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SON INTRONISATION EN EUROPE. — MESURES A PRENDRE

Je Tai déjà constaté, et je ne saurais trop le redire, le résultat certain des moyens de transport rapides et de la politique coloniale est d'universaliser, pour ainsi dire, toutes les maladies, surtout des pays intertropicaux, à travers le monde. Il n'y a pas lieu de s'en effrayer ; il y a seulement à les étudier de près et à prendre les mesures prophylactiques nécessaires.

Disons un mot aujourd'hui de la lèpre, dont on parle beaucoup en ce moment, et pour ce faire, citons les lignes suivantes du Dr Kermorgant, membre de l'Académie de médecine, dont j'ai déjà parlé, et qui possède une compétence bien connue dans notre monde colonial :

« Nous n'avons aucune donnée sur l'époque à laquelle remonte l'existence de la lèpre dans la plupart d'entre elles (nos colonies). Les Caraïbes avaient un mot qu'on retrouve dans le langage créole des Antilles, pour désigner les maladies hideuses et difficiles à guérir qu'ils appelaient i)iaiUes. Pour s'en débarrasser, il fallait recourir à des sorciers qui étaient seuls susceptibles de guérir ces alïections. La lèpre faisait-elle partie de ces piailles''? Nous n'oserions l'affirmer. Dès l'année 1728, on s'occupa aux Antilles de créer une léproserie, et l'emplacement choisi fut un petit îlot appelé la Désirade, situé à proximité de la Guadeloupe. C'est sur ce point qu'on dhigea et qu'on dirige actuellement les lépreux de la Guadeloupe et de la Martinique. »

A ce propos, j'ai déjà dit, dans un chapitre précédent, comment certains médecins considéi'aient la h/mphangile des Antilles, cette enflure mystérieuse des veines des bras et des

jambes, comme une forme atténuée de la lèpre. Elle aurait plutôt ceilains rapports de symptômes avec la maladie du sommeil. Aujourd'hui, on me télégraphie de Port-au-Prince, que le D»* Audin vient enfin d'en découvrir le bacille. (1)

Egalement nous retrouvons la Içpre en Guyane, dès 4777, sous le nom de mal rouge de Cayenne, puis à la côte occidentale d'Afrique, à la Réunion, aux Canaries, à Mayotte et à Anjouan, à Madagascar, dans nos établissements de l'Inde, dans toutes nos possessions indo-chinoises de Cochinchine, Cambodge, Siam, Annam, Tonkin, en Nouvelle-Calédonie, dans nos établissementii de TOcéanie, où elle est connue sous le nom canaque de Maimai^ aux îles Marquises, etc.

Autant dire qu'elle est partout répandue dans notre empire colonial où, d'ailleurs, nous avons presque partout des léproseries, installées, comme il y en avait partout en France pendant le Moyen- Age. Enfin, il est bon d'ajouter que les autres colonies européennes ne sont pas plus épargnées que les nôtres et, à ce propos, je laisse la parole à M. Kermorgant.

« A l'occasion de la conférence de Berlin, on a procédé, dans presque tous les pays, à une enquête médicale au sujet du nombre des lépreux existants ; elle a fait connaître qu'il est considérable pour certaines colonies étrangères. Pour ce qui est des nôtres, nous ne savons rien de bien précis, étant donné qu il est à peu près impossible de faire le dénombrement des lépreux, aussi bien dans les régions les plus sauvages que dans les plus civilisées. Dans les unes et les autres, ces maladies se cachent ou sont dissimulées par leur entourage ; puis rien n'est plus difficile, dans certains cas, que de diagnostiquer la lèpre, à son début. En tous cas, il ressort de l'enquête dont je viens de parler, que nous ne sommes pas encore les plus mal partagés au point de vue du nombre des lépreux. t>

Le département des colonies a fait ajouter, la lèpre à la liste des maladies dont la déclaration est obligatoire, ainsi que

(1) Septembre 1902.

cela se pratique ou plutôt devrait se pratiquer en Algérie; mais il faut reconnaître que c'est là une garantie bien illusoire, car il ne faut rien attendre des familles et non moins des médecins, qui sont tenus au secret professionnel, ce qui est peut-être abussif, en l'espèce.

Il est donc presque impossible de savoir où se trouvent tous les lépreux et encore moins leur nombre, et il n'est pas un savant sérieux qui oserait dresser une statistique, à l'heure présente, sur ce grave sujet :

« SI nous ne sommes pas fixés sur le nombre de nos lépreux, nous le sommes au moins sur l'extension toujours croissante de la maladie. Nous savons également que beaucoup de fonctionnaires coloniaux, d'origine européenne, rentrent dans la métropole, souvent atteints du terrible mal.

Chaque année, l'hôpital Saint-Louis, à Paris, hospitalise un contingent de lépreux provenant des pays d'outre-mer, et, pour l'année 1897, le chiffre des admissions a plus que quintuplé, par rapport aux années précédentes.

« Le danger ne réside donc pas seulement aux colonies, il est aussi dans la métropole car, ainsi que l'a dit M. le D»* E. Besnier, « la lèpre vient des lépreux, non d'ailleurs, et là où il n'y a pas de lépreux on ne prend pas la lèpre ; c'est avec les hommes que la lèpre se déplace et ce sont leurs mouvements qui règlent sa marche ; la transmission eôt toujours d'ordre contagieux. i>

Et le docteur raconté comment, vers 1860, un Chinois lépreux s'installa dans la vallée du Diobor, en Nouvelle-Calédonie, pour mourir vers 1865 ; puis de Nouméa un an plus tard, un indigène jfut atteint et mourut quatre ans après. Deux autres hommes de la tribu furent atteints et, dix ans plus tard,* presque toutes les tribus étaient contaminées, non pas seulement à cause de la misère physiologique des indigènes, mais parce que la lèpre est parfaitement contagieuse.

A ce propos, il me faut bien citer encore le long passage suivant :

^ Depuis quelques années, il nous passe sous les yeux, à Paris, des fonctionnaires coloniaux de tout ordre, qui ont con»tracté la lèpre aux pays chauds et qui se retirent dans leurs familles, sans prendre aucune précaution pour préserver leurs proches. Nous en connaissons un, marié à une lépreuse dont il a eu des enfants sains jusqu'à présent, et qui continue à avoir des rapports intimes avec sa femme, reconnue malade depuis au moins trois ans.

« Dans certaines familles européennes de nos possessions, des enfants contaminés continuent à vivre au milieu de leurs frères et sœurs et à partager le même lit. Des colons supportent que des indigènes, manifestement lépreux, s'installent sous leurs vérandas pendant des heures et ne craignent pas de faire du commerce avec eux, d'autres n'hésitent pas à y recourir pour une foule de petits services. Il n'est pas étonnant que, dans de pareilles conditions, le nombre des atteintes s'accroisse parmi les blancs qui, à force de vivre côte à côte avec des lépreux, finissent par en prendre l'habitude et deviennent inconscients du danger qui les menace.

« La première chose à faire pour empêcher l'extension de la lèpre, serait donc d'éclairer les Européens sur les dangers qu'ils courent en se laissant approcher par les lépreux.

» Viennent ensuite les mesures à prendre pour s'opposer à la contamination qui est partout en pays lépreux; dans certains d'entre eux, des lépreux exercent les professions de boucher, de pâtissier, jardinier, vendant des salades au marché, de blanr chisseur, etc. Dans les écoles, les enfants se contaminent au contact les uns des autres ou en buvant, souvent à même, au robinet de la fontaine; les livres des bibliothèques prêtés à domicile, le lavage en commun de linge appartenant à des lépreux et à des gens sains, les bains pris dans des rivières où se baignent habituellement ces malades, sont autant de causes de contamination pour tous.

» Les indigènes, avec leurs habitudes de saleté, se contaminent entre eux avec une facilité encore bien plus grande, en

se passant la pipe ou la cigarette de bouche en bouche, et en plongeant leurs mains mutilées dans le plat commun...

s> La lèpre, on ne saurait trop le répéter, est une maladie contagieuse qui n'est engendrée que par le lépreux ; or, nous avons vu qu'à chaque instant, elle est importée en Europe, et cependant on ne prend aucune mesure dans les ports de débarquement, à Tégard de ceux qui en sont atteints.

Il est certain, cependant, que la lèpre paraît moins contagieuse sous nos climats, mais n'oublions pas qu'elle a déjà sévi chez nous, qu'il existe encore des foyers mal éteints, et n'est-il pas à craindre que nous les voyions un jour se rallumer, par suite des rapports successifs dont nous gratifient constamment les pays lépreux.

La lèpre est une maladie d'autant plus dangereuse que le bacille de Hansen peut rester inerte dans l'économie, jusqu'à ce qu'il trouve des conditions propices pour évoluer, de sorte qu'il peut arriver que la maladie ne se manifeste par des signes apparents que longtemps après que le sujet a été infesté. Cette particularité doit nous rendre très circonspects ; aussi croyonsnous utile de reproduire ici les paroles de E. Besnier : « Nul être humain n'est à l'abri de la lèpre, aucun pays, aucune région n'y sont réfractaires et, à aucune époque, elle n'a disparu complètement. Envisagée dans le temps. et dans les différentes régions, à la manière de toutes les maladies populaires, la lèpre subit, dans sa virulence et dans sa multiplicité, tantôt lentement, tantôt avec une rapidité relative, des affaissements ou des exacerbations extraordinaires, ou bien elle s'installe permanente, endémique.

« Nous avons signalé le danger ; il va grandissant chaque jour, par suite de l'expansion coloniale de tous les peuples, du nombre toujours croissant des relations avec les pays lépreux et des facilités données aux voyageurs pour parcourir le monde. Dans ces conditions, ne serait-il pas prudent de songer, dès à présent, à fonder, non des léproseries, qui rappelleraient trop

le Moyen-Age, mais des sanatoria, des maisons de santé, pour isoler les lépreux qui nous arrivent d'outre-mer. y>

Tout cela est fort grave, fort juste et fort bien dit; cependant il convient de ne point s'exagérer le danger. On s'est bien débarrassé de la lèpre en Europe depuis le Moyen-Age, à une époque où Thygiène n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, et il doit suffire de prendre des mesures prophylactiques, tout à la fois énergiques et intelligentes, pour l'empêcher de s'implanter de nouveau en Europe.

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