LA MÉDECINE INTERTROPICALE AU CONGRES FHYGIENE DE BRUXELLES
LES vaux PRINCIPAUX A RETENIR.— LA DESTRUCTION DES RATS. — COMMENT LE GOUVERNEMENT NOUS DONNE RAISON
Je ne puis naturellement que résumer très brièvement les travaux du Congrès de Bruxelles, en ce qu'il a touché à notre monde colonial ; c'est pourquoi je me contenterai de rapporter ici deux ou trois passages du compte rendu dont la haute importance ne saurait échapper à mes lecteurs^.
A propos de l'alimentation des Européens en pays intertropicaux, le docteur Reynaud, de Marseille, a conclu dans son rapport que « le mode d'alimentation des Européens, d'après la seule observation des faits, ne diffère guère de ce qu'elle est en Europe. Il s'en distinguera surtout par la sobriété et contribùra surtout à l'adaptation au climat. D'une manière générale, les rations alimentaires, sans tendre à une indigénisation impraticable et à un régime surtout végétarien qui serait trop débilitant, doivent satisfaire à ces conditions essentielles :
« Contenir la plus petite quantité possible d'aliments à haut potentiel calorifique ;
« Contenir une proportion d'aliments azotés facilement assimilables toujours supérieure au minimum indispensable ;
« Nécessiter un faible travail digestif et constituer un petit volume ;
(L Etre composée d'aliments variés, . exempts d'altérations et de germes morbides ;
«... L'usage de l'alcool a des effets utiles passagers; ses dangers sont rapidement graves dans la zone chaude ;
« Les altérations des aliments par la chaleur ou les parasites,
graves et fréquentes clans les pays chauds, doivent être recherchées ou évitées avec soin ;
« Les deux repas principaux, composés de deux plats et un dessert, comprendront autant que possible des légumes et des fruits frais. Le lait sera introduit en grande quantité dans Tahmentation ;
« Les boissons de table ne doivent pas contenir au total plus de 40 grammes d'alcool de bonne qualité ;
« L'eau potable sera toujours épurée et ingérée en quantité suffisante pour que la diurèse soit abondante. »
La section a résumé son opinion dans un vœu qui consacrait ces principes :
<( La nourriture de l'Européen doit être réparatrice, variée et tenir compte des habitudes individuelles en évitant les excès. Les indigènes doivent, eux aussi, avoir une nourriture riche, variée et composée de façon à tenir des habitudes de race... Toutefois l'alimentation carnée ne doit pas être exagérée. »
Ensuite la section s'est occupée de deux maladies très graves dont j'ai souvent entretenu mes lecteurs ici-mème ; il s'agissait de la prophylaxie du béribéri et de celle de la maladie du sommeil, deux affections mal connues qui font de terribles ravages parmi les populations noires. A défaut de notions exactes sur les agents spécifiques de ces aflections, il a fallu se borner à énoncer des règles prophylacticjnes basées sur la connaissance des principales contingences : ainsi il est recommandé, en ce qui concerne la maladie du sommeil, reconnue contagieuse, d'isoler les individus qui en sont atteints ; de ne pas permettre leur transport et leur rapatrîment. D'autre part... <!c En attendant le résultat définitif des recherches nécessaires pour établir l'origine du béribéri, il convient d'appliquer strictement aux populations noires et de couleur, les règles de l'hygiène générale, telles qu'elles résultent de Texpérience des médecins coloniaux, spécialement en ce qui concerne lahmentation et le logement. y>
Enfin, je m'en voudrais de ne point rappeler intégralement
les trois vœux suivants touchant le paludisme, la malaria et la grosse question des sanatoria en hautes altitudes, suivant mes propres théories que j'expose depuis plus de trente ans et que je vois enfin triompher partout :
I. Vœu dit professeur Manson, — « Le Congrès, convaincu de Fimportance pratique du rôle des moustiques dans Fétiologie du paludisme, insiste auprès de tous les gouvernements des pays paludiques pour que :
« 4o Les officiers, administrateurs et employés, avant d'entrer au service de ces pays, fassent preuve de connaissances pratiques quant à cette notion et à ses applications ;
« 2o Dans tous ces pays, les établissements d'instruction, qu'ils dépendent du gouvernement ou des missions ou qu'ils soient de toute autre nature, soient invités à inscrire dans leurs programmes d'enseignement les notions relatives à la propagation du paludisme et les applications pratiques qui en découlent.
« 3o Les officiers, administrateur et employés, ignorant ces connaissances ou se refusant systématiquement à les appliquer, soient considérés comme impropres au service dans les pays paludiques. »
IL Vœu du professeur CelU, — « Les moyens prophylactiques contre la malaria sont : l'immunisation artificielle médicamenteuse par les sels de quinine ; la désinfection spécifique du sang des malariques par les sels de quinine ; la protection mécanique des habitations et des parties découvertes du corps; l'isolement des malades ; la dCvStruction des moustiques ; les travaux d assainissement hydraulique et agricole.
« Parmi les moyens susdits, on doit choisir ou même combiner ceux qui s'adaptent à la localité et à la population qu'il s'agit d'assainir. »
IIL Vœu du professeur G. Reynaud.— m II est désirable que des sanatoria situés en des régions salubres, soit en altitude, soit en climat marin, soient installés dans des colonies tropi-
cales au voisinage des grandes agglomérations humaines expose'ies à la malaria, où seraient traités pendant un temps prolongé les Européens impaludés ».
« L'emplacement des sanatoria devra être choisi avec discernement, de manière que la constitution du sol et la topographie du lieu permettent l'écoulement facile des eaux et assurent la ventilation de rétablissement et que soient réalisées les conditions défavorables à Timplantation ou au développement du paludisme.
« Cette institution, très nécessaire pour le succès delà colonisation, constitûra, en définitive, une opération économique, en rendant le rapatrîment moins souvent nécessaire. »
Le Congrès de Bruxelles a, d'ailleurs, hautement, proclamé la nécessité de l'enseignement de la médecine coloniale, et le Joiumal de la Santé peut être fier d'avoir été le premier à Taffirmer depuis plusieurs années.
C'est ainsi que la vérité finit toujours par triompher, çt c'est si vrai que j'en trouve encore une nouvelle preuve dans le décret que vient de publier le Jommal Officiel — - Octobre 1903 —, et aux termes duquel la destruction des rats à bord des navires est obligatoire pour toutes provenances de pays contaminés ou suspects de peste, soit en cours de traversée, soit à l'arrivée, avant le chargement.
A force de crier partout par-dessus les toits que les rats étaient lés principaux agents propagateurs de la peste, d'un continent à l'autre, par voie maritime, l'on a fini par nous entendre dans le monde officiel, et c'est un résultat dont nous pouvons justement nous féliciter ici, où nous ne cessons de démontrer, chaque jour, pour ainsi dire, que le développement incessant de la politique coloniale impose aux Etats de nouveaux devoirs et de nouvelles mesures prophylactiques auxquelles on ne saurait se soustraire, sans un véritable danger pour le monde tout entier. C'est, du reste, ce que les Anglais commencent enfin à comprendre, aussi bien que nous, dans l'intérêt supérieur de l'humanité tout entière.