DE LA SCIENCE. — HEUREUSE CONCLUSION
C'est une vérité banale de dire qu'il y a des idées dans Fair, des idées qui, tout à coup, par la force des choses s'imposent à l'attention publique. Mais avant d'arriver ainsi à la grande notoriété, si j'ose m'exprimer ainsi, il y a longtemps que les spécialistes les couvaient avec amour et leur faisaient subir la période d'incubation nécessaire.
Cela revient en quelque sorte à dire que rien n'est nouveau sous le soleil. C'est ainsi que, dans la Dépêche coloniale^ M. Chailley-Bert revendique l'honneur d'avoir « le premier' soulevé la question d'un enseignement de médecine et d'hygiène coloniales dont personne jusqu'alors, en France^ n'avait paru soupçonner l'importance ».
Ce en quoi il se trompe profondément, car alors qu'il était encore jeune, mon vieil ami Sévin-Desplaces menait le bon combat dans le bulletin de la Société de pathologie et d'hygiène coloniales dont il était le fondateur. J'avais l'honneur d'être son collaborateur assidu et nous n'avons pas demandé autre chose dans tous nos numéros, ce qui prouve une fois de plus qu'il faut se garder comme du feu des affirmations imprudentes.
Ceci dit pour rétabUr un point d'histoire coloniale intéressant, je reprends le fil de ma démonstration et j'ai?rive tout naturellement aux conclusions très simples et très logiques qui s'imposent.
En effet, il me semble que les personnes qui m'ont fait
rhonneur de me suivre attentivement ont déjà tiré d'elles-mêmes ces conclusions.
Procédons par ordre.
Autrefois on se trouvait en face d une foule de rnaladies contagieuses, épidémiques, souvent fort graves, parfois presque toujours mortelles, comme la fièvre jaune, — le vomito negro — pour TEuropéen, et Ton était à peu près désarmé. Après les travaux de Pasteur, on en est arrivé à savoir rapidement que toutes étaient données par un microbe ; mais quel était lagent transmetteur ? Je me souviens précisément que lorsque je partis en mission aux Antilles espagnoles, en 1893, et qu'en rentrant j'aflirmai hautement, dans mon volume sur la République <ï Haïti j et dans la Revue de pathologie et d'hygiène coloniale de Sévin-Desplaces, que la fièvre jaune était transmise par les moustiques, je rencontrai beaucoup de sceptiques et d'incrédules sur mon chemin.
Aujourd'hui c'est un fait acquis et j'ai raconté ici même comment les Américains venaient de chasser radicalement la fièvre jaune de Cuba en faisant simplement la chasse aux moustiques.
On sait également que le cancrelat donne le béribéri, que les puces des rats donnent la peste, que les moustiques donnent également la malaria comme agents transmetteurs, etc., etc.
Immédiatement le champ si irritant des liypothèses est détruit et l'on se trouve sur le terrain solide des mesures prophylactiques qui reviennent simplement à détruire ces agents transmetteurs ou à s en préserver.
Voilà donc un premier point capital acquis ; mais ce n'est pas tout et la possibilité de vacciner au centre de l'Afrique, sur les grands lacs, les quadrupèdes piqués par la mouche tsé-tsé avec le sérum du sang humain, confirme d'une façon éclatante cette théorie particulière : qu'à côté des cultures atténuées, comme dans la rage, la variole, etc., il y a le sérum des animaux réfractaires, encore plus efficace, et c'est là un second point acquis à la science et dont les conséquences en pays in-
tertropicaux doivent être fécondes entre toutes. Si l'homme est réfractaire à l'empoisonnement par la mouche tsé-tsé, si la chèvre mange impunément du tabac, il doit y avoir là tout un monde de recherches à faire pour arriver, parallèlement aux virus atténués, à préserver les espèces ditlérentes.
. J'ai dit à propos de la peste et de la lèpre, comment l'Europe allait se trouver de plus en plus menacée par l'invasion des maladies intertropicales, avec l'extraordinaire développement de la politique coloniale ; c'est vrai, mais comme l'on trouve chaque jour les moyens de préserver ou de guérir ces maladies, j'ai donc indiqué le mal et le remède en même temps, et l'Europe n'a pas lieu de s'émouvoir d'un danger que l'on arriverait à conjurer le jour même de sa naissance, en quelque sorte.
Restent les maladies spéciales aux pauvres noirs, comme la maladie du sommeil ; c'est le résultat de la faim, d'une mauvaise hygiène, des mauvais traitements, de la misère physiologique. Avec un peu de bonne volonté et d'humanité, les blancs, les Européens, feront disparaître ces maladies quand ils le voudront; cest d ailleurs leur intérêt bien compris de ne pas gâcher inutilement cette précieuse main-d'œuvre.
Enfin j'ai montré le beau zèle des Anglais, des Allemands, des Français, des Portugais, des Américains à faire des congrès, à créer des écoles de médecine coloniale dans le monde entier. Chez nous, Marseille, Paris, Lyon, Bordeaux, Nancy, donnent Texemple et nous pouvons dire hardiment que les meilleurs et les plus merveilleux résultats vont sortir rapidement de cette noble émulation.
Dans dix ans, il n'y aura plus de médecins métropolitains ou coloniaux, il y aura des médecins, des savants très au courant des maladies, des besoins de la vieille Europe et de nos colonies intertropicales et, certes, je suis persuadé' que, sur ce terrain, la France ne restera pas au dernier rang.
Enfin, il ne faut pas oublier le rôle tout-puissant de la grande théorie des altitudes qui permet avec un degré d abais-
sèment de température par cent mètres environ d'élévation, de faire toutes les cultures simultanées et de s'établir dans des conditions de santé parfaites sur les hauts plateaux, jusque sous l'équateur, comme à, Quito, par exemple.
Nous nous trouvons donc à l'heure présente en face d un problème à peu près résolu scientifiquement, et je n'hésite pas à proclamer hautement que cette intervention un peu tardive, mais enfin décisive et bienfaisante, de la science médicale dans notre monde colonial, va faire faire tout à coup un pas de géant à la colonisation à travers le monde. En effet, du moment qu'il n'y aura plus de victimes, il n y aura plus de crainte, plus d'appréhension, et l'on peut dire qu'en découvrant ainsi les causes et les remèdes des maladies des pays chauds, la médecine va permettre à la vieille Europe d'augmenter rapidement sa fortune économique, en mettant méthodiquement en valeur le continent noir !
Une fois de plus la science aura, comme toujours, servi puissamment le progrès et la civilisation !
LES HOMMES ROUGES DE SAINÏ-TIIOMAS