‹ La conférence d'AlgésirasChapitre 62 sur 357 · Plus de vingt personnes assistèrent à cette scène · texte numérisé non relu

Plus de vingt personnes assistèrent à cette scène

i. Voir ci-dessus, page 13.

5. M. Gallier traçait ce portrait du comte de Tattenbach : <c Souvent, négligemiiH'nt assis d'une seule jambe sur une table à écrire, M. de Tattenbach expose à un interlocuteur atUmlif, ministre ou ambassadeur, ses manières de voir. Il accompagne ses paroles de gestes précis et décidés : tantôt le revers de s& main a l'air de trancher une (fuestion; tantôt le pouce et l'index se rejoignent comme pour cueillir et offrir un argument ou pour enlever une épine ou une aréle, tantôt la main s'ouvre toute grande, ingénument, semblant dire : « Regardez : mon cœur y est, avec son fond ; lisez. Je no suis pas pour la politique du poing fermé. » Non, certes : M. de Tattenbach développe sa théorie du pied d égalité au Maroc. 11 excelle sur ce thème orthopédique. La tOle est encore plus curieuse à observer que la main. Elle a vraiment un caractère peu banal. D'un ovale allongé, avec des traits fortement en saiUie. aux courbes énergiques, elle a une expression militaire, qu'accentue la fine moustache pointue et les cheveux blancs, ras. coupés i l'ordonnance. Le menton et le front sont des ouvrages avancés reliés par un nez légèrement aquUin. Les yeux à éclipses sont comme protégés parla coupole du front et par un bour-

LE MILIEU ET LA REXr.ONTRE 87

rapporteur, venu tout exprès de Berlio, raodeste, insinuant et actif, rédacteur des notes et des projets élaborés sous les influences tantôt concordantes, tantôt contradictoires de M. de Radowitz, du comte de Tattenbach ou encore de la chancellerie.

Les amis du premier degré sont, pour M. Révoil, sir Arthur Nicolson, ambassadeur à Madrid, délégué de la Grande-Bretagne, le comte Cassini et M. Baclieracht, délégués de la Russie. Sir Arthur Nicolson est de ces hommes qui font peu de bruit et beaucoup de besogne. On le verra rarement à l'hôtel. Il restera le plus souvent dans sa villa et se réservera pour les discussions officielles. Moins ferme dans ses vues, il aurait laissé à ses collègues allemands Tespoir de trouver, dans l'entente anglo-française, la tissure quUls souhaitaient. Moins prudent, il aurait donné au débat une fâcheuse allure de duel. Sir Arthur Nicolson prépare, dès ce iDomeDt, son ambassade de Saint-Pétersbourg par une politique de fermeté enveloppée de courtoisie, assurant sa pleine efficacité ii raccord de son pays et du nôtre, sans qu'aucun des tiers y puisse voir une pointe agressive. Grâce à M. Révoil, qui Tassociera à tous ses projets, il sera d'ailleurs à même déjouer ce rôle en toute sûreté. Et il s'en acquittera dans Tesprit le plus objectif, sans se souvenir que, quelques années plus tôt, il a été au Maroc même, dans des circonstances différentes, l'adversaire de la France et le rival de notre représentante Le comte Cassini est moins actif, mais non moins sympathique. Il a coutume d'envisager toutes choses avec un scepticisme indulgent. Il s'ennuie à Algésiras et se

relet épais, qui porte les sourcils rares où se dressent cependant, tels les aloès dos haies d'Algésiras, quelques poils plus vigoureux. Le regard do ces youv bleus, d'un bleu qui tient do l'acier et du glacier, aune pénétration agressive ; c'est une vrille à longue portée. Kn somme, cette tête semble avoir été faite pour Toffensive. Le derrière de celte tôtea été taillé à pic : il est droit, abrupt; il parait impossible qu'une idée se cramponne sur cet escarpement. Toutes les pensées doivent venir se placer dans la tourelle ou la casemate du front. pK' tes à partir. Dans les discussions, lorsque M. de Tattenbach niobilise toutes les forces de sa dialectique, les mains et les regards ne lui suffisent pas. Ses épaules entrent en action, surtout la droite, qui est chargée d'un service doi première ligne. KUe a un mouvement brusque, comme si elle voulait repousser ou enfoncer. La télé appuie ce mouvement d'un gesto de côté ou de bas en haut très combatif, et, à l'occasion, mal calculé. M. do Tattenbach n'est pas complètement réfractaire au sourire ou au rire. Je l'ai vu souvent joyeux ; il sait être aimable et galant avec les femmes. Mais les cuirassés peuvent se pavoiser et saluer longuement. Même alors, qui les prendrait pourtant pour des yachts de plaisance? » (Joseph Galtier. Le Temps^S mars 1906.) 1. Voir ci-dessous, page 118.

as I.V CONFKRKNGE D AI.tiKSlRAS

plaint de la cuisine. Comme il fuit les controverses vaines, il se plaît à raconter aux journalistes ses impressions de Chine : cesl autant de pris sur le Maroc. Toutefois, quand il y a lieu, il intervient fortement en notre faveur. Jl se félicite à cet égard de la netteté de ses instructions :

— En quarante ans de carrière, dira-t-il, je n'en ai jamais reçu d'aussi fermes.

11 répèle, en toute occasion, qu'il est à la conférence pour nous soutenir, quoi qu'il advienne, et quand M. de Radowilz le lui reprochera, il revendiquera, non sans raideur, le droit de la Russie d'agir à sa guise :

— Laissez- moi tranquille, déclarera-t-il un jour : je sais ce que j'ai à faire et je ferai ce que je voudrai '.

Ces coups de boutoir, très exceptionnels du reste, produiront grand effet. Le comte, après les avoir donnes, remontera voir « Pompon », son caniche blanc, et fumer des cigarettes russes en souriant, suivant sa spirituelle formule, de l'embarras des a grandes impuissances ». Quant à M. Bacheracht, qui connaît bien lo Maroc, il n'hésitera jamais à défendre devant la conférence nos idées et nos propositions, dont sa compétence reconnaissait la modération et la justesse.

Avec l'Espagne et l'Italie, les relations de la délégation française seront moins simples. On sait que des tendances contradictoires se dessinaient à Madrid. Ces contradictions avaient à Algésiras leur contre-coup. Non pas, en général, sur le duc d'Almodovar-: ce très-galant homme, à qui trois passages au ministère d'État avaient assuré une expérience assez large des questions politiques, était ami de TAngleterre par éducation et de la France par conviction. De plus, il avait un vif sentiment de Thonneur. Et quand on faisait auprès de lui appel à la parole donnée, on était toujours sûr d'être entendu. Mais il allait être soumis à une rude épreuve. Chaque jour, et plus d'une fois par jour, M. de Hadowitz ou le comte de Tattenbach essaieront d'ébranler sa fidélité. Cela commencera par des offres. Puis, quand il deviendra évident que l'Espagne reste à nos côtés, ce seront des plaintes, des reproches, des vio-

i . Voir ci-dessous, page 280.

Page 1