UNE COURTE NOMENCLATURE. — AUX ANTILLES COMME EN AFRIQUE
J'ai constaté bien souvent, au cours de mes observations personnelles, combien il y avait presque toujours identité d'affections, de maladies, chez la race noire, sous des climats intertropicaux équivalents.
Il est non moins intéressant de chercher à se rendre compte des maladies propres à la race de Cham et des maladies que ces pauvres noirs ont contractées au contact des Européens, des blancs.
On sait comment les Achantis sur la Côte d'Or, dans la colonie anglaise de Gold Coast^ sont les représentants d'une des plus belles races du continent noir, aussi bien au point de vue de l'intelHgence que de la vigueur physique ; il y a donc là une race qui doit être en meilleure santé que ses voisines et l'exemple nous paraît excellent à citer.
J'ai sous les yeux le rapport que les célèbres explorateurs, l'un anglais et l'autre belge, MM. Julian Michiels et Maurice Bamett, viennent de rédiger à Cape-Coast-Castle à la Côte d'Or anglaise pour la Mercantile and General Finance Corporation^ à Londres, et vraiment je pense |qu'il est intéressant de citer ici le passage qui se rapporte aux principales maladies des indigènes :
« Les noirs sont durs aux fatigues et aux souffrances, mais ont leur maladies particulières dont les plus communes sont : la fièvre, la diarrhée et même la dysenterie, la variole, les ulcères, l'éléphantiasis, les goitres, les rhumatismes, le mal du
sommeil, la chique, les hernies, les maladies vénériennes et les blessures sous toutes les formes.
ï> La plupart des nègres ont sur les bras et les jamlJes dé grandes marques blanches, couleur ivoire ; ce sont des traces de lèpre, dont du reste toute la race noire paraît avoir le virus.
» Une des particularités intéressantes est que l'hémorragie s'arrête chez eux avec une facilité surprenante. A l'aide de mastic ou d'huile bouillante, les noirs arrêtent le sang et empêchent la gangrène.
}D Les lavements au piment sont une médication très usitée chez tous les peuples achantis; aussi aucun d'eux ne voyage sans son irrigateur, qui fait partie du costume.
ï> Cet instrument consiste tout simplement en une calebasse ayant Ja forme d'une poire. La tige sert de canule, et le médecin ou sorcier, appliquant sa bouche sur le trou carré situé au sommet de la partie sphérique, souifle de toutes ses forces pour faire prendre le lavement au malade.
» Cette médication, lorsqu'on n'y a pas été habitué très jrtune, produit une grande inflammation. Il entre plus de 100 grammes de piment pilé et macéré pour 50 centilitres d'eau dans ce remède. Les nègres prennent ces lavements comme s'il s'agissait d'avaler une pilule, tandis que les Européens ne pourraient les supporter.
» Les infusions, les sucs de plantes sont entre les mains des vieilles femmes, des sorciers ou des marabouts. »
Tout ce qui précède est scrupuleusement vrai, mais appelle pour l'Européen qui ne connaît pas ces pays, quelques courts commentaires. Procédons donc par ordre. Les noirs sont durs aux fatigues et aux souffrances; cela veut dire qu'ils aiment mieux marcher que travailler manuellement, en général, et c'est précisément parce que certains arrivaient à supporter des marches invraisemblables, sous le soleil, dans la brousse, pieds nus, sans manger, en suçant ou mâchant un morceau de bois ou une graine, que les Européens sont parve-
nus à découvrir les extraordinaires propriétés reconstituantes de la kola et de la coca.
En pays intertropicaux, aussitôt que Ton est indisposé, on dit que Ton a la fièvre et c'est la vérité ; ce n'est pas grave et il ne faut pas la confondre avec les fièvres pernicieuses. Les Européens la coupent avec un peu de quinine et les gens du pays en s'enveloppant la tète nuit et jour avec un grand mouchoir, ce qui étonne le blanc dans ces pays chauds, et en restant abrités dans leur case. Les noirs ont bien la diarrhée et même la dysenterie ; mais en général c'est beaucoup moins grave que chez les blancs qui sont fixés dans ces pays.
La variole atteint indistinctement, sous ses trois formes, volante, confluente ou noire, les blancs et les noirs et fait souvent de grands ravages chez ces derniers qui ne sont généralement pas vaccinés. Aussi ont-ils une peur terrible de la variole.
Les ulcères, Téléphantiasis, le goitre, le mal du sommeil, la terrible maladie du sommeil, à laquelle je consacrerai plus tard un chapitre spécial, la chique et les blessures sous toutes les formes sont bien des affections propres aux noirs et que les blancs ne gagnent que par contact, sauf les blessures, bien entendu, et encore dans des conditions à déterminer.
La chique est ce petit ver qui se place en général entre l'ongle et la chair des doigts de piedsj des deux orteils et même sur toute la surface du pied des Européens aussi bien que des noirs.
Nos matelots les retirent ainsi que leurs œufs, en incisant la peau avec un couteau ou un canif et ils arrivent à s'en débarrasser assez facilement. Il y en a même qui en conservent jusqu'à leur débarquement en Europe pour les montrer à leurs amis, avant de s'en débarrasser définitivement.
Mais il n'en est pas de même du terrible ver de Guinée, qui décrit un anneau autour des doigts des noirs et les rongeant, se resserrant toujours, arrive à leur faire tomber les doigts, comme coupés par une ligature; c'est horrible, mais le fameux ver de Guinée ne s'attaque jamais aux blancs, ce qui est vraiment bien curieux.
Presque toujours les maladies syphilitiques ou vénériennes, aussi bien que l'alcoolisme et les maladies qui en découlent, car le delirium tremens tourne rapidement à la folie en pays intertropicaux, sont d'importation européenne, ce qui n'est pas très honorable pour une civilisation dont nous sommes si fiers.
Les blessures s'expliquent d'elles-mêmes dans ces pays neufs, chauds, où l'on se lave beaucoup sans doute — le noir est très propre — mais où les règles d'une sage hygiène ne sont pas toujours connues.
Quant aux marques blanches couleur ivoire, comme disent MM. Julien Michiels et Maurice Barnett, pour moi je ne crois pas que ce soit des traces de lèpre, mais seulement, comme je Fai déjà dit, une affection de la peau provoquée par la disparition partielle du sérum ou pigment colorant, qu'il serait si intéressant d'étudier chez la race noire.
Je n'ai rien à dire de l'arrêt si facile des hémorragies chez les noirs ; je l'ai constaté moi-même souvent aux Antilles.
- Si les noirs supportent facilement ces extraordinaires lavements de 100 grammes de piment pilé et macéré dans un demilitre d'eau ; s'ils ne sont pas brûlés par cette nouvelle eau de feu, cela tient peut-être aussi à ce qu'ils sont habitués à consommer dans la nourriture des piments extraordinairemôht forts. Les Européens eux-mêmes s'y font, c'est un condimeht qui excite l'appétit et l'on arrive à manger relativemeni beaucoup du piment enragé de Cayenne, par exemple, qui, au ]^emier essai vous brûle la bouche comme du feu. Je donne cette explication pour ce qu'elle vaut et là encore les observaitionsdes médecins seraient vraiment bien intéressantes.
Les infusions, les remèdes, les tisanes, les stupéfiants, poisons naturels tirés de la flore, et les contrepoisons sont, en Afrique, dans les mains des féticheurs. Aux Antilles, les féticheurs prennent le nom de Papalois ou de Mamanlois, suivant le sexe. Les uns et les autres se livrent à des makaqueries^ à des manœuvres de Ouanga et demandent surtout beaucoup d'argent, comme les prêtres de toutes les religions.
Ces savants explorateurs ont oublié de parler du tétanos, maladie également très commune et très dangereuse dans les pays intertropicaux, mais j'aurai l'occasion d'en parler plus tard.
Pour aujourd'hui nous devons nous résigner à quitter la Côte d'or et cet ancien royaume des Achantis, si curieux et, relativement si avancé. La prochaine fois, nous retournerons aux Antilles, le champ habituel de nos observatioqs, comme je l'ai déjà dit au début de ces courtes études.