LES CAUSES DE CRAINTE. — NOUVELLE ATTITUDE DE L'ANGLETERRE
Tout le monde a présents à l'esprit les ravages que fit la peste à travers FEurope, depuis les Croisades jusqu'à Belsunce qui trouva le moyen d'illustrer courageusement son nom et Marseille à la fameuse épidémie de 1720 et 1721.
Aussi je ne veux point traiter la question médicalement ici, mais simplement dire où elle en est.
Aussi bien nous n'avons rien à craindre et nos lecteurs ont lu dans les journaux, ces jours derniers, l'amusante note suivante :
« On vient de se décider, pour assurer la complète sécurité des Parisiens, à augmenter les précautions prises pour prévenir la peste, dont le germe pourrait être transmis par les passagers, tous les jours plus nombreux, arrivant d'Egypte.
» Chaque voyageur est désinfecté avant son entrée en France. A Paris, on lui délivre un bulletin contenant force détails sur sa propre personne avec cette mention peu flatteuse, mais rassurante : Non pestiféré.
» Il lui est recommandé d'observer quantité de mesures de prudence, de faire viser ce passeport de circonstance et de ne paraître dans aucun théâtre, jardin ou lieu public tant qu'il ne pourra pas justifier de quinze jours de présence dans la capitale.
> Il a même été créé un service spécial de « filature >, pour ces faux pestiférés, qui trouvent, pour le moment,- que la vie parisienne manque de charme. »
Les Parisiens peuvent donc dormir sur les deux oreilles.
Dans mon dernier chapitre, je constatais qu'avec les moyens de transport rapide et la politique coloniale, il fallait
bien s'attendre à Yuniversalisatmi des maladies sur le globe. Je n'ai point dit l'universalisation des épidémies, que l'on doit savoir et pouvoir éviter, et si, jusqu'à présent, on a tant redouté les épidémies de choléra, de fièvre jaune, de peste, etc., la faute unique en est, il faut bien le dire, à l'Angleterre qui s'est toujours opposée, pour son compte personnel, dans toutes ses colonies, aux quarantaines, établissement de lazaret et autres mesures prophylactiques, au nom des affaires qu'il ne. faut pas entraver ; sa maxime est bien simple : laissez fairç, laissez passer les marchandises et les maladies.
Certes elle n'est pas résolue à modifier ces errements plus ou moins attaquables, mais enfin elle entre dans une voie nouvelle et, frappée elle-même de la gravité de la question, du danger des maladies intertropicales et de la nécessité d'aviser, elle se décide enfin à envoyer aussi, comme la France et le Portugal par exemple, des missions scientifiques pour étudier le mal sur place.
C'est un grand pas réalisé et maintenant nous pouvons avoir l'espoir de mieux connsdtre enfin toutes les maladies des pays chauds et l'espoir, en même temps, de les museler plus facilement.
Chaque jour nous apportera un bienfait nouvew et c'est ainsi qu'aigourd'hui on affirme avoir enfin trouvé le remède certain de la fièvre bilieuse hématurique dans le Kinkelibah qui aiutdt guéri tout le monde à Grand-Bassam, sur la côte occidentale d'Afrique, pendant la dernière épidémie.
Donc voici Y Ecole de Médecine tropicale de Liverpool qui vient d'organiser sa huitième expédition, composée des docteurs Dusson et Todd, pour visiter la Gambie, le Sénégal et la Guinée. L'expédition médicale anglaise va probablement rencontrer l'expédition médicale française, ce qui sera excellent. En effet, avant de partir pour l'Afrique occidentale, où elle va étudier la maladie connue sous le nom de trypanos omiasis^ une mission de l'Ecole tropicale de Liverpool a reçu de lord Lansdowne une dépêche que le gouvernement français lui avait
envoyée et annonçant que les autorités du Sénégal avaient reçu Tordre de donner toute Tassistance possible à la misssion. On pense* que c'est le rapport du capitaine Cromie, consul anglais à Dakar, à propos de la Guinée française, qui a décidé TEcole de Liverpool à faire visiter cette colonie. Le capitaine Cromie s'exprimait comme suit au sujet de Conakry :
« Conakry promet de devenir un établissement modèle à la Côte d'Afrique, ayant été bâtie avec beaucoup d'intelligence et de savoir-faire par feu M. Ballay. Les règles concernant la construction de nouveaux bâtiments ont été excellemment conçues dans l'intérêt de la ville et de ses habitants. L'état sanitaire est soigneusement surveillé. Il en résulte qu'il y a peu àe maladies, et que Conakry est la seule ville de la Côte occidentale d'Afrique où il n est guère nécessaire de se servir de moustiquaires. Un système de conduites d'eau est en construction et, quand il sera terminé, la ville aura un dépôt abondant d'eau pure, établi dans toutes les maisons. Un hôpital intelligemment installé dans un endroit sain et élevé près de la ville vient d'être érigé. On y trouve tous les perfectionnements scientifiques. Depuis l'ouverture de l'hôpital, le médecin m'a assuré qu'il n'y a eu que deux cas de fièvre, ce qui en dit long sur la santé de la place i>.
Enfin le correspondant particulier du Temps^ à Liverpool, a écrit un article du plus haut intérêt, dont je ne puis passer sous silence l'extrait suivant :
€ Le monde colonial anglais qui s'occupe de l'Afrique occidentale plus particulièrement et le monde scientifique anglais qui s'adonne surtout à l'étude des maladies tropicales, ont été flattés par le compliment dont le major Ross, bien connu pour SCS recherches tout à fait remarquables sur l'orignie de la fièvre paludéenne, et l'Ecole de Médecine tropicale de Liverpool ont été l'objet de la part du prince Auguste d'Arenberg, président de la Compagnie du canal de Suez. On sait que le prince d'Arenberg a écrit l'autre jour à M. Alfred Jones, président de
ladite Ecole, pour demander que le major Ross voulût, bien consentir à se mettre à la disposition de la Compagnie du canal afin d'inaugurer un service de prévention contre les moustiques, véhicules de la malaria à Ismaïlia, semblable à celui qu'il a inauguré avec un succès étonnant à Sierra-Leone et au Lagos. Le major Ross, dont la modestie égale Tintelligence, a accepté, et partira incessamment pour Suez,, en passant par Paris.
« L'énergie avec laquelle les Anglais poursuivent leur campagne contre les maladies tropicales est vraiment admirable. Le gouvernement n'a pas donné un sou. Toutes les souscriptions sont venues de source privée. Récemment, un grand banquet a été offert au duc de Northumberland, à YAdelphi Hôtel de Liverpool, par le président de l'Ecole de Médecine tropicale de Liverpool. L'assemblée était nombreuse et comptait des notabilités de premier ordre, représentant la médecine et le com-r merce. Dans un speech très remarqué, le duc de Northumber-. land a rendu un hommage mérité a: au grand savant français Laveran ». Il s'est fait inscrire comme membre honoraire de l'Ecole, et le président, à, la fin du banquet, a pu annoncer deux nouvelles donations de 25.000 et de 10.000 livres sterling.
« Il convient d'ajouter que sir William Mac Gregor, gouverneur du Lagos, a dit au cours de son speech, qu'à l'heure actuelle, grâce aux mesures prises par les autorités locales de cette colonie conjointement avec le major Ross, la mortalité parmi les fonctionnaires de la colonie était réduite à zéro (!) et que les moustiques tendaient à disparaître de Lagosville, partout où les mesures prophylactiques avaient été appliquées.
« L'assistance a accueilli cette assertion avec une triple salve d'applaudissements, car Lagos était à juste titre considérée comme une des villes les plus malsaines de la Côte occidentale d'Afrique, et, d'autre part, le caractère de sir William Mac Gregor est trop connu pour qu'on puisse douter de la véracité de ses dires. En somme, il y a lieu d'espérer que les Anglais réussiront à accomplir dans les centres administratifs
de leurs colonies, l'œuvre que les Américains ont faite à la Havane.
« Enfin, il faut insister sur ce fait que les principaux orateurs au meeting de Liverpool^e sont appuyés à maintes reprises sur le caractère international de ces découvertes, et le dégagement de tout égoisme national qui a marqué du commencement à la fin le meeting. >
Nous ne saurions trop remercier TAngleterre de cette nouvelle initiative scientifique et médicale et du moment qu'elle se joint à nous dans la croisade contre les maladies intertropicales, comme l'a déjà fait le Portugal, nous pouvons avoir la certitude que la peste et la lèpre — ces deux hideuses mégères du moyen âge — ne viendront pas de nouveau rendre visite à la vieille Europe.
J'y insiste de nouveau : les noirs sont sujets à une foule de maladies, à cause de leur misère physiologique ; ils meurent à moitié de faim et n'offrent pas de résistance. Mais au contact des Européens, tousles jours cet état de choses devrait se modifier fort heureusement, et, maintenant, je n'ai plus qu'à formuler de courtes conclusions à propos d'un sujet bien vaste que je n'ai fait qu'effleurer dans ces quinze chapitres.