‹ La Conférence de Londres et Guillaume Ier, ou, De l'influence du système de persévérance sur lChapitre 10 sur 14 · ROI DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

ROI DES PAYS-BAS

Sire,

Lorsque votre auguste mère vous mit au monde, qu'on vous eut emmaillotté et couché dans votre berceau , on crut y avoir déposé l'héritier du stathoudératdans les Provinces-Unies.

Peu d'années avant votre naissance y naquit un autre enfant , qui était destiné à devenir un grand homme. Cet enfant, qui était-il? C'était le comte Gysbert Karel de Hogendorp.

Vous grandîtes l'un et l'autre à l'ombre du stathoudérat de votre père Guillaume Y, Sire. La carrière des armes vous attendait; la toge attendait le jeune de Hogendorp ; et, lorsque l'un et l'autre vous fûtes parvenus à l'âge d'homme , on se plut à voir en vous le successeur des Guillaume V^y des Maurice, des Frédéric-Henri, des Guillaume IH, le digne héritier de la gloire que ces grands hommes avaient

— ai4 —

léguée, comme un noble aiguillon y aux princes qui porteraient un jour le nom d'Orange. Dans Hogendorp, on aima à reconnaître les talents nécessaires pour remplir dignement la place d'un conseiller pensionnaire de Hollande. On espéra qu'il ferait revivre le temps où un Fagel et un Heinsius donnaient tant d'éclat à cet important ministère.

Le ciel en ordonna autrement cependant.

La république des Provinces-Unies s'écroula.

L'exil devint votre partage, Sire; etHogendorp alla ensevelir ses talents dans une studieuse retraite. Était-ce un malheur? Il est permis d'en douter. Qui vous connaît, Sire, qui a connu le comte de Hogendorp, frémit à l'idée de ce qui eût pu arriver, si vous , élevé au stathoudérat , et lui , en possession des fonctions de conseiller-pensionnaire deHoUande, vous vous fussiez trouvés en présence l'un de l'autre, comme les deux principales colonnes sur lesquelles reposait l'édifice politique des Provinces -Unies. L'imagination se reporte involontairement vers les temps néfastes où la république fut une arène dans laquelle s'entrechoquèrent l'ambition d'un Maurice et l'inflexible volonté d'un Banrneveld.

Hogendorp, qui bien réellement posa la couronne sur votre tête. Sire, a été méconnu par vous comme sujet. Ne l'auriez-vous pas aussi méconnu , vous , n'étant que stathouder, et lui, ministre de l'assemblée souveraine des États de Hollande?

Vous avez retiré votre confiance royale au comte de Hogendorp, peu de temps après votre élévation

au trône. Ses talents transcendants vous firent ombrage f et ces talents vous eussent peut-être sauvé, tandis que vous donnâtes votre confiance à un renégat politique qui, après avoir persécuté votre famille en lygS , lorsqu'il se prétendait Tapôtre de la liberté , se fit votre adorateur et celui de la royauté, pour vous faire éprouver qu'il est des hommes dont les services sont quelquefois plus à redouter que Finimitié.

Où les conseils de cet homme qui , en lygS , demanda la proscription du nom d'Orange^ et qui jeta les haillons du jacobinisme à la vue de la royauté d'origine étrangère qui fut imposée , en 1806, à la Hollande; où, dis-je,où les conseils de ce caméléon politique ont-ils réduit la maison d'Orange à l'heure qu'il est ?

Voyons ce que cette maison était au xvii® siècle, voyons ce à quoi elle est réduite au xix* siècle, depuis que l'ex-jacobin Van-Maanen a daigné lui accorder sa haute et puissante protection, au lieu et place de sa superbe inimitié.

Si l'on ouvre les annales de la république des Provinces-Unies et celles de la maison d'Orange au xvi* siècle, qu'y voit-on ?

Ici je vais parler en historien. Je vais jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire de votre auguste famille, depuis le jour, ce jour à jamais mémorable! auquel un premier rayon d'indépendance, perçant à travers le despotisme ténébreux du règne d'un Philippe 11, vint éclairer les Pays-Bas.

— ai6 -T-

Je vois d'abord Guillaume I* levant résolument l'étendard d'une révolte légitime contre un roi de droit divin ; contre un roi maître d'une grande partie de r£urope et de la presque totalité du nouveau monde; un roi à la tête d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais ; un roi qui avait pour lui l'appui de Rome et de la catholicité ; un roi qui possédait les trésors du Mexique et du Pérou; un roi devant lequel plusieurs millions de sujets tremblaient, et qui voulait que Guillaume P' et ses concitoyens tremblassent également devant cette majesté du trône, qui, jusqu'alors, avait été considérée comme une émanation, une représentation de la divinité sur la terre.

Qu'y voit-on encore ? Guillaume I^'^, toujours ce même prince, conduisant ses concitoyens à l'indépendance à travers des torrents de sang, et cela grâce à des efforts surnaturels de prudence , de sagesse, de prévision, de calcul, et d'une politique à la fois profonde, souple et tenace, qui ont fait de lui l'un des plus grands hommes de son époque, le véritable fondateur de la grandeur de sa famille. On le voit, plaçant sa maison hors ligne, et l'élevant au-dessus de cette foule de petits princes allemands, parmi lesquels les Nassau n'avaient marché que d'un pas égal jusqu'aqu'alors. Placée sur le théâtre des Pays-Bas, sur cette scène où le sang a toujours coulé sans interruption, soit sur les échafauds, soit sur les champs de bataille, la maison d'Orange grandit de toute la grandeur de la cause dont elle s'était faite le champion et le défen^

seur, elle combattait à la tête des peuples révoltes contre la légitimité et le droit divin d'un Philippe II, pour l'indépendance de la conscience en matière religieuse , et pour la liberté, fondée sur des droits nationaux, dans l'ordre politique.

Pour une si noble et si belle cause , il fallait un grand j un illustre, un indomptable chevalier, et les peuples des Pays-Bas le trouvèrent dans Guillaume de Nassau-Orange , premier du nom.

Ainsi Élisant , Guillaume P' jeta les fondements de l'indépendance dans les Provinces-Unies ; il crut que la Providence lui avait réservé la tâche d'affranchir la totalité des Pays-Bas de la domination espagnole. Ici, il erra, et son erreur manqua de lui devenir fatale. Il entreprit une oeuvre qui dépassait ses forces.

Dès l'aurore de la lutte entre les Pays-Bas révoltés et l'Espagne, il se forma deux intérêts distincts dans les provinces soulevées : celui des États du nord et celui des contrées du midi. Les premiers écoutaient la voix de Guillaume P' comme celle d'un oracle ; les autres se méfiaient de ce prince. De la méfiance 'à la répugnance il n'y a qu'un pas ; et, quand Guillaume voulut s'entremettre dans les affaires des Brabançons , des Flamands et des Wallons , il ne rencontra que 'des hommes sourds à sa voix , indociles à ses conseils, et plutôt disposés à le traiter en ennemi qu'en libérateur.

Il est incontestable qu'il y avait, à cette époque, une tendance au morcellement des Pays-Bas, et que

— ai8 —

quelques grandes familles indigènes visaient à s'y créer des établissements princiers. Le comte d'Egmond n'avait-il pas été accusé par la cour d'Espagne, à l'aurore des troubles de ces provinces, de vouloir se rendre indépendant dans son gouvernement de Flandre? L'idée que la révolution ne servirait qu'à la grandeur de la maison d'Orange seule était odieuse aux Groï, aux Arenberg et à quelques autres grands du pays.

C'est à l'histoire qu'il faudrait demander la révélation de cette différence dans les sentiments qui animaient les populations des Pays-Bas. Mais les peuples, comme les princes, ont leurs arcanes impénétrables ; et si l'histoire donne comme certains , irréfragables, les efforts infructueux de Guillaume P' pour se faire aimer des Brabançons , des Flamands et des Wallons, si elle démontre, jusqu'à la dernière évidence , que le prince d'Orange n'avait rien de bon à attendre dans ces contrées, elle ne nous révèle cependant pas le grand pourquoi ; ce pourquoi qui finit par tourner tout à l'avantage de l'Espagne, puisque ces contrées préférèrent se replacer sous la domination de l'autorité qui avait son siège à Madrid, plutôt que de vivre en frères avec les populations des Provinces-Unies des Pays-Bas, et de reconnaître le pouvoir politique et militaire qui échut en partage aux princes d'Orange , sous le gouvernement républicain que se donnèrent les États composant la célèbre Union d'Utrecht.

11 y avait, dans ce fait, un grand et salutaire a ver-

— ai9 —

tissement. Les fils de Guillaume P"^, Maurice et Frédéric-Henri, le comprirent; et, dans cette longue guerre que ces deux princes soutinrent si glorieusement contre l'Espagne, il n'entra jamais, soit dans leurs projets, soit dans ceux des États-généraux, d'établir des relations intimes entre les Provinces- Unies et les Brabançons et les Flamands, qui étaient restés fidèles à la foi de Rome et étaient redevenus sincèrement Espagnols.

L'ouvrage que Guillaume F** laissa iinparfait dans les Provinces-Unies , Maurice le consolida avec son épée , et Frédéric-Henri y mit la dernière main. Suivant les traces de son frère et devancier, ce prince combattit d'abord sans relâche , jusqu'à ce que le moment de déposer les armes fut arrivé, en feisant accorder à la république une paix avantageuse par l'Espagne. Ce grand événement, ce dénouement d'un drame qui avait duré près d'un siècle, s'accomplit à Munster, l'an 1648. La cour de Madrid, à bout de tout, car l'Espagne était en voie de déclin , reconnut la république des Provinces-Unies. Bien plus, elle fut forcée de lui abandonner l'artère nourricière de ses provinces flamandes , et l'Escaut fut condamné à demeurer fermé au commerce des Pays-Bas espagnols. Il n'y avait que la puissance qui pût imposer à un peuple une condition aussi tyrannique; et, certes, ce fut là une preuve incontestable de la supériorité que les Provinces-Unies exerçaient alors sur l'Espagne* Le temps n'était pas éloigné où

celle-ci devait trouver des protecteurs dans d'anciens sujets révoltés*

A cette même époque , on peut dire aussi que la Hollande ne connaissait point de rivaux sur les mers.

La maison d'Orange recueillit une part immense de la grandeur de l'état auquel sa destinée était associée depuis près d'un siècle. Si les États-généraux allaient de pair avec de puissants souverains , les princes d'Orange allaient presque de pair avec les rois en Europe, et les filles des rois s'estimèrent heureuses d'unir leur sort à des princes aussi haut placés dans Topinion universelle.

On croyait généralement cette grandeur dé la maison d'Orange si solidement établie, que rien ne pourrait l'abaisser. La nK)rt de Guillaume II (i65o)y au début de sa carrière, arrêta cependant une prospérité si rare et d'un genre si nouveau en Europe. Une existence plus que princière , presque royale , dans une république , était un spectacle inconnu jusqu'à ce jour. Gênes et Venise n'avaient rien offert de semblable.-LesMédicis, à Florence, étaient partis de plus bas, mais ne s'étaient jamais élevés aussi haut. Ils régnèrent sur les beaux-arts, mais ne pesèrent point d'un poids aussi grand dans la balance politique, même au temps de leur plus grande puissance en Italie.

La mort de Guillaume II fut un coup funeste pour la maison d'Orange. Ses ennemis, tant à l'intérieur de la république qu'à l'étranger^ se liguèrent contre

elle y et se promirent de perdre le rejeton au berceau des Guillaume et des Frédéric-Henri. La tâche ofirait plus de fisicilité sous la longue minorité du prince d'Orange. De Witt et son parti employèrent cependant plus de vingt années à consolider leur ouvrage ; mais peu de semaines devaient suffire pour le détruire. Comme le phénix renaissant de ses cendres^ Guillaume III se montra, à vingt-deux ans, à TEurope et à sa patrie, entouré de tout Téclat politique et militaire qu'on croyait détruit à jamais dans les Provinces-Unies.

L'année 167 a vit s'accomplir cette étonnante révolution : la chute du parti de Witt, et la proclamation du prince d'Orange par le peuple comme stathouder et capitaine général de l'Union. Le souverain , les États , trop heureux de se conformer à la volonté d'un peuple en courroux, qui parlait en maître sur la place publique , et Guillaume III rece* vaut des mains du peuple souverain ce que les États souverains avaient cru pouvoir lui contester pendant un temps, tels sont les traits caractéristiques de la révolution de 1672. Évidemment, le peuple fit un acte de souveraineté à cette occasion ; il le fit en faveur du prince d'Orange, qu'il éleva sur le pavois, ce qui le plaça plus haut dans l'opinion publique que n'avaient été placés ses prédécesseurs. Il y avait là un cachet qui donnait matière à penser aux grands de la terre, et qui était de nature à leur donner des insomnies.

La carrière de Guillaume III est un admirable

composé de sagesse , de prudence, de modération, d'utilité, de fermeté, de persévérance et de bo&heur. Grand par la naissance, mais plus grand encore par son génie, la Providence lui offrit, dès son début sur la scène politique , tous les moyens nécessaires pour se faire un grand nom, et pour marcher d'un pas lent, mais sûr, vers une fortune dont les âges futurs conserveront le souvenir en le bénissant.

Sa terre natale a besoin d'un sauveur en 167a ; Guillaume III est là, il la sauve.

La réforme demande un protecteur ; Guillaume III est là, il la protège.

L'Europe réclame un défenseur contre la puissance usurpatrice de Louis XIY ; Guillaume III est là, il défend le continent.

L'Angleterre implore un libérateur qui la délivre des excès des Stuarts; Guillaume III est là, il met le pied sur le sol britannique, et l'Angleterre est libre.

Guillaume III est partout où il s^agit de faire le juste et l'utile. Tantôt sur le champ de bataille, tantôt du conseil des confédérés ^ tantôt dans son cabinet, son épée et sa plume ont défendu, à l'envi l'une de l'autre, les Provinces-Unies^ la Grande-Bretagne et le continent européen. Pendant trente ans, l'action de Guillaume III se fait sentir, sans s'arrêter, partout et dans tout en Europe ; d'abord comme stathouder et capitaine-général d'une puissante république ; plus tard , dans sa double qualité de chef politique et militaire dans lesProvinces-Unis, et de roi dans la Grande-Bretagne.

— aaS —

A l'époque de la grandeur de Guillaume III, la monarchie d'Espagne était en pleine voie de décadence; elle menaçait ruine de toutes parts. Alors Théritier de Guillaume P'', le sujet félon et rebelle du roi de droit divin Philippe II, vint en aide au roi légitime des Espagnes Charles II. Celui-ci se crut trop heureux d'accepter les secours d'un roi, qui, d'après les principes de certaines cours , ne pouvait être qualifié que du nom à' usurpateur . Mais le monarque anglais avait une bonne épée , et disposait de millions, qu'il consacra en partie à retenir ensemble les diverses parties de la monarchie du dernier roi d'Espagne de la maison d'Autriche.

Bien plus, il eût été permis à Guillaume III, dans la crise qui menaçait le trône d'Espagne, de profiter de l'état de délabrement où se trouvait la puissance espagnole. Il lui eût été facile d'étendre sa domination en Europe. A bout de tout, il arriva que la cour de Madrid, ne pouvant défendre plus longtemps ses provinces des Pays-Bas, offrit à Guillaume III de se charger de l'administration de ces belles contrées. Cet abandon équivalait à une renonciation de l'Espagne à ces provinces , qui fussent devenues ainsi la propriété des Anglais et des États.

Mais Guillaume III ouvrit , à cette occasion, les annales de sa maison. Que devait-il y lire ? L'his' toire des revers que son bisaïeul avait éprouvés, en essayant de se placer, au xvi^ siècle , à la tête des Flamands et des Brabançons.

— aa4 — '

Guillaume in ne fut pas tenté de retomber dans rerreur qui avait manqué de devenir si fetale à Guillaume V. Il comprit qu'une entreprise semblable n'était bonne, tout au plus, qu'à compromettre sa réputation d'habileté. Il refiisa^ par oonséquenty l'offre que le cabinet de Madrid lui faisait comme m extremis ^ et il fit donner le gouvernement général des pays-Bas à l'électeur de Bavière , sur l'amitié duquel il croyait pouvoir compter à cette époque. Guillaume III mit son épée à la disposition du roi d'£spagne ; mais , à aucun prix , il ne voulut lui sacrifier sa gloire et sa réputation. Le grand homme ne se trompait point : entre les Flamands et les Nassau il y avait plus que manque de sympathie ; il y avait répulsion.

Guillaume in mourut entouré de gloire, d'une gloire solide et durable, qui devait encore grandir après lui aux yeux de la postérité.

Jamais prince d'Orange ne porta le lustre de cette maison plus haut; c'est pour elle une auréole qui brillera d'un éclat impérissable , et les âges futurs ne sont pas prêts à fournir à cette famille un tel ensemble de sagacité et de génie. Les circonstances le firent grand ; pourquoi ? parce qu'il possédait le grand art de dominer les circonstances , et que la généralité des hommes ne sait que les accepter avec une soumission docile.

Les Bourbons comptent leur Henri lY et leur Louis XIY; la maison d'Autriche, son Charles- Quint ; l'Angleterre cite avec orgueil sa reine Élisa-

— aaS —

betb ; la maison de Brandebourg, son Frédéric II : la maison d'Orange peut nommer son GuiliaumelII, et tous les princes de cette famille, présents, passés et à venir, n ont qu a incliner humblement leur tête devant celui qui procura à sa maison l'honneur insigne de la voir dépositaire de la couronne impériale de la Grande-Bretagne, et, avec elle, des libertés et immunités de l'Europe. Peut-on demander davantage â la gloire? je ne le pense point '.

Pendant plus d'un siècle , à la suite de la mort de Guillaume m, la maison d'Orange fut réduite à sa couronne princière. La ligne de Guillaume I* s'était

I. Qui le croirait? oes titres de gloire sont en quelque sorte répudiés par les princes de la maison d'Orange- Nassau, aujourd'hui régnante dans ies Pays-Bas. Et cela pourquoi? On va le voir, et certes il y a là de quoi s'émerveiller. Le prince d'Orange , aujourd'hui Guillaume H , imputa un jour à crime à l'auteur de cet écrit, d'avoir consacré plusieurs années de sa vie à écrire l'histoire de Guillaume III, d'un prince, disait-il « qui n'a- « vait pas craint de renverser le trône légitime de son beau-père. » Yoilà où la maison d'Orange en est venue aujourd'hui : elle prend (ait et cause pour le principe de la légitimité, au point de répudier les litres de gloire des auteurs de sa grandeur actuelle. Mais si la famille d'Orange est disposée à se montrer si pointilleuse sur le chapitre de la légîtimilé, elle devrait bien se ressouvenir qu'il n'y a de légitime dans les Pays-Bas que les seuls héritiers de Philippe H. Légitimité et le nom d'Orange, sont deux mots qui hurlent de se trouver ensemble. Le roi Guillaume H, malgré son aversion pour les princes qui détrônent les roii légitimes, n'en est pas plus pour cela un roi qui représente dans sa personne le principe de la légitimité, que ne le sont le roi Louis-Philippe, le roi Léopold, et que ne Tétait dans son temps le roi d'Angleterre, Guillaume III. La royauté, telle qu'eOe existe aujourd'hui, tant en Angleterre qu'en France, en Belgique et en Hollande, repose uniquement sur le principe de l'élection nationale, ce qui exclut le principe de la légitimité, comme la maison d'Orange voudrait le voir établir «njourd'hui à son profit.-— Quant aux mots dits sur Guillaume III, par le prinee d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, l'auteur de oes pages pourrait au besoin citer le lieu, l'époque, l'occasion et la personne à qui cet étrange discours fut tenu en i83o.

éteinte dans la personne de son arrière-petit-fils , et le titre d'Orange passa dans une branche collatérale des Nassau.

Ce fut cette nouvelle tige des princes d'Orange qui fournit les deux derniers stathouders et capitaines-généraux de rUnion, connus dans l'histoire sous les nonis de Guillaume IV et de Guillaume V*, ombres pâles et décolorées de ce qu'avaient été leurs prédécesseurs, auteurs de la gloire de la république et du nom d'Orange ! Guillaume V s'enftiit dans une circonstance semblable à celle où Guillaume III sut faire tête à l'orage ^ A cette époque, tout fait défaut à la république des Provinces- Unies: les institutions, l'argent, les forces; mais les hommes, les capacités avant tout. U n'était pas passible de tomber plus bas matériellement et intellectuellement.

Le derniep stathouder mit la mer entre lui et ses

: . On peut affirmer en toute vérité, que cette nouvelle branche de la maison d*Orange-Nassau a vécu jusqu'à ce jour sur les souvenirs glorieux légués à la reconnaissance publique par la branche aînée qui avait fourni plusieurs grands hommes à la république des Provinces-Unies. La branche aînée créa, consolida la république des Provinces-tJnies, et ta porta à un haut degré de splendeur ; la branche cadette prit la peine d*hériter du titre d'Orange et du renom qui y était attaché, mais voilà tout. La branche aînée lança l'État dans une voie ascendante; la décadence ne s'arrêta pas sous la branche cadette. Enfin, si dans la branche aînée on trouve le créateur de l'État, du train dont on y va on pourrait bien trouver son fossoyeur dans la branche cadette. Guillaume P', roi des Pays-Bas, a fait creuser beaucoup de canaux pendant son règne ; Dieu veuille qu'il n'ait fait creuser que cela,

a. L'invasion du territoire de la république par les armées françaises en 1795, qui amena la dissolution de la république des Provinces-Unies. En apprenant la chute de l'édifice politique qui depuis longtemps craquait de toutes parts, une femme d'esprit dit : « C'est fâcheux, mais ce n'est pas • dommage. •

ennemis, tant domestiques qu'étrangers; il débarqua sur le rivage britannique, non à la tête de ses bataillons y comme Guillaume III lorsqu'il toucha le sol anglais en 1688, mais en proscrit, en fugitif ^ comme Jacques II lorsqu'il vint implorer Tbospitalité du monarque français.

Alors se fit entendre la voix courageuse du républicain Yan-Maanen ; il demanda, au nom du peuple batave, que la proscription pesât sur la maison d'Orange, elle qui, à la vue du danger, s'était hâtée de se proscrire elle-même i Cette misérable parodie de la révolution française et du procès de l'infortuné Louis XYI peint le caractère de la révolution de 1795, et les hommes qui, en Hollande,* s'appelaient patriotes par excellence. De ce nombre était l'intrépide maître Corneille-Félix Yan-Maanen, pro« cureur fiscal près ia cour de HollaAde.

L'exil de la maison d'Orange se prolongea jusque vers l'époque de la réaction de l'Europe contre la France. En 181 3, une ère nouvelle s'ouvre pour elle. La Hollande s'est émue à l'approche des armées des alliés ; les Français ont fui cette terre inhospv« talière qui ne leur offrait aucune sécurité pour leur vie. Les Provinces-Unies sont libres, après avoir gémi pendant vingt ans sous le joug de la Franoew Quel est l'usage qu'elles font de leur nationalité recouvrée? Elles défèrent la souveraineté de leur pstyà au prince d'Orange, fils du dernier stathouder Guillaume y. Qui fut le principal moteur de cette résolution? le comte de Hogendorp; car, on peut dîré,

— aa8 —

avec vérité , que dans ces jours de crise , ce grand citoyen et deux ou trois hommes d'élite comme lui tinrent entre leurs mains l'avenir et les destinées de leur patrie, en donnant l'élan au pays '•

Le prince d'Orange est proclamé souverain des Provinces-Unies ; il règne où ses ancêtres, même le grand Guillaume III, n'avaient été que d'illustres fonctionnaires publics inamovibles, soumis aux assemblées souveraines de la république. Tout le monde l'adore, même la cohue jacobine dont M. Van-Maanen avait été l'un des coryphées. Celuici d'ailleurs s'était merveilleusement préparé à cette palinodie^ en passant par le creuset purificateur de la monarchie de Louis Bonaparte en Hollande, et en se faisant gloire de porter la livrée judiciaire de l'empereur Napoléon. Certes, il y avait là de quoi épurer de tout sdliage démagogique un homme destiné à devenir le plus ardent défenseur de la prérogative royale quand même

La fortune semblait, à cette époque, sourire à la maison d'Orange. L'Europe lui destinait une couronne royale sur le continent- Bien plus, elle vit en perspective la couronne de la Grande-Bretagne reposant de nouveau sur la tête d'un autre Nassau, par l'union projetée du prince héréditaire d'Orange avec l'héritière présomptive de l'empire britannique. Ceci cependant ne fut qu'une amère dérision de la

I . Les généreux citoyens qui s'associèrent au comte de Hogendorp furent: les comtes de Limbarg-Stinim, Van der Duyn de Maasdam et M, Falck,

fortune : plus le joyau était beau, plus il brilla de près aux yeux de la maison d'Orange , et plus elle dut éprouver de regret en voyant s'évanouir cette illusion d'un moment.

Cependant une autre couronne est accordée à la maison d'Orange au congrès devienne (i8i5). Son chef en ceint son front : il règne avec le titre de roi sur la totalité des Pays-Bas. IjCs pays qui avaient formé la république des Provinces-Unies, et ceux connus, depuis la paix d'Utrecht, sous le nom de Pays-Bas autrichiens, ne forment plus qu'un même royaume sous le sceptre de Guillaume I*'. Ainsi s'accomplit cette grande révolution dans la destinée de la maison d'Orange , révolution qu'on se plut à croire pleine d'avenir, et qui, certes, était de nature à procurer un noble rang à cette maison en Europe.

Quinze années se sont écoulées dans cette position; et cependant, il s'en fallait de beaucoup que la maison d'Orange fût en Europe, non ce qu'elle avait été sous Guillaume III, ce qui n'était pas possible, mais ce qu'elle était sous un Maurice et sous un Frédéric-Henri. Cependant la couche des princes d'Orange ne recevait que des filles de rois ou d'empereurs ; l'éclat de la majesté les environnait ; ils régnaient sur plus de six millions de sujets ; et tout cela n'empêchait pas que la maison d'Orange ne parût frappée de cette faiblesse, symptôme précurseur des grandes catastrophes.

Où donc gisait la cause de ce charme qui pa-

raissait peser si crodletnent sur la maisoii d'Orange depuis que Guillaume Ili était descendu dans la tombe?

La Providence deule pourrait nous révéler ce mystère impénétrable, car elle tient ^itre ses mains le Hvre du ^etUm des peuples et des rois.

Mais à la vue du spectacle que cette famille offre à nos yeux au xiï* siècle , ne dirait-on pas qu'elle aurait été investie dans les siècles précédents d'une mission spéciale ? Ne dirait-on p^s que cette mission devait se terminer avec Guiliaume III ; que son rôle était accompli ?

A dater de ce jour, la maison d'Orange vécut prindpalement sous l'influence de ses intérêts par^ ticuKers, bien plus que sous celle du. triomphe d'une idée qui se rattachait immédiatement à lavenir d'in^ téréts généraux.

Dès lors, la maison d'Orange ne put se conduire que comme se conduisent les vieilles dynasties royales, elle qui n'était qu'une dynastie née dliier. 131e se rattacha aux rois et aux cours qui prècfaaieni; le principe de la légitimité et du droit divin , elle , qui ne s'était élevée si haut qu'en désarçonnant cette légitimité et ce droit divin, d'abord dans la personne d'un Philippe II, puis dans celle d'un Jacques II. Grandie à l'ombre des révolutions, elle se. mit à renier l'esprit révQjutionnaire qui l'avait portée si haut ! Mais est-il' donn^ à un homme , ou à une famille , de renier impunément son origine ? L'essayer, n'est-ce pas se couvrir de honte et de ridicule ?

La maison d'Orange ne visa qu'à s'agrandir matériellement, quand elle vit que la grandeur morale des princes n'était plus comptée pour rien en Europe; elle dédaigna d'ouvrir le livre des annales de sa famille, où elle eût trouvé de salutaires avertissements, qui peut-être lui eussent fait refuser comme sujets, ces Flamands et ces Brabançons qui s'étaient montrés si hostiles à Guillaume P% et dont Guillaume III avait, malgré sa grande influence, redouté l'esprit d'opposition politique et religieuse à sa famille.

La maison d'Orange ne parut tenir, en 1 8 1 5, aucun compte de ces obstacles; elle accepta, par conséquent, la souveraineté des provinces belges qui Fui fut déférée par les souverains alliés après la chute de Napoléon et la dissolution de l'empire français. Mais , par une anomalie des plus extraordinaires , elle, qui abdiquait en quelque sorte tout droit à ce titre de Champion du protestantisme qu'on s'était plu à lui déférer au xvii^ siècle, en se voyant placée à la tête d'un royaume composé , pour les trois quarts, d'une population catholique, elle continua à se montrer tout aussi jalouse de ce vieux renom de protestant qu'elle avait inscrit sur sa bannière.

Certes , ce ne pouvait être là qu'une bien mauvaise recommandation auprès des populations catholiques que le congrès de Vienne avait placées sous son sceptre, et ce n'était point de cette manière qu'il fallait s'attendre à surmonter les difficultés que Guillaume V^ avait vainement combattues , et

devant lesquelles la prudence d'un Guillaume III avait reculé.

Après quinze années d'un règne plus inquiet que turbulent, il fallut qu'une grande commotion politique dans un royaume voisin vint mettre fin au royaume des Pays-Bas. Son déchirement s'effectua du consentement des puissances créatrices de cette monarchie éphémère. La Belgique demanda , en i83oy à être délivrée de la maison d'Orange, et elle l'obtint.

Guillaume P', roi des Pays-Bas, se sépara des Belges, comme Guillaume P', prince d'Orange, s'était séparé des Flamands et des Brabançons au xvi* siècle, l'âme profondément irritée et se plaignant de leur ingratitude.

De nouvelles tentatives de réunion se feront-elles ? c'est possible. Trois fois déjà la maison d'Orange a reçu un avertissement qui prouve qu'il existe un obstacle dirimant à une semblable fusion d'intérêts, parce que le Hollandais ne veut rien céder au Belge^ et que celui-ci n'entend rien céder au Hollandais. Les avertissements de l'histoire seront-ils encore une fois méconnus? peut-être. Un quatrième avertissement deviendra-t-il inévitable ? c'est probable encore.

En attendant que la maison d'Orange soit en mesure , soit par les traités , soit par les armes, de rentrer dans l'intégralité de la monarchie qui lui fut assignée en i8i5 ', les anciennes Provinces-Unies

X . Ceci a été écrit avant la solution de la question boHando- belge en 1 889 .

sont aujourd'hui connues sous le nom de Royaume des Pays-Bas.

Qu'on jette un regard attentif sur ce qu'est ce petit royaume, comparé à ce que fut la république des Provinces-Unies au temps de sa plus grande prospérité et de sa gloire navale. Cet examen fait, on pourra en déduire ce qu'est la maison d'Orange aujourd'hui , et ce qu'elle était sous les successeurs immédiats de Guillaume P'^, dit le Taciturne.

Telles sont , Sire, les hautes, les impérissables leçons que les annales de votre auguste maison offrent aux grands , aux puissants de la terre. La partie héroïque de l'histoire de votre famille peut, à juste titre , être considérée comme la plus noble, la plus glorieuse portion de l'héritage que les Nassau transmirent à leurs arrière-petits-neveux. N'y apprend-on pas : qu'il fut une époque où la grandeur des princes ne se calculait pas d'après le nombre de têtes d'hommes sur lesquels ils régnaient; qu'il fut un temps où il existait pour le prince une grandeur morale qu'il devait à son génie seul ; devant laquelle la grandeur matérielle la plus formidable était souvent faible, impuissante, incapable de résister?

Quelle maison souveraine en Europe, plus que la vôtre. Sire, a donné des preuves irréfragables, que ceci n'est point un paradoxe, mais la plus incontestable, la plus reconnue des vérités'?

Décembre 1S38.

1. Le conseil le plus salutaire que Ton puisse donner aux princes de la famille roynie des Pays-Bas, le voici : Étudiez consciencieusement et sans

relâche, non Thistoire de vos ancêtres directs, mais cette partie de l'histoire de votre famille, qui concerne les princes de votre maison, qu'à bon droit on peut désigner sous le nom de la grande maison ttOwange, Cette élude ne peut que vous être infiniment profitable ; car vous y trouverez de nom» breux exemples de grandeur d*àme, de désintéressement» de sagesse, de prudence, joints à une profondeur de vues politiques qui font de ces princes de gnnds hommes et de grands modèles pour la postérité.

Appliquez-vous à cette étude ; ce ne sera qu*à ce prix que vous pouvez espérer de compter à Tavenir pour quelque chose en Europe. Car vis-à-vis du peuple des Pays-Bas ce sera uir gage certain que vous avei rompu à tout jamais avec la politique déloyale, compromettante, exclusivement égoïste et dynastique du roi Guillaume I"*. Rappelez- vous que dans un pays qui rejeta la domination d'un Philippe II, vous ne serez jafmais dans la position d*invoquer en votre faveur le principe de la légilimité, ni de prétendre à des adorations et à des génuflexions comme le despotisme incarné, dans la personne de l'autocrate, peut en exiger en Russie. Tout Russe qui vient dans les Pays-Bas, doit se pénétrer de l'idée qu'avant de passer la frontièM, il fera sagement de déposer le bagage de ces principes politiques qui ont cours en Russie, mais qui, Dieu merci, seront toujours inadmissibles dans les Pays-Bas, parce que, quoi que Ton fasse, on ne parviendra jamais à éteindre complètement Tamour de la liberté dans le coeur dea desoendanta des anciens Bataves et des Frisons.

Page 1