Le Temps écrivait le 18 mars
(( 11 faut donc qu'on s'habitue, & Berlin, à voir la Ëitutilîon luMe qu'elk est et qu'on renonce aux illusions. La France ne côdf^ra pas. Et si on persiste h vouloir l'y conti^aindre, elle préférera à une solutian auâiâi pr<*judiciabïô qu'humiliante le maintien du statu quo. Ce itutu quo. comme vient del^dtaliîir avec force la Pall Mail Gazette, serait loin «l'^lro fît-savintripi uï au consortium amical des puissances méditerranéennes. A Fez comme à Tanger, la triple action dos diplomaties française, anglaise et espagnole saurait interdire aux Allemands cette mainmise sur le Maroc dont ils nous menacent bruyamment dans l'hypothèse d'un échec de la conférence d'Algésiras. Par la frontière algérienne, par Gibraltar et par Geuta, les trois pays amis poun'aient d'autre part, si l'action allemande prenait une forme agressive, lui barrer rapidement la route. Enfin, dans l'ordre économique, l'Allemagne y regarderait à deux fois avant de provoquer en Afrique et en Europe les représailles possibles dos marchés français et britannique. Si donc l'intransigeance manilestée à Berlin depuis la crise ministérielle venait à persister, nous n'aurions aucune peine à préférer le statu quo à un accord à tout prix. Et peut-être loin d'y perdre, pourrions-nous y gagner. »
pouvoir triompher des résistances allemandes au sujet de Casablanca et nous demander, en dehors de l'inspection déjà acceptée, desimpies concessions financières. Il était également certain, étant donnés les rapports de l'Allemagne et de TAutriche, que le comte Goluchowski n'avait pas envoyé M. de Khevenhuller porter à M. Bourgeois une « offre » caractérisée, sans être sûr que son initiative ne serait pas désavouée à Berlin. Nous avions, par conséquent, l'assurance que, quoi qu'en dissentie général de Wedel.Je prince de Radolin et les journaux, la chancellerie allemande était résignée à céder sur Casablanca. Elle renonçait à ce qu'elle croyait possible, lorsque, du 12 au 15 mars, TEmpereur et le chancelier sommaient l'Europe de nous imposer le projet autrichien. Et elle consentait à l'amendement que M. de Radowitz avait paru admettre MU début de mars et qu'avait seule rendu « inacceptable » la chute du cabinet français.
Presque aussitôt, d'ailleurs, la nouvelle de cette concession nous était de toutes parts confirmée. C'est d'abord du Maroc qu'elle venait, de Tanger où le D"^ Rosen disait, le 18 mars, àun agent du maghzen : « L'accord est fait. Nous laissons Casablanca à la police franco-espagnole. » Puis d'Algésiras où, le 18 au soir, M. de l'iadowilz déclarait : « Ne parlons plus de la proposition autrichienne*. » Alors, paraissait, un article significatif de la Gazelle d^ r Allemagne du Nord en date du lundi 19 :
Tour l'intérêt spécifique allemand, y lisait-on, il est fort indifférent qu'à Casablanca un couple d'instructeurs suisses ou hollandais plutôt qu'espagnols ou français dirige la police marocaine. Nous ne croyons pas non plus que TAllemagne puisse laisser échouer l'enlente pour la seule question de la police à Casablanca, si la France est disposée à entourer cette police, dans les ports, de garanties vraiment suffisantes pour que son fonctionnement serve impartialement tous les intérêts étrangers. Le premier pas a déjà été accompli, dans cette voie, par la concession aux termes de laquelle doit être institué un ijispecteur général neutre'^.
Le même jour, l'ambassadeur d'Autriche à Berlin et plusieurs
1. A la séance de comité de rédaction du 20 mars, le comte Koziebrodski reconnut que la proposition autrichienne était susceptible de modiflcalions. t. Voir le Temps, 21 mars.
346 LA CONFKRENCE D ALGKSIRAS
de ses collègues informaient M. Bihourd que la concession annoncée par la note officieuse était acquise et qu*on n'insisterait pas pour soustraire Casablanca à la police franco-espagnole. A son tour, le prince de Biilow précisait cette information en disant à l'ambassadeur de Russie que l'Allemagne cédait sur ce point et qu'elle Toolait seulement que l'inspection fût effective et réelle. Lé lendemain, ^mup^K •16, GmiUbmiuu fi pjpaBitiit sa. t^ngrinime que M. RoofiCTeh hii avait ailrosaéle i7;gB»n»xgtlft«pi>uge, il m'^Uit plus question de Casablanca. Enfin comme M. Eihourd répétait à M. de Tchirschky ce que M. Bourgeois avait dit au prince de Radolin, le ministre répliquait en souriant :
— Je n'aperçois plus de difficultés, puisque nous acceptons ce. que vous désirez ^
Bien que cette affirmation ne mentionnât pas explicitement la nature de ladhésion allemande, ni cette adhésion ni son sens no faisaient de doute pour personne. Le mercredi 21, M. de Schœn allait, au surplus, voir le comte Lamsdorf et lui renouvelait, dans des termes qui ne prêtaient pas à l'équivoque, la communication faite le lundi par le chancelier au comte d'Oslen-Sacken Simultanément, le comte Goluchowski annonçait joyeusement au marquis de Keverseaux que tout était arrangé. Trois jours après enfin, le samedi 24, nous apprenions que rAllemagnc avait fait connaître sa décision aux représentants du maghzen et, le même jour, le comte de Khevenhuller disait à M. Léon Bourgeois;
— Neparlons plus de Casablanca. Vous aurez, vous et l'Espagne, les huit ports sans restriction. L'inspecteur ne fera qu'inspecter, sans exercer le commandement dans un port.
La certitude nous était donc acquise de voir triompher nos demandes, quant à la nationalité des instructeurs. Mais avant qu'il ne fut permis de se féliciter sans réserve de ce succès, force nous était, d'une part, de le faire enregistrer à Algésiras par une rédaction définitive, de veiller, d'autre part, à ce qu'il ne fût pas restreint ou compromis par les dispositions relatives soit aux attributions de l'inspecteur, soit à la répartition des ports, soit à l'organisalion même de la police franco-espagnole.
1. L'enlrevuc de M. Biliourd avec M. de Tchirscliky eut également liou K^ mardi 90.
CAStLBUmC\ 347
Depuis le 10 mars, riiôlel Reina Cristina et le palais de Vayunlamiento étaient singulièrement mornes. On sentait que l'intérêt, que Faction n'étaient plus là. Les plénipotentiaires faisaient le geste de négocier, mais ne négociaient guère. Quelques-uns amorçaient des transactions, — aussitôt abandonnées. On attendait que vînt d'ailleurs la nouvelle de la décision. Du double dialogue engagé entre Washington et Berlin et entre Vienne et Paris dépendait, au su de tous, le succès de la conférence.
Dans la délégation allemande, M. de Tattenbach seul s'agitait encore. C'est, on s'en souvient, sa mauvaise humeur qui, le 14 mars, avait décidé le comité des rapporteurs à ne plus siéger. Cette mauvaise humeur s'épanchait en libres propos. Oublieux des lenteurs tant de fois opposées, soit pendant les négociations de 1905, soit à Algésirasmême,à nos questions ou à nos propositions, il allait, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, se plaindre de ce pays, qui, après avoir retardé tout le monde par sa crise ministérielle, persistait à ne pas répondre. Répondre à quoi? Le délégué allemand eût été, sans doute, embarrassé de Tindiquer. Au surplus, du 14 au 26, c'est lui et M. de Radowitz, ou, à leur instigation, M. de Welsersheimb, qui allaient, à des reprises successives, faire reculer les séances. C'est ce que M. Révoil faisait observer, quand on lui rapportait les griefs de son collègue. Nous avions dit ce que nous pienions du projet autrichien. Que prenait l'Allemagne (le notre projet? Nous n'en savions rien. Et dans ces conditions ce n'était pas à nous de parler. Nous avions seulement « les oreilles ouvertes » aux suggestions qu'on nous présenterait. Dans les autres délégations, une sorte de lassitude découragée régnait. Sir Arthur Nicolson, mis au courant par sir Edward Grey de la manœuvre allemande, était allé, dès le mercredi 44 mars, dire à M de Radowitz :
— Pour éviter tout malentendu, je vous répète, une fois de plus, que je soutiendrai la France jusqu'au bout*2t qu'elle ne cédera pas sur Casablanca.
M. White correspondait continuellement avec son gouvernement. Et, avec une insistance particulière, il développait à M. de Radowitz et au comte de Welsersheimb les raisons, qu'au même moment, dans son télégramme du 17 à Guillaume II, M. Roosevelt invoquait pour écarter le projet autrichien. Mais le mutisme allemand persistait, maussade et irréductible. C'était un station nement sans fin, aussi pénible aux plénipotentiaires que Tordre de « marquer le pas » à une troupe fatiguée par une longue étape.
De temps à autre, on avait de petites émotions qu'on grossissait par nervosité. Le lundi 19 mars, au soir, le bruit se répandait que l'Allemagne allait faire déposer par TAutriche un nouveau projet, projet étrange entre tous. Il s'agissait d'une organisation de la police qui eût supprimé le régime spécial du huitième port et laissé l'intégralité du mandat aux instructeurs français et espagnols, mais en limitant leur action à quatre ports seulement : Tanger, Larache, Rabat et Casablanca, les quatre autres restant sans police. On s'appuyait, pour justifier cette idée, sur ce fait que, dans les propositions primitives portées à Fez par M. Saint-Henë-Taillandier, il n'était question que de quatre ports- . La raison ou le prétexte ne valait pas grand'chose. C'est l'Allemagne elle-même, qui, dans les négociations de I90o, avait demandé que le programme d'organisation de la police ne fût point limité dans son extension. Nous y avions consenti, et depuis lors la conférence avait toujours entendu s'occuper des huit ports ouverts et statuer sur eux tous ensemble. Comment d'ailleurs s'expliquer que la police reconnue nécessaire à Tanger, à Rabat, à Larache, à Casablanca, ne le fût point à Tetouan, à Safi, à Mogador, à Mazagan? Qu'était-ce que cette faillite partielle ? Enfin n'y avait-il pas, de la part de l'Allemagne, une arrière-pensée de garder la main libre dans les quatre ports laissés sans police ? Pour tous ces motifs, nous ne pouvions accepter une telle combinaison. Nous n'eûmes pas du reste à l'écarter, car elle ne fut jamais formulée. Sa prompte publication dans une dépêche du correspondant du Temps à Algésiras et le mauvais accueil qu'elle rencontra parmi les délégués, délerminè-
1. Pour le document auquel se référait cette proposition, voir Livre Jaune, 1901-4905. page 257.
rent TAulriche à ne la point présenter et rAllemagne à y renoncer*. Chacun, par conséquent, restait sur ses positions.
Le mardi 20 mars, le comité des rapporteurs reprit ses séances suspendues depuis le 14. M. Regnault en profita pour faire justice de la fausse nouvelle, répandue à son sujet, par Tagence Wolff pendant la crise ministérielle'^.
Je n'ai pas rinlenlion, dit-il, de transporter au comité des rapporteurs la polémique des journaux; je ne peux pas cependant laisser passer l'information, donnée par une agence étrangère, au sujet d'un nouveau projet de police que j'aurais déposé devant le comité des rapporteurs.
Ayant été chargé par le comité de fixer par écrit les points déjà examinés, j'ai apporté sur les premiers articles discutés une proposition de rédaction, et en la présentant, j'ai eu bien soin de déclarer que si cette rédaiction ne parlait pas du rôle de Tinspection, c'est parce que ce point avait été réservé.
J'ai dit, que, sur ce point, la délégation française avait reconnu le principe d'une inspection, mais qu'elle n'avait pas pris parti sur les modalités de celte inspection ; que, d'autre part, le projet autrichien ne contenait rien de précis pour les attributions de l'inspecteur; que, par conséquent, je n'étais pas en état de fournir une rédaction sur ce point.
Conformément aux instructions qui me sont données, si on reconnaît que la police sera exercée par des officiers français et espagnols, je suis prêt à discuter Torganisalion de Tinspeclion. D'ailleurs, pour répondre aux intentions de la conférence, nous pourrions reprendre le travail de comparaison entre ces projets et rechercher le moyen de les mettre en harmonie.