DES MALADIES DE LA RACE NOIRE ET DU MILIEU INTERTROPICÀL
Dans le gros volume que j'ai publié, il y a déjà quelques années, sur la République d'Haïti, je me suis efforcé d'attirer l'attention des lecteurs sur les innombrables sources d'eau minérale que renferme la grande île de notre ancienne Saint- Domingue.
Il ne faut pas oublier que tous les pays montagneux du monde renferment des sources thermales, minérales et balnéaires aussi nombreuses que variées. Or c'est le cas d'Haïti. Les Français, à la fin du dix-huitième siècle, avaient déjà fait de grands travaux dans ce sens à Banica, et je suis convaincu que là encore les médecins haïtiens pourraient rendre les plus grands services à leurs compatriotes et seconder utilement la science, en approfondissant k question. Il y a relativement de l'argent et du mouvement à Port-au-Prince, l'influence des Yankees est destinée à y apporter beaucoup de vie ; les Haïtiens ne sont pas ennemis du luxe et du plaisir et je veux croire que le jour n'est pas loin où nous trouverons chez eux des établissements thermaux et balnéaires à l'instar de ceux d'Europe.
J'en pourrais citer beaucoup d'exemples à travers le monde ; mais pour m'en tenir aux pays neufs, je veux rappeler ce que les Portugais ont fait de si pratique, dans ce sens, à San-Salvador, ville de leur Congo à 300 kilomètres au nord-est de Loanda, qui se trouve sur le sommet d'une haute montagne dans une position très salubre et qui, avec ses 4.000 habitants, offre toutes les ressources aux gens du pays, de l'immense colonie, plus de trois fois grande comme la France, qui n ont plus besoin de retourner en Europe pour se guérir de l'anémie, des
attaques hépathiques, etc. Ils trouvent là tous les moyens de se soigner, de se reposer et de se guérir et c'est certainement encore une des applications les plus nécessaires et les plus fécondes de la théorie des altitudes.
Mais je reviens à Haïti, rappelant que c'est bien toujours le tableau de tous les pays intertropicaux que je trace en ce motnent, au point de vue médical.
Les noirs, les paysans de l'intérieur, soit par une longue accoutumance, soit par économie, consomment beaucoup de salaisons, de merluches; il est évident que dans des pays fort chauds, si Tony ajoute le moindre abus de tafia — eau-de-yie de canne à sucre brute, non travaillée et pas encore transformée en rhum —, cela peut et doit avoir de graves inconvénients et toutes les maladies herpétiques en seront les conséquences naturelles. Là encore, les eaux minérales peuvent être employées utilement et les médecins auront à éclairer des populations trop souvent ignorantes.
Et n'est-ce pas encore l'ignorance qui fait dire à ces gens des campagnes, noirs de peau, lorsqu'ils ont les mains décolorées et blanches par une affection encore mal définie, ou même certaines parties du corps, que c'est le résultat du mauvais manger! Ils entendent par là que la maladie cutanée, que l'affection pigmentaire leur a été donnée par la viande de mouton ou de tortue et, la superstition aidant, des générations entières se succéderont dans une famille, sans qu'elles veuillent toucher à ces mets.
Toutes les personnes qui sont allées voir les pensionnaires de Barnum, l'année dernière, à la Galerie des Machines, ont pu voir des noirs atteints de cette curieuse maladie qui fait ressembler leur peau à celle d'un léopard !
Il y a là comme une évocation des temps bibliques certainement fort curieuse ; mais combien ne serait-il pas utile que ces cas, provoqués sans doute par l'abus des salaisons, soient étudiés de près par les médecins?
Maintenant il ne faut pas oublier que nous nous trouvons
en Haïti, en face de la race noire, et, pour mon compte je me suis demandé souvent si ces grandes taches blanches qui "affectent plus particulièrement les noirs, si ces décolorations n'étaient pas simplement le résultat de la disparition partielle du pigment.
Et cela est si vrai, qu'il ne faut pas oublier que c'est en Afrique, au milieu des noirs, que l'on trouve le plus grand nombre d'albinos.
Chez ces malheureux, une nécrose particulière du nez et une enflure assez fréquente d un pied représentent deux affections qu'il serait d'autant plus intéressant d'étudier qu'elles paraissent avoir des attaches avec la lèpre et l'éléphantiasis, répandues, comme l'on sait, dans toute la race noire.
Il y a aussi une enflure des veines des bras ou des jambes, une espèce de lymphangite qui sévit sur toutes les classes de la société en Haïti, aussi bien sur les gens de couleur que sur les noirs, que l'on a voulu rattacher à la lèpre ; mais la chose n'est pas démontrée. Les médecins d'Europe, tout en ayant observé le microbe, la filaire de la lymphangite, restent indécis devant cette maladie et il serait à désirer que l'on puisse enfin arriver à l'étudier très sérieusement, car beaucoup de personnes en sont atteintes et naturellement inquiètes.
Comme dans tous les pays neufs, il y a toute une série de fièvres paludéennes, souvent bénignes, toujours mal connues, par cela même mal soignées, et quelques fièvres pernicieuses, alors beaucoup plus graves et parfois presque foudroyantes, que l'on serait heureux de voir étiqueter scientifiquement, s'il est permis de s'exprimer ainsi.
Comme on le voit, le champ est vaste et les jeunes médecins haïtiens, en se livrant à ces études, pourront faire œuvre utile pour leurs compatriotes, pour la science et pour la France.
Pour moi, j'ai la conviction que leurs travaux pourraient servir utilement dans toutes nos colonies similaires, soit comme climat, soit comme race, et c'est pourquoi je veux croire qu'ili^
répondront à l'appel d'une nation sœur qui a été leur première initiatrice !
C'est si vrai que je trouve dans un très remarquable rapport de M. Maurice Barnett, l'éminent explorateur, daté de ' Cape-Coast-Castle, capitale de la Côte d'Or anglaise, adressé à la Mercantile and General Finance Corporation de Londres, une nomenclature des principales maladies des Achantis, les noirs du pays, qui confirme mot à mot tout ce que je viens de dire. J'y reviendrai dans le prochain chapitre, car la comparaison est vraiment intéressante à établir et mérite que l'on s'y arrête un instant.