DES ALTITUDES
Avant d'aller plus loin, j'insiste de nouveau sur le rôle vraiment humanitaire, au point de vue des intérêts supérieurs de la science, que les médecins locaux indigènes sont appelés à jouer dans les pays intertropicaux, comme les Antilles. En Afrique, ce rôle reviendrait naturellement aux médecins établis dans le pays, soit comme civils, soit comme médecins-majors des armées de terre et de mer.
Quel admirable moyen pour eux de témoigner leur reconnaissance à la France^ quels services ils nous rendraient à leur tour, quels progrès immenses ils feraient faire à la science, si, armés des moyens d'investigation que nous leur avons mis en mains et des méthodes que nous leur avons enseignées, ils étudiaient, de leur côté, la science médicale au point de vue spécial des multiples phénomènes et des innombrables problèmes que soulèvent, à chaque pas, chaque jour, des conditions climatériques si différentes des nôtres.
Et si sur ce terrain je me permettais d'esquisser un programme d'études, nous le trouverions vaste dès l'abord, et ce ne seraient pas les sujets qui nous feraient défaut, qu'il s'agisse de science pure ou simplement des constatations expérimentales de chaque jour.
Au point de vue anthropologique, l'étude de ce qui peut rester des traces du sang des Caraïbes, des cuivrés aux cheveux plats, comme le Corse, et celle non moins passionnante des mélanges de sang et de races entre blancs et noirs^ des croisements innombrables dans les proportions les plus variées, offrirait un attrait vraiment irrésistible pour les savants. S'ils arri-
valent à doser la part des sangs différents chez les mulâtres ou gens de couleur, chez les quarterons, les octavons, les griffes, etc., etc., ou s'ils arrivaient simplement à surprendre les secrets de la coloration, le rôle du pigment ou du sérum colorant, son rôle de liquide, influencé photographiquement pour ainsi dire, — car autant de sujets, autant de couleurs différentes, — certes, ils n'auraient pas perdu leur temps.
En effet, parmi les sang-mêlé, prenez dix enfants des mêmes père et mère et toujours, toujours^ vous m entendez bien, il y aura dix couleurs différentes de la peau et dix frisures ou ondulations plus ou moins prononcées, mais différentes, de la chevelure.
Comme en médecine la pathologie, l'hygiène et la thérapeutique s'enchaînent étroitement, il semble qu'en Haïti, comme dans toutes les Antilles, l'étude' de chaque problème soit de nature à satisfaire presque simultanément ces trois branches de la science.
C'est avec juste raison que les Haïtiens sont très fiers de la salubrité de leur pays, étant données les caresses parfois trop brûlantes du soleil ; et si la fièvre jaune tend même à disparaître de Porto-Rico et de Cuba, comme elle tend à le faire de Rio-de-Janeiro et de la Nouvelle-Orléans, si le vomito negi*o n'est vraiment plus connu quejdans les terres chaudes du Mexique , à laPueblaouàla Vera-Cruz, si enfin cette terrible fièvre jaune est à peu près inconnue en Haïti, grâce au vent du large dans la journée, au vent de la montagne pendant la nuit, qui épurent l'atmosphère et balaient les miasmes, disent les gens du pays, il n'en serait pas moins intéressant pour les médecins nationaux, pour les savants autorisés et compétents du pays de prendre texte du port de la Havane, par exemple, qui était encore hier un véritable foyer permanent d'épidémie, pour enseigner aux municipalités, aux édiles des villes les plus importantes, l'art de faire de la bonne voirie, ce qui est la première des hygiènes.
C'est si' vrai que, depuis que les Américains occupent Cuba
et Porto-Rico et ont remplacé la saleté et la négligence, qui y régnaient en maîtresses, par la propreté et une large distribution des eaux, partout la fièvre jaune est en train de disparaître. On ne peut pas avoir une plus éclatante démonstration de la toute-puissance prophylactique de Thygiène dans les pays intertropicaux, et les résultats obtenus en quelques années, alors que les plaies de la guerre sont à peine pansées, tiennent véritablement du miracle.
Pour en revenir à l'étude d'une théorie qui m'est chère et que je me fais un devoir de développer en toutes circonstances, les docteurs haïtiens pourraient apprendre à leurs compatriotes que l'on n'a pas besoin d'aller en Europe pour guérir l'anémie ou les affections hépathiques, d'ailleurs assez rares aux Antilles — beaucoup plus rares que sur la côte occidentale d'Afrique, par exemple — et qu'il suffit de se servir des différentes altitudes avec lesquelles on obtient les cures les plus merveilleuses en pays intertropical. En effet, aux portes mêmes de Port-au- Prince, à Furcy, on s'élève jusqu'à 4.800 mètres d'altitude audessus du niveau de la mer et l'on arrive jusqu'à avoir froid, en pleins pays intertropicaux.
Mettez seulement que l'on se retire dans les montagnes à une altitude de 4.000 mètres, et que la température s'abaisse à peu près graduellement d'un degré, au fur et à mesure que Ton s'élève de 400 mètres ; mettez encore que la température en Haïti soit environ de 25o centigrades au-dessus de zéro en hiver et de 35o en été, en moyenne bien entendu, vous n'aurez plus de la sorte que 45» et 25o respectivement, c'est-à-dire un printemps perpétuel et la disparition immédiate de toutes les affections et infections inhérentes aux pays chauds.
Il y a là tout un monde ouvert, non seulement à la thérapeutique haïtienne, mais à celle de tous les pays qui se trouvent jouir d'une température aussi élevée.
A ce propos, j'ai souvent cité l'exemple de l'Hanahuac, le grand plateau central du Mexique, du plateau de l'Imérina, à Madagascar, et des deux Kaby lies, en Algérie, pour ne parler
que des pays les plus connus et j'ai souvent ajouté que si, dès la première heure, nous avions établi les capitales de nos colonies sur des plateaux relativement élevés, au lieu de les établir dans la vase pestilentielle des marigots ou des embouchures, comme Cayenne et Saint^Louis du Sénégal, nous aurions obtenu d'autres résultats que ceux que nous avons acquis, après tant d'années et tant d'efforts.
Ne voyons-nous pas aujourd'hui la plus frappante des applications de cette théorie féconde des altitudes dans la résolution même, prise par la République du Brésil, qui, sans hésiter, réaJise un effort suprême et crée de toutes pièces une capitale nouvelle dans les hauts plateaux de l'intérieur ?