AU DERNIER CONGRÈS COLONIAL. — INTÉRESSANTES CONSTATATIONS
Mes travaux précédents sur les maladies dans nos colonies intertropicales ont été accueillis avec une telle bienveillance par mes lecteurs, que cela m'incite à recommencer une nouvelle sérié, en prenant grand soin de. rester toujours dans le domaine pratique des faits et de la vulgarisation, utiles pour nos colons, nos fonctionnaires et nos voyageurs coloniaux.
Aujourd'hui je veux citer simplement quelques passages du plus haut intérêt des communications qui ont été feites à la section d'hygiène et de médecine du Congrès colonial de 1903.
Il faudrait citer tout entière celle de M. le professeur Le Dantec, professeur de pathologie exotique à la Faculté de Bordeaux, sur les conditions étiologiques et la prophylaxie des épidémies coloniales. En voici du moins un court résumé qui confirme absolument tout ce que j'ai écrit ici même depuis l'année dernière:
Le seul obstacle à l'établissement durable des Européens aux colonies est l'existence, dans la zone intertropicale, des maladies particulièrement dites endémiques qui, en se propageant à l'homme, constituent les épidémies coloniales. On connaît aujourd'hui le mécanisme par lequel ces endémo-épidémies se propagent à l'homme. On devra donc se baser sur ces nouvelles acquisitions de la science pour faire une prophylaxie rationnelle, en combattant l'agent de transmission de la maladie. Partant de cette idéo, l'auteur divise les épidémies coloniales en plusieurs catégories en se basant sur le véhicule-germe. i« Maladies qui se transmettent par l'eau et les légumes ou
fruits qui poussent au ras du sol ; ce sont : le choléra et la dysenterie ;
2o Maladies qui se transmettent par le moustique ; ce sont: le paludisme et la fièvre jaune ;
3« Maladie qui se transmet par le rat : la peste ;
4^ Maladie dont le véhicule-germe n*est pas connu : c'est la fièvre bilieuse hémo-globinuriquc.
La meilleure façon d'éviter les maladies coloniales est d'appliquer à chacune d'elles, en dehors des moyens ordinaires de désinfection, une prophylaxie spécifique qui s'adresse au véhicule-germe. Les véhicules-germes actuellement connus des épidémies coloniales sont :
lo L'eau pour le choléra et la dysenterie ;
2o Le moustique, pour le paludisme et la fièvre jaune ;
3o Le rat, pour la peste.
S'il avait ajouté le cancrelas, connu sous le nom de blatte aux Etats-Unis, de ravet aux Antilles et de cafard en France, comme véhicules-germes du béribéri ou béribère^ comme 1 on dit au Brésil, en allant mangei' les excréments des malades, je pense que l'on pourrait y souscrire sans restriction aucune.
Maintenant voici, d'aprt'S la Dépêche coloniale , un résumé de l'intéressante communication des D" Salanoue-Ipin et Vincent sur la fièvre jaune :
Juscju'aux remaniuables expériences de la Commission américaine à Cuba, sur letiologie de la fièvre jaune, nos connaissances sur la nature intime du contage amaril, de son mode de propagation et de pénétration dans lorganisme humain, étciient restées des plus vagues, malgré la prétendue découverte, par Sanarelli, de l'agent spécifique qui n'est, en définitive, qu'un microbe d'infection secondaire.
Les savants américains, par des expériences aussi hardies qu'ingénieuses^ ont dénionti'é :
1o Que la maladie se ti'ansrnet par la piqûre d'un moustique spécial, Stcf/onn/ia fasriiiia ;
'2« Que le germe pathogène se trouve dans le sang au moins
pendant les trois premiers jours de la maladie et qu'il appartient à la catégorie des microbes dits invisibles ;
3o Qu'il est détruit par la chaleur à 55© et qu'il n'offre, en conséquence, qu'une résistance très relative aux agents météorologiques ;
4o Que la période d'incubation de la fièvre jaune est en moyenne de 4 jours.
La prophylaxie de la fièvre jaune doit découler logiquement de ces notions récentes, être surtout spécifique et dirigée plus particulièrement contre le moustique, véhicule du germe amaril. On sait les résultats merveilleux obtenus par les Américains à Santiago de Cuba et à la Havane, par l'application de ces principes.
Les règles de prophylaxie individuelles peuvent se résumer comme suit : éviter de pénétrer dans les maisons infectées, et, si l'on est obligé d'y entrer, se préserver des piqûres de stegomyia, soit parle port du costume antipaludéen, soit par l'emploi sur les parties découvertes du corps, de substances qui éloignent momentanément ces insectes (essences, vaseline ou menthol, etc.).
La prophylaxie générale comporte essentiellement l'isolement absolu des malades dans des locaux spécialement aménagés à cet effet, protégés par des treillis métalliques contre l'accès des moustiques, pourvus d'un personnel spécial, et dans lesquels devraient être traités indistinctement tous les malades atteints de fièvre jaune.
Comme conclusion, le médecin-major Salmon propose le vœu suivant qui est excellent de tous points :
Dans toutes les régions coloniales où se trouvent des garnisons, la destruction systématique des larvées dans les mares, les flaques d eau stagnante, les séguias et tous foyers habituels, sera organisée par l'autorité militaire et l'autorité civile, après entente préalable, quand il y aura lieu, avec les municipalités.
Puis, sur la proposition du Dr Treille, le Congrès adopte à l'unanimité les deux vœux suivants :
lo Le Congrès colonial de 4903 — section d'hygiène — constatant que le paludisme et la fièvre jaune sont transmis par les moustiques, émet le vœu qu'il soit procédé à la destruction de ces insectes dans un rayon aussi grand que possible autour des habitations.
Cette destruction doit s'opérer :
lo Par l'assèchement du* sol ;
2o Par la fermeture hermétique de tous récipients contenant de Teau ;
3o Par répandage de Thuile de pétrole à la surface des petites mares.
Dans les pays ou la destruction des moustiques n'aura pas été opérée, le Congrès conseille la fermeture de toutes les ouvertures des habitations au moyen de treillis métalliques.
2» Considérant que Tisolement absolu des malades constitue le seul moyen eflîcace d'empêcher l'extension d'une épidémie naissante de fièvre jaune ; que le traitement à domicile ou dans les hôpitaux ordinaires n'offre, à cet égard, aucune garantie, le Congrès appuie la proposition de MM. Vincent et Salanoue- Ipin, relative à la création immédiate, dans les centres les plus importants de nos colonies exposés à ce fléau, de pavillons spécialement aménagés à cet effet, où seraient transportées et traitées toutes les personnes atteintes de la maladie dont la diffusion se trouverait ainsi arrêtée.
Enfin M. le Dr Loir parle des rats qui transmettent la peste ; il rappelle qu'il a été au Congrès de Copenhague où il a été décidé qu'une conférence sur ce sujet aurait lieu à Paris; il est convaincu de Tinutihté des quarantaines ; il rappelle que les rats, malgré la protection qu'on espère trouver grâce à des paquets de journaux, arrivent à éventrer les sacs de café; il cite d'autres méfaits dus à ces animaux et aiTive enfin à leur rôle comme véhicule de la peste. Il demande que le Congrès aide cette Association intei'nationale, décidée par le Congrès de Copenhague.
J'ajouterai que l'on a trouvé maintenant d'admirables pro-
cédés chimiques pour asphyxier les rats à fond de cale, ce qui est, en grande partie, la solutiou du problème.
Tout ce qui s'est décidé dans ces deux séances de la section d'hygiène et de médecine intertropicale serait à citer.
J'espère en avoir assez dit, pour montrer une fois de plus, combien cette grosse question a fait de progrès dans ces derniers temps et comment, dès maintenant, en observant les règles de l'hygiène, on peut espérer se porter tout aussi bien dans les colonies que dans la métropole.