SUR L'ÉTAT FINANCIER DU ROYAUMÇ DES PAYS-BAS
Mai 1843.
Les orages de la colère nationale sont toujours lents à se former; mais lorsque les nuages se sont longtemps amoncelés, ils éclatent avec un épouvantable fracas. Aujourd'hui la Hollande nous semble à la veille de passer par cette cruelle épreuve : elle lutte depuis bien des années contre l'ignoble banqueroute nationale ; elle fléchit, elle expire sous le
I. Cet opuscule n'est que le résumé , l'aperçu à vol d'oiseau, pourrait-on dire, de la q;uestion bollando -belge, puisé dans un ouvrage plus considérable sur le règne de Guillaume I***, roi des Pays-Bas.
La réunion de la Belgique et de la Hollande fut une mesure prise dans rimérét de TEurope, tel qu'il était compris en x8i5. Le déchirement du royau9ie des Pays-Bas ifut également une mesure prise dans l'intérêt de FEurope, tel qu'il apparut en i83o. Ainsi l'histoire de la réunion des deux pays et Vhistoire de leur séparation appartiennent Tune et l'autre à Thistoire dç l'Europe. En un mot, à l'histoire de l'existence éphémère du royaume d^ Pays-Bas, se rattache la grande réaction européenne contre la France ; tandis que l'hbtoire du déchirement du royaume des Pays-Bas signale Tépoque où cette réaction européenne contre la France avait fait son temps.
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poids de sa dette publique. C'est une agonie lente , mais dont le dénouement peut devenir terrible , effroyable, parce qu'il entraînera après lui la ruine de la nation. M. le comte de Hogendorp n'a-t-il pas dit, il y a longtemps : a Le désordre dans les finances, <r est notre plus grand ennemi; un ennemi qui noiis « ronge intérieurement, qui est capable de boulece verser tout l'état social; un ennemi qui pourrait «f créer la révolution et l'anarchie? » Et cependant la voix de cet homme d'état n'a pas été écoutée ; il est mort à la peine; bien plus, il est devenu odieux au souverain, parce que, depuis la première année du règne de celui-ci, il avait eu le courage de prédire ce qui plus tard ne s'est que trop réalisé.
Certes, le prince qui préside aujourd'hui à la destinée du peuple hollandais n'est tout au plus qu'indirectement coupable des maux qui pèsent sur le royaume des Pays-Bas, pour avoir applaudi au système égoïste suivi par son prédécesseur sur le trône, qui , lui , a voulu constamment agir dans l'intérêt exclusif de sa maison. Ije roi actuel des Pays-Bas,
Une foule d*évéDements viennent se grouper autour de cet événement ; aussi, est-ce à bon droit que la question hoUando-belge a été considérée pendant longtemps comme le nœud gordien de la politique européenn5>!. De là aussi grand nombre d'esprits ont été tenus en suspens, si ce nœud se dénouerait d'une manière pacifique, ou s'il faudrait avoir recours au glaive pour le trancher.
Cet ouvrage composé en 1843 n'a pas été publié sur-le-champ. Depuis, le roi Guillaume I^*" est mort ; mais comme cette mort ne change rien aux choses, puisque ce prince était mort politiquement du moment où il avait quitté le trône en 1840, l'auteur a cru ne devoir rien changer à son travail, et le livrer à la publicité tel qu'il était terminé au printemps de 1843.
tant qu'il a été prince héréditaire, ooniptait pour tn^ peu de chose dans les comeîk de son père, pour qu'on puisse l'accuser d'être l'auteur de tous les maux dont gémit la Hollande } car tout le monde sait que la méûauce et la jalousie kt plus funeste du père contre le fils élevèrent toujours une barrière infratichissabte entre ces deux hommes, et qu'à ceci fut due en grande partie la perle de la Belgique. Envoyé à Bruxelles, le prince d'Orange ancrait pu y jouer le rôle de pacificateur, si son père, méconnaissant ses véritables intérêts et ceux de sa maison, n'eût prétendu le tenir garrotté dans les Mens de la dépendance la plus étroite. Ainsi lui furent interdits tout tibre arbitre, toute action spontanée qui seule pouvait, dans ce moment de crise et de danger toujours croissant, devenir l'ancre de salut de là dynastie menacée.
Commençons donc par mettre hors de cause celui qui règne en ce moment sur les Pays-Bas. Aujourd'hui, comme souverain, il subit toutes les conséquences de l'horrible administration de l'ex-roi. Si la situation de son royaume est déplorable, si les finances sont dans un état désespéré et le déficit toujours croissant, si la banqueroute e^t à la veille d'être déclarée, encore une fois tout cela ne peut être imputé à crime au roi actuel ; son règne ne date que de deux ans. En voyant ce qu'il a fait pendant ces deux années, on n'est pas sans doute autorisé à espérer qu'il saura guérir des plaies si profondes, si invétérées; mais fû^il doué du génie le plus éminetit,
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il y a parfois des positions teUement irrémédiablesi qu'à moins de posséder le don des miracles, il &ut renoncer à l'espoir de ramener l'ordre là où existe une si incurable perturbation. Tout ce que nous allons expos^r ici ne sera donc pas à la charge du roi actuel : il a dû achever l'œuvre qu'il avait trouvée commencée. Il l'a achevée, mal achevée à la vérite, parce qu'il n'avait pas son libre arbitre, qu'il était lié par de terribles liens, arrêté par de terribles entraves qui lui ont fait accepter comme un bienfait le traité du 5 novembre 1 84a*
Ce traité est loin de procurer à la Hollande ce qu'elle eût pu obtenir en i83i lors de la signature du traité des 1 8 articles, ni ce qu'elle aurait pu obtenir par le traité des a4 articles, ni enfin ce qu'elle obtint par le traité du 19 avril iSSq. Le traité du 5 novembre i84a est un nouveau traité entre la Belgique et la HoUande, plus onéreux pour celle-ci que tous ceux que le cabinet des Pays-Bas a pu signer depuis 1 83o pour terminer la question hollando-belge. £t pourtant le gouvernement des Pays- Bas a paru se trouver trop heureux d'en finir à de pareilles conditions ! et pourtant, le cabinet de La Haye était dans une appréhension cruelle que les États-généraux ne refusassent de donner leur approbation à ce traité, qui a soulevé un cri universel de réprobation en Hollande^ et contre lequel le commerce s'est élevé, d'une manière alarmante pour la popularité de la maison régnante! Toutes ces clameurs ont peu touché le gouvernement des Pays-Bas;
il avait hâte d'en finiraveclaquestionhollando-belge. Et pourquoi? parce qu'il était à bout de tout; parce que, pour ne pas avoir à déclarer la banqueroute, il fallait à tout prix accepter les millions que la Belgique voulait bien consentir à lui donner, et que, si ces millions n'avaient pas été acceptés à ce moment, le gouvernement hollandais eût couru grand risque de ne jamais toucher un sou de la Belgique. Voilà à quoi aboutit le système désigné sous le nom de système de persévérance et suivi sous le règne de Tex-roi, auquel se sont associés ses conseillers et, ce qui doit paraître le plus surprenant, la grande majorité de la représentation nationale. Disons cependant, pour rendre hommage à la vérité, qu'en agissant ainsi les États-généraux agissaient plus par complaisance pour le souverain que par conviction que ce système pouvait amener un résultat favorable pour l'État; disons encore qu'aujourd'hui cette complaisance est devenue une arme contre eux entre les mains de l'ex-roi, qui ne craint pas d'attribuer à la conduite des États-généraux les résultats fâcheux qui sont la conséquence de son système de persévérance personnelle, et qui trouve très-commode de se disculper à cet égard en disant, lorsqu'il parle des États-généraux : oc Ce sont eux qui l'ont voulu. »
Il n'est guère possible de pousser plus loin le machiavélisme, et de faire plus perfidement sentir tous les torts d'une représentation nationale qui n'a pas su se montrer forte et indépendante lorsque le moment d'agir et de déployer de la fermeté était là. Quel-
qu'un a dit à cette occasion : « Nouyelle preuve, «'il « en était besoin^ combien les passions dea masses « une foia exaltées peuvent fausser leur jugement « et les entr^ner k la suite d'un intrigant égcMStel » Aussitôt que la conCérenee de Londrea se fîit emparée de la solution de la question hollando* belge, et qu^elle eut prononcé son quos 0gOy es sanctionnant le déchirement du royaume des Paya- Bas par la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique, deux partis se formèrent en HoUande- L'un de ces partis était composé des hommea sagea et réfléchis, qui, comme la confi^rence, eompirirent tout d'abord, et tout en regrettant ce qui venait d'avoir lieu : qu'il fallait renoncer à tout jamais k l'union de la Hollande et de la Belgique, et que œ qu'il y avait de mieux à foire dans l'intérêt de la Hollande était de ne pas s'opposer à la décision des grandes puissances, sauf à se faire accorder les eonr ditions les {dus avantageuses possible pour prix de cette soumission. Certes, c'eût été là le moy^a de mettre de son coté la conférence de Londres, qui^ en retour, se serait évertuée à adoucir le plus possible l'amertume de sa décision, dans les conditions qu'elle aurait imposées à la Belgique. Ces conditions, quelque dures qu'elles eussent pu être, n'auraient pro* bablement pas été refusées par la Belgique, puisque ce n'était qu'à ce prix qu'elle pouvait obtenir son indépoidance et son admission comme état dans k famille européenne. C'était là véritablement le mo<^ ment d'obtenir de la Belgique des sacrifices au pro»
fil de la Hollande. Malheureusement, ce parti était le moins nombreux; les hommes qui professaient ces opinions politiques n'étaient pas dans les aiOaires, et ils s'étaient élmgnés de la représ^itation nationde, par le dégoût que leur avait inspiré l'état d'abais* sèment dans lequel les représentants des provinces du nord aux États-généraux s'étaient pkcés vis-i« via du pouvoir depuis nombre d'années. L'opinion de ces honmies n'était donc que l'opinion d^indivi* dualités haut placées dans l'estime publique, mais placées en dehors du gouvernement, et qui, même aux yeux du pouvoir, passaient pour des esprits frondeurs, parce qu'ils avaient conservé vis-à-vis de lui une noble indépendance. Parmi ces hommes, on comptait le baron Henri Fagel et ses frères ; le baron Roël, ministre d'état et chancelier de l'ordre du Lion ; M. Falck, ambassadeur à Londres, qui, appdé par sa mission diplomatique à juger de près des intentions de la conférence, conseilla de bonne heure de renoncer au système de la persévérance, qui lui paraissait une route sans issue; mais cette franchise déplut au souverain et amena plqs tard le rappel de M. Falck'; puis M. le baron deCapellen, ancien gouverneur des Indes-Orientales ; et le noble comte Van der Duyn, qui, en i8i3, joua si courageusement sa tête pour procurer la couronne des Pays-
I. Le roi des Pays-Bas se méfiait si bien de lui, qu'il accrédita près de la confiérence un homme tellement dévoué au système, que cela lui valut le sobriquet de marquis dfi la Penepérance, Quant à son cl^ef, le ii|iiM«tre des affaires étrangères, il avait si bien gagné ses éperons à ce métier» qu'on jugea que Ye titre de dac de la Persépérance lui était acquis deilroit.
Bas au fils du stad bouder Guillaume Y, et qui âerte» ne s'était pas douté à cette époque qu'un jour il aurait à se reprocher d'avoir été aussi imprudent que les Troyens, lorsqu'ils introduisirent dans leur cité ce fameux cheval qui devint pour eux une source de désastres et de ruine. Autour de ces sommités sociales se groupaient plusieurs hommes recommandâmes par leurs connaissances et leur patriotisme. Si les opinions de ces hommes eussent prévalu, la question hoUando-belge se serait terminée peu de mois après l'insurrection de la Belgique* Le gouvernement hollandais n eût pas été obhgé de se placer dans une attitude hostile vis-à-vis de celle-ci, d'entretenir à grands frais une armée disproportionnée avec les ressources du pays; enân, l'État ne se fût pas endetté au point qu'aujourd'hui l'intérêt de la dette publique s'élève en Hollande à la somme de 4o millions de florins, tandis que cette dette ne se serait élevée qu'à la moitié, si on n'avait pas adopté un système par lequel on se mettait en opposition ouverte avec la conférence.
L'autre parti prit pour devise le mot de Persé^ vérance; il était composé de tous les ministres du roi des Pays-Bas et de la majorité des membres des États-généraux. Ces hommes se lancèrent en véritables étourdis dans une voie de perdition pour le pays; et tandis que la déraison fermait en quelque sorte les abords du trône, elle trônait elle-même . Malheureusement, la nation fut dupe jusqu'à un certain point de tout ce qu'on lui donna à entendra
pour colorer la inarche adoptée par le gouvernement. On lui parla du besoin de venger l'honneur national compromis , du danger que courait la religion protestante , enfin on exhuma de l'histoire le nom de Père de la patrie , accordé à Guillaume I", dit le Taciturne^ pour l'appliquer à cet autre Guillaume I", roi des Pays-Bas, et on alla jusqu'à en appeler au dieu de la vieille Néerlande, comme défenseur de la cause nationale.
Ce fut donc à l'aide de tous ces mots ronflants que l'on parvint à exciter une véritable frénésie en Hollande contre la Belgique, frénésie qui imposa silence aux hommes calmes et réfléchis, et qui donna toute facilité au roi Guillaume pour jouer pendant des années consécutives ce rôle de petit don Quicholte vis avis de la conférence de Londres. Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'était ce prince lui-même qui avait provoqué cette conférence, aux décisions de laquelle il se faisait une espèce de gloire de résister. Lorsque, après avoir demandé des secours à l'Angleterre et n'avoir obtenu que des refus, il eut reconnu l'impossibilité de réduire avec ses seules forces ses sujets révoltés, il s'était décidé à soumettre la solution de sa querelle aux puissances dirigeantes en Europe; puis, cette conférence une fois réunie, pour ainsi dire à sa sollicitation, il refusa de reconnaître le premier acte émané d'elle : la déclaration de séparation de la Belgique et de la Hollande.
Si Ton remonte un peu dans l'examen des faits , on reconnaît que c'est l'esprit marchand joint à
l'esprit protestant du peuple hollandais qui ont entraîné la perte de la Belgique; car ces deux esprits réunis avaient, jusqu'à un certain point, contraint le roi des Pays-Bas à marcher dans une voie qui devait mécontenter les populations industrielles d'une part et les catholiques d'autre part dans les provinces belges.
Jusqu'à quel point le roi Guillaume aurait-il pu se soustraire à cette domination de l'esprit mercantile et protestant de la vieille Hollande, qui l'entraînait vers un précipice, c'est ce que l'on ne peut que difficilement établir. 11 est toutefois évident qu'un homme d'un génie supérieur serait parvenu à neutraliser ce que cette domination avait de trop impérieux, afin qu'elle ne se fît point sentir d'une manière aussi irritante pour la Belgique.
Tj'état des finances du royaume des Pays-Bas et les déficits annuels exigeaient des capitaux immenses et des emprunts continuels , et ces capitaux se trouvaient en grande partie entre les mains des négociants et des banquiers d'Amsterdam. Il fallait avant tout courtiser cette ville et son commerce pour obtenir l'argent nécessaire , si on voulait remplir les emprunts que le gouvernement était obligé de faire. Amsterdam jalousait le commerce et l'industrie de la Belgique ; Amsterdam rêvait toujours la clôture de l'Escaut et demandait que le tarif des droits d'entrée et de sortie fût établi dans l'intérêt du commerce de la Hollande, au préjudice de l'industrie agricole et manufacturière de la
— '9 — Belgique. De là, lutte d'intérêts, et d'intérêts vitaux, entre celle-ci et la première , lutte entre la partie usée du royaume des Pays-Bas , les ci-devant Prpvinces-Unies , et la portion la plus jeune , la plps \itale, la Belgique.
On aurait dû présumer que la question religiause aurait été sujette à moins de difficultés, et qu'il n'y avait qu'à laisser aux deux cultes une liberté égale pour qu'ils vécussent en paix ensemble. Cependant la question religieuse prit im caractère irritant par les circonstances suivantes.
Tandis qu'en Hollande Tantipathie contre le catholicisme se maintenait dans toute sa vigueur, par le fait de la réunion de l'ancien boulevard du protestantisme en Europe à des provinces catholiques, il se formait dans ces dernières une coterie où vinrent se confondre des esprits philosophiques, des incrédules, des athées et des matérialistes. Ces hommes sachant qu'ils avaient affaire à un prince qui, soit par son éducation première , soit par des souvenirs historiques de famille, avait de l'éloignement pour le catholicisme, circonvinrent le roi des Pays-Bas et l'entraînèrent à des mesures qui excitèrent l'alarme parmi les catholiques.
Le protestantisme hollandais était disposé à voir avec satisfaction tout ce qui avait l'apparence d'uqi acte hostile à la cour de Rome, et le roi Guilla^i^imei confiant dans l'assentiment des protestants et de cette portion de ses sujets catholiques qui visaijçnt à des réformes, se crut assez fort pour entrer en licQ
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avec la cour deRome, sur une question où l'Église était entièrement indépendante du gouvernement. U est presque inutile de citer ici le nom du collège philosophique de Louvain. Cette dispute entre le Saint-Siège et un prince protestant finit par aliéner à celui-ci bon nombre de sujets catholiques et tout le clergé de cette Église, comme de raison.
Bientôt\in bruit sourd se fit entendre, symptôme précurseur d'un orage. Tous les ministres du roi Guillaume ne furent pas assez aveugles pour ne pas s'apercevoir du malaise dont la société était travaillée y et l'un d'eux écrivait, plus d'un an avant l'insurrection de Bruxelles :
tf Vous trouvez nos affaires déplorables, et certes a vous n'avez pas tort. Un homme d'esprit a dit que (c quelqu'un avait plus d'esprit que Voltaire, Rous- (c seau, etc.; que ce quelqu'un était tout le monde : a eh bien ! notre malheur à nous , c'est que chez a nous quelqu'un prétend avoir plus d'esprit que « le quelqu'un de votre homme d'esprit, c'est-àa dire que tout le monde ! Si vous voulez consul- « ter quelque peu vos souvenirs , vous y trouverez a aisément la solution de cette énigme. »
Ainsi, causes et effets n'étaient que trop connus, et cependant on continua à persister dans le système fatal qu'on avait adopté, sans avoir l'air de s'inquiéter d'un avenir qui paraissait si sombre, si menaçant même.
Telles furent les causes qui , accompagnées d'une foule de circonstances accessoires, et principalement
de la révolution de juillet i83oy amenèrent le déchirement du royaume des Pays-Bas et la séparation entre les Provinces-Unies et les provinces belges, après une réunion de quinze années.
Après avoir entendu Tesprit marchand et l'esprit protestant en Hollande se lamenter pendant les quinze années de la réunion de la Hollande avec la Belgique, on aurait dû nécessairement supposer que cette séparation aurait été accueillie avec satisfaction par les Hollandais , et que rien n'aurait pu les engager à sacrifier quoique ce soit pour refaire ce qui avait existé, et dont ils n'avaient supporté le poids qu'en murmurant, tantôt contre les décisions du congrès de Vienne qui avait décrété la réunion, et tantôt contre le souverain qui y avait consenti et qui régnait sur le royaume des Pays-Bas.
Il n'en fut point ainsi cependant , et les années qui suivirent la séparation de la Belgique d'avec la Hollande montrèrent la première fort satisfaite d'être débarrassée de sa réunion, tandis que la dernière se plaça constamment dans une attitude qui semblait annoncer l'intention de reconquérir par les armes ces mêmes provinces belges, cause de son désespoir pendant les quinze années de la réunion des deux pays.
Il est difficile de s'imaginer qu'un peuple froid et flegmatique puisse pousser l'inconséquence à ce degré. Aussi, est-ce moins le peuple hollandais que le roi Guillaume qu'il faut regarder comme l'auteur des tentatives faites pour revenir à l'ancien état de
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choses. Le peuple hollandais fut trompé , entraîné; et celui qui le trompait et Tentrainait, c'était le roi Guillaume.
Aux yeux des uns, la résistance du roi Guillaume sera une preuve de la fermeté du caractère de ce prince; elle sera considérée par eux comme une lutte louable engagée pour la défense des droits acquis à la maison d'Orange par le traité de Vienne, comme une lutte où tout était sacrifié au principe de la légitimité. Pour ceux qui font profession de foi de semblables principe, le roi Guillaume sera le type des rois, un prince martyr de son zèle et de son ardeur à combattre le principe révolutionnaire, un prince qui refuse héroïquement de transiger avec le principe de la souveraineté du peuple. Certes, le roi des Pays-Bas trouvera des admirateurs; bien plus, il en a trouvé. Voici en quels termes un des organes du parti légitimiste en France se prononçait sur le roi des Pays-Bas en i83a : « La population te de la Hollande s'élève à 12,400,000 âmes , et voilà « un pays qui avec moins de trois, millions d'babi- « tants est aujourd'hui moralement à la tête deTEua rope. Mais qu'a-t-il donc de plus que les autres, « ce petit pays?
a II a un homme, et cet homme est roi.
tf Le l'oi des Pays-Bas est aujourd'hui en politique « ce que 6ustave-Adolphe était en religion ; l'un a était à la tête des intérêts protestants, et le second « est à la tête des intérêts monarchiques, avec cette «f différence, toute à l'avantage de celui-ci , que les
« intérêts monarchiques ont une bien autre force a dans l'Europe, même après les ravages de la Con- « vention et de Bonaparte, que n'en avaient les inté- « rets protestants dans l'Europe remuée par la « parole de Luther (i). » C'était là le breuvage empoisonné que l'on offrait au roi Guillaume. Il portait avec avidité ses lèvres à cette coupe fatale, car, avant tout, son âme avait besoin de vengeance; et, quand il y avait puisé un redoublement de ténacité, ou pouvait dire : Quand le roi Guillaume a bu, la Hollande est ivre .
Du reste,pourquoi s'étonnerait-on de ce langage? Le roi Guillaume ne travaillait-il point dans le sens du parti légitimiste? Tel qui, sous le règne de Charles X, l'avait dépeint comme un persécuteur de la foi religieuse de ses sujets catholiques, Télevait aux nues depuis i83o, parce qu'il avait osé entreprendre
X. Nonobstant les' résultais désastreux du système adopté par le roi Guillaume f y résultais notoires aujourd'hui y ce prince n'en est pas moins resté le roi modèle aux yeux du parti légitimiste. Il est facile d*en juger, en lisant les éloges qu*un journal légitimiste donne à ce prince à l'occasion de sa mort. « Ce piiure supérieur à la fortune, et d'un caractère capable de résister aux événements, avait présenté dans ce siècle un exemple de persévérance et de dignité, qui sied bien aux rois. Le sentiment qui le porta à déférer la couronne à son fils, après avoir donné à l'Europe un grand enseignement, était encore une marque de cette force de volonté qui lui a assigné une place honorable dans l'histoire de notre temps de capitulations et de faiblesses. Il a eu la consolation de voir s'affermir dans la main de son fils, le sceptre qu'il avait si vaillamment défendu. » {La France^ ' 17 décembre 1843.) Ce qui est étourdissant, c'est de voir un prince de la maison d'Orange comblé d'éloges par les partisans du principe de la légitimité. Grands dieux ! que dirait la marquise de Gréqui,* si elle revenait dans ce monde , elle qui, en qualité de zélée royaliste, a maltraité si impitoya* blement la maison d'Orange.
ce que ni Charles X ni son fils n'avaient osé faire, résister à l'orage; parce que pendant longtemps La Haye a été considérée comme le berceau d'une contre-révolution , et que, si la restauration fût rentrée triomphante à Bruxelles, elle ne se serait probablement pas arrêtée à la frontière, et aurait peut-être fait route jusqu'à Paris.
Que verront les autres dans le roi Guillaume ? Un prince obstiné à l'excès , aveuglé par une idée fixe, courant après une chimère, celle de récupérer la Belgique qu'il avait perdue, refusant de reconnaître un fait accompli , un fait reconnu par l'Europe et sanctionné par une conférence composée des plénipotentiaires des cinq grandes puissances dirigeantes en Europe , de ces mêmes puissances dont quatre en i8i5 créèrent le royaume des Pays- Bas, et qui en i83o brisèrent leur propre ouvrage, parce que cet ouvrage, qui aurait dû être un gage de paix et de stabilité, menaçait de devenir un brandon de discorde et de guerre. Les puissances reprirent en i83o, dans un but d'intérêt général^ ce qui avait été concédé en idi5 dans un but d'intérêt général. Telle fut l'œuvre de la conférence de Londres réduite à sa plus simple expression. Mais loin de dire avec le patriarche Job : « Le Seigneur a donné, le Seicc gneur a repris ; que le saint nom du Seigneur soit « béni ! x> le roi Guillaume s'est écrié : « Les puissances oc me Font donnée, les puissances me l'ont enlevée ; <c que le nom des puissances soit maudit ! » C'était presque une rupture; mais il n'était pas assez fort
pour tirer Tépée, et ce fut la plume de son ministre des affaires étrangères qui devint sou arme de guerre.
Dès ce moment y le roi Guillaume voit tout à travers le prisme trompeur de son amour-propre blessé et de sa passion. Sourd à ses propres intérêts, sourd aux représentations de ceux qui se disent ses amis et ses alliés, sourd aux menaces de ceux qu'il se plaît à considérer comme ennemis parce qu'ils n'abondent pas dans son sens, inflexible sur une question purement dynastique , au point d'épuiser ses sujets et les finances de la Hollande pour recouvrer une puissance qui lui était irrévocablement échappée, parce qu'il n'avait su ni la faire aimer dans les bons jours, ni la maintenir dans les mauvais, il se refuse à tout ce qui peut mettre une fin à la querelle ; il cherche toutes les voies imaginables qui peuvent conduire à sa prolongation; sa politique lasse ses amis et ses ennemis; elle irrite ceux'ci ; elle fatigue , elle embarrasse les autres : il ne l'ignore pas ets'évertue cependant à traîner d'année en année une contestation dont on aurait pu voir la fin au bout de quelques mois , si de son côté il y eut mis autant de bonne volonté qu'il y apporta de mauvais vouloir. Mais loin d'améliorer sa position par ce jeu compromettant, il la rend déplus en plus difficile. Il s'isole par la ténacité d'une volonté impérieuse. S'il est trop faible pour triompher des obstacles matériels qu'il rencontre, il se montre trop raide, trop inflexible pour pouvoir être ramené par
la voix de la persuasion et de la raison. Il expose la Hollande par cette résistance si longue y si soutenue, si persévérante, si évidemment calculée pour entretenir l'Europe dans des embarras sans cesse renaissants, avec 1 espoir de la précipiter, pour lui, pour sa maison, et pour un intérêt purement dynastique, dans une guerre dont les chances incertaines ne Teffrayèrent jamais. Enfin ce prince, après avoir joué pendant un temps un rôle qui avait au moins les apparences de la grandeur, vit s'éteindre peu à peu l'éclat dont avait brillé dans le premier moment son entreprise téméraire, et en jetant les yeux sur l'exiguité de ses ressources, on finit par reconnaître toute la folie qu'il y avait à lui à vouloir, non-seulement ramener ses anciens sujets révoltés , mais encore braver les grandes puissances de l'Europe et se rire de leurs décisions formulées par la conférence de Londres.
Mais cette longue résistance prit-elle uniquement naissance dans la volonté personnelle du roi Guillaume ? Nous ne le croyons pas ; car, malgré le fond d'obstination qui caractérise ce prince, on peut être tenté de croire qu'il subit l'influence , qu'il fut plus d'une fo>s l'instrument de ceux qui rêvaient un bouleversement en Europe, et que ces hommes, soit qu'ils fussent sur le trône, soit qu'ils en fussent tombés, soit enfin qu'il faille les chercher dans une position moins élevée, que ces hommes, disons-nous, se trouvèrent évidemment très-heureux de rencontrer dans le roi des Pays-Bas le champion ardent de leurs
principes. Ils exploitèrent avec art, avec habileté, ses passions royales , les alimentèrent et lui jetèrent pour pâture tous les événements qui surgirent de près ou de loin , après les révolutions de juillet et d'août iB3o.
Avec la nature d'esprit de ce prince, quel beau jeu n'avait-on pas, quand on venait l'entretenir de ces deux principes hostiles qui se trouvaient en présence en Europe, dont Tun devait immanquablement dévorer l'autre! Comme on devait être le bien- venu auprès du roi Guillaume, quand on venait lui parler de la légitimité menacée par l'expulsion des Bourbons et de l'iniquité exercée à son égard, soit à Bruxelles, soit à Londres! N'était-ce pas là faire vibrer la corde la plus sensible dans l'âme de ce prince, si disposé à porter rancune à la souveraineté du peuple, qui, si elle avait été grandement profitable à ses ancêtres en plus d'une occasion, avait aussi été invoquée contre lui par les Belges en i83o? Que d'éléments de divisions Guillaume et ceux qui avaient un intérêt quelconque à faire marcher ce prince dans leur sens, ne trouvèrent-ils pas sous leur main en j 83o et dans les années suivantes : la révolution de juillet, qui jeta hors de la France ce que la restauration avait compté d'hommes les plus ardents, celle de Belgique, l'insurrection polonaise, les troubles de l'Allemagne! A la suite de ces événements, l'Europe se partagea en deux camps : d'une part, leurs admirateurs; de l'autre, leurs adversaires. Celui qui a vécu à l'époque où celte
tempête rugissait en Europe ne peut avoir oublié qu'il fallait être ou tout Tun ou tout Tautre. On crut à l'impossibilité de faire vivre ensemble des principes aussi contradictoires que ceux de la légi* timité et de la souveraineté nationale, et les parti» sans de la première s'estimèrent heureux de trouver un homme, fanatisé par des revers, par des humi» liations personnelles , qui se fit en quelque sorte une gloire d'être réputé martyr et défenseur du principe de la légitimité. Cet homme fut le roi Guillaume. Il se jeta comme les yeux fermés dans cette carrière, ne voyant que ce qu'il y avait à y gagner, ne calculant pas ce qu'il y avait à y perdre^ et ne se donnant pas même la peine de regarder derrière lui pour voir ce qui s'y trouvait pour Tappuyer. A coup sûr, c'était là une politique fort chevaleresque, mais fort onéreuse à la Hollande, entraînée par la magie du nom d'Orange adonner dans cette croisade légitimiste préchée par un nouveau Pierre l'Ermite.
Le roi Guillaume fit retentir sa voix dans toutes les cours, auprès de tous les cabinets légitimistes en Europe. Il tonna contre le principe révolutionnaire et subversif de la souveraineté du peuple. Il fut écouté par les uns, accueilli et soutenu en secret par les autres, sous un voile dont la transparence ne laissait rien à deviner. Il fut encouragé surtout par le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui jouait un double jeu , applaudissant en secret à la levée de boucliers du roi Guillaume en 1 83 1 , au
— ^9 — moment où son représentant à la conférence venait de signer le traité des dix-huit articles et de reconnaître le roi Léopold. Du reste, le cabinet russe, en se prêtant à la signature des protocoles du 20 décembre i83o et du 19 février i83i, avait cédé à la nécessité du moment. Il fallait alors dompter Tinsurrection polonaise, et il était à craindre qu'elle ne trouvât de Tappui, si la guerre éclatait dans l'occident de TEurope à l'occasion de la question hollando-belge; mais, en août i83i, la Russie était rassurée , les troupes impériales étaient à la veille de rentrer dans Varsovie pour y faire régner l'ordre. Dès lors, il n'est pas étonnant que l'empereur Nicolas changeât de langage, et, s'il ne pouvait honorablement revenir tout haut sur les protocoles signés par ses plénipotentiaires, il crut pouvoir encourager sous main les dispositions belliqueuses du cabinet de La Haye, dans l'espoir que les succès militaires de son beau-frère le prince d'Orange viendraient mettre à néant les décisions de la conférence.
Le roi Guillaume comptait, pour réussir, sur les divisions intestines dont la France paraissait être menacée. II. se fiait aux rodomontades de l'émigration française. Il méprisait un gouvernement né d'une révolte populaire, une royauté sortie des rues, et qui, dans les premiers mois qui suivirent l'avènement de Louis-Philippe, était journellement menacée de s'écrouler sous quelques nouvelles émeutes pour faire place à une présidence républicaine, que les légitimistes considéraient comme
devant être ravant-coureur d'une troisième restauration. La grande erreur du roi Guillaume était de ne pas connaître la France. Comment l'eût-il connue, lui qui ne connaissait pas même la Belgique, sur laquelle il avait régné pendant quinze ans? Comment eût-il pu connaître la France? Il ne la connaissait que telle que les émigrés réunis à La Haye, ou sa diplomatie à lui, la dépeignaient >.
Le roi Guillaume ne voulut voir dans les journées de juillet à Paris, dans ce qui se passa en août et septembre à Bruxelles, qu'un accident fortuit et rien de préparé, rien de national. Il ferma le livre où sont enregistrés les actes de ses glorieux prédécesseurs et l'origine de la grandeur de sa maison. Il répudia le mot de Guillaume le Taciturne : ^ que les rois <c sont faits pour les peuples et non les peuples pour a les rois, n Car si Guillaume le Taciturne^ qui proclama cet axiome, conduisit le peuple à la liberté
I. La preuve que le roi Guillaume ne voulait être servi que par des dlpli. mates imbus de ses principes et partisans de son sysième, se trouve dans la méfiance qu'on nourrissait à la Haye contre M. Falck, parce que ce diplomate avait une opinion entièrement opposée à celle de son souverain. Si les agents diplomatiques du roi des Pays-Bas n'ont pas partagé les illusions de ce prince, il n'en est que plus coupable de ne pas avoir prêté l'oreille à des conseils dictés par la sagesse et Texpérience. Mais si la diplomatîj voit souvent les choses sous un point de vue tout autre que le public, c'est qu'en général elle ne connaît que l'opinion des salons qu'elle fréquente, et qu'elle connaît peu l'esprit de la classe moyenne et du peuple. Ses membres vivent , pour la plupart, dans un monde officiel , mais factice, qui n'est pas ce monde réel dans lequel je me plais à vi\rey et où je ne doule pas que quelques-uns d'entre eux ne fussent aussi dépaysés que Je me trouve déplacé dans les régions officielles où se meut presque toujours la diplomatie, et où elle puise trop souvent ses inspirations.
dans les Provinces-Unies, la politique constante suivie par Guillaume V% roi des Pays-Bas , n'a qiie trop révélé qu'il considérait que les peuples étaient faits pour les rois. Aussi sympathisait-il bien plus avec les opinions exclusivement royales d'un Philippe II, qu'il ne marchait sur les traces de ce Taciturne dont il invoquait sans cesse le souvenir, pour donner le change à ses sujets sur sa politique toute personnelle. Il se jeta à corps perdu dans la défense du principe de la légitimité, principe si absurde dans la bouche d'un prince d'Orange, pour peu qu'on veuille prendre la peine de remontera l'origine de l'élévation actuelle de cette maison, attendant, espérant, ne doutant pas que le jour arriverait où d'autres souverains, aussi intéressés que lui au maintien de cette doctrine et à arrêter le débordement du flot de la souveraineté du peuple, lui prêteraient aide et secours pour effacer les traces d'une rébellion qui avait été vue de mauvais œil par tous les cabinets, hormis Celui des Tuileries. Mais, tandis qu'il jouait les Hollandais, il était joué lui-même par les cours légitimistes, qui étaient bien aises de trouver en lui un instrument pour tenir la France et la Belgique dans l'inquiétude, et qui néanmoins n'avaient en réalité aucune envie de rallumer une guerre générale, capable d'ébranler l'Europe jusque dans ses fondements. Sans doute, les rois absolus n'auraient pas mieux demandé dans le fond de leur cœur que de soutenir le roi Guillaume et son principe; mais ils craignaient les conséquences d'une pareille
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entreprise, et, à cette époque, rinclination et la crainte se livraient un rude combat dans les âmes royales.
Cependant, une fois entré dans cette voie, tout semble bon au roi Guillaume, pourvu que cela puisse le conduire à l'accomplissement de son projet favori. Il ose proclamer qu'il vise à une guerre européenne , que c'est là le fond de sa pensée , et qu'il espère bien entraîner les pacifiques dans la lutte. Il s'accroche à tout, comme l'homme qui se noie saisit avec un mouvement convulsif le brin de paille qu'il espère pouvoir le sauver. A chaque événement nouveau, il croit être à la veille de la conflagration générale qui doit ramener la Belgique sous son sceptre. Il fanatise le peuple hollandais; il lui fait croire que son devoir de chef de l'état marche en première ligne, et que ses intérêts dynastiques sont subordonnés aux intérêts de la Hollande. Il parvient à électriser les Hollandais pour une cause qui n'est pas la leur ; il les arme, leur fait supporter des charges de tout genre. Eux se sacrifient sans murmure, avec une rare constance, avec un dévouement sans bornes; et tout cela, pour arriver à quel résultat? ku rétablissement d'un état de choses que la Hollande avait déploré pendant quinze années, qu'elle avait mille fois déclaré une u Union mal assortie. » Certes, n'y a-t-il pas là de quoi s'émerveiller? Que faut-il penser d'un peuple qui s'impose d'aussi grands sacrifices pour refaire ce que la veille encore il maudissait, d'un peuple qui court à la
guerre quand la paix pouvait lui procurer ce qui fut Tobjet constant de ses vœux pendant une longue suite d'années ? L'histoire aura de la peine à expliquer cette énigme. Et tout cela se passait au nom de la raison d'état' !....
Campé sur l'extrême frontière de ses états, le roi Guillaume y attendait avec impatience le signal de cette guerre générale, objet de tous ses vœux, but de toutes ses intrigues , motif de sa résistance aux actes de la conférence de Londres , qui voulait la paix et la conservation du repos public. La fortune semblait sourire au roi Guillaume, quand des symptômes de troubles éclataient soit au nord, soit dans le midi , soit dans l'orient. Tantôt il croit la guerre prête à se déclarer par Tinsurrection du peuple polonais; tantôt ce sont les troubles qui s'élèvent dans quelques états de l'Allemagne qui doivent embraser le continent; tantôt l'intervention delà France dans les affaires de l'Italie sera le signal des combats; une autre fois, il s'appuie sur le retour des tories au pouvoir en Angleterre, à la suite du rejet de la réforme parlementaire. Les menées des
1. Qu'on juge du dégoût que les hommes raisonnables deraienl éprou* ver a la Tue de lant de déraisoo. L'explication la plus favorable que l'on puisse y donner serait celle-ci : les Hollandais étaient mus par un sentiment de commisération pour le roi Guillaume ; ils pensaient que ce prince avait été plus que durement traité par les décisions de la conférence ; c*est à ce sentiment que furent dus tous les efforts de la Hollande pour faire recouvrer au roi Guillaume les provinces qui s*étaieot soustraites k sa domination. Mais 8*il en est ainsi, que devient ia raison d'état? C'est de la sensi* bilité ou de la sensiblerie politique. Gouverne-t-on un état avec chose semblable?
orangistes en Belgique , celles des carlistes et des républicaiDS en France, sont à leur tour un nouvel aliment dont l'esprit du roi Guillaume s'empare avec avidité. L'équipée de l'aventureuse duchesse de Berri est saluée par lui comme l'aurore de la restauration en France, et l'avant-coureur de la chute de deux rois qui devaient leur couronne à une révolution populaire. La lutte entre don Miguel et don Pedro obtient une place dans ses calculs, comme renfer* mant une source d'interminables divisions auxquelles les autres puissances du continent pourraient être appelées à prendre une part active. La guerre entre la Porte et le pacha d'Egypte, et les secours donnés par la Russie au sultan, ne manquent pas non plus de réveiller les espérances du roi Guillaume; car une collision dans l'Orient pouvait réagir sur les affaires de l'Europe occidentale.
£n6n, la question de la succession d'Espagne, la mort de Ferdinand YII, les prétentions de l'infant don Carlos soutenu par le parti légitimiste, les droits réclamés par la reine Isabelle en vertu du testament de son père et reconnus par les cortèis , la guerre civile qui désola l'Espagne , furent encore pour le cabinet de La Haye un sujet d'espérances, lorsqu'il vit l'attitude hostile des cours du Nord et le rappel de leurs envoyés à Madrid.
C'est ainsi que, pendant plusieurs années consécutives, le roi des Pays-Bas se berça de l'espoir de voir éclater cette conflagration européenne, dont l'un des premiers effets devait être, selon lui, le ré-
tablissenient du royaume des Pays-Bas dans son intégrité primitive.
Tantôt on le voit feiblir devant la conférence^ qui l'intimide dans certains moments^ sans qu'elle puisse parvenir à dompter sa résistance passive. Dans d'autres moments le roi des Pays-Bas, relevant une tête altière, croit pouvoir braver la conférence^ quand il s'imagine voir poindre à l'horizon politique un sujet de division, de guerre européenne; puis^ tout à coup, revenant à des sentiments plus conciliants, il redouble en même temps ses intrigues dans les cours du Nord, sauf à reprendre son inflexible arrogance vis-à-vis de la conférence pour peu qile le vent souffle en sa faveur. C'est ainsi que les mois^ les années s'écoulent en débats et en pourparlers diplonoatiques, sans apporter aucun changement essentiel à la position de l'obstiné monarque, qui^ uu beau jour, s'aperçut, à sa grande mortificatioD| que l'opinion publique en Hollande et son opinion personnelle ne se trouvaient plus être d'accord, et que, sous Fapparence d'une parfaite harmonie, le peuple hollandais et son souverain, partis ensemble du même point, avaient marché vers un but différent.
Il est évident que, si, dès les premiers temps, les Hollandais et le roi Guillaume se fussent communiqué leurs pensées, ils se seraient aperçus tout d'abord qu'il y avait malentendu. L'esprit marchand guidait le peuple hollandais , . l'ambition royale poussait le monarque. L'esprit marchand visait à
ruiner le commerce d'Anrers, k ramener Tancien état de choses qui avait fait fleurir Amsterdam et les villes commerçantes de la Hollande ; les voeux du commerce hollandais ne pouvaient aller audelà, tandis que l'ambition du monarque le poussait à recouvrer la totalité de son royaume, dans les limites que le congrès de Vienne lui avait assignées. C'est ce malentendu que le roi Guillaume exploita pendant huit années : il y mit toute la ténacité de son caractère; il employa tous les arguments que purent lui fournir un jugement partial et un esprit éminemment propre à se faire une arme de subtilités de tous genres pour donner une apparence de désintéressement à ce qui au fond n'était que le résultat de calculs personnels. Enfin, l'opinion publique et les votes tardifs des États-généraux vinrent rappeler au roi Guillaume que ses devoirs de chef de l'état passaient avant les intérêts dynastiques. On lui refusa les fonds nécessaires pour rester sur le pied de guerre, dans le but de le contraindre à accepter ce que huit années avaient déjà consacré, l'indépendance de la Belgique. Les lenteurs de sa diplomatie furent enfin sévèrement critiquées parles États-généraux, qui lui déclarèrent les vœux pacifiques du pays. Désormais sans prétexte , sans appui, bon gré mal gré il lui fallut songer à s'arranger le mieux possible. Il avait espéré lasser la conférence de Londres,lasser la nationalité belge, il n'était parvenu qu'à lasser la patience des Hollandais et à ruiner le système dont il s'était fait le défenseur.
Avant d'aller plus loin, nous allons jeter un coup d'œil rapide en arrière, et exposer succinctement les diverses phases subies par la question hoUandobelge^ avant d'arriver à l'acceptation en quelque sorte forcée du traité des ^^ articles par le roi Guillaume, en i838.
Evidemment la conférence avait senti la nécessité de couper au plus vite le mal par la racine et d'empêcher que le royaume des Pays-Bas ne devint tin sujet de trouble en Europe, par la prolongation d'un état de choses qui aurait pu provoquer une guerre entre les puissances voisines de la Belgique et de la Hollande. Elle avait donc déclaré tout d'abord, au mois de novembre i83i : que la Hollande et la Belgique ne devaient plus combattre, et que la ligne de démarcation entre elles, pendant un ar- . mistice illimité, devait être celle qui, avant la réunion de i8i5, séparait les anciennes provinces hollandaises des provinces méridionales.
Cependant le congrès s'était réuni à Bruxelles. Cette assemblée prononça la déchéance de la maison d'Orange; elle déclara le trône vacant ; mais elle resta fidèle au principe monarchique., au grand désespoir des démagogues de l'assemblée , et à la grande satisfaction de la conférence qui avait fait signifier aux membres du gouvernement provisoire en Belgique , que l'Europe n'était pas disposée à voir s'ériger une république dans son sein. La soumission à ce conseil renversa les projets du républicain de Potter qui avait rêvé une présidence.
La conférence n'était pas oisive de son côté. Elle formula, avant la fin de l'année^ la sentence qui déchirait le royaume des Pays-Bas, et accordait pour l'avenir à la Belgique et à la Hollande la précieuse facultéde vivre comme états indépendants k En procédant de la sorte, qui froissait-on ? Certes ce n'était ni h Belgique ni la Hollande ; l'Europe avait retenti depuis nombre d'années des doléances des Belges et des Hollandais, de ce qu'il avait pris fantaisie un jour au congrès de Vienne de les réunir et de les forcer à vivre bon gré mal gré ensemble. On froissait, à la vérité, les intérêts dynastiques du roi Guillaume, qui dut être singulièrement blessé de cette décision; mais, guidée par une haute raison, la conférence comprit qu'en pareille circonstance il est plus sage, plus prudent d'écouter la voix des peuples, dépositaires de la force matérielle, que celle du souverain qui ne peut avoir à sa disposition que la force morale. Et quelle force le roi des Pays-Bas pouvait-il avoir en Belgique après ce qui s'était passé en i83o? En agissant comme elle le fît, la conférence mit en pratique l'axiôme déjà cité de Guillaume le Taciturne : que les peuples ne sont pas faits pour les princes, mais les princes pour les peuples.
 coup sûr on ne peut imputer à crime à la conférence d'avoir pris à la lettre les doléances des Hollandais contre leur réunion à la Belgique. La conférence crut donc plaire également aux deux