CONCLUSION
Après avoir examine sous ses différents aspects, et aux différentes époques, la condition des Juifs de Metz, nous constatons que le temps et la marche des idées n'ont point amené de notables changements dans la situation de ce groupe d'individus considérés comme des étrangers formant, au sein de la ville, un corps politique, une secte à part.
Les premiers privilèges qui leur avaient été concédés, au lieu de s'étendre, en se précisant, avaient été strictement limités.
Malgré tous leurs efforts, la liberté de commerce leur avait été refusée et ils restaient soumis au contrôle, souvent tracassier, des Marchands de la Ville.
Le taux de faveur pour les intérêts avait été supprimé en 1G69.
L'incapacité d'acquérir et de louer des immeubles les écartait forcément de l'agriculture. Les professions libérales, les arts et métiers leur restaient interdits.
Enfin, l'obligation de porter des chapeaux jaunes était tombée en désuétude dès la première moitié du
xviii^ siècle, mais les 20,000 livres de la taxe Brancas, venant se joindre aux autres taxes spéciales, apparut comme une nouvelle marque de servitude.
Malgré toutes ces infériorités cependant, on peut dire que durant deux siècles et demi, les Juifs eurent à Metz une condition légale exceptionnelle (1), et des privilèges, qui, sans les mettre sur le môme pied que les citoyens, leur permettaient cependant de vivre.
Les menus services rendus au Gouvernement, leur avait valu la protection des Gouverneurs d'abord, et ensuite des rois eux-mêmes, qui, en les confirmant dans leur établissement, ont pris en considération leurs « fidèles déportemens (2) » et les ont maintenus dans leurs privilèges « sous le bénéfice desquels ils se sont toujours gouvernés sans y avoir contrevenu ni donné sujet de plainte (3) ».
Aussi, durant cette longue période, leur sécurité ne fut-elle vraiment troublée que lors de Taiïaire Raphaël Lévy en 1670; et la lutte qu'ils durent soutenir jusqu'au bout contre les Marchands de la Ville n'eut d'autre objet que l'interprétation de leurs privilèges.
Vers la iin du xviii° siècle » l'idée de voir dans les Juifs autre chose qu'une race perverse et détestable faisait son chemin, malgré l'opposition, l'animosité môme
(1) Voyez M. Maingnial (Thèse), page 213.
(2) Henri IV.
(3) Louis XIII et Louis XIV.
qu'y mettaient les esprits les plus libéraux, et Louis XVI était amené à abolir (( les péages corporels qui assimilaient les Juifs aux animaux (1) ». Dans l'Édit de janvier 1784, le roi s'exprime ainsi : « Il répugne aux sentiments que nous étendons sur tous nos sujets, de laisser subsister à l'égard d'aucuns d'eux une imposition qui semble avilir l'humanité, nous avons cru devoir l'abolir (2) ».
Cet acte royal fut le point de départ d'un mouvement qui devait aboutir au vote de la Constituante, reconnaissant à tous les Juifs de France « le droit de citoyen actif (3) », le 27 septembre 1791.
Nous allons indiquer dans quelle mesure les savants et les Juifs de Metz prirent part à ce mouvement (4) : ce sera notre conclusion.
En 1785, — c'est-à-dire un an à peine après l'Edit de Louis XVÏ, — la Société Royale des sciences et des arts de Metz, mit au concours cette question : « Est-il un moyen de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? »
On comprend que les savants messins se soient intéressés à ce sujet. Leur « contact fréquent avec les Juifs
(1) A. GuiEN. — R. E. J., tome I, p. 84.
(2) Imprimé à Nancy chpz la veuve Ch*^rlot près la place Royale.
(3) Tu. Reinach. — Op. cit , p. 286.
(4) Voyez la thèse de M. Maingnial sur La loi de 1791 et la condition des Juifs en France.
du Pays (1) », dont plusieurs étaient des esprits distingués et occupaient d'honorables situations, le spectacle de cette communauté juive, restée fidèle à ses traditions et à son culte, et que l'on appelait la (( juiverie modèle (2) », les accusations, souvent injustifiées, lancées contre ses membres, les plaintes incessantes des commerçants et des débiteurs, tout cela explique la démarche de cette Compagnie.
Le concours devait se clore en 1787 et 9 mémoires furent adressés au secrétaire de l'Académie royale (3).
Nous nous bornerons à indiquer les conclusions des différents mémoires.
M. Haillecourt^ Procureur au Parlement de Metz, conclut que (( pour rendre les Juifs heureux sans faire tort aux Français, il faut les transporter en masse dans les déserts de la Guyane ». (N^ 73. A.)
Dom Ghaix, Bénédictin de St-Avold, propose « d'appliquer les Juifs à la récolte du miel et de la cire dans tout le royaume; non seulement de les y appliquer, mais de les y contraindre ». (N^ 73. F., p. Gl.) « Ne pourrait-on pas tirer un avantage, ajoute l'auteur, de
(1) A. Gahen. — R. E. J., t. I, p. 84.
(2) A. G\HEN. — Ihid.
Gr.etz. — Geochichte der luden., t. XI, p. 201. « In Metz, dei" grœssten Gemeiude, der « Mustergemeinde ».
(3) BIbl. Metz. Archives de l'académie. Carton r\o 12. Liasse 86 (et non 73 comme il est dit dans l'article de M. A. Gahen. R. E. J., 1. 1, p. 86). Le chiffre 73 e^t le numéro d'ordre du dossier.
ces résidances de Juifs dans les villages? en ce que les communautés pourraient être soulagées d'une quantité de petites corvées telles que toutes celles des messages et les frais des payemens des courses par lesquelles les communautés reçoivent tous les jours les ordres des Intendants et des Subdélégues? » {Ibid., p. 79.) L'auteur donne comme motifs : l'aptitude spéciale des Juifs à la course (« course israélitique »).
Ces deux mémoires sont les seuls qui soient hostiles aux Juifs; les septautres.leursont tout à fait favorables.
Un Procureur du Roi à l'île Saint-Dominique, n'écrit qu'une simple lettre : « Les Juifs, dit-il, sont hommes comme nous et, à ce titre, susceptibles d'être Français. » (No 73. A.)
M. Vatioud, secrétaire perpétuel de la Société royale d'agriculture de Laon, assure qu'on rendra les Juifs meilleurs en leur témoignant de la confiance et qu'on les rendra plus heureux en faisant d'eux des citoyens. (N*^ 73. D.)
M. Zalkind-Hourwitz, juif polonais, employé à Paris à la Bibliothèque royale, fait l'apologie de sa race et réclame, pour ses coreligionnaires, les droits de citoyens. (N'' 73. G.)
(N° 73. I.) Le travail de M. Cornu-Desmarais, curé du ban de Bazaille, près Longwy, est « dicté par le cœur d'un véritable apôtre (1) ».
(1) A. Cahen. — R. E. J., t. I, p. 93.
(No 73. F.) L'abbé de la Laiizo, chevalier de Malte, conclut (N° 73. G.) comme l'abbc Grégoire, curé d'Euibermenil, près Lunéville, qu'il convient « d'attacher les Juifs à la nation française par la reconnaissance (1) ».
Enfin, M. Thiéry, avocat au Parlement de Nancy, produisit un mémoire empreint d'un (( vif amour de l'humanité (2) ».
La Société royale jugea que ces travaux ne répondaient pas suffisamment à ce qu'elle attendait; aussi décida-t-elle que le concours resterait ouvert jusqu'en
Entre temps (3) « un fait grave et important donnait au Parlement » de Metz « l'occasion de montrer qu'il jugeait les Juifs assez favorablement [lour les prendre sous sa sauvegarde et pour les protéger contre les accusations calomnieuses que des ennemis acharnés ne cessaient de répandre contre eux. Un capitaine d'infanterie (M. de Foissac) publia un pamphlet anonyme sous ce titre : Le cri du citoyen contre les Juifs de Metz (4). Le
(1) A. Gahen. — Ihicl., p. 80.
(2) Ibi I.
(3) A. Gahen. — R. E. J., 1. I, p. 92.
(i) Imprimé à Lausanne (1786). L'auteur, puisnnt .ses arfjjuniealp, lour à tour, dans les saintes Ecritures et dans VoUaire, dépeint la ruine et le déshonneur des jeunes officiers, causes par l'usure juive. — L'année suivante, Isaï3 B3er-Bing publia une lettre en réponse à ce pamphlet (<à Metz. J. B. Gollignon., 1787).
Parlement fut saisi de Foavrage et, le 8 juillet 178G, il rendit un arrêt qui supprimait ce factum ».
Dans son rapport sur le premier concours de la Société Royale de Metz, le secrétaire, M. Rœderer, avait vivement engagé MM. Grégoire et Thiéry, à remanier leurs mémoires en vue de la deuxième épreuve du concours.
Ils n'y firent point défaut et nous les retrouvons en 1788 ainsi que Zalkind-Hourwitz et Dom Ghaix, qui maintient ses conclusions peu libérales.
L'Académie, tout en regrettant que les trois premiers n'aient pas suflisamment envisagé les conséquences de la (( régénération des Juifs (1) » et les remèdes devant parer à ses inconvénients, résolut de a convertir le prix destiné au meilleur ouvrage sur la question, en trois autres prix qu'elle décerne à trois bons ouvrages sur cette même question ».
Ges travaux, nous l'avons déjà dit, étaient bien différents. Zalkind-Hourwitz (2) faisait une apologie, Thiéry (3) présentait une défense et Grégoire (4) pro-
(1) Rapport de M. Le Payen, secrétaire perpétuel, lu en séance du 25 août 1788; publié dans les affiches des Evêchés et de Lorraine. (Année 1788.)
(Voyez Pièces juslif. A. Gahen. R. E. J., t. I, p. 102.)
(2) Zalkind-Hourwitz. — Apologie des Juifs en réponse à la question : « Est-il un moyen de rendre les .Juifs plus heureux et plus utiles en France? » (Paris. Gattey, 1789.)
(3) Thiéry. — Dissertation sur cette question : « Est il un moyen de rendre les Juifs plus heiireux et plus utiles en France? » (Paris. Knapen et fils, 1788.)
(4) Grégoire. — Essai sur la Régénération physique, morale et politique des Juifs.
duisait une documentation considérable et des plus variées. Les auteurs publièrent leurs travaux peu après.
L'ouvrage de l'abbé Grégoire exerça une très grande iniluence; et il nous a paru intéressant d'en faire ici une rapide analyse.
Voici ce qu'en disait, en 1785, M. Rœderer, dans son rapport à la Société royale, lors du 1^^' concours : « Le mémoire ayant pour épigraphe ce verset : Dedisti nos tanquam oves escarimi et in gentibiis dispersisti nos, agite presque toutes les questions, et résout presque toutes les difficultés. Il s'éclaire de l'Histoire, de la Politique, de la Morale; une philosophie saine et quelquefois sublime s'y montre avec dignité, avec éclat; des vues neuves s'y rencontrent presque partout au milieu de sentiments profonds; mais l'ouvrage est informe et indigeste; les matières sont mal disposées; le texte est souvent embarrassé de discussions historiques, de citations, d'observations accessoires et quelquefois triviales qu'il conviendrait de rejeter dans des notes, afin de laisser au raisonnement la netteté et la précision qu'il doit avoir. »
Cette appréciation de M. Rœderer convient également à l'ouvrage, tel qu'il fut publié en 1789 (1). Il a été, à la vérité, allégé des discussions et observations embarrassantes, reléguées en 67 pages de notes, mais il est
(1) Ihicl. (Metz. Claude Lamort, 1789.)
malaisé d'y découvrir, de prime abord, une division Jjien nette du sujet, dans les 27 chapitres qui se suivent sans lien apparent. On y trouve cependant trois parties :
1° Histoire et état actuel des Juifs ;
2° Possibilité d'une réforme dans leur condition;
3° Moyens de réforme.
Après un rapide historique du peuple juif depuis sa dispersion jusqu'à nos jours (Chap. I), l'auteur s'arrête quelques instants devant ce phénomène, unique dans l'histoire, d'un peuple dispersé depuis 18 siècles, mais (( qui existe chez toutes les nations, sans ressembler à aucune, sans s'identifier avec aucune » (Chap. Il) et survit à toutes les persécutions du moyen-âge, qui avaient eu, pour point de départ, des calomnies grossières (Chap. III).
Quant à « la haine respective des Juifs et des autres nations » (Chap. IV), elle a pour première cause historique la « résistance des Juifs dans la dernière guerre contre les Romains » ; puis, « les Chrétiens » ont vu, « en eux, les auteurs d'un déicide », (;t les Musulmans les renfermèrent « dans la proscription de toutes les religions différentes de l'islamisme ». Enfin, l'usure des Juifs leur valut le mépris général et leurs richesses (( les rendirent plus odieux encore » (Chap. IV).
Puis, l'auteur observe 1' « uniformité constante d'opinions et d'usages chez les Juifs » (Chap. V). « Persécuter une religion, c'est presque toujours un moyen sûr de la rendre plus chère à ses sectateurs » ; de là
vient, chez les Juifs, « cette adhésion obstinée à leurs dogmes », qu'ils abandonnaient « avec tant de facilité dans les temps antiques ». Ceci est, avec leur « esprit de cupidité » les seules modifications de leur caractère primitif.
Quant aux vices reprochés aux Juifs (trahison^ libertinage), ils « proviennent des vexations qu'ils ont souffertes » (Chap. YI) ; et leur dégénérescence physique (Ghap. VII et VllI) a pour causes : 1° leur malpropreté, 2° et 3° leur genre de nourriture ; 4^^ le défaut de croisement; 5^ les mariages précoces. C'est à cette dernière cause et à « Tespoirde voir sortir le Messiedeleur race », qu'il faut attribuer l'accroissement prodigieux des Juifs. (L'auteur estime qu'ils se sont multipliés à tel point, qu'en 80 ans leur nombre a augmenté de 50 0/0) (Chap. IX).
Cette multiplication est un danger à raison du fanatisme juif dont la source principale est « le Talmud, ce vaste réservoir, j'ai presque dit le cloaque où sont accumulés les délires de l'esprit humain ».
« Que conclure de ce qu'on vient de lire? Qu'il faut chasser les Juifs, les détruire? Non! cela prouve plus démonstrativement encore combien il est essentiel de régénérer ce peuple » (Chap. X).
Le premier danger qu'il y a à « tolérer les Juifs tels qu'ils sont », c'est leur commerce joint à l'usure. L'auteur se montre particulièrement violent à l'endroit des Juifs d'x\lsace (Chap. XI), tout en reconnaissant, cepen-
dant, que les Juifs étaient devenus commerçants et usuriers par nécessité (Chap. XII), et que les mesures prises pour réprimer l'usure avaient été insuffisantes (Chap. XIII). Aussi propose-t-il deux sortes de moyens (Chap. XIV). Comme remède indirect il indique la création de Monts-de-Piété, ce qui permettrait aux personnes dans l'embarras, de recourir à d'autres qu'au juif, et comme remède direct : la défense à tout Juif de vendre autrement qu'au comptant. « Annuliez, ditil, toutes les créances qu'ils pourroient avoir à l'avenir sur les Chrétiens. »
Le Juif pourrait, à la vérité, éluder cette prohibition au moyen « des billets au porteur » parce que le créancier n'y est pas désigné; mais on pourrait y remédier, par exemple : en exigeant que le nom du premier créancier fût porté sur le billet.
La réforme des Juifs est chose possible, affirme l'abbé Grégoire (Chap. XV). Leurs lois religeuses ne sont point un obstacle. Quant aux mœurs et aux préjugés, on parviendra à les modifier, si l'on soustrait le Juif à l'influence de ses docteurs et rabbins. « Une fois devenu membre de la nation, attaché à l'Etat par des liens de plaisirs, de sécurité, de liberté et d'aisance, on verra diminuer en lui l'esprit de corps, il ne sera pas tenté de porter ailleurs ses richesses, lorsque ses terres le fixeront dans le pays oii il les aura acquises; il chérira sa mère, c'est-à-dire, sa patrie dont l'intérêt sera confondu avec le sien » (Chap. XVI).
Comme moyen de régénération, Fauteur propose le libre accès aux arts et métiers, à l'agriculture (Chap. XVII) et à l'art militaire pour lesquels les Juifs ont toutes les aptitudes voulues (Chap. XVllI), ainsi qu'en témoigne l'histoire.
Puis il établit que « la révolution proposée est conforme au vœu du christianisme », et que, « loin d'y être opposée, elle se concilie avec les loix politiques, civiles et fiscales des nations, et avec leurs intérêts » (Chap. XIX).
Le Bill du Parlement anglais de 1753, et certains actes souverains, à Naples et en Autriche, ont donné aux Juifs les droits civiques. Si les résultats ont été malheureux, ou médiocres, c'est parce que « l'éducation et la législation n'atteignent jamais leur but qu'en adoptant une marche graduellement réglée sur les circonstances et la nécessité » (Chap. XX).
Un Etat commerçant peut se passer des Juifs, mais ceux-ci, grâce à leurs aptitudes spéciales, peuvent (( relever des manufactures abandonnées ou languissantes ».
« Leur interdire tout commerce^ ce serait l'équivalent d'assassiner des malheureux », qui n'ont point d'autre moyen d'existence.
L'Edit proposé par l'auteur, en supprimant, pour les Juifs, le droit de traiter à crédit, les engagerait à « s'assurer d'autres moyens de fortune » que le commerce,
et rendrait l'usure impossible.
En outre, quelques trafics, tels que la « tenue d'auberge » qui « facilite les manipulations pernicieuses » devraient leur être interdits (Ghap. XXI).
Pour détruire l'esprit de secte des Juifs, « il est essentiel de les isoler, de rompre, autant que faire se pourra, toute communication entr'eux », et non pas les rassembler (( dans quelque coin du globe ». L'entassement des Israélites dans des ghettos, loin d'anéantir les préjugés, entretient « l'ineptie fanatique ». Les Juifs auront donc (( la liberté de s'établir dans tous les coins de la cité », mais « on limitera le nombre de ceux qui pourront habiter en chaque lieu » et on ne recevra dans les villages que les artisans ou fermiers, « sans quoi l'Israélite du hameau sera bientôt... le vautour du canton » (Ghap. XXII).
Faut-il laisser aux Juifs, leurs lois et usages particuliers? Oui, en ce qui concerne « la liberté de conscience avec les droits qui eji dérivent directement ». Il faut leur laisser toute liberté en « ce qui tient essentiellement à l'exercice du culte », « et dans tout ce qui n'intéresse pas les biens, la liberté et l'honneur du citoyen; mais qu'en tout le reste, ils soient soumis aux loix nationales ». Ainsi, les communautés juives devront disparaître et la liquidation de leurs dettes n'est qu'(( un très mince objet » (Ghap. XXIII).
L'admission des Juifs aux Académies, aux Lycées, à la Noblesse, aux charges civiles est chose désirable.
sans toutefois qu^ils puissent « influer directement sur une religion dont ils naissent ennemis déclarés )).
L'abbé Grégoire affirme ensuite que le mariage entre chrétiens et Juifs est canoniquement et politiquement possible parce que <( le danger de séduction n'a plus lieu », et il ajoute que cette union « établiroit un nouveau point de liaison » entre chrétiens et Juifs.
Pour détruire l'influence rabbinique, cause principale du fanatisme Juif, il faut s'occuper de l'éducation de la génération qui vient de naître et contraindre les Israélites à prendre des Rabbins nationaux — et non plus étrangers — et « gradués de nos Universités ».
La faculté d'acquérir des immeubles leur doit être concédée, « car jamais la terre n'est si bien cultivée que par les mains du propriétaire ». (Ghap. XXIV.)
Les préjugés des Juifs trouvent leur cause dans l'enseignement de leurs docteurs dont l'auteur donne, en note, d'abondantes citations, a Les rêveries talmudiques et cabalistiques paroissent d'autant plus difficiles à détruire qu'elles n'ont pas de fondement... G'est là-dessus que nous répandrons cependant avec succès le sel de l'ironie, lorsque le Juif sera capable de le goûter. » On produira des ouvrages pour cribler les « puérilités mystiques ». (Ghap. XXV.)
On ne pourra refaire « l'éducation du sexagénaire » ; ce sont les jeunes gens qu'il faut former dans l'école obligatoire, sans (( toutefois heurter de front leurs préjugés »
car « ils se cabreroient )'). Préparer, à la réforme proposée, les chrétiens comme les Juifs est (( un article délicat ».
(( Disposons insensiblement les Juifs à Tadoption des vues du ministre (1), de manière que nous ayions Fair d'entrer chez eux, plutôt qu'eux de venir à nous. » Les almanachs seront un excellent moyen de « propagation des lumières ». Les Juifs, « s'élevant à la hauteur de leur siècle », travailleront à la régénération de leurs frères.
« Le Juif, dit l'auteur en se résumant, naît avec les mêmes dispositions que nous, on enchaîne son usure, on restreint son commerce, on le dirige presque nécessairement vers d'autres objets, on aggrandit son âme, on élève son cœur, on combat ses préjugés, on lui fournit les motifs les plus puissans pour l'engager à s'éclairer; il a, devant les mains, notre éducation, notre législation, nos découvertes qu'il va partager. »
Grâce à tous ces moyens, la régénération des Juifs s'opérera fatalement. (Ghap. XXVI.)
Enfin, l'abbé Grégoire conclut (Ghap. XXVII) en disant que le passé doit éclairer l'avenir dans lequel il faut avoir confiance. Ses dernières lignes s'adressent aux chrétiens : « Enfans du môme père, dérobez tout prétexte à l'aversion de vos frères, qui seront un jour réunis dans le même bercail; ouvrez-leur des asyles
(1) M. de Malesherbe?.
où ils puissent tranquillemtmt reposer leurs têtes et sécher leurs larmes, et qu'enfin le Juif, accordant au Chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son concitoyen et son ami. »
Telles sont les idées exposées par Fabbé Grégoire dans son ouvrage : nous n'avons pas ici à en dire davantage.
Peu après la publication de son Essai, le futur conventionnel et évoque de Blois entra en relations avec Malesherbes (1) que le roi avait chargé d'élaborer un [)lan de réforme de la condition des Juifs. Devenu député de Nancy à l'Assemblée Constituante il « fit le premier une motion en leur faveur dans la séance du 3 août 1789(2) ».
« Quelque temps après (3), le délégué des Juifs de Metz, Berr Isaac Berr, vint apporter à la barre de l'assemblée une pétition (4) de ses coreligionnaires... » Voici qu'elles étaient leurs conclusions :
Ils demandent à l'Assemblée :
« 1° De prononcer d'une manière expresse sur le
(1) Maingnial. — Op. cit., pp. 130 et 141.
(2) A. Cahen. — R. E. J., t. I, p. 95. (8) Reinach. — Ibicl., p. 28G.
(4) « Adresse présentée à l'Assemblée Constitua nie le 31 août 1789 par les députés réunis des Juifs établis à Metz, dans les Trois Evêchés, en Alsace et en Lorraine. » (Imprimé sans date. Bibl. Metz. DD., 177.)
sort des Juifs en leur décernant la liberté et les droits de citoyens.
(( 2° De déclarer qu'il leur sera permis de demeurer dans toutes les Villes, Bourgs et Villages du Royaume, sans aucune exception, et indépendamment de toutes lois, privilèges et usage contraires.
« 3° D'abolir à jamais toutes les taxes arbitraires et injustes auxquelles nous étions assujettis, en déclarant que nous ne serons soumis désormais qu'aux charges de Citoyens et de la même manière que les Citoyens.
« 4° Que nous serons maintenus dans le libre exercice de nos loix, rits et usages, et que nous conserverons nos synayogues, nos Rabbins et nos syndics, de la même manière que le tout existe aujourd'hui.
(( Louis Wolff, Gaudchaux-Mayer, Cahen, (( Députés de Metz et des Trois-Evêchés. »
{( On applaudit et l'Assemblée admit le notable
juif aux honneurs delà séance (1). »
Mais on ne vota pas. L'opinion publique, trop peu favorable aux Juifs d'Alsace et de la Lorraine, contraignit l'Assemblée à ajourner toute décision.
Les Juifs bordelais (2), portugais, espagnols et avignonnais (3) furent seuls admis, tout d'abord, à la qualité de citoyens.
(1) Th. Reixach. — Ibid.
(2) 21 décembre 1789.
(3) 28 janvier 1790.
Enfin l'Assemblée Nationale, à la veille de se séparer, consomma la réforme de la condition des Juifs en France, par son décret du 27 septembre 1791.
En décidant que tous (( individus Juifs qui prêteront le serment civique » jouiraient des droits des citoyens actifs, elle conférait la qualité de Français à tous les Juifs résidant en France, et, notamment, aux Juifs de Metz.