ET MARSEILLE. — CONCLUSION
Des dépêches nous apprennent que l'Ouganda est, en ce moment, absolument dépeuplé par la terrible maladie du sommeil. Dans la Busoya, on estime que la. maladie a déjà tué près de 50.000 personnes. Dans le district de Kyagoué, on a enregistré 400 décès en deux mois, et plus de 2.000 en six mois. Devant un pareil désastre, une commission médicale britannique vient de partir pour aller étudier sur les lieux la terrible et mystérieuse maladie.
Par la même occasion elle étudira l'usage et les inconvénients de la quinine en Afrique. A ce propos, et dans uh rapport publié par le Foreign Office^ M. le vice-consul Dundàs fait la très curieuse constatation suivante :
dc On a fait beaucoup de conjectures sur la fièvre dite blackwater fever^ et tandis que quelques docteurs anglais se prononçaient pour telle ou telle cause, une autre opinion se faisait jour ici en ce qui touche cette maladie. L'opinion, basée sur des expériences des plus sérieuses, est que la quinine cause cette fièvre; mais certaines conditions doivent prévaloir chez le malade avant que le mal se déclare. Chez certaines personnes, ces conditions existent très souvent. Chez d'autres, elles ne paraissent pas exister. En conséquence de cette opinion, la quinine est maintenant employée avec précaution, et une grande diminution est à noter dans les cas de fièvre de cette nature et de décès occasionnés par elle )>.
Rien n'est plus juste et, pour mon compte, j'ai souvent fait
la même constatation en pays intertropicaux, et dans des conditions souvent fort différentes les unes des autres.
Ceci dit, j'arrive à la conclusion de mes seize articles et, certes, elle ne sera pas longue, parce que je suis convaincu que le lecteur bénévole l'a déjà tirée de lui-même.
A des situations nouvelles, il faut des oignes nouveaux ; or, aujourd'hui, la France étant une des premières nations colonisatrices du monde, elle doit, aussi bien par intérêt que par humanité, s'occuper sérieusement de toutes ses possessions au point de vue médical, et voilà pourquoi il faut qu elle se mette à créer de nombreuses Ecoles de médecine coloniale dans ses colonies d'abord et même dans la métropole.
D'ailleurs elle n'a point manqué à sa mission, et si elle s'est engagée lentement, timidement, dans cette voie, du moins s'y est-elle engagée la première, et c'est ainsi que depuis déjà dix ans environ, il existe une Ecole de médecine coloniale de Tananarive, à Madagascar.
Pendant les trois premières années, par suite de la durée obligatoire des études, le diplôme n'a pu être décerné qu'à quelques élèves qui avaient antérieurement suiri des cours dans les établissements des Missions étrangères. Cest ainsi que l'Ecole n'a pu fournir que deux médecins en 1897, trois en 1898, cinq en 1899 et cinq en 1900. En 1901, les premiers élèves entrés à l'Ecole ayant terminé leurs études, l'Ecole fournit en une seule fois 20 médecins.
Enfin, en 1900, 1901 et 1902, dix médecins indigènes, pourvus de diplômes étrangers, ont obtenu le diplôme de l'Ecole de médecine.
Sur ce total de 45 médecins indigènes, 16 exercent pour leur compte personnel ; les 29 autres ont été nommés médecins de colonisation et sont affectés aux divers hôpitaux ou services sanitaires de l'Ile.
Voilà qui est excellent et qui doit nous encourager à en faire autant dans toutes nos grandes colonies ; du reste, c'est déjà fait ou ce le sera en Indo-Chine, dans un milieu des plus
— inintéressants au point de vue des études médicales et des observations nouvelles sur des races peu étudiées jusqu'à ce jour, à ce point de vue spécial, par la vieille Europe.
A Marseille, dans notre grand port qui est comme Tantichambre de l'Extrême-Orient, on va créer et installer magni-r fiquement, dans le château du Pharo, une Ecole de santé coloniale.
A Arcachou; on va ouvrir un Lycée climatique pour préparer les jeunes gens qui vont s'établir dans les colonies et, si la place ne me faisait pas défaut, je parlerais tout au long de notre merveilleuse Ecole de médecine de Pondichéry qui fait des médecins indigènes, souvent fort remarquables, et de laquelle un grand journal disait dernièrement :
« Cette institution, vieille de quarante années, fournit à nos établissements, dans l'Inde, le personnel indigène d'une assistance publique telle qu'aticim^ autre colonie française^ n'en possède encore de semblable et qui, par certains côtés, aurait pu servir de modèle. M. le D^ Bussière, médecin-major des troupes coloniales, dans une notice fort bien faite, en expose l'origine, le fonctionnement et les résultats. Elle fut créée tout naturellement et par un concours unique de circonstances qui avait sa source dans la civilisation même du pays ».
Voilà certes un exemple à imiter, car tout le monde sait que toutes les races noires elde couleur ont de grandes dispositions pour la musique et... la médecine!
Et, enfin, je ne serais pas complet si je ne rappelais ici X Ecole-Hôpital de médecine coloniale que vient de créer l'Institut royal de Lisbonne, d'une façon tout à fait remarquable ; mais j'en ai parlé assez longuement dans mon premier chapitre et je n'ai point à y revenir aujourd'hui.
Lorsque la France possédera des Ecoles de médecine coloniale modèles dans toutes ses grandes colonies, non seulement elle aura fait œuvre pratique, utile et humaine, mais elle aura encore rendu les plus grands services à la science pure. Seulement je voudrais, autant que possible, voir un grand
nombre d'étudiants en médecine de nos colonies — indigènes ou créoles — venir dans nos Ecoles de médecine coloniale de la métropole, et, surtout, le plus grand nombre possible de nos jeunes étudiants en médecine de la métropole aller faire leurs études dans nos Ecoles de médecine coloniale, dans nos colonies.
On pourrait encore, si Ton voulait, pour la solidité des études, les partager en deux : moitié dans la métropole, moitié dans les colonies. Et de la sorte on arriverait promptement à ce double résultat : création d'un corps de médecins coloniaux, indigènes ou créoles, excellant en l'étude approfondie de toutes les maladies coloniales, c'est-à-dire presque toujours intertropicales, ce qui doit s'imposer de plus en plus aux préoccupations légitimes de tous les grands peuples colonisateurs.
Et c'est avec un légitime orgueil que je termine ces trop courtes notes, en constatant qu'enfin, à l'heure présente, la France tient honorablement la tête dans un mouvement qui unit si intimement la science et l'humanité !