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LE COUP DE VENT BRULANT ET ASPHYXIANT. — L INTERVENTION

Sous les initiales M. IL, la Dépêche coloniale publie un récit plein de sincérité d'un témoin qui est allé visiter Saint- Pierre six jours après la catastrophe et dont je veux encore citer les passages suivants, pour en tirer toutes les conséquences logiques qu'ils comportent.

Je m'étais promis de n'y plus revenir, mais vraiment il y a là un ensemble de phénomènes, tout à la fois physiques, chimiques et géologiques, constatés, je crois pour la première fois, car lors de l'éruption du Vésuve en 79, l'état de la science ne pouvait pas permettre de s'en rendre un compte exact, et qu'il est du devoir du monde savant de chercher à comprendre et à expliquer. Du reste ce n'est que la confirmation éclatante de tout ce que j ai écrit sur l'invasion par la mer des métaux alcalins et des transformations chimiques foudroyantes qui en furent la conséquence naturelle.

Ceci dit, je cite les passages suivants :

...La zone de terrain, en forme de triangle, située entre le cratère, la pointe Lamarre et le Carbet, est complètement dénudée, comme raclée; c'est la 7one exacte ravagée par le terrible phénomène du 8 mai, Saint-Pierre est tout entier compris dans cette zone ; elle est limitée, du coté de Tintérieur de nie, par une ligne partant du cratère et allant finir près du Carbet, en angle très aigu avec le littoral ; cotte lif^nie est visible devant nous ; elle est tracée sur le terraiîi, connvie avec une règle ; j aperçois, derrière le Morne-d'Orange, un champ de cannes coupé en diagonale par celte ligne ; la paHie restée

en dehors est debout, très verte, avec à peine quelques roussissures sur les bords...

Tous les arbres sont déracinés, les branches sont dépouillées de leurs feuilles, sans trace de brûlure ; j ai trouvé entre les arbres des tiges de fer des bancs où venaient s'asseoir les promeneurs, encore debout; les bois ont disparu...

En face, dans un autre magasin, je vois émerger des décombres, une colonne en fonte dont l'extrémité a fondu... ; des registres, des feuilles de papiers, des appareils téléphoniques, des barres de fer sont semées çà et là parmi les pierres. . .

Les grilles ont été violemment arrachées, par larges passes qui ont été jetées dans la cour ou dans la rue...

Par une fenêtre, j'aperçois contre un mur d'intérieur, une console chargée d'objets; j entre, je m'approche, en passant par-dessus une tête et une jambe qui émergent des décombres ; la console est en bois : dessus, une gargoulette en terre rouge, une statuette de porcelaine, sans bras, une boîte de poudre de riz. Dans un coin, j'avise une petite cassette en acier, de celles qu'ont toutes les femmes du pays ; je l'ouvre elle est pleine de cendres ; au fond, une pièce de 20 francs qui a fondu en s'étalant, et un collier-choux en or, intact. Devant la maison du docteur Gravier Sainte-Luce, je vois, sur la chaussée, parmi les cendres, la voiture, le cheval et le cocher du docteur ; la voiture est représentée par un petit tas de ferrailles tordues; devant, le squelette carbonisé du cheval, couché sur le côté, avec, tout autour, la bouderie du harnais, étalée; derrière, le cadavre du cocher. Il était huit heures du matin ; le docteur allait partir pour ses visites; sa voiture l'attendait à la porte...

Tout ici est émietté, pulvérisé ; à peine, çà et là, quelques pans de murs ; je ne vois plus aucun cadavre ; il n'y a pas trace d'incendie ; il. n'y a presque pas de décombres ; tout a sauté comme à la dynamite ; les matériaux ont été projetés je ne sais où...

Sur la Savane, les gros arbres ont été coupés net, au niveau (les premières branches ; les troncs restent debout. De l'autre

côté de la rivière, le quartier du Fort a disparu. Disparu, le marché en fer ; disparue la Maison coloniale de Santé ; disparu, riiospice civil; disparu, tout! Le Fort n est plus qu'une plaine blanche, que prolonge la plaine blanche de Perrinnelle. Tout a été enlevé par le vent formidable qui a souillé sur la ville en quelques minutes! Au fond de la vallée, je cherche à la lorgnette le Jardin Botanique, une merveille; je ne vois plus quun morne nu...

D un autre côté, M. André, juge au tribunal de Saint- Pierre, qui était à Fort-de-France et qui vient de rentrer en France, écrit:

Après la catastrophe de 8 mai, les ruines restées debout ne portaient aucune trace d'incendie. Les bois des constructions subsistaient encore. Par contre les métaux avaient disparu complètement; le marché, dont le hall était entièrement construit en fer, était anéanti et on n'en voyait plus de trace.

Je n'ai pas la place nécessaire pour analyser mot à mot ces constatations, m lis je prie les lecteurs de bien les méditer et ils verront :

lo Que le faisceau s'est bien trouvé projeté en triangle, en soufflant, comme par un puissant chalumeau du volcan, comme un rayon électrique, très exactement, malheureusement dans Taxe de Saint-Pierre, alors qu'une légère déviation vers le nord l'aurait sauvée.

2o Que les parties complètement dénudées et rasées, les arbres i*asés à la hauteur des branches, les grilles arrachées, le sémaphore coupé indiquent la puissance incalculable de ce coup de vent mortel, brûlant et méphitique ;

3o Que ces colonnes de fonte fondues, cette pièce d'or fondue et étalée dans le colîret, ces feuilles enlevées sans incendie, ces feuillets de papiers intacts, que tout indique qu'en même temps qu'il portait la force rasante, parce que toute puissance et le pouvoir asphyxiant des gaz, le soufllard, le coup de vent du cratère portait et renfermait en soi, à une puissance inconnue,

des courants électriques, qui, seuls, ont pu produire ces phénomènes ;

4o Plus que jamais, il résulte de toutes ces constatations que tous les phénomènes ont été simultanés, concomitants et que par conséquent la mort foudroyante, dans un éclair a été absolue et une pour tout le monde, sans avoir le temps de se reconnaître — heureusement.

La configuration diagonale des coupures des champs de cannes en est, encore une fois, la meilleure preuve. La pluie de pierres et de cendres brûlantes qui ont tout incendié a dû être consécutive, immédiatement, mais pas simultanément avec ce coup de vent furieux d un cratère, coup de vent qui, dit-on, devait avoir 2,000 degrés de chaleur, sanô feu, à sec, chose qui ne s'exphque que parce qu'il était en même temps, un vaste courant électrique à une puissance indéterminée, mais énorme, comme je viens de le démontrer par les observations ci-dessus.

Avec la force de la trajectoire et sa hauteur qui ont lancé des pierres jusqu'à Fort-de-France, avec les demi révolutions sous-marines dont j'ai également parlé, voilà l'ensemble des phénomènes très curieux dont l'horrible puissance est très nettement constatée aujourd'hui et qu'il importe de voir étudier sérieusement par le monde savant.

Ceci touche à la physique, à la chimie et à la géologie ; enfin les phénomènes de hauts courants électriques sont indéniables et c'est sur cet ensemble de faits que nous attendons avec confiance et impatience, tout à la fois, le rapport de la mission scientifique que nous avons envoyée sur les lieux pour étudier les différents phénomènes et leurs conséquences naturelles, à tous les points de vue scientifiques.

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