DE MÉDECINE INTERTROPICALE
On m'a souvent fait Thonneur de me demander ce que je savais et ce que je pensais de la petite tribu des hommes rouges de la petite île de Saint-Thomas, une des trois Antilles danoises et la plus connue, parce qu'elle sert d^escale à la plupart des navires venant d'Europe. La réponse n'est pas compliquée, parce qu'hélas ! on sait en oflet fort peu de chose sur cette étrange colonie ethnographique.
Ces hommes roUges ont la peau rouge comme des homards, les cheveux blonds et lisses et les yeux bleus. Ils sont environ une centaine des deux sexes, sans mélange, parce qu'ils se marient toujours entre eux et dans le pays on prétend qu'ils sont d'origine normande, installés dans l'île peu de temps après la découverte de l'Amérique, c'est-à-dire depuis plus de trois siècles, en admettant que l'événement se soit produit dans le premier siècle de la conquête, d'autres affirment qu'ils viennent de la petite île de SaintrBarthèlemy, aux Antilles ; mais à coup sur ce sont des Normands qui parlent notre langue.
On sait que les léiotriques^ léiolriches ou mieux liotriques sont les hommes à cheveux lisses et à section transversale circulaire, en opposition aux idotriques, dont les cheveux sont laineux et présentent une section transversale elliptique. Or ils ont les cheveux lisses de la première catégorie et, pour moi, il y a là un moyen infaillible d'investigation dont j'ai toujours préconisé remploi dans les enquêtes ethnogniphiques et anthropologiques en pays de races noires ou de métissage.
Ce ne sont pas seulement les Japonais qui affirment que
Ton peut trouver un puissant diagnostic dans Texamen attentif des cheveux des malades; il y à, dans cet ordre d'idées, une foule de faits incontestables et connus de tous les coloniaux. C'est ainsi que Ton sait, par exemple, que lorsque les gens de couleur sont anémiques, \e\xrs cheveux crépelus, sinon crépus^ ce qui n'est pas la même chose, deviennent droits comme des cheveux de blancs, ou à peu près.
C'est ainsi que, par contre, souvent chez nous, après une fièvre typhoïde, par exemple, les cheveux des blancs deviennent à leur tour crépelus, sinon crépus.
Pour moi, il y a là tout un monde à étudier et je ne doute pas qu'il ne soit possible de trouver dans les deux races blanche .et noire, et très certainement aussi chez les jaunes, des indications-précieuses, au point de vue du diagnostic, dans l'état présent des cheveux, au moment de la maladie, ou aussi, ce qui serait moins utile, comme un témoin des maladies passées, dans leurs transformations, au moment de leur examen.
Les hommes rouges de Saint-Thomas sont donc bien des hommes de race blanche comme nous, qui, tout à coup, ou petit à petit, sont devenus rouges, purs de tout alliage, sous l'influence du soleil des tropiques.
Il y a aussi une autre hypothèse qui voudrait voir dans ce phénomène aussi étrange qu'inexpliqué, une manifestation très atténuée des affections peu ou mal définies, très répandues, aujourd'hui, aux Antilles, et connues sous le nom générique de lymphangytes. D'aucuns auraient même voulu y voir des phénomènes morbides se rattachant à la lèpre. Pour mon compte, je n'y crois pas et je pense qu'il faut tout simplement voir dans la petite colonie des hommes rouges de l'île Saint- Thomas, un apport normand de la vieille France, comme le vieil apport supposé sicilien, par exemple, chez nous, à l'île d'Ouessant, en pleines côtes bretonnes.
A mon dernier passage à Saint-Thomas, dans cette adorable petite ville qui, avec ses trois mornes couverts de coquettes villas antilliennes, ressemble à un village de Nuremberg
agrandi, j'ai visité en détail la colonie des hommes rouges, tous pêcheurs et tous groupés avec leurs femmes et leurs enfants dans un faubourg de la ville, et cest tout 'ce que j'ai pu relever sur leur mystérieuse et lointaine présence dans Fîle. Cette colonie sans mélange, chose encore plus curieuse, parle le vieux français du XVIIIe siècle.
C'est aussi à Saint-Thomas que se trouve une des plus florissantes égUses des Frères moraves, association religieuse, fondée en 1457, qui est aujourd'hui le dernier débris des Hussites.
Vraiment on ne perd pas son temps en faisant escale sur ce rocher si intéressant à tant de titres.
Je me fais un devoir, pour les personnes qui ont bien voulu suivre mes études sur le monde médical aux colonies, sur les Ecoles de Médecine coloniale, de transcrire le progranime des cours de l'Institut colonial de Hambourg et de l'Ecole de médecine coloniale de Bordeaux, à simple titre d'exemple.
A Hambourg la durée des cours est d'un mois. Voici le programme de ces cours du 3 novembre au 29 novembre 1902 :
Le 3 novembre (Physikus D»* Nocht) : Leçon d'introduction ; la morphologie des parasites de la malaria dans le sang humain ; la coloration de Manson. — Le 4 (Dr Nocht) : Coloration de Romanoasky. — Le 5 (Dr Nocht) : Histologie pathologique du sang," particulièrement dans la malaria. — Le 6 (Dï* Nocht) : Clinique et thérapeutique (malaria). — Le 7 (D»* Otto) : Fièvre jaune, coloration des coupes des organes des paludiens. — Le 8 (D»* Nocht) : Grande visite avec leçon au lit du malade. — Le 9 (D»* Fûlleborn) : Exercices pratiques pour la détermination de la contenance en hémoglobine, de la quantité des globules rouges, du poids spécifique du sang. — Le 10 (Dr . Fûlleborn) : Parasites du sang des oiseaux, des tortues et des
singes. — Le 41 (Dr Nocht) : Fièvre hématurique. — Le 12 (D^ Fûlleborn): Classification et anatomie des moustiques. — Le 15 (Dr Nocht): Dysenterie et amibes.— Le 16 (D*" Nocht): Grande visite avec leçon au Ut du malade.
Le 17 novembre (Dr Otto): Typhus.— Le 18 (Dr Fûlleborn) • Coccidies, grégarines et inftisoires. — Le 19 (D^ Nocht et Dr Otto) : Peste.— Le 20 (D«- Fûlleborn) : Tsé-tsé et tripaiiosomes.— Le 21 (Dr Otto): Diphtérie et lèpre.— Le 22 (D^ Nocht) : Du service des quarantaines. — Le 23 (l)'^ Nocht) : Grande visite avec leçon au lit du malade. — Le 24 (D»* Fûlleborn) : Parasites intestinaux, filaires, serpents venimeux, etc. — Le 25 (Dr Nocht): Prophylaxie de la malaria. — Le 26 (D»* Fûlleborn) : Fièvre du Texas. — Le 27 (Dr Otto) : Choléra. — Les 28 et 29 novembre (Dr Giemsa) : Recherches concernant les eaux et autres travaux du laboratoire de chimie.
Maintenant voici le tableau des cours pendant le même mois à l'Ecole de médecine coloniale de Bordeaux.
Tableau de service du 24 au 29 novembre 1902. — L — Enseignement clinic^ue, (8 heures du matin) :
MM. les professeurs de cUnique et chefs de service des hôpitaux civils et militaires et M. le Dantec, professeur de pathologie exotique.
M. le Dantec. — Présentation d'un européen venant de Cochinchine, atteint de diarrhée chronique. Service de M. Rondot. — Présentation d'un noir de la Guadeloupe opéré anciennement d'un abcès au foie et présentant de nouvelles complications consécutives à une dysenterie chronique. Service de M. Boursier. — Hôpital Saint-André ; mardi à 10 heures.
IL — Travaux pratiques, (2 heures).
M. Ferré : Technique bactériologique ; lundi. — M. Sabrazès : Technique hématologique ; mardi. — M. Ferré : Technique bactériologique ; mercredi. — M. Sabrazès : Technique hématologique ; jeudi. — M. Ferré : Technique bactériologique ; vendredi, samedi.
IIL — Leçons théoriques. (5 heures.)
M. Le Dantec: Hématozoaires du paludisme; lundi. — M. Lagrange: Ophtalmie granuleuse; mardi . — M. Arnozan: La lèpre ; mercredi. — M. Le Dantec : Transmission du paludisme par les moustiques; jeudi. — M. Dubreuilh: Dermatozoaires (suite) : vendredi. — M. Le Dantec : Traitement du paludisme ; samedi.
J'ai tenu à citer ici intégralement ces deux programmes, avec une certaine coquetterie, car ils sont bien comme le programme aussi et comme le résumé de ma campagne sur ou plutôt contre les maladies intertropicales dans la presse depuis vingt ans.
A rinstitut de Hambourg, le Dr Nocht vient de trouver le moyen de désinfecter les bateaux et de tuer effectivement et totalement tous les rats qui s'y trouvent, en les asphyxiant au moyen de procédés et de combinaisons très ingénieuses d'acide de carbone ou d'hydro-carbure sur lesquelles il est inutile d'insister ici.
Le point principal c'est de le constater, car l'on sait que les puces des rats sont les agents actifs de la propagation de la peste par les navires.
Du moment que l'on trouve le moyen de les tuer intégrorlement avant les escales, la cause et l'agent propagateur de la terrible maladie disparaissent en même temps.
Décidément sur le terrain des maladies coloniales des pays chauds, on fait partout de la bonne besogne en ce moment, et ce nous est un vrai plaisir de le constater !