‹ La conférence d'AlgésirasChapitre 65 sur 357 · Robert de Gaix, Journal des Débats^ 6 février · texte numérisé non relu

Robert de Gaix, Journal des Débats^ 6 février

Le voyage de Guillaume II à Tanger et les menaces de guerre qui l'avaient suivi avaient troublé la sécurité où bien des gens s'endormçdent. On en était venu à croire, depuis plusieurs années, que les risques de guerre, à force d'être lointains, étaient insignifiants. L'alerte de mai et de juin 1905 avait détrompé tout le monde. Sans doute, cette alerte était loin : et chez nous, comme disait M. Clemenceau dans son discours de Lyon, on oublie vite. Cependant la presse allemande et parfois le gouvernement s'étaient chargés de nous tenir en éveil. Les propos rassurants avaient été contredits par les toasts et par les discours où Ton brandissait le « sabre allemand ». Et dans ses articles de la Gazette de la Croix ^ le professeur Schiemann avait motivé la persistance de cette mauvaise humeur en prononçant que la France continuait « la politique de Delcassé sans Delcassé ». Celte politique, dans sa forme rectiOée, n'était, il faut Tavouer, conçue avec clarté que par une minorité. Une démocratie, absorbée depuis longtemps par les uttes religieuses et sociales, ne comprend guère les nécessités de Faction mondiale. « Le Maroc, qu'est-ce que c'est que cela ? » Voilà ce que beaucoup disaient, au moins au début. Peu à peu cependant, après la démission de M. Delcassé, après les preuves évidentes de conciliation fournies par M. Rouvier dès l'accord de juillet, on s'était étonné de l'intransigeance tenace opposée par TAllemagneà nos demandes, notamment pendant les négociations de septembre. Et, plus profondément chaque jour, l'idée que peutêtre, pour elle, le Maroc n'était qu'un prétexte à nous chercher noise ; qu'en tout cas une guerre était possible, avait pénétré dans les masses. A l'énervement stérile du primptemps, une vigilance consciente avait succédé. Sans se bien rendre compte de la nature du péril, on sentait qu'il existait. Et l'on savait aussi que des mesures avaient été prises pour nous mettre à même d'y faire face ^ Le service obligatoire a pour conséquence heureuse qu'à

1 . Voici par catégories les crédits suppléinenlaires demandés au parlement pour l'exercice 1905 :

Munitions 93 8i9 000

Places fortes de l'iist 33 695 000

Armement des armées 41409 000

HabUlement 29156000

Divers {dont 1 650 500 pour les chemins de fer) . . . 26 08i 000

Total 224190 000

04 LA CO.NFKRKNCR D ALtiKSIRAS

loul instant Tensemble de la nation est plus ou moins renseigné sur l'intensité de sa préparation militaire. Permissionnaires et réservistes racontent chez eux ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fail. L'état moral résultant de leurs impressions était sensiblement meilleur que celui d'avril et de mai. Des paysans penchés sur leur sillon, des ouvriers sortant de latelier exprimaient ropinion (( qu'il ne fallait pas que TAllemagne nous ennuyât ». Sans doute, on continuait à avoir sur la solidarité de nos intérêts marocains, algériens et continentaux des idées assez vagues. Mais on savait que nous avions consenti au maintien de la paix de gros sacrifices et que ces sacrifices n'avaient pas sufû pour établir une entente. On considérait donc que l'Allemagne était de mauvaise volonté et que nous pouvions voir renaître, au cours de la conférence, les difficultés que nous avions tout fait pour résoudre.

Ce changement des dispositions générales se manifestait dans le parlement. En avril et en mai 1905, le gouvernement on du moins le ministre des Affaires étrangères, avait été àprement disenté. Depuis le 8 juillet, on comprenait qu'il fallait soutenir M. Rouvier. Et, M. Jaurès excepté, personne ne lui posait de questions de nature à compliquer sa tâche *. Dans la presse, la même évolution se marquait. L'unanimité des grands journaux s*était déclarée favorable à un règlement amiable du conflit marocain. Et nul n'avait blâmé les concessions souscrites par le président du Conseil. Mais tout le monde avait été déçu du peu de succès de ces concessions, des menées poursuivies à Fez par le comte de Tallenbach, des résistances rencontrées auprès du D' llosen, du ton menaçant des journaux d'outre-Rhin. Plus nettement que leurs confrères, le Temps \ VAurore^^ et le Journal des Débats^ avaient cru nécessaire, tout en acceptant franchement la conférence, de souligner celte situation, et, peu à peu, toute la presse les avait suivis. Us avaient reconnu les imprudences de M. Delcassé. Mais ils n'admettaient pas que TAUemagne put éternellement les faire payer à la France. A la veille de la conférence, ils réservaient leur

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