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LA FIEVRE JAUNE

COMMENT LES AMÉRICAINS S'EN SONT DÉBARRASSÉS A CUBA. — . EXEMPLE A IMITER

Dans les deux précédents chapitres, nous avons vu comment la maladie du sommeil et le béribéri ne frappaient que les indigènes en Asie, que les noirs en Afrique et en Amérique ou les coolis et presque jamais les blancs Européens ; d'où cette conclusion toute naturelle que ces affections sont surtout les résultats des privations et de l'anémie qui en résulte. Cette fois, nous voici en face de la fièvre jaune, du vomito negro et c'est tout l'opposé ; il n'y a à peu près que les Européens, les créoles blancs qui soient frappés, à moins qu'ils n'aient au moins vingt ans d'acclimatation.

Lorsque j'étais en mission aux Antilles espagnoles, voilà bientôt treize ans', j'ai été le premier à écrire et à crier par dessus les toits que les moustiques étaient les uni ques propagateurs de la fièvre jaune et que précisément les noirs et les gens de couleur y étaient réfractaires parce que, dès leur plus tendre enfance et depuis de longues générations, les moustiques avaient joué sur eux le rôle préservateur de vaccin.

Bientôt le célèbre médecin brésilien Domingo-Frère se ralliait à mon opinion et, depuis, l'on n a pas tardé à acquérir toutes les preuves matérielles et scientifiques que les moustiques étaient les uniques propagateurs de la fièvre jaune. Au moment même où elle fait de nouveau son apparition sur la côte occidentale d'Afrique, je crois qu'il est intéressant de résumer ici, aussi rapidement que possible le mémoire que vient de publier le D»" Bordas dans les Annales dhygiène publique et de Médecine navale. Il a trait à la destruction à Cuba des mous-

tiques du genre « stegomya », qui sont les véhicules de la fièvre jaune.

Or, les Américains ont détruit ces moustiques et il n'y a plus eu un seul cas de fièvre jaune pendant les mois d'octobre, novembre, décembre et janvier 1901-1902.

Cela tient du miracle, mais ce miracle est du à la volonté énergique et surtout pratique des pouvoirs publics américains et à rinitiative individuelle, si puissante sur le Nouveau-Continent.

M. le Dr Bordas nous fait connaître comment on a procédé et la chose mérite d'être rapportée.

Le premier fait à rappeler est Teffrayante mortalité causée par la fièvre jaune dans les Antilles et spécialement à Cuba.

Après une conférence avec le général Word, le major Gorgas, le tueur de moustiques, résolut d'adopter les moyens suivants :

10 Détruire les stegomya, de façon à réduire le nombre des insectes capables de transmettre la maladie.

2o Empêcher que les stegomya puissent piquer des malades atteints de fièvre jaune.

3o Détruire tous les moustiques qui auraient piqué des malades.

Le premier acte du service de santé a été de publier une ordonnance de police obligeant les habitants à ne posséder, pour loger leur eau, que des récipients complètement à l'abri des moustiques.

On divisa ensuite la ville en quartiers et, dans chaque quartier, on plaça un inspecteur chargé de veiller à ce que les ordonnances fussent observées.

11 avait sous ses ordres un grand nombre d'hommes, e tous les hommes dont il avait besoin », armés de bidons d'huile, pour huiler toutes flaques d'eau, puisards, fosses d'aisances, etc. Il devait, après avis préalable, détruire tous les récipients dans lesquels se trouvaient des larves d'insectes.

Tout habitant chez lequel on rencontrait des récipients

contenant des larves d'insectes était passible de fortes amendes, conformément à Fordonnancé de police.

D'autre part, sous la surveillance d'un inspecteur, on utilisait les services de cent hommes, pour drainer les mares et terrains qui pouvaient être drainés.

Sur les autres, on huilait toute surface liquide et même humide, de façon à ce que les petites larves, déposées par les mères, ne pussent respirer au moment de leur naissance.

La deuxième partie du problème a été résolue de la façon suivante :

Tous les hôpitaux dans lesquels se trouvaient des malades atteints de fièvre jaune, devaient avoir toutes leurs ouvertures, portes, fenêtres, etc., protégées par des toiles métalliques, les lits entourés de moustiquaires.

Il était bien entendu que chez les particuliers, le service sanitaire prenait à sa charge toutes les dépenses en vue d'arriver au résultat cherché. On peut dire que, d'une façon générale, (c moins de deux heures après la déclaration d'un cas de fièvre jaune », la maison était complètement mise à l'abri à l'aide d'écrans métalliques obstruant toutes les ouvertures.

On avait eu soin de préparer d'avance des châssis métalliques en nombre suffisant pour pouvoir les appliquer instantanément à toutes les ouvertures.

Le service de santé avait trente hommes employés à cet ouvrage.

Enfin, pour détruire les moustiques infectés, on s'y est pris de la façon suivante :

Toutes les chambres contaminées ainsi que celles des maisons voisines étaient saupoudrées de haut en bas avec de la poudre de pyrèthre.

On employait à cet effet cent cinquante livres de poudre de pyrèthre pour chaque désinfection. Ce qui n'empêchait pas de pratiquer en même temps la désinfection par le bichlorure de mercure, le formol et la vapeur.

La poudre de pyrèthre ne tue pas les moustiques ; elle les

incommode suffisamment pour qu'en quelques minutes on les trouve tous à terre et que, grâce à un simple balayage, on puisse les détruire facilement par le feu.

L'avantage principal de la poudre de pyrèthre, c'est que l'on peut, sans inconvénient, réoccuper après quelques heures les chambres désinfectées. Cette opération de désinfection par la poudre de pyrèthre a nécessité un service de quarante employés spéciaux.

Voyons maintenant les résultats de ces mesures prophylactiques. La destruction des nioustiques a été inaugurée le .21 février 4901.

Le mois de mars n'a fourni que deux cas qui eurent lieu les 2 et 8 du même mois.

On a enregistré trois autres cas de fièvre jaune les 40, 21 et 22 avril ; puis, quatre nouveaux cas vers les 6 et 7 mai ; à partir de cette époque jusqu'au 21 juillet, on n'a pas enregistré un seul cas de fièvre jaune.

Dernièrement, à Sentie de Las Vegas, près de la Havane, la fièvre jaune s'est déclarée ; l'administration américaine s'est enpressée de prendre les mêmes mesures, tout à la fois sévères et minutieuses, et n'a pas tardé à obtenir les mêmes résultats, c'est-à-dire la disparition complète de la fièvre jaune, ce qui tient absolument du miracle, suivant la pittoresque et admirative expression du D** Bordas.

Je connais beaucoup les Antilles, je sais les ravages qu y causait la fièvre jaune, quoiqu'en décroissance, et après avoir lu le court résumé de la Nouvelle Presse^ je crois qu'il n'y a qu'un sentiment unanime, celui de l'admiration et de la reconnaissance pour la profonde et indomptable énergie de ce peuple américain qui sait si bien réaliser ce qu'il a conçu et ce qu'il veut. J'ai déjà indiqué ici même deux moyens, empiriques sans doute, mais excellents, de se débarrasser des moustiques, avec les vasques, les bassins remplis de petits poissons et avec les lampes d'acétylène, au milieu et au-dessus précisément d'une vasque remplie d'eau et où ils vont s'empiler.

Ces deux moyens sont également d'excellents adjuvants et maintenant que Ton sait que les moustiques sont les seuls véhicules, les seuls propagateurs de la fièvre jaune, du terrible vomito negrOy il n'y a qu'à vouloir énergiquement les détruire, comme le font les Américains, pour arriver à faire disparaître rapidement le terrible fléau. Dans ce cas, vouloir c'est pouvoir, et vraiment le jeu en vaut bien la chandelle, puisqu'il s'agit de milliers de vies humaines.

Dans le prochain chapitre, je parlerai de la lèpre qui demande aussi à être étudiée et surveillée de très près.

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