‹ La Conférence de Londres et Guillaume Ier, ou, De l'influence du système de persévérance sur lChapitre 2 sur 14 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Cet écrit n^obtiendra probablement pas Tasaentiment de ceux qui professent Vopinion renfermée dans Tadage fortiter in rey suavUer in modo. Quant à moi, je le confesse bien volontiers, je ne comprends pas qu'il soit possible de reproduire des pensées fortes sous une enveloppe délicate. J'écris comme jepens^ et comme je sens ^ et les mots forts , acerbes p énergiques, peuvent seuls venir sous ma plume quand ma pensée est énergique, mon émotion forte, et qu'elle est le résultat d'une légitime indignation. Je laisse à d'autres le soin d'écrire avec leur esprit, moi je ne puis écrire qu'avec mon âme.

Et en effet, à quoi bon se donneF la peine d'écrire, quand ce que l'on dépose sur le pa-* pier n'est qu'une reproduction tronquée, pâle et décolorée de sa pensée, quand on ne se reconnaît plus soi-même dans l'écrit que l'on a 90US ses yeux. £n adoptant ce parti, ne pent^

on pas être accusé de faiblesse, et d'une pusillanimité indigne d'un homme ? Écrivez, si le besoin de manifester votre pensée se fait sentir impérieusement en vous; mais alors aussi, que vos écrits soient l'expression fidèle de votre pensée et des sentiments intimes de votre âme^ la reproduction de votre langage et de vos discours ; évitez que vos paroles ne portent avec elles le cachet d'une honteuse timidité dans le choix des mots et dans l'arrangement étudié des phrases : car, croyez-le bien, si le fond de la pensée est blessant, le plus ou le moins de ménagements ou de franchise dans la forme de sa reproduction ne désarinera pas celui qui se voit traduit par vous devant le tribunal de l'opinion publique. Si vous êtes franc, il pourra dire de vous : Voilà un homme qui est mon ennemi, qui me déteste, mais au moins il a le courage de venir itie le déclarer sans détour; tandis que si vos at* taques sont plus ou moins habilement indirectes, plus ou moins savamment adoucies, tout en blessant d'une manière cruelle, il dira de vous : Voilà un homme qui, tout en cherchant à me nuire, n'a pas le courage de son opinion. En un mot, entre ces deux manières d'écrire, il y a toute la distance qui se trouve entre un coup d'épée administré loyalement

sur le terrain, et un coup de poignard donné au détour d'une rue à la faveur de robscurité.

Si donc vous êtes véridique, alors aussi soyez franchement hardi dans renonciation de vos opinions , et cette hardiesse ne pourra vous être imputée à crime ; on pourra vous hair, vous détester, mais vous mépriser, non.

L'étude de l'histoire, et principalement de ia politique de l'époque dans laquelle nous vivons, ne m'a que trop confirmé dans l'idée que, dans les sociétés politiques telles qu'elles sont constituées de nos jours, la grande majorité des hommes est dupe de ceux qui ont la prétention ou le droit de les conduire. Mais si, Dieu .merci, il se trouve encore des hommes qui se sentent trop de loyauté dans le cœur et trop de franchise dans le caractère pour s'associer à cette dernière catégorie, ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille accepter bénévolement le rôle de dupe. Loin de là, je pense qu'il est juste, qu'il est utile, qu'il est sage de dénoncer ces odieuses manœuvres, d'en signaler les auteurs, pour qu'on puisse les apprécier à leur juste valeur, et qu'au moins on enlève à ces hommes la satisfaction de pouvoir se vanter de s'être impunément joués de leurs semblables. Si on ne veut pas être traité comme une matière exploitable, il faut savoir se faire

valoir, et parler haut et ferme quand l'occaftion s'en présente. Jamais elle ne fut plus favorable pour dire ce que j'avais sur le cœur, et cela depuis un si grand nombre d'années.

Je me refuse à l'idée que l'esprit de servilisme et d'obséquiosité ait pu s'implanter ^t Hollande % au point d'y avoir étouffé ces sentie ments nobles et généreux qui firent un jour rejeter la domination arbitraire d'un Phi-* lippe II. J'aime à croire qu'il se rencontrera des hommes qui sentiront vibrer en eux quelque chose de noble et de fier en lisant ces pages. C'est le sentiment que j'ai éprouvé €91 les traçant. Si l'on reste froid et insensible à cette lecture ; si la crainte de la maison ré* gnante est si puissante en Hollande, que tous soient disposés à fléchir le genou devant la vo* lonté d'un seul, alors, oui, alors il faudra tout de bon désespérer de l'avenir d'un pays qui pourra désormais être considéré comme là Russie de l'Europe occidentale.

Quelques personnes ont fait observer à l'auteur de cet écrit : que la publication eft pourrait avoir de graves inconvénients, ma»

néanmoins répondre au but qu'il se propo^ sait, puisque l'amour-propre et l'orgueil des

i. L'auteur s*est servi des dénominatioiu reçues de Hollande el de Hollanêûh pour désigner le royaume des Pays-Bas et ses habitants.

Hollandais s'y trouvant froissés en plus d'un endroit, les disposeront à s'irriter plutôt qu'à tenir compte de ces avertissements. Ces mêmes personnes ajoutaient : « Il faut lasser son linge ce sale en famille. » Mais on répondra, pour rester dans la métaphore : que ces lessives domestiques, quand elles se rapportent à des questions politiques, ne sont nullement propres à faire disparaître les taches et les souillures, et

qu'en pareille circonstance, il faut se résoudre hardiment à hlancUr son linge sale au grand jour^ et aux yeux du public. En outre, ce n'est point ici seulement une affaire de famille, une question d'intérieur; c'est une question qui intéresse l'Europe, et surtout l'Europe constitutionnelle : quiconque lira ces pages en acquerra la conviction et partagera cette idée, développée plus complètement dans la conclusion de cet écrit.

Mai 1843.

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