Le duc d'Almodovar est mort lo 24 juin
lences. Le pauvre duc se dérobera el racontera tout à M. Révoil ou à sir Arthur Nicolson. Malgré son embarras et un ou doux instants de faiblesse, il sera pour nous un ami dévoué, — plus dévoué même que le reste de la délégation espagnole, dont Tautre membre, M. Ferez Caballero, non point par hostilité, mais par désir déjouer un rôle en rapport avec son réel talent, nous causera parfois, involontairement sans doute, certaines difficultés. Pour rilalie, nous ne pouvions que nous féliciter qu'elle fût représentée par le marquis Visconti-Venosta. Si M. Silvestrelli, d*abord désigné, eût été à sa place, nous aurions probablement vu s'évanouir le bénéfice des accords franco-italiens. Avec le marquis, c'est autre chose. Il a^ en acceptant la mission qu'on lui confiait demandé à être libre de son action : c'était le moins quon diit à sa haute situation politique et morale. Ce qu il veut, c'est agir en conciliateur. A dire vrai, nous eussions pu lui demander plus, puisque l'Italie, de par la Triple-Alliance, n'a pas avec l'Allemagne d'engagements méditerranéens el qu'elle en a, au contraire, avec la France. Mais nous aurions pu aussi, avec un autre négociateur, trouver beaucoup moins encore, c'est-à-dire une Italie enchaînée totalement à TAllemagne et oubliant ses promesses envers nous. Le marquîsVisconli-Venoslan'admetpas que son pays doive publiquement se compromettre. Mais, dans la coulisse, il est résolu à soutenir les solutions qui lui paraîtront justes : et nos propositions présentent ce caractère. Il estime d'ailleurs que la conférence d'Algésiras est pour les relations franco-italiennes, qu'il veut bonnes et confiantes, une épreuve décisive. Il faudra donc obtenir de lui ce qu'il est prêt à nous donner, mais ne pas espérer davantage. Il pourra être malaisé de maintenir constamment cette moyenne entre le désirable et le possible. M. Révoil y donnera tous ses soins et y réussira complètement. Au surplus, le plénipotentiaire italien sera particulièrement sensible aux mauvaises manières de M. de Tattenbach, comme aux équivoques de M. de Radowilz et les fautes de l'Allemagne nous seront, auprès de lui, plus précieuses encore que nos arguments.
M. Henry White, ambassadeur à Rome, délégué des États-Unis, s'inspirera de ses instructions dans le sens le plus amical pour la France. M. White, comme toute sa famille, est de cœur attaché à notre pays. Et, d'autre part, c'est en Angleterre qu'il a fiiit la plus
90 LA CONFLUENCE D ALGKSIRAS
grande partie de sa carrière. Il sera, dans son action officielle, soumis aux mêmes conditions de discrétion que M. Rooseveltet M. Root. Mais il ne s'interdira pas plus qu'eux de marquer ce qui lui semble bon. Or, très rapidement, M. Révoil fera naître en lai la conviction que la politique française ne menace aucun des intérêts avouables qu'on prétend sauvegarder à Algésiras. Et, très rapidement aussi, M. White prendra position. Ce sera pour M. de Tattenbacli une sensible déception que de trouver le représentant des États-Unis rebelle aux diverses combinaisons qu'il lui proposera tour à tour. Et cette résistance tiendra contre tous les assauts. Parmi les autres délégués, celui du Portugal, le comte de Martens Ferrao. nous est tout acquis. Ceux de la Belgique, des Pays-Bas et de la Suède sont plutôt renseignés par l'Allemagne et leur désir d'éviter les responsabilités n'exclut pas, surtout de la pari du comte de Buisseret, deuxième délégué belge, une certaine défiance à l'égard de la France. Au contraire, le premier délégué, le baron de Joostens, est d'une correction parfaite à notre endroit. Celui de l'Autriche, le comte de Welsersheimb, ignore à peu près tout de la question marocaine et manque d'idées générales. Mais, de très bonne foi et de très-bonne volonté, il essaye de se mettre au courant, et, comme le comte Goluchowski, souhaite devenir l'agent d'une solution transactionnelle. On n'en peut dire autant de son collaborateur, le comte Koziebrodski, dont l'extrême agitation compliquera souvent la situation. Quant aux délégués marocains, Torrès, Mokri et Bennis, instruments de l'obstruction dont le mot d'ordre vient de Fez, ils vivront, durant la conférence, très à l'écart, échappant le plus possible aux influences européennes, même à celle de l'Allemagne, confiants dans la fortune et dans l'inertie du maghzen pour réduire à rien les réformes qu'on élaborera devant eux, ne sortant de leur réserve que pour demander de l'argent ou formuler des objections de détail, auxquelles on ne s'arrêtera pas. Tout ce monde, — cent cinquante personnes environ enjoignant aux plénipotentiaires les secrétaires et la presse*, — va vivre, près de quinze semaines, dans le tassement irritant de la petite ville espagnole. Sauf la délégation française, la délégation anglaise et
1. On trouvera à 1 appendico, pages 502 ol 503 la liste complète des délégations et celle des principaux correspondants de journaux.
la délégation marocaine, qui onl des villas, les autres, sont inslallées, tant bien que mal, à l'hôtel Reùia Crislina. Ccst rhôtel des plénipotentiaires. La plupart des correspondants sont à l'hôtel ÀnglO'Uispano, berceau de toutes les fausses nouvelles, qu'on dément, le soir, au Reina Crislina. L'auberge diplomatique est d'une architecture bizarre, hispano-anglaise :
On dirait une grande ferme, une illuslration des œuvres de Waller Scott, avec ses bows-windows d'angle, sa tourelle centrale, ses espèces de belvédères massifs et trapus. L'hôtel est bas, comme couché, à la manière des maisons du pays. Des galeries font face à la baie; des colonnettes ornent ces galeries et les bows-windowjt octogonales ; au milieu de la construction, un charmant p^/io met sa note andalouse. Tout le rez-de-chaussée s'ouvre sur ce patio. Salle de billard, de pingpong, salons de lecture, fumoirs meublés à Tanglaise. La salle à manger, longue et large, regarde la baie avec ses fenêtres spacieuses. Le jardin de Thôtel présente le caractère de la végétation luxuriante de Textrème Sud. Les gardénias, les magnolias, les eucalyptus, les myrtes, les palmiers, les citronniers et les orangers y marient leurs ombres violettes et leurs parfums lourds qu'avive toujours une pointe d'air marin*.
On entend, d'une allée à l'autre, les conversations. C'est le paradis des reporters. Pour négocier, les délégués vont de chambre en chambre, sous les yeux des journalistes affamés de nouvelles, réduits le plus souvent à l'abstinence, prêts à tout grossir comme à tout déformer et Ton signale avec gravité qu'hier la France est montée chez l'Amérique ou que la Russie est descendue chez l'Autriche. I-.e soir, au salon et au fumoir, quand on a quitté les tables pavoisées aux couleurs de chaque nation, même promiscuité : impossible de s'isoler après une discussion véhémente ; impossible de se protéger contre les questionneurs, qui ont payé dix pesetas le droit de dîner et d'interroger. C'est une sorte de grand paquebot, où viendraient se résumer les rivalités d'un monde. On conçoit la nervosité qui en résulte. Pour calmer cett<î excitation, on est à l'affût de toutes les distractions, de toutes les diversions : ou c'est un secrétaire russe, qui arrive de Tanger avec son violon ; ou c'est un correspondant, qui chante un répertoire d'airs napolitains; ou c'est le duc d'Orléans, qui vient passer