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LA MALADIE DU SOMMEIL

SES ORIGINES. — DÉCOUVERTE DU MICROBE PAR LA MISSION SCIENTIFIQUE PORTUGAISE

Mon excellent et savant confrère Almada Negreiros, envoyé colonial du gouvernement portugais à Paris, vient de publier une série de travaux du plus grand intérêt sur la fameuse rncir ladie du sommeil qui fait tant de ravage sur le continent noir et dont, jusqu'à présent, on ne connaissait pas le remède.

Tout serait à citer, mais il faut savoir se borner et je ne veux en rapporter ici que les parties les plus essentielles :

« Contrairement à ce que l'on suppose, cette terrible maladie sévit sur presque tout le continent africain, surtout dans la partie occidentale, depuis les temps les plus reculés.

« Les nations colonisatrices du pays noir qui, jusqu'à ce jour, étaient pour ainsi dire restées indifférentes, se sont enfin émues des effets désastreux produits par cette maladie d'un caractère si spécial.

« Ce mal qui s'étend sur toute l'Afrique a, par sa persistance et son extension, frappé l'attention du monde entier.

« Le nègre bien portant est' subitement frappé de somnolence ; il continue son travail presque en dormant, tombe eh léthargie, reste ainsi des semaines et meurt.

« On peut se faire une idée de ce fléau africain, si l'on tient compte du nombre des villages indigènes entièrement ravagés et de la quantité des victimes qu'il frappe, puisque jusqu'ici on ne pouvait lui opposer aucun remède connu.

« La France, l'Angleterre, l'Allemagne, le Portugal et la Belgique ont envoyé en Afrique des missions scientifiques pour l'étudier sur place.

« Au Congo, on pense que la maladie du sommeil existe

depuis des siècles, si Ton tient comme vrai qu'elle a été importée au siècle dernier, dans les îles du golfe de Guinée, par des esclaves noirs venus de la côte de Mino ».

Or, comme le dit très justement Almada Negreiros, avec les besoins de plus en plus impérieux de la main-d'œuvre, sinon par sentimentalité, du moins par intérêt, il fallait enfin songer à sauver ces pauvres noirs, ce capital précieux, des désastres du terrible fléau.

« Un effort considérable, proportionné à l'intensité du mal, était à faire. Heureusement, dans ses plus récentes recherches, la science est sortie victorieuse de la lutte entreprise.

« C'est au Portugal que revient l'honneur de rendre ce grand service à la science et à l'humanité.

€ Le ministre actuel des colonies portugaises, qui est un médecin très estimé, avait constitué, par décret du 20 février 4902, une mission scientifique chargée d'étudier la maladie du sommeil dans l'Afrique occidentale portugaise.

« Cette mission fut dirigée par M. le D»" Annibal de Bettencourt, directeur de l'institut bactériologique de Lisbonne.

« Les résultats on ne peut plus sérieux des recherches approfondies de cette mission viennent d'être publiés dans un très intéressant rapport.

« Les principales observations ont été faites dans l'île du Principe (golfe de Guinée) et dans la ville de Loanda (province d'Angola), qui est la plus riche et la plus vaste des colonies portugaises.

Ce rapport, intéressant tout le monde scientifique^ peut se diviser en deux parties : l» Observations cliniques ; 2o Recherches pathologiques. Description et culture du microbe de la maladie.

c« La maladie du sommeil 5'attaque uniquement aux noirs des deux sexes, sauf aux enfants de moins de trois ans. Le blanc reste réfiractaire à la contagion. La maladie sévit sans intermittence pendant toute l'année. Les observations faites dans l'île du Principe font penser qu'il s'agit d'une maladie

contagieuse. Sur la période d'incubation les opinions varient. La mission portugaise constate que la manifestation est quelquefois brusque, la somnolence ne se produit qu'à la fin, avec afikiblissement complet du malade. La mission belge prétend que la maladie se manifeste par des prodomes qui durent plusieurs mois et quelquefois des années. Simple question de détails.

« D'après la mission belge, il y a hypnose de quelques mois dans la deuxième période, puis affaissement général, paralysie, le tout d une durée d'un mois. .

« En consultant le rapport portugais, on voit que le nombre des décès est toujours égal à celui des individus attaqués par la terrible endémie.

Dans l'île du Principe, les documents oflîciels constatent une mortalité moyenne annuelle de 820 individus sur 4.569 habitants de race noire qui existent dans l'île, soit 120 pour 1000.

c Détail à retenir : les Chinois habitant dans les îles du golfe de Guinée et sur la côte africaine ne sont pas atteints par la maladie.

« Ce sont les systèmes lymphatiques et nerveux qui sont le plus touchés. La mission belge compare la maladie au béribéri, tant par l'amnésie sur les centres que par l'ensemble des symptômes. Cette maladie, guérissable dès les premières manifestations, devient incurable à la période léthargique ; c'est la première période qui jusqu'à présent avait passé inaperçue.

« M. de Bettencourt et ses collaborateurs ont rencontré, sur tous les malades — première période, — des loupes ou engorgements ganglionnaires sur tout le corps. Dans la dernière période, les loupes disparaissaient sans écoulement. Maintenant on pourra facilement reconnaître l'existence de la maladie et la guérir au moyen d'une médication prophylactique appropriée

« La mission a étudié cliniquement 22 cas masculins, 6 féminins, 13 adultes et 15 enfants dont 7 de sept à onze ans,

en tout 28 individus noirs originaires de diverses régions; 13 ont été autopsiés. La durée de la maladie, dans tous les cas, a été de trois à quatre mois.

« A l'autopsie on a reconnu Fexistenee d'un microbe infraarachnoïde, augmentant le liquide céphalo-rachidien dans les ventricules et des sérosités dans les espaces vides. Les recherches ont porté sur le système nerveux central. Les médecins portugais ont constaté Fexistenee du diploostreptococcus^ déjà nommé de Bettencourt, comme hommage au travail scientifique du médecin lusitanien etde ses collaborateurs en Afrique. La mission a cultivé sur place le microbe — acide acétique et bouillon de viande, — sa force pathogénique a été expérimentée. On a inoculé de§ lapins et des souris ; la mort s'est produite quelquefois deux à sept jours après. Les micro-organismes étaient alors répandus dans le sang et la rate des animaux morts^....

(n La science médicale est donc maintenant en possession du secret de la maladie ; elle est d'origine microbienne, et sa prophylaxie est toute indiquée. M. le D»* de Bettencourt la dénomme: méningo-encéphalite. L'agent étiologique étant trouvé, la médecine et la chirurgie peuvent s'attaquer à l'ennemi visible maintenant: le microbe de Bettencourt, qui, pendant des siècles, a fait mystérieusement ses* ravages et accompli son œuvre de mort en pleine liberté.... d

Aussi succinctement que possible, l'état actuel de la question se trouve admirablement résumé par les lignes qui précèdent, et le monde savant tout entier doit témoigner sa vive reconnaissance à la mission portugaise, car c'est vraiment un double service économique et humain qu'elle vient de rendre à toutes les puissances coloniales de la vieille Europe qui ont des établissements en Afrique.

Dans mon prochain chapitre je tâcherai de jeter un coup d'œil d'ensemble sur les derniers et merveilleux progrès de la science médicale aux colonies pour arriver à combattre victorieusement le béribéri et la fièvre jaune.

LE BERIBERI

SA PROPHYLAXIE. — LES DERNIERS PROGRÈS RÉALISÉS ET I^S RÉSULTATS OBTENUS

Le béribéri, qui a fait tant de mal dans toutes nos colonies intertropicales, comme la maladie du sommeil et la fièvre jaune, est enfin en décroissance et. si on le veut sérieusement, on en aura bientôt tout à fait raison ; il existe encore dans nos possessions dExtreme-^Orient, mais il est en décroissance sérieuse à la Guyane et aux Antilles.

J'ai là, sous les yeux, un très remarquable rapport du Dr Kermorgant, inspecteur général du service de santé des colonies, membre de T Académie de médecine, dont la haute compétence est bien connue et qui donne, à ce sujet, des chiffres qui commencent à être rassurants pour l'avenir.

A ce propos, qu'il me soit permis de citer le petit tableau suivant' des décès provoqués par le béribéri, à Poulo-Condore, de 4898 à 1900.

Morbidité . Mortalité Décès

pour mille pour mille pour mille

d'effectif d'elTeclif malades

En 1899, l'hôpital indigène de Choquan, qui reçoit tous les indi\âdus de race colorée, a compté 587 entrées pour béribéri suivies de 226 décès ; en 1900, le chiffre des béribériques ne s'est élevé qu'à 410 et le nombre des décès n a été que de 135.

Le béribéri, suivant le Dr Kermorgant, a toutes les allures d'une névrite périphérique atteignant à la fois les nerfs mixtes

et le système sympathique, le pneumo-gastrique en particulier. : Des troubles assez rares de la sensibilité peuvent se rattacher à

• des lésions médullaires.

l Le Dr Simond, qui s'est rendu à Poulo-Condore pour étu-

[ dier la maladie sur place, déclare très nettement qull n'a jamais

1 pu arriver à découvrir un microbe caractéristique chez les

béribériques qu'il a examinés et soignés.

Cependant Fajardo, de Rio-Janeiro, a signalé la présence d'un hématozoaire non décrit dans le sang des béribériques, et d'un pigment fabriqué par lui, ainsi que l'analogie des phases de son développement avec celle de l'évolution du parasite de la malaria ; le 24 jan\der 1900, il signala sa présence dans le cerveau.

Néanmoins, dès 1870, Frœger, et, plus tard, Van Leem,

considérèrent le béribéri comme une maladie d'inanition, et

Van Leem disait qu'il fallait introduire dans la nourriture des

albuminoïdes et de la graisse. Pour mon compte, je considère

' le conseil comme excellent.

Le Dr Kermorgant constate, avec beaucoup de vérité, que l'étiologie du béribéri est encore à trouver et que l'on n'a pas pu encore se prononcer entre l'infection microbienne ou Tintoxication chimique ; cependant on a fait dans ces derniers temps de nombreuses constatations du plus haut intérêt et fécondes dans leurs résultats. Je vais essayer de les indiquer ici rapidement en quelques mots.

La première est qu'il faut non seulement "donner à l'indigène une nourriture bonne, saine et abondante, mais surtout variée. C est ainsi que ceux qui ont une nourriture réglée et réglementée, comme le dit le docteur, à bord des bateaux, dans les prisons, au régiment, sont frappés du béribéri, tandis que les mendiants, mangeant au hasard, y échappent toujours, ^ grâce à la diversité de leur régime.

Voilà, certes, une observation bien topique, mais ce n'est pas tout, et, pour quiconque est familiarisé avec la vie intertropicale, il n'est pas douteux que les causes en soient avant tout

diverses et multiples. C'est ainsi qu'il faut avant tout une nourriture de bonne qualité, abondante, variée, avec du lait, de la viande et des poissons frais, des légumes verts frais et des fruits tels que les mangues, les bananes, — figue et légume — etc., C'est entendu, mais, il faudra également éviter lencombrement, riiumidité, les influences morales très graves dans un pays où le climat est naturellement débilitant. Ainsi, dans les prisons, on a vu des gens perdus, dans un état désespéré, guéris de suite sm* la simple promesse d'une remise de peine ou de réduction d'engagement. Les peuples jeunes n'ont pas de force morale et, si j'en avais le temps, j'écrirais tout un volume de psychologie du plus haut intérêt, je pense, sur la mentalité, sur l'état de Ydme noire à ce point de vue.

Il faut éviter le surmenage aux indigènes, autrement dit, leur donner toujours une nourriture proportionnée à l'effort que l'on exige d'eux.

Le froid humide, l'impossibilité de changer de vêtements mouiljés par des pluies tropicales et l'obligation de passer ainsi la nuit, étendu sur une natte qui repose sur le sol, sont aussi des causes d'épidémies parmi les indigènes, — toujours seuls atteints — qu'ils soient prisonniers, engagés ou militaires. Il faut donc combattre la maladie et surtout la prévenir, ce qui est encore mieux, par une bonne alimentation, par une diminution des heures de travail, par la facilité de changer de vêtements quand ils sont mouillés, et par l'établissement de lits de camp, de cadres, comme l'on dit aux colonies, élevés au-dessus des dalles de pierre ou du sol, ce qui ne vaut pas mieux.

Comme on le voit, tout cela ce sont des moyens purement, prophylactiques et se sont les meilleurs. Le seul traitement qui ait donné quelques résultats en Indo-Chine est la teinture de kola.

« Pour prévenir le béribéri, dit fort judicieusement le Dr Kermorgant, il faut entourer les indigènes d'une grande sollicitude, et si les administrations et les employeurs ne le font pas par humanité, ils devraient au moins le faire dans leur

propre intérêt. Malheureusement, il n'est pas toujours aisé de leur faire comprendre qu'ils ont tout avantage à bien soigner leurs gens. »

Ce sont là de nobles et réconfortantes paroles que j'ai souvent répétées moi-même et auxquelles je m associe de grand cœur.Les exemples de ce que peut lamélioration dans l'alimentation sont cependant nombreux ; nous ne citerons que celui qui s'est passé dans la marine de guerre japonaise. Lorsque la ration nç comprenait que du riz et du poisson sec, le nombre des matelots atteints de béribéri était, par année, de 231 à 404 p. 1000 ; en six ans, de 1878 à 1883, le nombre des décès s'est élevé à 246. Dès 1884, une ration plus complète, comprenant de la viande, du lait, des céréales azotées et moins de riz, est distribuée ; on voit immédiatement les cas de béribéri tomber à 127 pour 1000 et les décès à 11 de 1884 à 1894, malgré laugmentation d'effectif, qui avait été doublé au cours de ces onze années.

Mais un fait considérable, qui reste dans la logique même des faits et des récentes découvertes de la science, vient de se produire. Le docteur hollandais A. Van der Schar, après de nombreuses observations, semble avoir démontré victorieusement que la propagation du béribéri est due aux blattes — ravets aux Antilles, cancrelats dsius la merdes Indes, et cafards à Paris — par la dissémination des matières fécales avec lesquelles elles ont été en contact, jouant ainsi le rôle des moustiques pour le vomito negro, commenous le verrons dans le prochain, chapitre et celui des puces, des rats pour la peste. Et le Dr Kermorgant termine en disant : « Si cette manière de voir venait à se confirmer, elle éclairerait beaucoup de points restés obscurs jusqu'ici dans Fépidémiologie du béribéri. »

C'est aussi mon avis et j'ai moi-même tellement vu ces horribles blalles ou ravets infester les maisons, surtout les jours de pluie, et infecter les aliments par leur contact, que je suis absolument convaincu que le docteur hollandais a pleinement raison.

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