Cest des forêts de gommiers du Tagant et de l'Agan que les com-* merçants du Sénégal tirent la gomme qu'ils exportent en Europeri Dans le Tanesrouft, se trouve le grand centre de Taoudwii,' dont les riches gisements de sel gemme . alimentent les marchés de Tombouctou et de Ras el Ma.

* ' Grâce à une méthode raisonnée et scientifique, la pêche, la culture, Félevagé, l'exploitation des salines, assureraient tin rendement largement rémunérateur aux capitaux français qui s'émploîraient à la mise en valeur de ces régions. En même temps, mdtres du pays, nous serions bien placés pour détourner^ à notre avantage^ par le Sénégal ou par la baie d'Arguin, une fois que nous y serions installés, les transactions commer** ciales qui se font au profit d'autres nations européennes, p

Tout ceci est parfaitement vrai et je n'aurais plusmoî-même qu'à formuler quelques considérations d un ordre général et qu'il n'est point permis de passer sous silence, si, aupara-*vant, je n'avais pas le devoir de rapporter ici Vimportante note que vient de publier le Voltaire sur la question :

« Le banc d'Arguin, situé entre les «îles Canaries fet la côte du Sahara et déjà célèbre pour avoir été le théâtre du naufra-* ge de la Méduse, est en voie d'acquérir actuelleipent une note* riété de meilleuraloi, grâce aux quantités considérables de poissons qui s'y rencontrent et qui lui vaudront san€ doute un jour le surnom de Banc de Terre-Neuve Africain. '

Nous avons consacré, il y a quelques mois, un article très documenté aux possibilités d'exploitation industrielle du banc

d'ArgiÛD. La Société de Géograpliie commerciale de Bordeaux s attaquait alors à cette question et informait le nouveau Gouverneur général de l'Afrique ocddentale € qu'elle était disposée à prendre «eus son patronage des essais scientifiques et prâtî* <ques destinés à prouver si oui ou non le poisson des parages sahariens est susceptible de conservation et si les salaisons obtenues sont de qualité marchande et susceptibles de Ëdre l'objet d'un trafic important, i

La société demandait pour entreprendre Fétude préparatoire à l'oi^nisation d'une mission, l'attribution d'une subvention correspondante au crédit voté par le Conseil général du Sénégal.

Nous apprenon3 par 1» Quinzaine Coloniale que M. Roume vient d'accueillir favorablement ces ouvertures et d'en informer la Société Géographique commerciale de Bordeaux par une lettre en date du 16 mai dont nous extrayons les passages suivants:

€ J'ai llionneur de vous faire connaître qu'un crédit sensiblement égal à celui voté par le Conseil général du Sénégal pour 1902 sera réservé sur les fonds de la Sénégambie-Niger jusqu'au jour où vous aurez soumis à mon examen un projet d'organisation, avec devis estimatif, d'une mission susceptible de renseigner exactement sur la possibilité d'exploiter les pêcheries du baoc d*Arguin ; vous aurez seulement à m'indiquer ap- ^oxîmativement le délai qui semblerait nécessaire pour l'établissement de ce projet et qui parait ne devoir pas dépasser six mois.

c Afin d'éviter toute équivoque et sans préjudice des points secondaires à préciser ultérieurement s*il y a lieu, je crois devoir bien spécifier que le but principal, et même essentiel de la ini^ sion senût de rechercher, par toutes expériences utiles les moyensd'assurer pratiquement la conservation du poisson péché dans les parages du banc d'Ârguin, de fiiçon à en permettre le transport et la vente pour la consommation aux Canaries, sur la céte. d'Afrique et dans les ports de France. L'étude de la faune

idithyolUgique, de la valeur comparative des diverses espèces^ des engins de pêche et des appâts à employer rentrerait certes utilement dans le -^ogramme de la mission à constituer, mais n'en serùt que le coîiiplément, le véritable point à élucider étant le mode de conserva^én du poisson dont l'abondance et la qualité comestible sont dés maintenant établies.

€ Notre confrère remarque avec ^quel souci de donner aux errances une portée pratique, le programme ci-dessus est conçu et déterminé. Il croit savoir que la SoïÂété Géographique commerciale de Bordeaux adhère à tous les points de ce programme, et que la commissiez q)éciale, composée de personnalités compétentes à qui eUea'âélégué Tétude de la question va Tentreprendre sans tarder. Il y a tout lieu d'espérer que cette initiative encouragée et subventionnée par lé gouverneur général de l'Afrique occidentale, résoudra définitivement le problème de lexploitation pratique des pêcheries d'Arguin ».

Je suis moi-même membre de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, je suis allé fiedre des conférences chez elle et je sais la haute compétence et le patriotisme aussi éclairé que pratique des hommes qui se trouvent à sa tête. C'est donc dire que je considère le projet comme en excellente voie ; mais ce n'est pas l'unique face de la question, loin de là, et je voudrais en mettre en relief, si j'ose m'exprimer ainsi, les côtés tout à la fois de colonisation générale pour nous et de politique internationale sur cette côte saharienne de l'Afrique.

Mon excellent confrère Forest parlait fort justement du grand centre du Taoudéni, sur la route même suivie par René •Gaillié, mort en 1838 à l'âge de trente-neuf ans et qui fut le pre* mier européen visitant Tombouctou ou TimbouctoUj comme l'on dit aujourd'hui.

Taoudéni se trouve à peu près au milieu de ces vastes contrées désertiques, comme El j^lab et dans une oasis du désert de ElDjouf. (Le Creux). Mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue surtout, c'est que l'Adrar, cette admirable et fertile oasis montagneuse entre le Sénégal et le Maroc, avec son importante capr-

tal6 de Chinguéti, est bien à nous et qu'au lendepaain • de la soumission de Figuig et Foccupation dlgli, il en est infiniment plus prés que Timbouctou lui-même. Il y a là des routes impor-r tantes de caravanes et il ne faut pas, sous prétexte de irespecter un hinterland plus que problématique des Marocains, nous laisser couper 'nos derrières.

Or, tant que l'immense triangle de nos possessions du Nord de l'Afrique, de la Côte Occidentale et du lac Tchad n'aura pas été formé et dessiné, par des voies ferrées à travers le désert, tant que le Transsaharien n'existera pas, en un mot, avec ses deux branches, vers le Tchad et la Côte Occidentale, il n'y aura pas de colonisation sérieuse pour nou^ en Afrique.

Mais ce n'est pas tout; au-delà du cap Blanc se trouve la colonie espagnole trop inconnue du Rio de OurOj de la rivière dOr, dont le cours lui-même est encore plus que problémati-. que. Mais n'importe, un jour les nécessités et les hasards de la diplomatie peuvent faire tomber cette colonie entre d'autres mains et, ce jour-là, si nous- n'avons pas su prendre nos devants et nous établir solidement et commercialement à lile d'Arguin et au ca^) -Blanc, dans cette baie du Lévrier qui doit être si importante pour nous, nous serons débordés par les étrangers qui sauront fâît^ du. cap Bôjadcr et^e Kedda, aujourd'hui à l'Espagne, la grande route de pénétration pour les caravanes du Sahara.

Je sais l'objection des gens superficiels : .

— Mais cette colonie du Rio de ^Ouro n'est déjà pas si brillante, puisque les espagnols n'ont jamais su rien en faire.

— D'abord ceci n'est pas une raison suffisante et puis ce qui rend fort importante la; situation du cap Bôjador «t même, pour nous, du cap Blanc, de la baie du Lévrier et de llle » d'Arguin, ce n'est pas taût leur fertilité propre que leur prooci" mité de V Europe. • -

Voilà ce qu'il ne faut pas oublier; car le jour où le Maroc sera entré dans le concert de la civilisation Européenne, il est évident-qu'il y; aura dans la Méditerranée et dans l'Atlànitiqueî

des lignes fréquentes de navigation, avec escales à Tangers, Mogador, Tekna au cap Juby, les Canaries, File d'Arguih, Saint- Louis et Dakar, pour ne pas descendre plus loin dans cette extrême pointe du continent africain à Tîle de Gorée.

Cest à nous de savoir si nous voulons, qu'au point de vue de la pêche de la morue, des voies de pénétration dans le Sahara «t de la route ou plutôt du marché des caravanes, laire vdtB rîle d'Arguin et de la baie du Lévrier Une de ces grandes, fécOmàes 'et prospères escales de demain,* un de ces points de stratégie coçamerciale et économique, indispensables à un grand peuple colonisateur. Poser la question, c'est la résoudre, comme Ton dit, et je veux croire que l'heureuse et pratique et patriotique initiative de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux va surmonter et vaincre toutes les difficultés : dans l'intérêt de la France, il le fauti • ^ .

Et maintenant, mes chers lecteurs, nous sommes arrivés au. bout de notre voyage à travers nos bancs de morues; je n'ai plus, qu'à vous remercier et à vous inviter à prendre du repos pour vous préparer à un nouveau voyage que nous entreprefndrons bientôt encore def concert, si votis n'y voyezf^s- d'Inconvénient, vers des contrées encore moins connues de^lajeune génération l

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