DE LA VÉRITÉ SCIENTIFIQUE
Les résultats féconds et pratiques du Congrès colonial allemand sautent aux yeux de toutes les personnes compétentes et au point de vue médical seulement et de la prophylaxie des affections intertropïcales, il convient de les mettre en lumière.
A ce propos, la Dépêche coloniale publie les lignes suivantes qui résument assez complètement les travaux de la deuxième section qui s'occupait particulièrement de la médecine et de rhygiène des tropiques.
« Trois rapports traitaient de la malaria. Les mesures préconisées sont : la détermination des malades par des analyses de sang, l'empêchement de l'introduction de personnes infectées dans les régions menacées, destruction rapide, par la guérison, des parasites dans le corps des fiévreux, destruction, dans la mesure du possible des anophèles. L'application de ces mesures aurait donné à Wilhelmshaven pendant les récents creusements des bassins, une proportion de 0,5 malades par 4,000 habitants, alors que, pendant les premiers travaux dans le même port, on en comptait plus de 200 pour 4,000. Le docteur Kuhn a préconisé l'emploi de son sérum qui hâte la guérison, au lieu de l'arrêter, comme le traitement par la quinine.
a: Examinant l'état sanitaire dans les possessions du Pacifique et à Kia-Tchéou, les médecins constatent que les maladies infectieuses ne s'y sont pas encore solidement ancrées. En ce qui concerne la phtisie et les maladies vénériennes, il pense que le mal pourrait être enrayé en rendant aux chefs leur autorité et en laissant aux indigènes leurs us et coutumes, notam-
ment pour le vêtement et l'habitation. En ce qui concerne la lèpre, l'attention du gouvernement .est appelée sur l'importation de la main-d œuvre chinoise. Les coolies ne devraient être admis dans lés colonies qu'après un sérieux examen médical.
a: Le B^ Gœbel a traité de l'influence des tropiques sur les affections du cœur.
« Les maladies affectant les espèces animales, tsé-tsé et fièvre du Texas, ont également fait lobjet de rapports.
« Il a été déclaré que les recherches en vue de la guérison de ces maladies n'ont pas encore abouti. Cependant, on a déjà obtenu des améliorations notables par des injections de sérums composés de cultures de bacilles pour la fièvre tsé-tsé et de sang de veaux sains pour. le fièvre du Texas. »
Ce. qu'il faut retenir de cette trop courte note, c'est à coup sûr rintervention du D»* Kuhn qui a parfaitement raison en parlant de la quinine. Ses résultats sont relatifs et souvent ses effets contestables ; voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue. Du reste, j'aurai l'occasion d'.y revenir lorsque je serai amené à formuler des conclusions générales.
Je sais bien qu'un grand journal anglais, tout en rendant un juste hommage aux efforts des Allemands, préconise l'emploi de la quinine ; je ne le conteste pas, je dis seulement que nous sommes à la veille de faire mieux et autre chose et c'est ce dont se sont déjà en partie rendu compte, j'en suis persuadé, les lecteurs qui m'ont fait l'honneur de me suivre.
Ceci dit, voilà le passage qui a été inspiré par le rapport du vice-consul Dundos sur l'Est-Africain Allemand :
« Quand nous comparons, dit ce journal, l'immense activité déployée par les Allemands dans la recherche des causes des maladies qui frappent les Européens dans les régions tropicales, dans la découverte des remèdes et dans l'établissement des moyens les plus propres à assurer le développement économique de leurs territoires, avec la façon dont la Grande- Bretagne a permis à ses colonies de l'Est et de l'Ouest africains de somnoler, sans leur donner la moindi^e intelligente assis-
tance, nous devons honteusement confesser que, dans cette direction, la plus grande puissance colonisatrice du monde pourrait avec avantage prendre exemple sur sa rivale. »
Dans leur seule colonie de l'Est Africain, les Allemands ont vingt-cinq médecins et trente-quatre officiers non commissionnés instruits dans les écoles de médecine de Berlin et de Hambourg. Ces médecins se servent de façon continue du microscope. De bonnes précautions sanitaires sont recommandées pour les maisons européennes, on ne permet aucun de ces coins sombres aimés des moustiques, et de périodiques visites domiciliaires sont faites par le chef du service médical pour assurer l'adoption des précautions hygiéniques. Il y a, en outre, une Commission spéciale de la malaria qui travaille dans le but de rechercher les germes de cette maladie. La ville de Dar-es- Salaam a été entièrement examinée, et toutes les personnes trouvées avec des germes de malaria dans le sang ont été traitées avec un demi-gramme de quinine. Cette dose a été répétée tous les dix ou onze jours pendant trois mois, puis les malades ont été de nouveau examinés.
Les résultats de cette méthode sont déjà très bons. A la première enquête, quand six mille personnes furent examinées, 10 0/0 avaient été trouvées ayant des germes de malaria. Les personnes affectées ont été traitées avec la quinine et cinq mois plus tard, à un nouvel examen de la ville, 50 0/0 de personnes en moins avaient le microbe malarien. Jamais, dans l'histoire de Dar-es-Salaam, l'hôpital n'avait été si vide que durant ces cinq mois. Ces résultats sont si brillants qu'on est à peu près sûr que Dar-es-Salaam sera tout à fait délivrée de la malaria à la fin de 1903.
Dans le prochain chapitre j'aurai à examiner les résultats remarquables obtenus par le major Donald Ross, de l'Ecole de médecine tropicale de Liverpool, dans la mission qui lui avait été confiée par la Compagnie du canal de Suez.
On peut sans doute regretter que la Compagnie n'ait pas jugé à propos de confier cette mission à des médecins français;
mais pour nous la science n'a point de frontières et c'est au point de vue purement scientifique que je me réserve d'examiner les constatations du major Bonald Ross sur la malaria dans l'isthme de Suez.
Il ne peut y avoir là qu'une question de noble émulation entre les grandes nations civilisées et, en définitive, c'est toujours la science et, par conséquent, l'humanité qui est appelée à en profiter.
La campagne contre la malaria
LE RÔLE DES MOUSTIQUES. — UNE ENQUÊTE DÉCISIVE. MOYENS PROPHYLACTIQUES TRÈS SIMPLES.
Lé major Bonald Ross, de l'Ecole de médecine tropicale de Liverpool, a été chargé il y a quelque temps, par le président du Conseil d'administration de la Compagnie du Canal de Suez, d'une mission pour rechercher les causes du paludisme à Ismaïlia. On peut regretter que la Compagnie n'ait pas jugé à propos de s'adressera un médecin, à un spécialiste français qui, cependant, eût été facile à trouver ; mais on ne peut pas nier la haute compétence et la probité scientifique du major Bonald Ross, et la West Afrlca vient de pubUer une lettre qu'il a adressée à sir Alfred Gones, président de l'Ecole de Liverpool, et qui serait à reproduire tout entière, si la place ne me faisait défaut. Cependant, je tiens à en reproduire ici les passages essentiels, car elle apporte à l'enquête que je poursuis ici, des arguments du plus haut intérêt et tout à fait concluants :
«... Dilïérente de Lagos et de Freetown, ou, par suite du déluge des pluies durant la saison pluvieuse, les moustiques trouvent d'innombrables mares pour leurs larves, Ismaïlia est située au milieu de l'absolu désert, où, tout le long du jour, un vent sec et brûlant, assez chaud, croirait-on, pour tarir toute vie chez les insectes, transporte le sable d'un monticule à un autre et couvre toute chose de poussière. Comment, alors, si la malaria est réellement propagée par les moustiques, peut-on expliquer la présence de la maladie dans un lieu tel qu'Ismaïlia ? II avait déjà été répondu à la question, avant notre arrivée, par les habiles médecins de la Compagnie du canal de Suez, lesquels avaient non seulemement réussi à trouver la sorte de mousti-
ques propageant la maladie — anophèles — dans des maisons de la ville contaminées, mais découvert également leurs foyers de reproduction.
« Quoique cela puisse paraître étrange, Teau du sous-sol est réellement très près de la surface, dans le désert, autour d'Ismallia, si près, en fait, qu'elle produit effectivement une faible végétation et même quelque chose d'analogue à des marais en miniature dans les dépressions du sable très profondes. On nous a dit que ces petits marais s élèvent même et s'abaissent avec les fluctuations du Nil. Da:ns la plupart des places, l'eau est trop saumâtre pour la végétation ou les moustiques ; mais, dans quelques-unes, elle est plus douce, et, dans deux de celleslà, près d'Ismaïlia, et seulement à quelques centaines de mètres des habitations, les larves des anophèles, propagateurs de la malaria, ont été trouvées aisément.
n Petits comme ils sont, les marais ont produit un taux de maladie d'environ mille cas de fièvre malariqiie — paludéenne — par an. La découverte des anophèles ici est une autre justification du fait, bien prouvé, qu'ils transportent les germes de la maladie. Il ne faut pas imaginer, d'après ce qui précède, qulsmaïlia elle-même est une cité du désert. Au contraire, elle est copieusement irriguée par le canal d'eau douce et contient des plantations et des jardins fort jolis, entourant ses maisons bien construites et commodes. Nous nous étions attendus, par conséquent, à trouver des anophèles dans les rigoles d'irrigation. Heureusement cette crainte s est montrée non fondée. Les rigoles permanentes de plus de profondeur contiennent des multitudes de poissons, qui les rendent inhabitables pour les larves des moustiques, tandis que, dans les rigoles plus petites, l'eau est immédiatement absorbée par le sable avide.
« Il me semble que la tâche d'exterminer les anophèles à Ismaïlia sera extrêmement aisée et peu coûteuse, différant de beaucoup de la tache similaire à Lagos ou à Freetown. Il est seulement nécessaire de combler les deux petits marais ou de les approfondir de façon à ce qu'ils puissent recevoir des pois-
sons. (1) Comme^préliminaire, le 24 septembre 1902, le docteur Pressât, sir W. Mac Grégor et moi, nous commençâmes la besogne en traitant les mares au pétrole à Taide de Téquipe à moustiques — mosquito brigade — nouvellement formée. Il n'y a aucun doute que les fonctionnaires de la Compagnie continûront Tœuvre avec zèle, et qu'une ville si intimement associée à ce grand nom de Ferdinand de Lesseps sera promptement débarrassée du fléau de la malaria. Port-Saïd et Ismaïlia ont l'un et l'autre de nombreux moustiques des espèces ordinaires, qui causent un grand désagrément. Nous eûmes d'abord quelque difficulté à définir leur source, mais nous avons finalement vérifié que ces moustiques ont pour habitation les parties marécageuses des réservoirs souterrains disposés pour le drainage des maisons. Des hommes spéciaux seront employés pour détruire les larves dans ces réservoirs avec du pétrole, toutes les semaines, tâche facile.
« Après avoir assisté au commencement de la campagne contre les moustiques à Ismaïlia, nous avons fait une brève visite au Caire. Là, nous avons eu le privilège de rencontrer le docteur Loos, l'auteur de la remarquable découverte récente que les parasites suceurs de sang, appelés ankylostoma, qui causent tant de ravages en Egypte, entrent dans le corps à travers la peau. L'Ecole de médecine, admirablement installée, nous fut également montrée par les professeurs Symmers et EUiot Smith. D'après les dires de tous, le Caire est exempt de malaria, et nous ne réussîmes pas à trouver des larves d'anophèles durant un court examen que nous limes de certain terrain marécageux avec le docteur Loos. Une étude complète de la question le long du bassin du Nil serait fort intéressante... »
Voilà certes, une contribution nouvelle du plus puissant intérêt, surtout" si nous la rapprochons des résultats merveilleux obtenus par les Américains, à Cuba, après une campagne
(1) C'est ce que j'ai toujours enseigné moi-mènie.
de moins d'une année pour l'application de mesures prophylactiques aussi intelligentes, que sévères contre la propagation de la fièvre jaune |)ar les moustiques, comme je l'ai exposé en son temps.
Maintenant il ne me reste plus qu'à dire comment la politique coloniale et la médecine coloniale tout à la fois, sont à la veille de réaliser des progrès admirables, inconnus jusqu a ce jour et qui constitûront une des plus glorieuses étapes de l'humanité.
Je pense que ce ne sera pas difficile et que mes lecteurs seront tout à la fois convaincus que nous sommes enfin à la veille d'entrer dans une ère nouvelle de prospérité coloniale à tous les points de vue.
La science médicale y aura contribué pour sa large part, et c'est ce que je serai fort heureux de constater une fois de plus dans ce premier volume.