X. Protocole du ao décembre i83o
peuples ; et si les Hollandais se conduisirent dans le cours des années suivantes comme si rien ne leur tenait plus à cœur que de voir rétablir ce que i63o avait si violemment brisé, cette conduite versatile put à bon droit surprendre la conférence sans qu'une inconséquence semblable Tobligeât elle-même à revenir sur sa décision , bonne parce qu'elle était sage, et sage parce qu'elle était fondée sur une expérience de plusieurs années , qui avait sufQsamment démontré que l'union de la Belgique et de la Hollande n'avait pas répondu à ce qu'on s'était proposé en i8i5. Si l'on doutait que ce fut le même principe qui a dirigé les puissances en i8i4 et 1 830, il suffirait de consulter un protocole signé à Londres le ig février i83i, et dans lequel il est dit : « Pour a apprécier les déterminations prises par les cinq ff cours relativement à la Belgique , il suffit de se « reporter à l'année i8i4. A cette époque, les pro- « vinces belges étaient occupées militairement par a l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la « Russie, et les droits que ces puissances exerçaient « sur elles furent complétés par la renonciation de « la France à la possession de ces mêmes provinces. « Mais la renonciation de la France n'eut pas lieu «au profit des puissances occupantes; elle tint a à une pensée d'un ordre plus élevé. Les puissances «c et la France elle-même, également désintéressées « alors comme aujourd'hui dans leurs vues sur la « Belgique, en gardèrent la disposition et non la sou- « veraineté , dans la seule intention de faire ' con-
tenue aux traités de 1 8 1 5, en refusant de consentir à la séparation de la Belgique et de la Hollande ; mais, à ceux qui soutiennent si bruyamment qu'en ce qui concerne le royaume des Pays-Bas, les grandes puissances ont déchiré les traités de 1 8 1 5, ne peut-on pas demander, si l'exemple de la violation de ce traité n'a pas été donné par le roi des Pays-Bas le premier, en ce qui touche l'article de la navigation du Rhin? L'acte du congrès de Vienne dit, art. i*': {Art. concernant la navigation du Rhin.) « La naff vigation, sur tout le cours du Bhin, du point où «c il devient navigable jusqu'à la mer, soit en descena dant, soit en remontant , sera entièrement libre , c( et ne pourra, sous le rapport du commerce, être ce interdite à personne, en se conformant toutefois « aux règlements, etc. » Que fit le roi des Pays-Bas? Il se fit une arme de la rédaction obscure ou erronée de cet article pour le rendre illusoire, en soutenant avec une déplorable opiniâtreté et des arguments tout jésuitiques : que le Bhin et les fleuves dans lesquels ses eaux se confondaient , n'allaient pas jusqu'à la mer, et que, du point où, selon lui, s'arrêtaient les eaux du fleuve, jusqu'à la mer, il existait une autre mer territoriale sur laquelle il avait droit de souveraineté. A. l'aide de cet argument, il chercha à annuler l'article du congrès, et la libre navigation sur le Rhin jusqu'à la mer devint impossible '. Cette querelle entre le roi des Pays-Bas
I . Voici UD des principaux arguments sur lesquels le roi des Pays-Bas appuyait ses prétentions :
« Selon les meilleures cartes de tous les bons géographes, le Rhin passe
et les puissances riveraines du Rhin qui réclamaient les bénéfices de l'article du congrès de Vienne dura pendant tout le temps de la réunion de la Belgique et de la Hollande, et n'était point terminée à l'époque de la révolution belge. Cela avait nécessairement causé une profonde irritation en Allemagne contre le roi Guillaume. Or, après cet exemple de mauvaise foi, peut-on être surpris qu'il soit entré dans les calculs de la conférence; qu'il serait peut-être plus priï-*
«par Utrecht et Leyde, et se perdait jadis dans les dunes de Kalwyk, « tandis qu'aujourd'hui il aboutit aux écluses établies près de ce village. « Gomme le Rhin manquait ainsi de tout contact quelconque avec la mer, • on adopta le principe que le Leck serait considéré comme la prolongation « du Rhin. Dans la suite, le gouvernement des Pays-Bas, sous la réserve « expresse qu'on pût s'entendre sur le reste, consentit à ce que le Waal, « plus profond et plus propre à la navigation, fût substitué au Leck. Or, le « Waal finit a Gorkum^ point jusqu'où remonte la marée, et le Leck à « Krimpeo, tandis que, par rapport à ce dernier fleuve, le flux et le reflux « se font sentir bien plus haut. Jamais on ne roanifi'Bta danâ lea discussions « le désir de prolonger plus loin le cours du Rhin, eu désignant à cet effet « un bras de mer. C'est donc ici que se termine la navigation fluviale du « Rhin, et que cette rivière doit être censée renconfrer la mer.
« Les bras de mer remplissant l'intervalle de celte embouchure jusqu'à la « mer ne sauraient sous aucun rapport s'assimiler audit fleuve, dont ils « diffèrent de condition et de nom, mais plus encore par la nature de l'eau « et de la navigation, qui prend ici un antre caractère. En effet, c'est là que « la nature a tracé la transition de la navigation fluviale à celle de la mer ; « car il est de noloriélé publique qu'en général les navires employés à la « navigation du Rhin sont aussi peu propres à la navigation maritime que les « vaisseaux qui traversent la mer du Kord à remonter ou descendre le Rhin. « Le système entier des Pays-Bas' se trouve exposé dans ce peu de lignes, et il « en résulte évidemment que le traité de Paris de 1814, et l'acte du congres ■ de Vienne n'ont en en vue que la navigation fluviale jusqu'à l'enidrott où « le Rhin rencontre la mer. Là commence la mer territoriale sur laquelle le •« roi des Pays-Bas peut faire valoir ses droits de souveraineté comme sur « toute autre partie de ses états. » (Extrait de la note de M. Verstoik, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de Mier, envoyé extraordinaire de 4'empereur d'Autriche.)
dent de ne pas laisser une seule puissance maîtresse absolue des embouchures fluviales de cette partie de TËurope; qu'il était sage de créer un contre- poids qui pût mettre à néant les prétentions que le roi des Pays-Bas avait mises en avant; que ce contrepoids ne pouvait se trouver qu'en séparant la Belgique de la Hollande I et qu'ainsi les eaux de ces fleuves se trouveraient placées à leurs embouchures, et relativement à ces deux états, dans une position telle que tous deux seraient également intéressés à eu défendre la libre navigation. N'a-t-on pas constamment veillé à ce que les rives du Sund n'appartinssent ni à la Suède ni au Danemark! Eh bien, ce système a été probablement adopté par les puissances à l'égard du Rhin et de la Meuse, pour qu'on ne fût pas exposé à l'inconvénient de les voir dans la possession d'un seul qui pût y dominer exclusivement. Les chicanes du roi Guillaume avaient naturellement éveillé l'attention de l'Europe sur les inconvénients qui pouvaient résulter de ces prétentions pour les peuples intéressés à la libre navigation du Rhin. Cela seul ne semble-t-il pas un motif suffisant pour expliquer la séparation de la Hollande et de la Belgique ?
Peu de temps après, la Belgique se donna un roi: on assure que pour peu que le roi des Pays-Bas eût voulu à cette époque écouter les conseils du cabinet des Tuileries , ce roi aurait été son petit-fils * ,
z. On prétend que les cours du Nord proposèrent au roi Guillaume, peu de temps après la révolution belge , de céder ses droits au prince
mais il fut sourd aussi de ce côté, et la couronne fut déférée au prince Léopold de Saxe-Cobourg.
La conférence sanctionna ce choix, et elle conclut, le 26 juin i83i, le traité des dix-huit articles. Ce traité consacrait l'indépendance et la neutralité de la Belgique, et réservait la question du grand-duché de Luxembourg. Il donnait à la Belgique ce qu'on a appelé les anciennes frontières de 1790.
Le roi des Pays-Bas se refusa absolument à l'acceptation de ce traité, prétendant qu'il était lié vis-à-vis de la conférence, et que la conférence était liée vis-à-vis de lui par les termes des propositions contenues dans le douzième protocole de la conférence du ay janvier i83i, et qui devaient servir de base à la séparation de la Hollande et de la Belgique. Il y avait , au dire du roi des Pays-Bas , entre ces propositions et les conditions du traité des dix-huit articles 9 des différences essentielles par lesquelles se trouvaient compromis l'intérêt et la dignité de la Hollande. IjSl protestation adressée à cette époque par le roi des Pays-Bas, énumère longuement les griefs qui apportent un obstacle à son acceptation ' : ff L'annexe A du douzième protocole, dit cette pro- « testation , étant devenue la base des négociations ,
d^Orange, et que GuUlauiiie répondit à eetie propontion .* « Je préiérehiia « voir de Potier uir le tr6ne. » Cette réponse est tout à fait dans le caractère de ce prince ; el son refus de faire passer la couronne sur la télé de son petit-fils, loi donne un caraciire de vérilé.
I. Nous croyons devoir insérer ici textuellement la note adressée à la conférence de Londres par M. le baron Terttolk de Sotlen, afin de prouver conhien les intérêts véritables de la Hollande élaient sacrifiés à riotérét de
- /,ti -
« le preaiier soin du roi a dû être de comparer avec « cette annexe les dix-huit articles proposés. — Le a deuxième article de l'annexe A exclut expressément « du territoire belge le grand-duché de Luxembourg.
h naboo d'Orange, puisque cette lettre contient les arguments présentés pendant huit ans par le gouvernement, pour défendre le système qu'il suivait.
Protestation du roi Guillaume contre les dix-huit articles. Excellences,
M. le baron de Wessemberg m'a remis la lettre que Yos Excellences m*ont fait Thonneur de m'adresser sous la date du 27 juin dernier, eu l'accompagnant d'une nouvelle série de propositions conçues en dix -huit articles, qui formeraient les préliminaires d*un traité de paix entre la HoUacde et la Belgique.
Le roi, sous les yeux duquel je me suis empressé de mettre cette communication, en ayant pris connaiisanee, et Tarant pesée, ainsi que les coqàdérations exposées à S. M. par M. le baron de Wessemberg, avec tout le calme et toute la réflexion que réclament à la fois Timportance de l'objet et la gravité des circonstances, m'a chargé d'y faire la réponse suivante :
L'annexe A du i a" protocole étant devenue, à partir de l'époque de raccession de S. M., et en rapport avec les protocoles n**' x i et la, dont cette annexe est le résultat, la base inaltérable des négociations, le premier soin du roi a dû être de comparer avec cette annexe les dix-huil articles proposés aujourd'hui pour former les préliminaires d'un traité de paix entre la Hollande et la Belgique. Il résulte de celte comparaison : qu*il existe une différtnce très-grande entre les bases de séparation acceptées par le roi, et les dix-huit articles, et que tous les changements propoiés en ce moment par la conférence à ces bases sont en faveur de la Belgique, et au détriment de la Hollande. Une courte analyse suflGra pour prouver ces deux
faits.
Le second article de l'annexe A exclut expressément du territoire belge le grand-duché de Luxembourgi « qui, possédé à un titre différent par des princes de la maison de Nassau, fait et continuera à &ire partie de la confédération germanique. » Les articles proposés, en laissant dans le doute les droits du Grand-Duc, passeut s jus silence celte exclusion, qui intéresse non-seulement la maison de Nassau, mais aussi la HoUande dont la position militaire est efficacement garantie par l'appui que lui offre la sonvenineté
- • 47 — « Lies articles proposés, en laissant dans le doute les adroits du grand-duc, passent sous silence cette «exclusion qui intéresse, non-seulement la maison « de Nassau, mais aussi la Hollande, dont la position
de U maison de Nassau dam le grand-duché de Luxembourg, et s'affaiblirait par la réunion du Grand -Duché à la Belgique.
U 7 a plus : les cinq puissances annoncent, dans Tart, 3 des préliminaires proposés, qu'elles emploieront leurs bons offices pour que le statu quo dans le Grand-Duché soit maintenu pendant le cours de la négociation séparée qae le souverain de la Belgique ouvrira avec le roi des Pays-Bas et avec la confédération germanique, au sujet dudit Grand-Duché.
Or, ce statu quo est un grief réel, dont S. M. a depuis longtemps réclamé le redressement.
Quant aux libres communications de la forteresse de Luxembourg avec l'Allemagne, leur maintien étant exclusivement du ressort de la confédération geriiiaoique, le roi grand-duc manquerait à ses obligations envers ladite confédération, en reconnaissant à cet égard une compétence étrangère. Comme les Belges d'ailleurs n'ont pas adhéré à l'annexe A, le contenu du 3' article des prélimiiiaires proposés se trouve en opposition avec la note adressée le 7 juin par la conférence aux plénipotentiaires du roi, où il est dit « que les cinq puissances ne feraient aux parties intéressées la proposition d'un échange du grand-duché, qu'après Tadhésion des Belges aux bases de séparation fixées par la conférence et déjà adoptées par S. M. » Selon la même note, il est vrai^ « les arrangements, qui auraient pour but d'assurer à la Belgique la possession du grand- duché de Luxembourg, seront des arrangements de gré à gré; cette possession ne pourra être acquise que moyennant de justes compensations ; ces principes sont et seront toujours ceui des cinq puissances ; ils n'entravent nullement les déterminations du roi; loin de porter atteinte à ses droits, ils en attestent le respect, et ne teudent qu'à amener, s'il se peut, à la faveur des équivalents que S. M. jugerait pouvoir accepter, et sur la base d'uue utilité réciprocfue, des arrangements dont l'unique but serait d'assurer l'affermissement de la paix. » Il est vrai encore qu'un tel échange, si jamais il pouvait en être question, serait de la compétence exclusive du roi et de la confédéi-ation germanique, principe hautement annoncé par les deux états les plus puissants de la confédération, et par d'autres de ses membres ; mais ces considérations ne déiruisent pas le fait, que les art. a et 3 des préliminaires proposées contiennent un changement essentiel, et défavorable à S. M., de l'annexe A. L*oiBpssiou du 9*^ article de Tannese parait encore avoir préjugé la question en faveur de la Belgique, On s'y réservai! d'examiner s'il y aurait moyen
ce militaire est efficacement garantie par Tappui que « lui offre la souveraineté de la maison de Nassau a dans le grand-duché de Luxembourg. Il y a plus, a les cinq puissances annoncent qu'elles emploieront
d*étendre aux pays Totsins le bienfait de la neutralité garantie à ta Belgique, réferTe qu'on présume s'appliquer au grand-duché de Luxembourg, mais que dans les articles préliminaires proposés, l'on si mble aToir jugée superflue, a cause de la réunion supposée du Grand-Duché à la Belgique.
L'art. 4 des préliminaires projetés est nouveau. On élève un doute sur Texercice exclusif par la république des Provinces-Unies des Pays-Bas en 1760, de la souveraineté dans la ville de Maestricht. Sïl était fondé, ce ce qu*on ne saurait reconnaître, cette circonstance ne prouverait rien pour la Belgique, qui ne possède pas plus de titres que la Hollande à l'ancien évêché, même de Liège.
Selon Tart. 4 de l'annexe A, il sera effectué par les soins des cinq puissances tels échanges et arrangemenis entre les deux pays, qui leur assureront l'avantage réciproque d'une entière contiguitè de possessions, et d'une libre communication entre les villes et places comprises dans leurs frontières.
Comme la Belgique n'a point d'enclaves dans Tancien territoire des Provinces-Unies, cette stipulation était visiblement dans rintérét de la Hollande. I<es préliminaires projetés ne parlent au contraire que d'échanges à l'amiable entre la Hollande et la Belgique, qui pourraient être jugés d'une convenance réciproque ; il n*y est plus fait mention d'une entière contigoitéy ni d'une libre communication, ni de l'engagement contracté par les cinq puissances, d'effectuer par leurs soins des arrangements qui assureraient ces avantages aux deux pays.
L'art. 6 des préliminaires proposés ne se trouve pas dans l'annexe A.. « L'évacuation réciproque des territoires, villes et places , y dit*on, aura lieu indépendamment des arrangements relatifs aux échanges. Or, cette évacuation, avant que tout soit terminé, priverait la Hollande de la principale garantie qu'elle possède vis-à-vis d'un pays en révolution, pour voir exécuter ce qui aura été stipulé. Cette garantie lui a été assurée par la oonférence elle-même, qui, d'après l'annexe A du protocole n® 10, a fait déclarer aux autorités de la Belgique que, si les troupes belges n'étaient pas rentrées le ao janvier dans les positions qu'elles occupaient le ai novembre, la citadtlle d'Anvers ne serait point évacuée ; et il est constaté que les troupes belges ne sont pas rentrées le 90 janvier dans iesdites positions.
D'après l'art. 7 des préliminaires projetés, la participation de la Belgique à la navigation du Rhin, par les eaux intérieures entre ce fleuve et
«cleurs bons offices pour que le statu quo dans le a Grand-Duché soit maintenu pendant le cours de «la négociation que le roi des Belges ouvrira avec «celui des Pays-Bas et avec la confédération germa-
llUcant, formera l'objet d'une négodation séparée entre les parties intéressées, à laquelle les cinq puissances préleronl leurs bons offices. Il importe d'observer combien cette proposition , dont il ne s'agit point dans l'annexe A» est inadmissible. En effet, le roi, bien que disposé à ouvrir sans délai une oégociation pour régler la libre navigation de TEscaut, aux termes de Tacle du congres de Vienne, ne saurait accepter en cette négociation les bons offices d'autres puissances, surtout lorsqu'elles sont elles-mêmes parties iotéressées dans la question. Cette considération concerne de trop près la dignité du roi, l'indépendance de la Hollande, et le respect que les puissances portent à celte de tous les peuples, pour s'y arrêter davantage.
L'usage des canaux en Hollande est libre pour toutes le.s nations ; il en est de même en Belgique. Une stipulation spéciale, qui déclarerait l'usage du canal de Gand à Temeuze, et du Zuid-Willemsyaart , commun aux habitants des deux pays, dérogerait, par conséquent, au principe général.
Le 8* article des préliminaires proposés passe sous silence la stipulation de l'art. 5 de l'annexe A, d'après laquelle, s'il s'élevait des dissentiments entre les commissaires déroarcateurs, qui ne pussent être conciliés à l'amiable, les cinq cours interposeront leur médiation, et ajusteront les différends de la manière la plus analogue aux principes posés. Pour tout arrêter, il suffirait dès lors d'un simple refus de la part des démarcateurs belges.
Le 9* article, quoique d'ailleurs à peu près conforme au 6' de l'annexe A, n'offre pas la même précision par rapport à l'exclusion du grand>duché de Luxembourg, qui ne figure pas dans l*art. a.
Les articles xa et i3 remplacent les neuf premiers articles de l'annexe A, relatifs au partage des dettes. Ils sont tout à fait incomplets, et établissent une base entièrement différente, et où l'on parait avoir perdu de vue les indemnités et les sacrifices multipliés de la Hollande. La Haye n'est plus indiquée comme lieu de la réunion des commissaires liquidateurs, et il n'est plus question de la médiation des cinq cours, à l'effet, s'il s'élevait des dissentiments qui ne pussent être conciliés à l'amiable, d'ajuster les différends de la manière la plus conforme aux dispositions adoptées, omission qui lais^ serait aux liquidateurs belges la faculté de se soustraire à tout arrangement. D'après l'art. i3, le premier objet de la réunion des commissaires Hquidateurs serait de fixer la quote-part que la Belgique aurait à payer provisoirement, et sauf liquidation, pour le service d'une portion des intérêts des dettes' mentionnées à l'article précédent. L'an. 17, de l'annpxe A rend
a nique. Or, ce statu quo est un grief réel dont Sa a Majesté a demandé le redressement. Quant aux a libres communications de la forteresse de Luxem- « bourg avec rAUemagne, le roi manquerait à ses
an coDtnire ce paiement entièrement dépendant de la réunion dea commissaires liquidateurs, en établissant que, jusqu'i ce que les travaux de «i commissaires soient achevés, la Belgique sera tenue de fournir provisoirement, et sauf liquidation, sa quote-part au service des rentes et de l'amo^ tissement des dettes du royaume des Pays-Bas, d'après le prorata des art. xo et z z. Cette différence parait très-essentielle, en ce que, selon l'art. x3 des préliminaires projetés, il suffirait à la Belgique de difiTérer Tenvoi de ses commissaires liquiJateurs pour ajourner en même temps le paiement de sa ipiote-part au service des renies et de l'amortissement des dettes. Ces objections, déjà si graves, acquièrent un plus haut degré d'importance, quand on remonte aux principes qui out guidé la conférence à régler la dette du royaume des Pays-Bas, principes si clairement eiprimés dans le préambule du protocole du 27 janvier. Sans doute, daos les considéranis établis pour arriver au partage de celte dette, il y avait des points qui ne pouvaient qu'être dépendants du choix de la Belgique, et, sous ce rapport, la Hollande n'avait pas trouvé d'atteinte portée à ses droits dans la déuo« mination de « propositions » que la seconde partie des bases de séparation avait reçue, d'autant moins que le z8' article lui assurait en dernière analyse, et au moyen de la médiation des cinq cours, rajustement des différends financiers avec la Belgique, daos le sens le plus conforme anx dispositions contenues dans Tacle de séparation. Mais, ce qui donnait à la Hollande une garantie à l'abri de toute incertitude, et ce qui a spécial^nent engagé S. M. à accéder non-seulement aux arrangements fondamentaux, quant aux limites, mais aussi à ceux proposés pour le partage de la detle^ ce fut rasiurance que le fvt\ir souverain delà Belgique, comme s'exprime la fin du z a" protocole, devait accepter les arrangements consignés dans ledit protocole, c'est-i-dire ceux relatifs au partage de la dette.
Devant ces faits , comment le roi pourrait-il maintenant se contenter d'une liquidation qui exclurait celle des dettes qui ne sont retombées à la diarg^ de la Hollande que par suite de la réunion, et la valeur des sacrifices que la Hollande a faits pour l'obtenir, et concourir ainsi i un traité qui, loin de remplir la juste attente de ses fidèles sujets, livrerait leurs fortunes à une catastrophe inévitable ?
L'art. i5 suppose un fait qui n'existe point en Hollande, oi'i il n'a été mis de séquestre sur les biens de personne par suite de l'insurrection de la Belgique. En acceptant cette nouvelle rédaction, on recimnailrait ainsi avoir
tf obligations envers la confédération germanique en «reconnaissant à cet égard une compétence étran- «gère. Dans une note adressée, le 7 juin,' par la « conférence aux plénipotentiaires du roi, il est dit :
participé à une injustice commise par le gouvernement belge seul. Le nou- ▼d article est d^ailleurs défectueux, et lorsqu'on le compare avec l'art. 14 de Tannexe, il devient presque douteux si les biens et les domaines patrinoDÎaax de la maison d*Orange ne seraient pas exclus de la levée du séquestre.
Vos Excellences voudront bien me permettre de terminer ce parallèle par une remarque générale, qui s'applique à plusieurs articles essentiels des préliminaires proposés; c'est qu'au lieu de la précision et de la clarté da- Tannexe A, on y rencontre une rédaction vague et Indélerniinée, double* ment dangereuse lorsqu'il s'agit de fixer ses rapport^*, non avec un gouvernement établi sur des bases solides, mais avec un état en révolution, dont la neutralité, une fois reconnue, pourrait paralyser le recours aux armes, dans le cas ou il se refuserait à une interprétation équitable, et à- l'égard dnquM les cinq puissances se contentent, dans Fart 17, de se réserver leurs bons offices lorsqu'ils seront réclamés par les parties intéressées, sans s'y engager, sans exprimer si ces bons offices seront prêtés sur la réclamation d'une des deux parties, et sans déclarer formellement, comme dans l'annexe A, qu'elles interposeront leur médiation, et ajusteront les différends «de la manière la plus conforme aux dispositions de ladite annexe. Dès lors les préliminaire bien loin d'offrir une issue quelconque, soit pour le partage de la dette, soit pour les limites, soit pour d'autres objets qu'il s'agit de légler, fournissent an contraire à la Belgique les moyens de tout remt tire en problème par des interprétations arbitraires. Déjà les discussions auxquelles ces préliminaires ont donné lieu à Bruxelles n'ont que trop mis en évidence cette vérité, et le discours prononcé par c^lui qui de fait dirige les relations extérieures de la Belgique démontre assez ce que la Hollande aurait à attendre de l'accession de S. M. aux préliminaires proposés. Les développements et exptica«> tioDS dans lesquels il est entré sont d'autant plus remarquables, que c'est lui qui, par sa position, a nécessairement dirigé les négociatiops et opéra* tiens des commissaires belges à Londres, et doit être censé en connaibre tous les détails.
Outre ces réflexions concernant le fond de ces articles, l'on n'a pu s'empêcher de remarquer que la nouvelle forme choisie de préliminaires d'un traité de paix, implique une décision de la question de la souveraineté, laissée intacte par le 11*' protocole et par son annexe A, où il ne s'agit que de séparation. Or, en supposant même que le roi pût consentir à ce que
«que les cinq puissances ne feraient aux parties a intéressées la proposition d'un échange du Grandce Duché qu'après l'adhésion des Belges aux bases de «séparation fixées par la conférence. L'art. 3 des
oetle importante solution fâl miie dans la balance de rarrangement entre la Hollande et la Belgique, S. M. ne saurait s'y prêter que moyennant de justes équivalents, c'est-à-dire des conditions que réclament l'équité et la bonne cause, et les intérêts de la Hollande.
Si, d'après ces considérations, les articles proposés ont produit sur S. M. une impression pénible, eUe n*a pas remarqué ayec moins de regret le cours donné à la négociation.
Lorsque les progrès de la rébellion eurent rendu nécessaire l'appui des alliés du roi, S. M. réclama leur coopération en vertu des traités, afin de rétablir Tordre légal. La conférence de Londres, quoique réunie dans ce but, au lieu de chercher à Tatteindre comme elle en avait fait concevoir l'espérance, ne tarda pas à prendre une direction opposée, en admettant les résultats de l'insurrection. Cependant elle annonça hautement, qu'en partant du principe de la séparation de la Hollande et de la Belgique, les droits de la première seraient respectés et maintenus. Par son ia« protocole, elle proposa des bases, destinées à établir la séparation de la Belgique «t de la Hollande. Nonobstant de graves motifs qui se présentaient pour ne pas les admettre, le roi les accepta dans le but de rendre sans retard a la Hollande cette sûreté extérieure, et de lui garantir la durée de celte tranquillité inté* rieure dont le respect est expressément imposé aux Belges par l'art. 7 de l'annexe A. La Belgique suivit une autre route. Elle continua de produire successivement de nouvelles prétentions insoutenables^ se refusa à l'arrangement proposé, et s'oublia envers la conférence par des procédés jusqu'ici inconnos dans les fastes diplomatiques.
Cet état de choses s'étant prolongé pendant plusieurs mois, le roi se vit dans le cas d'insister sur l'exécution de l'engagement contracté par la conférence, d'obliger la Belgique à se conformer aux bases proposées de séparation. La conférence fixa le 1®' juin comme terme de rigueur pour l'acceptation aux autorités de la Belgique. Ce terme, et les premiers jours du mois s'étant écoulés sans résultat, la conférence, par une note du 7 juin, prévint les plénipotentiaires du roi « que, d'après les informations reçues la veille de Bruxelles, les Belges ne s'étaient pas placés envers les cinq puissances^ par Tacceptation des bases de séparation, dans la position où se trouvait à leur égard le roi qui avait pleinement adhéré à ces mêmes bases ; que lord Ponsonby était définitivement rapi>eté; que le général Belliard avait reçu du gouvernement de S. M. le roi des Français, l'ordre de quitter
i< préliminaires proposés est en opposition avec cette a disposition, et, bien qu'il soit dit que les arrange- «ments relatifs au grand- duché de Luxembourg ff se feront de gré à gré , bien qu'il soit vrai qu'un
Brazelles dès que lord Ponsonby en partirait, et que la conférence t'occupait des mesures que pourraient réclamer les engagements contractés envers le roi par les cinq puissances. »
Tel était Télat des choses le 7 juin, et le gouvernement de S. M. continuait ses préparatifs afin de combiner ses propres moyens avec ceux des cinq puissances, pour atteindre le but désiré, lorsqu'il apprit que la confér- nce, au lieu de concerter de sun cété des mesures coerciiives, en exécution des arrangements formels contractés par elle envers le roi, s'était déterminée à adopter une marche entièrement différente, et qu'en cédant au refus des Belges d'accepter les bases établies, elle s'occupait d'une nouvelle combinaison diamétralement opposée à la première, éminemment préjudiciable aux droits reconnus de la Hollande, et portant le caractère du succès des démarches faites de la part des Belges à Londres, et d'un désir extrême de consentir en leur faveur à toutes les concessions propres à assurer à celle-ci on accueil favorable en Belgique.
Les 18 articles que Vos Excellences m'ont fait l'honneur de m'adresser, et qui sont proposés aux deux parties comme un projet de préliminaires d'un traité de paix, ont confirmé ces rapports. Le contenu inattendu de cette pièce a d'autant plus douloureusement affecté S. M., que, d'après ce' qui en résulte, la conférence n'a pas jugé devoir accueillir une seule des observations multipliées, produites par les plénipotentiaires des Pays-Bas. La plupart de ces articles semblent résulter d'un concert avec ceux qui exercent le pouvoir en Belgique; mais, sans s'arrêter à cette apparence, il est de fait qu'ils furent simultanément communiqués à la Belgique et à la Hollande, et que préalablement on ne consulta point, sur leur contenu, le cabinet de La Haye, comme S. M. avait lieu de s'y attendre, eu égard à la position où elle s'était placée vis-à-vis de la conférence en acceptant les jases de séparation, i l'objet primitifqni avait amené la réunion des plénipotentiaires des cinq puissances et du roi, et à ce qu'un souverain légitime, te fondant sur la justice et sur les traités, est en droit de réclamer, lorsqu'il s'agit de le soutenir, lui et ses peuples fidèles» contre les usurpations de là
révolte.
Quelque grave, au reste, que soit la erise dans laquelle un concours de circonstances funestes a impliqué l'Europe, et plus spéclhlemeot la Hollande, les efforts du roi, calme au milieu de l'agi ttation générale, roniinuerout de tendre à conjurer l'orage en alliant la modération à la fermeté. A l'exemple
« échange, s'il pouvait jamais en être question, serait « de la compétence exclusive du roi et de la confé- « dération germanique, Tart. a des préliminaires « n'est pas moins défavorable à Sa Majesté, d
Le second grief important sur lequel s'appuie la protestation, c'est que « les art. la et i3 des prélitf minaires, qui remplacent les neuf premiers articles « de l'annexe A relatifs au partage de la dette, sont tt tout k fait incomplets. L'art. i3 porte que le prête mier objet de la réunion des commissaires liquida- « teurs sera de fixer la quote-part que devra provia soirement payer la Belgique. L'art. 1 7 de l'annexe « A rendait ce paiement tout à fait indépendant de
des souverains les plus puissants» il pourra céder à la nécessité, en aban* donnant à leur sort ceux de s^ sujets qui se sont soustraits à son autorité^ mais jamais il ne leur sacrifiera les droits de la Hollande. Or, un eiamen réfléchi l'ayant convaincu que les articles préliminaires livreraient à la merci de rinsurrection les intérêts les plus cherâ de la pairie, il ne peut dés lors les accepter, et doit derechef réclamer de la part des cinq puissances » comme j'ai l'honneur de le faire en son nom, par la présente, lexécution de rengagement synallagmalique que les puissances et le roi ont contracté, les premières par les protocoles 1 1 et i a, et S. M. par son accession aux bases de la séparation, que la conférence elle-même, par son protocole n^ 19, a déclarées irrévocables.
Depuis le commencement de l'insurrection de la Belgique, le roi n'a cessé de donner des preuves combien il lui tenait à cœur de concourir au maintiea de la pais générale; mau S. M. ne saurait admettre le principe qu'elle doive être achetée au prix de l'honneur et du bien «être de la Hollande seule, principe oppohé à la fois au sentiment de son bon droit et de sa dignité, et à rintérét même de la paix générale, qui, loin de gagner en solidité, ne pourrait que se trouver gravement compromise par le sacrifice d'un peuple soumis aux lois et fidèle à ses institutions, à une population qui a rompu les liens sociaux et qui ne respecte pas les droits d'autrui. Le roi compte trop sur l'amitié et lajpolitique de ses alliés, pour ne pas espérer qu'ils partageront les mêmes sentiments. 11 serait superflu d'observer que le maintien de la paix de l'Europe ne dépend pas uniquement de la coopération de la
« la réunion des commissaires, et portait qu'il aurait «lieu, sauf liquidation, jusqu'à ce que les travau^L <x des commissaires liquidateurs fussent terminés. » Enfin, cette protestation se termine en disant: «On oc n'a pu s'empêcher de remarquer que la nouvelle «forme choisie implique une décision de laques- « tion de la souveraineté, laissée intacte par le dou- «zième protocole et par soh annexe A, où il ne « s'agit que de séparation. »
Comme on le voit par ce résumé, les récriminations du roi Guillaume portaient sur trois points principaux : la question du Luxembourg, la dette, et enfin la souveraineté. La question de la dette
Belgique; qu*aiiui il n*y aurait rien de gagné pour cette paix, en déplaçant la question de Bruxelles à La Haye, et que la nécessité où le roi pourrait le %oir réduit, de chercher à obtenir à main armée des Belges des conditions équitables de séparation, amènerait précisément la crise que les vues sages et philanthropiques dci cinq puissances cherchent a prévenir.
Quant au choix d*un souverain de la Belgique, le roi s'en rapporte a la déclaration des cinq cours da&s les la* et 19* protocoles : qu*à leurs yeux le souverain de ce pays doit nécessairement répondre aux principes d'existenœ ' du pays lui-même, satisfaire par sa position personnelle à la sûreté des états Toisins, accepter à cet eCTet^ sans aucune restriction, les arrangements consignés aux protocoles 11 et la, et se trouver à même d'en assurer ans Belges la paisible jouissance.
D'après cette déclaration, devenue un engagement envers le roi par son acceptation des bases de séparation, consignées au xa" protocole, S. M., dans le cas où un prince appelé à la souveraineté de la Belgique, Tacceptàt, et en prît possession sans avoir préalablement accepté lesdits arrangements, ût poliïràit considérer ce prince que comme placé par cela seul dans une attitude hostile envers elle, et comme son ennemi.
Je profite avec empressement de la présente occasion pour prier Vos Excellences de vouloir agréer l^assurance de ma haute considération.
La Ua)e, le xa juillet 1 83 1 .
•9/^/ie VEaSTOLKDBSoiLKir.
même n'était que secondaire, à tout prendre, puisque le traité ne pouvait rien arrêter de définitif à cet égard , et que c'était toujours une chose à régler ultérieurement. Reste donc la question du Luxembourg et celle de la souveraineté, et c'est là ce qui a empêché le roi Guillaume d'accepter le traité des dix-huit articles; c'est là ce qui, pendant huit ans, a été l'argument par lequel il a repoussé toutes les propositions. Qui donc était intéressé dans ces deux questions ? était-ce la Hollande ou le roi Gi;iillaume? La question du Luxembourg était une question purement dynastique, où la Hollande n'avait aucun intérêt , en dépit des assurances de la protestation, qui prétend que la conservation du Grand-Duché entre les mains du grand-duc importe beaucoup à la Hollande. La souveraineté sur la Belgique? La Hollande n'avait aucun intérêt à voir préserver ce principe ; au contraire, elle était plutôt intéressée à le voir détruire , et il a fallu tout le prestige qui entourait le nom d'Orange, toutes les habiles manœuvres d'une politique perfide, pour engager ce pays à se montrer irrité d'une chose dont il ne pouvait que s'applaudir. Comment s'étonner aussi, après cela, que les Belges opposassent le refus le plus opiniâtre à l'acceptation de ce douzième protocole que le roi Guillaume s'était hâté d'accepter? Il ne l'avait accepté avec tant d'empressement que parce qu*il laissait intacte la question de la souveraineté^ et qu'il n'était pas fâché sans doute de se réserver, pour l'avenir, un prétexte de recouvrer cequ'il regret-
tait malgré tout. Et c'est pour cette raison-là même que les Belges ne voulaient pas de ce protocole, qui laissait intacte la question de la souveraineté. Eux, comme les Hollandais, voulaient au contraire que cette question fût tranchée, et tranchée à jamais. Us étaient conséquents. Le roi Guillaume ne l'était pas quand il acceptait des conditions de séparation qui ne terminaient pas cette question, ou plutôt il était de mauvaise foi, de mauvaise foi vis-à-vis de la conférence de Londres, de mauvaise foi vis-à-vis des Hollandais, de mauvaise foi enfin vis-à-vis des Belges. Quand, par ses appels au Dieu de la vieille Néerlande, il cherchait à électriser l'ardeur des Hollandais pour désintérêts qui n'étaient pas les leurs, on peut dire qu'il violait très-dévotement ce qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes, la vérité.
Il n'était pas étonnant, du reste, que le roi Guillaume résistât avec tant de persistance à la renonciation à la souveraineté, puisque, dans ce inomejitlà même, il se disposait à rentrer en Belgique les armes à la main. La rapidité des événements, tant à Londres qu'à Bruxelles, avait détruit ses espérances; il attendait tout du bénéfice du temps et des longueurs de la diplomatie tle la vieille école. La conférence sabrait les questions, d'après le dire du cabinet de La Haye, et sa marche prouvait évidemment qu'elle avait hâte d'en venir à une prompte solution. Tout ceci convenait très-peu au roi Guillaume; il jugea que l'instant était arrivé, de rompre
le charme et de paraitre en personne dans la Hœ. U tenta ce qu'on a appelé une pointe sur Bruxelles (août i83i.)
ce Le roi Guillaume, dit M. Thiers, voyant que les « choses devenaient sérieuses , puisqu'il y avait un tf roi choisi, un traité, fit une tentative, je ne dirai tf pas déloyale, c'est un mot que ne mérite pas un «souverain de tant de mérite^ mais je dirai une « tentative désespérée, et, sans la France, sans Casi- « mir Périer, peut-être la contre-révolution se fôt «faite à nos portes; l'armée française arriva tout «juste pour empêcher l'invasion de la Belgique et «une restauration à nos portes. » (Discours de M. Thiers, fi janvier i83^.)
L'intervention de l'armée française en Belgique interrompit cette carrière d'agression militaire qui aurait transformé la Belgique en un théâtre de guerre civile et de lutte sanglante.
Cette rupture de l'armistice irrita la conférence, et non sans raison. Pour donner plus de stabilité à son œuvre, la séparation irrévocable des deux pays, la conférence formula le traité des vingt-quatre articles qui reproduisit, à peu de chose pt'ès, les clauses contenues dans le traité des dix-huit artit;les. Mais, au lieu d'ajourner la question du Luxembourg, elle la coupa en deux. La conférence donna le Luxembourg wallon à la Belgique, et le Luxembourg allemand devait être possédé, comme par le passé, par le roi des Pays-Bas, en sa qualité de grand-duc; on lui attribua, en outre, une portion du Limbourg,
comme indemnité de la portion du grand-duché de Luxembourg donnée à la Belgique.
Outre ces questions territoriales, les vingt-quatre articles statuaient sur des questions de navigation fluviale et de transit, et établissaient que le quantum à supporter par la Belgique, dans la dette de l'ancien royaume, serait de 8,4oo,ooo flor. de rente annuelle.
La conférence de Lopdres, se portant comme arbitre^ présenta à la fois ce traité à l'acceptation des cabinets de Bruxelles et de La Haye. Le roi Guillaume refusa. Mais que fit alors le cabinet de Bruxelles ? La question restait tout entière et sans solution. Les cinq puissalices n'avaient pas obtenu le résultat qu'elles s'étaient proposé. I^e roi Guillaume résistait, et l'existence du nouvel état belge restait douteuse et contestée. La Belgique le sentit bien; elle comprit de quelle importance il était pour elle de ne pas différer plus longtemps de se faire reconnaître par les cinq puissances. Le 1 4 novembre i83i, la veille du jour où le traité fut signé, les plénipotentiaires belges à Londres demandèrent spontanément à la conférence de convertir les vingtquatre articles en un traité séparé, spécial, particulier, entre la Belgique et les cinq puissances.
Ainsi, le roi Guillaume refusant de signer le traité des vingt-quatre articles, la Belgique fut admise à s'engager envers les. cinq puissances comme les cinq puissances s'engagèrent envers elle. A dater de la signature de ce traité (i5 novembre i83j), la Bel-
gique et son roi furent admis dans le cercle des états reconnus, en dépit du refus d'adhésion du roi des Pays-Bas. C'était, de la part du roi Léopold, montrer autant d'habileté qu'on montrait de maladresse à La Haye.
Voilà le point de départ de toutes les négociations qui eurent lieu depuis, bien nettement posé.
Cependant le refus du roi Guillaume mettait les cours du Nord, et particulièrement celle de Russie, dans une position difficile. Elles avaient à cœur de ne pas heurter le roi Guillaume. Le cabinet de Pétersbourg, à la veille de se lier avec celui de Bruxelles, répugnait à ratifier un traité qui avait été rejeté par le cabinet de La Haye. En conséquence, l'empereur Nicolas résolut de faire une dernière tentative auprès du roi des Pays-Bas. Au printemps de i832, il envoya à I^ Haye le comte Orloff. Ce diplomate fut reçu en audience particulière, et le récit de ce qui se passa entre le roi et l'envoyé russe est parfaitement propre à démontrer avec quel aveuglement et quelle ténacité le roi Guillaume, en dépit de tout et de tous, suivit invariablement son déraisonnable système de résistance.
Après que le roi se fut plaint, comme à son ordinaire, qu'on ne se servait pas pour lui de la même mesure que pour d'autres , etc. , etc. , le comte Orloff lui dit : qu'il n'était nullement venu pour nier la justice de ses plaintes, mais qu'il était chargé par l'empereur son maître de représenter au roi, que c'était l'inévitable suite des circonstances, et qu'il
fallait se soumettre à t impérieuse loi de la nécessité; que l'empereur était toujours animé des mêmes sentiments d'amitié et d'affection pour le roi et sa famille , ce dont il croyait n'avoir cessé de donner des preuves; mais , qu'avant tout, il se devait à la Russie j et ne pouvait, sous ce rapport, laisser un libre cours aux sentiments de son cœur ; que l'empereur, en conséquence, l'avait chargé (lui Orloff ) de conseiller au roi avec les instances les plus vives d'accepter préalablement les vingt-quatre articles ; que, si le roi s'y prétait, il (le comte Orloff) irait à Londres et y ferait, au nom dç sou maître, tous ses efforts pour engager la conférence à y apporter telles modifications que le roi pourrait désirer, et que lui aurait jugées admissibles, sous le triple rapport du territoire^ de la navigation intérieure et de la capi^ talisation des sommes à payer par la Belgique aux termes des vingt-quatre articles; qu'il était chargé de prier le roi de lui faire part de son ultimatum ; qu'il tâcherait d'obtenir les meilleures conditions possibles, et que, si V ultimatum n'était pas accepté, le roi ne serait pas tenu par l'assentiment' qu'il
aurait donné; qu'au surplus il devait faire observer, qu'il n'était pas venu pour négocier, mais pour donner au roi un conseil ; qu'il dépendait entièrement de Sa Majesté d'accepter ou de refuser ; que, dans le second cas, il n'y aurait rien de changé aux relations de l'empereur avec le roi, mais que, dans ce cas aussi, l'empereur devait laisser les conséquences de ce refus sur le compte du roi et de
son peuple , et la responsabilité sur le compte du roi. Il n'ajouta pas, par délicatesse sans doute, mais c'était du reste un fait avéré , qu*il ai/ait dans sa poche la ratification des vingUquatre articles par la Russie; mais il ajouta que, si le roi n'acceptait pas, ses instructions lui enjoignaient de proposer à la conférence, avec les plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche, les mesures nécessaires pour donner exécution aux vingt-quatre articles.
Dans cette entrevue officielle, le roi Guillaume sut, jusqu'à un certain point, se modérer, et évita de donner une réponse positive ; mais, dans la soirée de ce même jour, il se passa une scène dans laquelle il ne dévoila que trop le fond de sa pensée? Le comte Orloff avait diné à la cour ; après dîner, le roi le prit à part, et, revenant sur la conversation du matin et les communications officielles del'adjudant-général russe, il se répandit de nouveau en plaintes et en récriminations. Le roi se monta peu à peu au point de se laisser aller à dire : « Non , j'aimerais mieux <c périr que de consentir à de telles conditions! i» Aussitôt le comte Orloff se retira de trois ou quatre pas, et, faisant au roi une profonde révérence, eut l'air de dire : « C'est entendu, ma mission est ter- « minée; je n'ai plus qu'à m'en retourner. » Ce mouvement d'admirable présence d'esprit et d'une convenance parfaite fut tellement marqué, que le roi ne s'y trompa pas un moment; aussi, se rapprochant du comte , s'empressa-t-il de dire : « Non , €( monsieur le comte ^ ce n'est pas là ma réponse à
«votre communication. » Et la conversation fat interrompue sur ce sujet.
La nuit, qui d'ordinaire porte conseil aux hommes sag^y ne rendit malheureusement pas ce bon service au roi des Pays-Bas. Il se réveilla le lendemain avec les sentiments de la veille, et le comte Orloff apprit officiellement , douze heures plus tard , ce qui lui avait été dit dans une conversation le jour précédent. Il partit donc le lendemain, après avoir fait publier, pour couvrir sa responsabilité, une note que les journaux ont insérée, et qui produisit à cette époque une sensation universelle d'étonnement * .
Cette obstination du roi était d'autant plus blâmable qu'à cette époque, et après la campagne de dix jours, on ne pouvait raisonnablement pas s'attendre à une amélioration quelconque aux conditions contenues dans les vingt-quatre articles qu'on rejetait si dédaigneusement. Cela, du reste, était teUement clair aux yeux de tout le monde, que la seconde chambre des États-généraux, toujours prête d'ailleurs à sanctionner les propositions les plus onéreuses du gouvernement tendant à accumuler emprunts sur emprunts pour continuer le malheureux système de persévérance , sans aucun but et sansaucune perspective d'améliorer l'état des choses, s'éveilla un moment de son inexplicable torpeur, en
I. L'étonnement fut si grand, que, dam les premiers moments^ on n« voulut pu croire i rtutbentîcilé de la pièce.
apprenant la nature de la mission dont le comte OrlofF était chargé auprès du cabinet de La Haye. Il fut résolu, à une grande majorité, de faire une démarche auprès du roi, de la part de la chambre, dans le but d'engager Sa Majesté à prêter l'oreille aux propositions de Saint-Pétersbourg. On crut cependant qu'une démarche officielle et directe pourrait avoir des inconvénients, et on préféra entamer une négociation verbale avec le ministre des affaires étrangères. On députa un des membres de la chambre, le baron Schimmelpenninck Van der Oye, qui se chargea de représenter au ministre l'urgence des circonstances et le danger qu'il y avait pour le pays dans le rejet desdites propositions, priant le ministre de représenter la chose au roi de la part de la chambre, et de communiquer à Sa Majesté le désir de celle-ci de faire elle-même au roi une proposition à cet égard. Le ministre se chargea de cette commission , qui cependant n'eut aucun résultat. Le même jour, il communiqua à M. Schimmelpenninck la réponse du roi, portant en substance : que le roi priait instamment la chambre de ne faire aucune démarche officielle, qui pourrait être considérée dans le pays et à l'étranger comme une marque de désunion ou de divergence d'opinions entre le roi et la chambre, dont les conséquences pourraient être funestes et tendraient h démentir Fheureuse union subsistant jusqu'ici et admirée de toute l'Europe; que, d'ailleurs^ le roi priait la chambre d'avoir coiifiance en lui , porté
comme il Tétait à mettre le plus tôt possible une fin à la malheureuse situation dans laquelle se Jtrouvait le pays depuis les événements de i83o, et qu'il saisirait la première occasion d'entrer dans des arrangements, pour peu que les conditions propo* sées fussent acceptables, donnant à cet égard les assurances les plus positives à la chambre. Celle-ci se contenta de ces assurances, se rendormit de son sommeil de mort , et bientôt la ratification de la Russie vint mettre la dernière main au traité des vingt-quatre articles. Désormais il était entré dans le droit public de l'Europe.
Ici commence une nouvelle phase de négociations peu fructueuses, qui ne servirent qu'à compliquer la question hoUando-belge, parce qu'on eut recours à des demi-mesures pour parer aux inconvénients d'une position qui n'offrait que des écueils de tous les côtés.
Qu'arriva-t-il après la ratification des vingt-quatre articles entre les puissances et la Belgique? Le roi des Pays-Bas ne^renonça pas à ses prétentions sur la Belgique; mais le cabinet de Bruxelles réclama des cinq puissances l'exécution du traité. 11 leur disait : ft Tout est consommé entre vous et moi : vous oc m'avez admis parmi les gouvernements indépenoc dants, mettez-moi en possession de ce que vous « m'avez donné. »
Que demandait la Belgique ? la mise en possession de la citadelle d'Anvers.
D'après l'armistice de novembre i830| la citadelle
cl" Anvers devait être évacuée dans un délai de quinze jours. JVfais la possession de cette forteresse permettait au roi Guillaume de harceler les Belges, d'intercepter la navigation de l'Escaut , et de porter un rude coup au commerce d'Anvers. Il refusa de rendre la place.
Ce refus fut éminemment populaire en Hollande. On y espérait toujours arriver à obtenir la clôture de l'Escaut, concession exorbitante arrachée à la faiblesse de l'Espagne par la paix de Munster, et qui fut si favorable au développement du commerce d'Amsterdam et de Rotterdam. C'était le leurre que le roi Guillaume jetait aux marchands hollandais ; rien ne leur paraissait plus juste, plus naturel. Il ne manquait qu'une seule chose à la réalisation die ce beau projet : la force qui permît de l'exécuter ^.
L'Angleterre et la France proposaient aux trois autres puissances de déclarer que la Belgique pour-
I. Il suffît de lire la correspondance enlre M. le baron de Capelleo , commissaire-général accrédité par le cabinet de La Haye près du gouvernement provisoire en Belgique, et le baron de Nagell, ministre des attaires étrangères (x8i4), pour se convaincre que, si le cabinet de La Haye ne réclama pas alors la clôture de l'Escaut en vertu des traités antérieurs, ce fut parce qu'à cette époque la réunion de la Belgique et des Provinces-Unies des Pays-Bas était déjà arrêtée, et que par conséquent à La Haye on ne jugea pas qu'il fût politique de soulever la question de la clôture de TEscaut, au risque de s'aliéner les esprits des Belges, qu'il fallait ménager dans l'intérêt de la réunion projetée. Si tels ont été les principes qui ont guidé le gouvernement bollandais en i8i4) il ne peut paraître surprenant qu'après le déchirement du royaume des Pays-Bas on en soit revenu à La Haye et dans les villes commerçantes de la Hollande à l'idée chérie de faire resurgir la clôture de l'Escaut , qui devait anéantir le commerce d'Anvers.
Un autre leurre dont le roi Guillaume s'est servi et dont l'absurdité est ecpendant-^tidante, c'était que, sacbant combien la réunion de la Belgique
rai; effacer de sa dette envers la Hollande un million de florins par chaque semaine de retard de Févacuation du territoire be^e après une certaine époque. h^ Russiçy la Prusse et l'Autriche n'acceptèrent pas cette proposition.
L'Angleterre et la France se virent alors obligées ^e recourir à la force; de là le siège de la citadelle d'Anvers et J'embargo sur les vaisseaux hollandais.
Ces mesures, de rigueur déconcertèrent les calculs .^u roi Guillaume et de ses partisans, les tories an- ^lais et les absolutistes du continent. Déjoués dans leurs plans , ils exhalèrent leur dépit en sinistres prédictions : la citadelle ne serait jamais prise , les Prussiens marcheraient pour la dégager, les Russes se rapprocheraient des frontières de l'Allemagne , l'Autriche entrerait en campagne, et le torrent d'une guerre générale refoulerait la France derrière ses propres frontières. Mais la Prusse se contenta de
et de la Hollande avait été odieuse aai Hollandais, il faisait entrevoir a ceuxci que, si par ses armes il parvenait à recouvrer la Belgique, il la gouverne* rait militairement. Il prétendait que la rébellion Tavait mise hors la loi et qu'elle ne devait plus jouir des droits que lui assurait la loi fondamentale. Cette manière de voir n'était pas chez lui la suite d'un premier mouvement d'irri* tation, mais le résultat de la réflexion; car, exposant un jour ses projets à cet égard, il ajouta : « C'est pour cela que j'ai dit distinctement : que l'exercice delà loi fondamentale était restreint aux seules provinces du Nord restées 6dèles, et que j'ai fait gouverner et administrer par des généraux les deul provinces encore au pouvoir des troupes. » En effet, dans son dii« cours d^ouverture des États -généraux (x8 ociobre i83o), le roi avait déclaré que sa sollicitude se bornerait désormais aux provinces septentrionales, qu'il renfermerait l'action de son gouvernement dans les provinces da Nord et dans le grand-^iuché de Luxembourg, et que Tannée occuperait Maëstricht, Yenloo et Anvers.
murmurer et de tourner autour de Venloo, TAutriche ne bougea pas, et la Russie se borna à quelques vaines démonstrations de mécontentement, à une menace de ce qu'elle aurait fait si elle eût été plus près du théâtre de l'action.
L'armée française vint camper sous les murs de la citadelle d'Anvers. Les prophètes avaient dit que le général Chassé, plutôt que de se rendre, se ferait sauter avec la garnison, et s'enterrerait sous les ruines de la place; mais le brave Chassé, après s'être défendu admirablement, après s'être couvert d'une gloire immortelle, après s'être retiré de casemate en casemate à mesure que le bombardement avançait, a fait ce qu'on fait ordinairement en pareille circonstance. Lorsque la brèche a été praticable et qu'il s'est vu acculé dans son dernier refuge, il s'est rendu ( décembre i832), aux applaudissements de ses adversaires, qui vinrent, au milieu des décombres dont il était entouré de toutes parts, le saluer comme un héros.
La défense de cette citadelle isolée , qu'on savait ne pas pouvoir sauver, fait peser sur le souverain et sur les membres de son conseil une immense responsabilité. Que de sang versé sans le moindre espoir de succès! car on savait que le siège ne pouvait pas éti*e levé, l'armée hollandaise restant l'arme au bras sans venir au secours de la garnison ; et le roi savait parfaitement aussi que la Prusse avait nettement refusé de venir à son aide. Il ne s'agissait donc que de quelques jours.de défense de plus ou de moins, et chaque
jour comptait des victimes. Et non content de cela, après la capitulation signée j au lieu d'accepter le seul état de choses possible, on se mit à refuser fièrement la reddition de deux petits forts sans importance. Le résultat de ce refus a été de voir le général Chassé et la garnison conduits comme prisonniers de guerre à Saint-Omer.
Quant k la conférence , elle ne fit pas non plus ce qu'elle aurait dû faire. La Belgique une fois mise eu possession de la citadelle d'Anvers, pourquoi ne mit-on pas du même coup le roi des Pays-Bas en possession du Luxembourg allemand et de la portion du Limbourg qui lui avait été attribuée par le traité des vingt-quatre articles? Mais, dira-t-on, le roi Guillaume ne les eût pas acceptés; car, en les acceptant, il eût adhéré implicitement au traité. D'accord; mais était-ce pour cela une raison de laisser la Belgique en possession de territoires qui ne lui appartenaient pas? Nullement. Il eût été par conséquent logique que, du jour où la domination hollandaise avait cessé dans la citadelle d'Anvers, la domination belge prit fin dans le Luxembourg allemand et dans la portion du Limbourg attribuée au roi des Pays-Bas, et que la garde de ces contrées fût provisoirement confiée à des commissaires ad hoc désignés par la conférence. Était-il prudent de laisser le gouvernement belge prendre racine dans des contrées qui tôt ou tard devaient passer sous une autre domination? La suite prouva que ce fut une imprudence grave, qui menaça de compliquer en-
core davantagtî la question hollando-belge déjà si compliquée.
Pourquoi, quand la France et TAnglelerre insistèrent si vivement sur la remise de la citadelle d'Anvers à la Belgique, les partisans du roi Guillaume n^insistèrent-ils pas sur la remise du Luxembourg et du Limbourg? Probablement parce qu'en i83a la Prusse , la Russie et l'Autriche conservaient Fespoir de voir le roi Guillaume rentrer dans la possession de la totalité des provinces qui s'étaient soustraites à sa domination, et que par conséquent il était parfaitement inutile de s'occuper pour le moment de ces deux districts. Si tel a été le calcul ' de ces cabinets, s'ils ont compté que le règne du roi Léopold serait éphémère , leurs prévisions ont été cruellement déçues.
On a dit aussi que l'embargo était une mesure absurde, sans inconvénient pour les Hollandais, et ruineuse pour l'Angleterre seulement; que c'était un procédé inoui que de le continuer plus longtemps; qu'il fallait ou faire la guerre ou relâcher les navires hollandais; que cette mesure était contraire au droit des gens et en même temps ridicule. Mais l'embargo fut maintenu, et sa conséquence fut la convention du ai mai i833. Par cette convention, le caractère de la question hollando-belge fut totalement changé; le roi Guillaume consentit à un armistice illimité, et l'Europe fut préservée de la guerre générale. Dès ce moment, la question de la paix ou de la guerre fut décidée. Ce qui restait à arranger
^ 7» — n'était plus qu'une affaire de florins et de droits de péage ^ questions importantes à la vérité pour les deux pa^s , mais d'où ne dépendait plus la paix du reste de l'Europe. Tels furent les fruits du siège d'Anvers et de l'embargo.
La convention du ai mai, conclue entre la France et l'Angleterre d'une part et le roi des Pays-Bas de Tautre, fut dans, la question hollando-belge ce que la trêve de douze ans fut dans la lutte hollando-espa* glole des xvi^ et xvii^ siècles. La trêve entre les Étatsgénéraux et la cour de Madrid, signée en 1609, fut pour celle-ci une halte dans un chemin qui la conduisait vers un abime. Chacun garda ses possessions; la solution fut seulement ajournée; mais cet ajournement était un triomphe réel pour la république des Provinces-Unies, et une défaite pour l'Espagne. La convention de i833 ne fut pour la Hollande qu'une halte ruineuse , et la Belgique y gagna de n'être plus exposée aux attaques du roi des Pays- Bas.
Cette convention du 21 mai i833 se composait de six articles. Par le premier, la France et l'Angleterre s'eugag^ient à lever l'embargo; l'article ^ portait que les relations entre les parties seraient replacées sur le même pied qu'avant l'expédition de novembre i832i; l'article 3 stipule le renvoi de la garnison d'Anvers dans sa patrie ; l'article 4 dit que l'armistice entre la Hollande et la Belgique sera prolongé jusqu'à l'entier arrangement de la séparation ; par l'article 5 , la navigation de l'Escaut est déclarée libre
— 7^ — pendant cet intervalle; et l'article 6 stipule qu'il en sera de même pour la navigation de la Meuse.
Il est facile de remarquer, d'après les termes de cette convention, qu'elleétaitloin de résoudre toutes les difficultés, et que même elle n'était en quelque sorte que le préliminaire de négociations ultérieures. Mais enfin on y pouvait voir jusqu'à un certain point, de la part du roi Guillaume, un commencement de soumission qui étonna ceux qui l'avaient vu marcher jusque-là dans un système opposé pour lequel il avait fait de si grands sacrifices; car enfin, il n'abandonnait pas son idée fixe de reprendre la Belgique, et cependant il consentait à se lier les mains de manière à ne pas pouvoir y rentrer; mais à cette époque il fallait avant tout débarrasser le commerce hollandais des entraves de l'embargo. C'est là ce qui amena ce simulacre de soumission, de la part d'un homme qui, au fond de son cœur, n'avait aucune idée de se soumettre.
Quoi qu'il en soit, on crut pouvoir espérer une prochaine conclusion définitive. La prise de la citadelle d'Anvers avait dû, d'ailleurs, faire faire de profondes réflexions aux marchands de la Hollande, et c'était peut-être encore un moment opportun pour le roi des Pays-Bas d'accéder d'une manière honorable au traité qui avait prononcé la séparation de la Belgique et de la Hollande. L'abandon dans lequel on avait laissé le roi Guillaume autorisait ce prince à ne plus garder de ménagements à l'égard de ceux qui paraissaient bien résolus à ne lui accor-
der aucune assistance. En accédant à cette époque au traité signé à Londres, le roi des Pays*Bas débarrassait la Hollande du paiement de l'intérêt de la portion de la dette publique du ci-devant royaume mise à la charge de la Belgique, et mettait un terme à l'état de guerre, qui absorbait tous les ans des millions dont se grossissait la dette d'un pays déjà chargé d'un fardeau hors de toute proportion avec ses revenus.
Il n'en fut point ainsi : la reddition de la citadelle d'Anvers ne fit qu'enflammer le roi des Pays-Bas et les Hollandais; et comme les troupes hollandaises y avaient succombé avec cette gloire qui inspire le respect pour les vaincus, ceux-ci s'enivrèrent au sein même de la défaite, et se laissèrent aller bien plutôt à {les projets de représailles qu'à l'idée que l'instant était enfin arrivé d'accepter un fait accompli et sanctionné par les cinq grandes cours qui tenaient entre leurs mains les destinées du continent européen.
C'est à partir de cette époque que le roi des Pays» Bas prouva combien peu il connaissait et sa position personnelle vis-à-vis des grandes puissances, et la politique de ces cours relativement à toutes les questions qui pouvaient menacer la paix générale. L'importance de ne point la compromettre paraissait être sentie par tous les souverains, excepté par le roi des Pays-Bas, qui ne voyait d'issue favorable pour lui-même que dans une conflagration générale. Il est impossible de se défendre d'un sentiment d'in-
dignation, en couleuiplant ce désir ardent d'appeler sur l'Europe le fléau de la guerre , cet égoïsme étroit qui ne recule pas devant la crainte de mettre en jeu le sort de tant de millions d'hommes dans un intérêt tout personnel; mais bientôt l'indignation fait place à la pitié quand On voit les efforts impuissants d'un souverain de deiix millions et demi de sujets pour entraîner à toute force l'Europe entière à la guerre malgré elle.
Cest ainsi que les années s'écoulèrent pour le roi Guillaume, depuis i83si jusqu'au commencement de l'année i838. Les avertissements lui venaietitde tous côtés^ mais il demeurait sourd. En vain lui disait -on que l'empereur de Russie le voyait avec peine nourrir toujours un secret espoir de recouvrer ce qu'il avait perdu, et perdre de vue le bienêtre de son pays, en imposant de grands sacrifices à ses sujets sans but raisonnable. Le ministre des affaires étrangères de l'empereur de Russie confia à un des adversaires du parti de la perséi^érance : a que le roi ne devait point espérer en la Russie; V que l'empereur ne ferait certainement pas la ce guerre pour les intérêts de la Hollande ; que , « s'il eût voulu la faire, il l'aurait entreprise depuis iK longtemps, les motifs n'ayant pas manqué depuis « t83o; qu'enfin, en tergiversant ainsi, le roi des « Pays-Bas tenait toute l'Europe en haleine, et que « cela ne pouvait durer. » Le roi, quand on lui fit part de ces observations, répondit: que M. le ministre des affaires étrangères de Russie' ferait bien itnieiix
de se mêler de ses propres affaires. D'un autre côté, le ministre de Prusse à la conférence de Londres témoignait et faisait témoigner au roiGuilIaumecom* bien sa conduite était impolitique, ajoutant que de nouvelles difficultés de sa part aggraveraient sa pos^ tioil, et qu'oii ne lui accorderait plus ensuite ce qu'on pouvait encdrè bbtenir. La position de la Belgique n'était en effet plus la même qu'en i83a, époque où elle aurait acheté la reconnaissance de son indépendance et son rang parmi les gouvernements euro péens, avec la plus vive gratitude, en payant la somme annuelle de 8,4oo,ooo florins , et en se soumettant à toutes les stipulations contenues dans les vingtquatre articles rejetés par le roi, tandis qu'alors cette inêmé Belgique, reconnue par toutes les puissances, la Russie y comprise, depuis plusieurs années déjà, parlait sur un tout autre ton, et voulait traiter d'égal à égal. Mais rien ne pouvait faire revenir le roi Guillaume de ses illusions; il comptait toujours, dans son aveuglement , sur quelque commotion européenne. Cependant, durant ces huit années, la paix de l'Europe ne fut point troublée ; loin de là, des questions irritantes avaient été aplanies; et si la confiance h'était point entièrement rétablie entre certaines grandes cours, ces huit années écoutées depuis la révolution de i83o avaient évidemment consolidé ce qui ne paraissait être qu'un provisoire effrayant dans les premiers mois qui suivirent la chute de Charles X et l'avénemeii t de Louis-Philippe. Tout prit autour du roi Guillaume un caractère de
Stabilité y tout, jusqu'au trône de son compétiteur le roi Léopold. Cependant le roi des Pays-Bas se plut à prolonger son état provisoire ; et à force d'art et de ruse, il sut entretenir dans Tesprit des Hollandais assez de zèle pour qu'ils consentissent à s'obérer de plus en plus, pour arrivera un résultat qui leur était inconnu , et qui , s'il eut été dévoilé à leurs yeux , eût été repoussé par eux.
L'appréhension, suivie d'indices certains, que le voile qui couvrait depuis longtemps déjà ce jeu ruineux ne fut plus assez épais pour que certains esprits ne pénétrassent là où on cherchait à les amener, décida probablement le roi Guillaume à virer de bord, en faisant déclarer tout à coup, tant aux États-généraux qu'aux cinq grandes cours, qu'il était disposé à adhérer au traité des vingt-quatre articles, et partant, à reconnaître la séparation de la Belgique (i838).
Ici commence une nouvelle phase des affaires hoUando-belges.
Jusqu'alors les difficultés étaient venues du cabinet de La Haye, et la Belgique n'avait paru désirer que la conclusion , mais dès que le roi des Pays-Bas eut accepté le traité des vingt-quatre articles, ce fut au tour de la Belgique à reculer.
Si le statu quo avait été une rude charge pour le royaume des Pays-Bas, il avait été au contraire profitable à la Belgique ; aussi n'y demandait-on pas mieux que de le prolonger le plus longtemps possible. Servie à souhait à cet égard par l'obstination
du roi Guillaume, la Belgique vit arriver avec peine l'instant où ce provisoire allait cesser, pour fsàre place à un état de choses définitif.
Écarter cette solution devint dès lors la politique du cabinet de Bruxelles. Il chercha à obtenir la continuation du statu quo, en refusant à son tour de se conformer au traité des vingt-quatre articles. Cependant, dans cette circonstance y le rôle de la Belgique devenait bien plus difficile que celui que le roi Guillaume avait joué jusqu'alors. Celui-ci avait constamment refusé de se conformer aux vingtquatre articles; il n'avait rien approuvé, rien promis, rien signé; tandis que, pour la Belgique, le traité des vingt-quatre articles était devenu le point de départ de son existence, la base sur laquelle reposait sa participation au droit public de l'Europe. Tout refus de ce genre était par conséquent de nature à exciter le mécontentement de la conférence contre le cabinet de Bruxelles. Les cinq puissances étaient autorisées à répondre : Quoi! vous auriez la prétention de vous soustraire à l'exécution d'un traité qui vous lie à notre égard? Mais ce serait vous jouer ouvertement de nous ! Cette différence entre la position du cabinet réfractaire jusqu'alors et du cabinet qui avait adhéré au traité des vingt-quatre articles fut si bien appréciée à Bruxelles, qu'il fallut avoir recours à des finasseries d'avocat pour chercher à éluder l'exécution des vingt-quatre articles.
Peu de temps après la déclaration du roi Guillaume, qu'il était prêt à adhérer au traité, il parut
dans les journaux belges une explication plus spécieuse que vraie des difficultés qui d6vâieo,t résulter de l'exécution des vingt-quatre articles pour le gouvernement belge. Voici ce qu'on y Ji^ait entre autres :
a La situation du roi Léopold est plus embarras a sée qu'on ne le croit en Frai^ce et qu'on ne veut (c l'avouer en Belgique. Il existe dans notre pays c( trois grands partis : celui de l'indépe^danqe na- <r tionale, composé de la très-grande mfyoril;é de^ ce habitants de Bruxelles, du clergé qui dirige a les compiunes rurales, et des amateurs d'emplois n publics, dont lambition a horreur de la concura rence; celui des ami^ de la maison d'Orange, qui <x se recrute parmi les nobles mécontents, les grands « industriels autrefois commandités par le roi ,Guilcc laume et les fonctionnaires destitués; enfin CQlui ce delà réunion à la France. Chaque fois qu'on parl^ « de ce dernier parti nos journaux ne manquant pa^ « de s'écrier : — U n y a point en Belgique de parti (c français; nous sommes une nation qui a son oricf gine, ses mœurs, son existence à part. — Jl n!çn « est pas moins vrai qu'il existe deux partis, J'up « qui désire la réunion avec la France, l'autre avec « la Hollande, par la raison très-siinple que la Belce gique a besoin d'un débouché ppur ses prqduits, ce qui excèdent sa consommation, et que ]e,s J>|és, c( les bestiaux, les charbons, les draps, les cotons, « les lins belges trouveraient parfaitement à se place cer en France. Quoi qu'il en soit, au reste, d^.OQS
a dénégations officielles, le roi I^opold se sent mal « à l'aise entre ces deux partis, qui feraient volona tiers à un intérêt plus positif le sacrifice de notre « existence à part ; d'autant plus que le parti de la « nationalité, sur lequel il est forcé de s'appgyer, ic est mené par la faction catholique, qui naenace « toujours de tout brouiller au npm de l'ordre et « de la religion. Ce sont là des faits qu'on peut bien « contester, mais qu'on ne peut détruire.
a Le roi Léopold est d'un esprit modéré, d'un ju* « gement sain, et, sauf sur la valeur de certains préa jugés aristocratiques , il ne se fait d'illusions sur « rien. Il sait que la Belgique ne Ta point choisi aproprio motu. Il se rappelle fort bien qu'il a déa buté dans ce pays paf la déplorable campagne de « Louvain , dont leffet moral a rejailli sur lui , a quoique certes il ne fût pas coupable de ce décc sastre un peu ridicule. La conférence avait arrêté tt notre élan militaire; nous n'avions qu'une armée a insuffisante en nombre, mal organisée et privée M de généraux expérimentés. La Hollande se ruait «c sur nous à l'improviste avec des forces triples des ce nôtres et commandées par des généraux exercés c( à la grande guerre. Une occasion s'est présentée <c de rétablir la réputation militaire du roi Léopold; a c'était le siège d'Anvers : nous manquions d'offi- « ciers supérieurs pour conduire cette grande opé- <r ration , et d'ailleurs la conférence ne «voulut pas a noua permettre de Tentreprendre. La Belgique, qui a a battu, chassé les Hollandais en 1 83oy n'a plus
— Soft éprouvé que des humiliations militaires depuis «c qu'elle a élu le prince de Saxe-Cobourg. Notre roi a a certainement des tiUres à la reconnaissance du a pays; mais, encore une fois, il ne s'aveugle pas sur « la portée de cette reconnaissance. Il sait que, si les « ving-quatre articles sont exécutés dans leur teneur « actuelle, la Belgique verra sa dette publique s'ac- « croître de 24 millions par an et sa population di- « minuer de 3oo,ooo âmes. C'est une double perte «c que le roi ne veut pas infliger à la Belgique ; il est cr résolu à n'exécuter le traité du 1 5 novembre i83i (C que comme forcé et contraint. Sa situation lui c fait de cette résistance une nécessité que l'on ne a veut pas assez comprendre aux Tuileries.
a Les habitants des territoires contestés font dea puis huit ans partie intégrante de la Belgique ; (C leurs représentants ont concouru à la nomination « du roi, à la création de la constitution, à tous les « actes de notre vie parlementaire; les livrer à la « Hollande, eux qui ne furent jamais Hollandais, ce « serait une lâcheté maintenant ; ce n'eût été en 1 83 j a qu'une triste nécessité. Ajoutez qu'au même mo- « ment il nous faudrait payer 14^ millions de francs, a pour arrérages dus à la Hollande, et inscrire sur a notre grand-livre pour 1 7,800,000 francs de rentes a qui sont notre quote-part dans la dette de l'ancien (( royaume des Pays-Bas. En y ajoutant l'intérêt de « l'emprunt de 1^2, millions que nous devrions faire « pour solder les arrérages, cela ferait bien un total « de a4 millions par an. Dans l'état de choses ac-
« tuel la Belgique ne paie, pour IMntérét de sa dette, a que a francs k peu près par habitant; les vingta quatre articles signés, nous paierons 8 francs par « tête. C*est plus, je crois, que ne paie la France, qui a a un immense amortissement. La popularité du cr roi aura assez de peine à résister à cette augnien- « tation des ch<frges publiques; et Sa Majesté se a montrant intraitable sur la question de territoire, « fait preuve de prudence et de sagacité.
a On va jusqu'à dire, ajoute fauteur de cette « lettre, que le roi a prononcé le mot abdication, au ce grand étonnement d'un auguste personnage (le « roi des Français). Voici ce qu'il a écrit à Paris :
ce Vous voulez que j'exécute les vingt-quatre
« articles parce que je les ai acceptés en i83j; c'est ce comme si vous disiez à uu homme : Vous avez ff consenti il y a sept ans à vous laisser couper la ff jambe pour vous sauver la vie; nous n'avons pas « voulu ; vous avez guéri, vous marchez, vous vous a portez bien, et maintenant nous vous sommons « de vous couper vous même la jambe, parce que c vous vous êtes, dans un autre temps, résigné à « l'opération. »
L'auteur insiste ensuite sur l'habileté profonde du roi Guillaume, qui, dit-il en terminant, « a si « bien manœuvré, que la France sera obligée d'exé- « cuter la Belgique à son tour ou de risquer la paix (c générale. »
Le cabinet belge porta par conséquent ses plaintes à la conférence. Le traité des vingt-quatre articles,
disait-il, fut une solution provisoire de la querelle qui s'agitait entre la Belgique et la Hollande. Les puissances représentées dans la conférence de Londres Feipédiérenl comme une sentence arbitraleque Ton imposait aux deux parties* Ce jugement avait été rendu sur des documents erronés ou incomplets. On avait surchargé la Belgique d'une dette contractée par la Hollande. On avait adjugé à la Hollande des populations dont le vœu bien prononcé et bien connu était de rester belges et d entrer dans la grande coalition des états cotistitutionels. En iSSa, le roi Guillaume avait refusé de ratifier le traité des vingt-quatre ariiclesy dont les stipulations étaient demeurées une lettre morte pendant six ans. Ce* tait alors le moment d'employer la force ei de con« traiiidre ce prince à reconnaître les faits accomplis. On ne l'avait pas osé, soit que Ton craignit d'allumer une guerre générale, soit que Ton ne crût pas avoir le droit daller jusques là. L'expédition d'Anvers s'était bornée à la prise d'une citadelle, mais elle n'avait obligé aucune des deux parties à poser les armes : pourquoi ferait-on contre !a Belgique ce qu'on n'avait pas fait contre le roi Guillaume dès l'origine du débat? La Belgique, en repoussant l'arrangement qu'on lui signiiiait, usait de la même faculté qu'on n'avait pas déniée an roi des Pays-Bas: tant pis pour le cabinet de La Haye si le statu quo^ qu'il avait cherché à prolonger, avait fini par tourner contre ses intérêts. Il avait fait cette situation; il Csiilait qu'il sût aujourd'hui la subir.
La conclusion de ces raisonnements était que, par suite de la non-exécution du traité des vingt-quatrt articles par le roi des Pays-Bas, ce traité était périmé et qu'il y avait par conséquent lieu à négocier sur de nouvelles bases.
Le cabinet de Bruxelles n'adressait pas tant ces , réclamations à la conférence qu'au cabinet des Tuileries, qu'il supposait lié d'intérêt à tout ce qui pourrait servir à fortifier l'existence de la Belgique et consolider le trône de Léopold. En mettant le gouvernement français de son coté, le cabinet de Bruxelles espérait arrêter les décisions défavorables à ses intérêts qui pourraient être prises par la cou* £érence.
On ne se trompait point en Belgique sur les sympathies du gouvernement français, mais on s'y. trompait en s'imaginant que ces sympathies iraient assez loin pour faire courir les risques d'une guerre dans le but de conserver à la Belgique les territoires que la conférence avait adjugés au roi Guillaume. Mais ce qui entretint surtout Terreur des Belges, c'est que dans ses dispositions à ne pas s'écarter de l'opinion des quatre autres membres de la conl!^ rence, le cabinet des Tuileries était en quelque sorte tenu en échec par ki voix publique en France, qui disait hautement: qu'abandonner la Belgique dans cette circonstance, serait de la part du gouvernement de Louis-Philippe, la plus insigne de toutes les faiblesses.
La conférence n'admit cependant qu'une partie
des réclamations de la Belgique; elle rerint sur la question financière, elle rectifia sa première décision relative au partage de la dette; quant à l'attribution du territoire, la conférence refusa de remettre en question ce qu elle avait décidé par le traité des vingt-quatre articles. Il régnait à cet égard le plus grand accord entre la Russie, la Prusse et TAutriche. Le cabinet britannique se prononçait ouvertement dans le même sens; il disait que Thon* neur du gouvernement anglais et la paix de l'Europe bC rattachaient à Fexécution du traité des vingt-quatre articles, l'honneur du cabinet britannique surtout, qui avait forcé par la voie des armes le roi Guillaume à céder Anvers aux Belges.
Le cabinet des Tuileries, quoique ne se prononçant pas positivement pour la négative, réclamait un délai pour donner sa sanction» dans l'espoir de convertir dans l'intervalle les Belges à la nécessité de se soumettre à l'arrangement définitif de la question hollando-belge sur le pied fixé quant à la question des territoires respectifs.
Les quatre puissances signataires ne voyaient pas sans quelque défiance les tergiversations du cabinet français. Cependant elles continuèt*ent à montrer de la confiance dans les bonnes dispositions de la France et dans sa sagesse, ne voulant pas croire ^ue son gouvernement put s oublier au point d encourager en Belgique une résistance qui amènerait inévitabli^ment une guerre oîi l'Angleterre ne serait pas de son cdté. La justice d'Anvers, disait-on, impose
à la France la justice du Limbourg et du Luxem* bourg.
Cependant il y eut une époque où cette con6ance dans le cabinet français dut être considérablement ébranlée; ce fut celle où le roi des Belges vint à Paris dans 1 automne de i838. Nul doute que le voyage de I^opold ne se rattachât k la question dont on voulait à cette époque hâter la solution à Londres, Ou disait généralement que ce prince ne venait à la cour de son beau-père que pour y plaider en personne la cause de la Belgique, et que son but était évidemment d'entraîner le cabinet des Tuileries à refuser son assentiment à la distraction du Luxembourg allemand et de la partie du Limbourg attribuée au roi Guillaume. Il était d'ailleurs tout naturel que le roi Léctpold vint chercher aide et appui auprès du roi son beau-père; il ne faisait en cela que ce que la maison d'Orange faisait de son côté eu recherchant Tappui de l'empereur de Russie.
La presse française soutint avec la plus grande persévérance la thèse de l'intégrité du territoire belge^ non pas tant dans l'intérêt de la Belgique que dans celui de la France elle-même, qui, disait-on, en serait réduite à renier sa propre révolution si elle permettait qu'on battit en brèche celle de la Belgique. Un tel langage était très-propre à exciter les esprits en France et à mettre lé gouvernement dans la position la plus difficile, soit en agissant de manière à se brouiller avec les quatre grandes puissances représentées à la conférence de Londres, soit en
adoptant relativement à la Belgique un parti qui était haurement dénoncé à la France comme attentatoire k Thonneur et à la sécurité du pays et de Tordre de choses né de la révolution de 1 83o.
Quand le roi des Belges fut revenu à Bruxelles, il s'offrit une nouvelle occasion d'apprécier de quel côté se portaient les sympathies de la France. Les chambres belges ne tardèrent pas à se réunir, et le discours que Léopold prononça à cette occasion fut de nature à faire supposer qu'il avait reçu à Paris l'assurance que son gouvernement serait soutenu dans l'opposition qu'il apportait à se conformer au texte du traité des vingt-quatre articles. Cela mit toute la Belgique en émoi. Dès ce moment elle se tint assurée que la France n'en viendrait jamais à signer le protocole déûnitif, et que dès lors on n'avait qu'à persister dans le rôle récalcitrant qu'on avait adopté depuis que le roi des Pays-Bas avait adhéré aux conditions qui avaient élé imposées aux deux pays en ]83i. Qui joua-t-on dans cette circonstance? Était-ce le roi des Belges, qu'on fit retourner dans ses états après lui avoir donné des assurances d'assistancle à Paris? ou était-ce le gouvernement de Léopold qui se joua des Belges, dans l'espoir d'exciter par-là en Belgique une manifestation d'enthousiasme national, si énergique, que le cabinet des Tuileries reculerait devant la signature qui lui était dematidée parla conférence de Londres? C'est là un point diffi* ciUe à décider; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que les difficultés que faisaient naître à ce moment
les prétentions de la Belgique sur le Luxembourg, devaient aussi en partie être attribuées au roi Guillaume. I^e Luxembourg, donné au roi des Pays-Bas en compensation de ses états héréditaires de Nassau, aurait dû rester entièrement séparé du royaume des Pays-Bas. Ce grand*ducbé avait été assimilé en tout aux états qu'il était destiné à remplacer; il devait faire partie de la confédération germanique. Bien plus, il y avait eu Tiutention formelle et arrêtée d'en faire un apanage de pniné pour le prince Frédéric. Cet état de cboses, s'il eût été maintenu, aurait été infiniment préférable pour le roi des Pays-Bas. En effet, s'il n'eût jamais confondu les deux pays et les deux administrations, la révolution eu éclatant en Belgique ne serait pas sortie des bornes de ce pays. Le Luxembourg aurait pu s'en ressentir comme toute l'Europe s'en est ressentie; mais c'eût été un mouvement partiel, les Belges et les Luxembourgeois ne pouvant faire cause commune, et on en aurait facilement triomphé. Au lieu de cela, le roi Guillaume avait préféré incorporer le Luxembourg aux Pays* Bas et en faire une partie intégrante de son nouveau royaume; il dut subir les conséquences de cette faute. Toutefois, pour être juste, il faut ajouter que le roi ne fut pas seul coupable, et que la conférence de Londres aurait dû, comme nous lavons dit plus haut, alors qu'elle fprçait les armes à la main le roi Guillaume à abandonner Anvers, faire restituer du même coup par la Belgique le grand-duché de Luxembourg. A cette époque , la Belgique n'aurait
rien eu k dire, et elle n'aurait rien dit. Ceci évidemment regardait exclusivement la conférence de Londres, car la confédération germanique n'y pouvait rien. La conduite de la confédération germanique, elle aussi, a été jugée très-sévèrement par les partisans du roi Guillaume; mais ceux qtii connaissent Torganisation de cette confédération pouvaient-ils s'attendre qu'à Francfort, où TÂutriclie et la Prusse sont toute-puissantes, on tiendrait un langage différent de celui que les cours de Berlin et de Vienne faisaient tenir par leurs plénipotentiaires près de la conférenee de Londres? Ainsi « ceux qui accusent la confédération de lâcheté accusent par cela même les deux grandes puissances dirigeantes en Allemagne d'une conduite timide et lâche dans la défense des intérêts du roi Guillaume. Du moment que la conférence de Londres cédait devant la révolution belge, il fallait bien que la confédération cédât devant la révolution luxeud^ourgeoise. Sans aucun doute, d après le droit public, la confédération germanique avait des devoirs vis-à-vis du grand duché de Luxembourg, comme état allemand. D'après l'acte constitutif de la confédération , tous les états dont elle est composée sont solidairement engagés à maintenir l'intégrité de la confédération et à se prêter mutuellement aide et assistance lorsque l'un des états peut en avoir besoin, soit pour cause de révtdte ou autrement. Il était donc, à ce point de vue , du devoir de la confédération de ne pas même permettre qu'il fût question du grand-
duché de Luxembourg dans les délibérations de la conférence de Londres, et non seulement de séparer la cause de cet état du reste de la Belgique, mais encore d'y intervenir immédiatement, et activement pour rétablir l'ordre. Cela est tellement vrai, que la confédération elle-même n'avait pas dans le principe compris autrement ses obligations, et paraissait trèsdisposée à agir en conséquence. En effet, lorsque le roi Guillaume lui eut donné connaissance qu'il n'était plus le maître de réprimer la révolte qui avait éclaté dans le Grand-Duché, et qu'il eut en conséquence invoqné l'assistance de la confédération, elle comprit qu'elle ne pouvait pas faire autre chose que d'accorder le serours demandé. Elle prit la résolution d'envoyer une expédition dans le Grand- Duché, et désigna le corps de l'armée fédérale qui serait chargé de l'occupation (i83i). Tout étant ainsi arrêté, le roi Guillaume fit établir à grands frais des magasins de subsistances pour le corps expéditionnaire. Mais au moment où chacun s'attendait à recevoir la nouvelle de l'entrée des troupes fédérales dans le Grand-Duché, on apprit que la confédération avait tout à coup changé d'avis , et que l'expédition était remise indéfiniment. On craignait la guerre avec la France; et l'Autriche et la Prusse, qui, dans la conférence de Londres, travaillaient à la consolidation de la paix , et évitaient avec soin tout ce qui aurait pu servir de prétexte pour la troubler, ne pouvaient agir autrement vis-à-vis de la confédération, oti elles étaient toute*puissantes.
Cependant ce n'était pas sam quelque honte que ces deux cours se résignaient à ce rôle, et la Bavière fut chargée de remettre et d'appuyer la proposition qu'on adopta. Le roi Guillaume protesta naturellement contre cette flécision, mais il fut pas^sé outre; ety plus tard, la conférence de I^ndres, prévoyant les embarras qui pourraient surgir ultérieurement des relations du Grand-Duché avec la ^confédération germanique, signifia en i834 au roi Guillaume : que toute négociation devait être interrompue, jusqu'à ce qu'il eût obtenu rassentimeot de la confédération à la cession d'une partie du Grand Duché. Pour amener une fin prompte de la question, le roi fit offrir à ta Prusse et à TAutriche, comme étant les deux états les plus influents de la confédération, de proposer à la diète de donner son assentiment â la cession demandée, moyennant lobligation, dont le roi se chargerait, de continuer à satisfaire à toutes ses obligations comme grand-duc de Luxembourg, nonobstant la diminution considérable de territoire que le Grand-Duché devait subir. Ces propositions généreuses parurent être très-favorablement accueillies; mais, lorsqu'elles furent présentées à la diète, celle-ci exigea que le grand-duc obtint préalablement l'assentiment des agnats de sa maison à la cession de territoire projetée. Après de longu^es négociations, le roi obtint encore cet assentiment, et renouvela ^lors ses propositions à la diète; mais celle-ci, s'appuyant sur ce principe fondamental de la confédération germanique d'après lequel au-
— 9» — cutie partie du territoire de la confédération n^en peut être arrachée , mit à Tassentiment demandé la condition que le Limbourg, ou au moins une partie de cette province, serait donné à la confédération germanique comme équivalent de la partie cédée du Luxembourg. Cette prétention parut inouïe au roi des Pays-Bas, qui n'avait cessé de protester avec énergie contre le morcellement du Luxembou'*g, et qui pensait au contraire que la confédération lui aurait dû en quelque sorte une indemnité. Mais il était dans la nécessité absolue d'en venir à une fin, et, malgré tout ce qui fut dit et fait, il fut obligé de se soumettre à la demande de la diète; et p;ir-là, la province de Limbourg se trouve placée vis-À-vis du royaume des Pays-Bas absolument dans la même position que le Luxembourg s'était trouvé précédemment, position équivoque qui ne peut qu'occasionner des embarras, comme l'incorporation du grand-duché de Luxembourg au royaume des Pays- Bas ne Ta que* trop prouvé.
La Hollande reçut le contre-coup de cette détermination. Le consentement delà maison ducale de Nassau n'avait pu s'obtenir qu'à prix d^argent; le roi Guillaume trouva moyen de faire supporter à la Hollande ces charges quelui seul aurait dû supporter, La Hollande dut, en vertu de la convention signée le 27 juin 1839, entre le roi Guillaume et le duc régnant de Nassau, désintéresser les agnats de la maison de Nassau, qui touchèrent 772,893 florins sortis du trésor des Pays-Bas. Ceci cependant n'é-
— gâtait qu'une pure question de famille, et d'après les règles de toute équité, les deniers qui y furent employés auraient du sortir eichisivemeut de la cassette du roi. Le royaume des Pays-Bas se vit en outre frustré d'un domaine de près de 200,000 florins de revenu, qui, à l'époque de Tincorporation du Luxembourg aux Pays-Bas, avait été assigné au prince Frédéric en dédommagement de sa secondegéniture à laquelle était destiné ce grand-duché. Le prince prit possession de ces domaines lors de l'abdication de son père. Cela dut paraître d'autant plus exorbitant, qu'en admettant que cela fut légal lorsque le Luxembourg faisait partie du royaume, cette légalité avait cessé d'exister alors que le duché en était séparé '.
I . Ce qui prouve la justesse de cet'e obserTation, c'est que cette question eit eucore en litige entre la maison régnante «i le tiés.tr de Téiat. Dans les discussions récentes des États* gôuériui a clé soulevée U qiie^ion de savoir fi le royMume des Pays-Bas est tenu de prendre à sa charge 1< s sommes qui ont été payées au duc de Nassau, i titre d'indemniié, pour renonciation à ses droits éventuels comme aguat de la maison de Nassau. La grande majorité des membres de« deux sections a déclaré n'avulr pu obtenir des données suffîiiantes pour asseoir son jugement sur cette alfaire. Elle a demandé, par conséquent, que le gouvernement fasse connaîtie les raisons sur lesquelles il se base, pour faire supporter rel te indemnité par le trrsor deTétat.
A cette occasion la grande majotiié des membres a également insisté poor que Ton s'occupAi du lèglement de rindemuité due i Tétat, pour la perle des domaines cedé.s à S. A. R. le prince Frédéric.
Ijt gouvernement a répondu à la première Je ces ob&ertrations que le paiement fa t mu duc de Nassau devait être supporté par le trcsoi- des Pa>s- Bas, attendu qu*en vertu d'une convention conclue entre le roi de« Pays- Bas et le duc de Nassau, la couronne du durbé de 1 imbonrg, lequel a été déclaré par la toi fondamentale partie intégrante du royaume des Pays-Bas, ne pourra passer sur une autre tête que sur celle qui porte la couronne de ce royaume ; et que par conséquent l'ordre de succession agnatique établi pour le grand ducbé de Luxembourg, n'était pas applicable au limbourg où la succession suivait Tordre établi dans le royaume des Pays-Bas.
Cependant au commencement de Tannée i83gi malgré les réclamations de la Belgique, le conclusum de la conférence de Londres fut signé. Ce conclu^sum était Texécution des vingt-quatre articles, sauf les changements qu'on y avait introduits sur les questions financières; c'était la confirmation de l'abandon qui' avait été fait au roi des Pays-Bas du Luxeuibourg allemand et d'une portion de la province de Limbourg.
Voici en substance la communication que la conférence résolut d'adresser aux cabinets de Bruxelles et de La Haye. Âpres un préambule, la conférence déclare au roi des Pays-Bas : que dans le cas où S, iVI. refuserait d'acquiescer au protocole, la conférence de Londres pour les affaires des Pays-Bas cessera d'exister, les cinq puissances restant strictement obligées Tune envers l'autre et envers TEurope, à prévenir ou à repousser toute tentative de lar Hollande ou de la Belgique ayant pour but de renverser le statu quo à l'aide de la violence.
La conférence déclare au rpi des Belges, après un préambule analogue, que, s'il n'acquiesce pas au protocole, les cinq puissances se trouveront dans la nécessité d adopter des mesures promptes et efficaces pour en assurer l'exécution.
On comprend que la différence dans les termes de la communication adressée séparément au gouvernement Belge et à celui du roi Guillaume provient de la position différente où le traité des vingtquatre articles avait mis les deux puissances et des
mesures adoptées en exécution de ce traité. Cette différence s'était même fait sentir dans les délibérations de la conférence qui avaient précédé la signature du conclusum; et à cet égard, voici en substance quelsétaient Topinion et le langagedes représentants des cours du Nord qui défendaient les intérêts du roi Guillaume : « Les trois cabinets de Prusse^ d*Au- « triche et de Russie ont, disaient-ils^ réuni tous a leurs efforts pour faire obtenir au roi des Pays-Bas a les conditions les plus favorables; mais la Hollande « n*a aucun droit acquis par traité, ni vis-à-vis de tf la Belgique, ni vis-à-vis des cinq puissances, e{ si a les trois cours ont déclaré vouloir la soutenir dans « l'appel qu'elle avait fait à la proposition des vingtc quatre articles, elles sont fondées sans doute, à « cet égard, sur l'obligation que la Belgique a cona tractée envers elles le 1 5 novembre 1 83 1 . Mais cette c obligation demeurait sans effet lorsque les deux « autres puissances (la France et l'Angleterre), qui tf avaient des droits communs, et par leur position « une influence plus directe sur la Belgique^ refii- « saient d'en faire usage. Ce fut ce qui en grande <f partie paralysa leurs efforts. Toutefois leurs cona cessions ont été motivées surtout sur la conviction « bien arrêtée dans l'esprit des ministres des trois ce cours du Nord : que la négociation venant à être « rompue et la Hollande replacée sous le coup a mortel du stalu quOj il ne saurait plus jamais se ce former une combinaison qui put faire retrouver a des conditions pareilles à celles qui lui étaient pro-
a posées 60 ce moment, et que ces conditions ne tf pourraient que s'aggraver à chaque nouvelle tena tative. »
Malgré tout, on n'était pas encore persuadé que le roi Guillaume consentirait à accepter les nouvelles conditions : aussi les cinq puissances se montrèrentelles d'accord pour triompher de toute résistance à l'eiécution de leurs volontés, que la résistance vint du roi Guillaume ou du. roi Léopold. Celui des deux qui voudrait sy soustraire en courant aux armes, serait considéré comme perturbateur de la paix publique, et serait traité en conséquence.
Tel était le langage que la conférence faisait tenir aux cabinets de La Haye et de Bruxelles, au moment où les forces des deux parties contendantes se trouvaient réunies sur leurs frontières respectives. L'animosité n'était pas moins grande d'un côté que de l'autre. Les Hollandais avaient encore présent i la mémoire le succès dont avait été couronnée leur pointe sur Louvain; les Belges avaient à cœur d'effacer le souvenir de la honte de leur défaite. D'un moment à l'autre la ren/contre de quelques patrouilles pouvait amener une collision.
Les places fortes de première ligne avaient été mises sur un pied respectable de défense; Anvers, Terraonde, la citadelle de Gand, Ostende et tous les forts situés sur les frontières de la Flandre-Zélandaise étaient armés et approvisionnés; on avait fait de grands travaux pour fortifier la citadelle de Liège.
Au reste, les forces étaient à peu près égales; l'ar-
mée belge, organisée sur le pied de guerre^ comportait le chiffre de x 10,000 hommes.
Le total général des forces du roi des Pays-Bas devait être de i2i,5oo hommes. Mais il n'y avait tout au plus que 60 à 70,000 hommes sous les armes.
Il y avait réellement quelque chose d'absurde dans cet énorme déploiement de forces militaires de deux petits états à qui les grandes puissances de l'Europe défendaient de tirer un coup de canon ou de brûler une amorce. Plût à Dieu qu'où en eût été quitte pour le ridicule! Mais à côté de ce ridicule il y avait le côté désastreux, pour la Hollande surtout, qui dépensait en pure perte plusieurs millions dont se grossissait sa dette nationale.
Ces préparatifs militaires étaient appuyés d'une vive excitation morale en B«'lgique. Dans les chambres, du haut de la chaire, on appelait le peuple belge à la résistance; une associaticm nationale pour la défense du territoire et de l'honneur national s'était formée en Belgique et avait ses délégués à Paris.
Cependant cette exaltation se calma peu à peu, et l'acceptation des conditions proposées par la conférence de Londres eut enfin lieu, et de la part de la Belgique et de la part de la Hollande, le 19 avril 1839. Il n'y avait, comme il a été dit, que peu de modifications apportées au traité des vingt-quatre articles; la question territoriale était restée intacte et telle que l'avait décidée le traité. La Belgique avait offert de payer 60 millions pour conserver les du-
chésde Limbourget de Luxembourg, mais cette proposition n'avait pas été regardée comme acceptable par la conférence. Les changements ne portèrent dooc que sur les questions financières et de navigation intérieure. La dette à la charge de la Belgique fut diminuée. De 8y4oo,ooo florins de rente, elle descendit à 5 millions de florins, et la Belgique fut en outre déchargée du paiement des intérêts échus '.
Ainsi, après huit ans de résistance, où en était arrivée la Hollande? Le roi Guillaume et son système soutenu avec tant d'opiniâtreté, qu'avaient-ils obtenu? La dette publique était augmentée de 3 millions de florins de rentes, dont la Belgique était déchargée. £n outre,lessommesque la Belgiqueauraitdû payer pendant ces huit années étaient complètement perdues.
X. Pour prouver que cette solution paciCque n'ayait pas été désirée par toutes les puissances, et que, loin de là, la Russie entre autres, avait espéré voir surgir de la question liollaodo- belge une rupture entre la France et l'Angleterre , ce qui eût été la guerre , on peut citer le passage suivant d'un écrit intitulé :Sur les moyens dont la Russie petU disposer pour rompre t alliance entre la France et FAuglnterre, Cet écrit, daté du mois d'avril x834, a été publié dans le Pori-fogUo, n** 14.
« Soit amour- propre blessé, qui l'éloigné d'une conduite prudente, soit dé- « terminaiion arrêtée de posséder tout ce qu'elle eut naguère ou bien de périr « plutôt tout entière, la famille d'Orange veut et voudra toujours ce qu'elle ■.voulait il y a trois ans, ou un équivalent. Elle a de plus le pouvoir defor- K cer l'empereur Nicolas i y participer, et d'entraîner par contre-coup la « Prusse avec elle. Le résultat de cette complication ne saurait être de « réaliser essentiellemeut le succès de ses vœux, mais au moins il pourrait « en démontrer, jusqu'à Tévidencela plus absolue, l'entière impossibilité.
« La paii, dans la question belge et hollandaise, ne peut être entre les « deux pays que le résultat d'une collision eomplétement violente sous toutes « ses faces ; jusque-là, si ce n'est pas la guerre ou tout à fait la guerre, ce ne
Cétait là le glorieux résultat vers lequel on s'était obstiné à marcher avec tant de persévérance! Aussi disait-on publiquement, qu'en calculant ce que ces huit années avaient coûté de sang et de trésors à la Hollande, il fallait désespérer de l'avenir financier de ce pays. Toutefois les feuilles publiques, tout en ne cachant pas la triste situation qu'on s'était faite volontairement, cherchaient à relever les esprits, en représentant qu'il restait à la Hollande du courage et des ressources, et qu'il fallait avoir confiance dans l'avenir.
La suite des événements va nous montrer si cette confiance a été bien justifiée et si la position financière de la Hollande s'est améliorée.
On s'était assoupi en Hollande dans une quiétude phénoménale sur l'issue de la lutte entre le roi des Pays-Bas et la conférence de Londres; on
» sera jamais la paix ou toat à fait la paix. En tout état de cause, uae telle « position se maintient ainsi lorsque l'une des parties le désire; mais elle ne M saurait durer, car nul ne peut la désirer étemeUement, et le plus adroit en « pose les bornes à'sa convenance.
« Lé roi des Pays-Bas ne peut consentir à se déshonorer volontairemeat « comme homme, et plus encore comme souverain. Cependant, ce serait la « conséquence d'une trausactiôn amiable, telle qu'on prétend la provoquer « entre les deux états. La séparation et la liquidation des anciennes finances « communes sont tout à fait impossibles, à moins que le roi des Pays-Bas « ne demeure stigmatisé et signalé à Tinfiàme appellation de roi banquerou* « tier. Il n'y doit pas consentir, il n'y consentira jamais; c'est une chimère « que de l'imaginer. Il est dans cette position où un roi, comme un autre « homme, placé entre l'honneur et sa perte, doit préserver à tout prit au n moins les apparences de l'un, ou subir l'autre, plutôt que de transiger. ■
« Ce mémoire, dit l'éditeur anglais du Pori^foglio^ a été écrit évidemment « par quelqu'un qui, au moins, connaissait bien les sentiments du cabinet « russe. »
avait espéré... Dieu sait quoi. Maïs quand un jour, au lieu des avantages dont on s'était bercé, il se trouva que l'on avait semé les millions pour ne recueillir que des déceptions et des humiliations, alors la nation se sentit remuée par un profond sentiment d'irritation; alors aussi on voulut demander un compte sévère de tant de trésors gaspillés en pure perte. Et ce compte, à qui pouvait-il être demandé, sinon aux ministres qui avaient été chargés des négociations diplomatiques et de la gestion des finances. Mais ces hommes, dressés depuis longtemps à la tactique gouvernementale de leur souverain, vinrent déclarer avec une impudeur sans pareille : qu'ils n'avaient été que les instruments passifs et obéissants du chef deJ'État; que c'était la politique de celui-ci qu'ils avaient été chargés de faire prévaloir, et que si la responsabilité ministérielle existait, elle ne pouvait être interprétée que par une responsabilité du ministre envers le souverain. En tenant cet indigne langage, les ministres savaient parfaitement qu'ils ne seraient pas désavoués par le roi Guillaume. Celui-ci n'avait jamais voulu admettre que la responsabilité ministérielle pût être inlerprétéed'une autre manière; et à l'appui de cette assertion, nous pouvons citer le fait suivant. 11 peint si parfaitement l'esprit et le caractère du roi Guillaume et la politique si constamment suivie par lui, que personne ne sera tenté de douter de la véracité de ce que nous allons rapporter ici. En 1 820, lors de la discussion du budget décennal^
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au sujet duquel le roi Guillaume eut à lutter contre une partie de la représentation nationale, il eut avec Tauteur de cet écrit la conversation suivante :
« On se trompe grandement^ disait-il, en voulant ce comparer la constitution du royaume à celle de « l'Angleterre ou de la France, et quand on s'imaa gine que Finfluence des États-généraux est aussi « grande que celle du parlement ou de la chambre « des députés. J'ai le sentiment de ma force; aussi, en m bien des occasions, je les ai laissés faire ; il faut bien « leur accorder cette petite satisfaction, étant bien « assuré qu'au bout du compte je serai toujours le « plus fort, tout en restant dans les bornes que la (c loi fondamentale impose à Pautorité royale.
a La seconde chambre, tout en parlant d'observa- « tion religieuse de cette loi, s'en écarte côntinuellec< ment. C'est ce qui a fait principalement ma force tf l'hiver dernier, à l'occasion du budget décennal. « J'étais sûr qu'ils devaient finir par où ils ont fini: « plus ils s'écartent de la loi, plus on trouve de faa cilité à arriver avec eux où on le désire.
a J'aurais peut-être pu me servir de moyens plus a énergiques, sans craindre que la partie bien pena santé de la nation ni de l'Europe m'eussent blâmé; a car la seconde chambre a mis tous les torts de son tf côté. J'étais en règle ; mais je ne crois pas qu'il soit « prudent de déployer ses forces d'une manière trop « précipitée. Il est préférable de les garder en réserve « pour les grandes occasions. D'ailleurs, cela réveilce lerait trop fortement l'attention. Il vaut donc
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a mieux les laisser dans rilliision de leur pouvoir, u bien sûr que je suis qu'à la longue ils finiront (f toujours par faire ce que je veux.
« Vous en avez vu la preuve dans l'arrêté que j'ai « pris touchant la forme à observer à l'avenir quand (( un membre de la seconde chambre désirera don- « ner sa démission '. L'expression de la volonté « royale a été reçue par la chambre avec une sou- « mission parfaite, et personne n'a songé à s'y oppoct ser. Ils souhaitent tant de trouver un intermé- « diaire entre eux et la royauté! C'est pourquoi a ils affectent toujours de parler du gouvernement « et de s'en prendre aux ministres, cherchant à évi- « ter par là d'entrer en contact avec le roi.
<c L'art. 75 de la loi fondamentale est formel; il
1 . On sait que les membres des États-généraux sont élus par les états provinciaux et que c'est de ceux-ci que ces membres tiennent leur mandat. Toutefois, par un étrange renversement d'idées, une fois admis à l'assemblée des États-généraux et après avoir prêté serment au roi, celui-ci prétendait qu'un député aux États*généraux ne pouvait renoncer à son mandat qu'après avoir i*eçu sa démission du gouvernement. Tout ce qu'il y a d'illogique dans cette étrange argumentation saute aux yeux. Cela n'empêcha pas la chambre de se conformer à la volonté royale, et ce n'est que tout dernièrement qu'on a enfin compris tout ce qu'il y avait d*absurde dans crtte prétention de la couronne. Aujourd'hui, un député aux États-généraux peut déposer son mandat sans aller en demander la permission au souverain. H n'est pas étonnant d'ailleurs que les députés n'y regardassent pas alors de très-près, puisque dans le nombre il y en avait quelques-uns qui en étaient encore à l'A B G des principes constitutionnels. En veut-on la preuve? J'ai entendu un membre de la deuxième chambre, élu par les États de la province..... témoigner au greffier de cette province sa surprise de n'avoir pas encore reçu du gouvernement sa nomination comme membre de la deuxième chambre; à quoi ce greffier répondit d'un air quelque peu railleur : « Mab, « sauf votre permission, monsieur, vous serez muni d'un mandat qui vous 1 sera délivré par les États qui vous ont élu. »
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« ne fait pas mention de ministres ni d'un ministère; M il ne parle que de la faculté attribuée au roi d'éec tablir des départements ministériels : ni leur a nombre 9 ni leurs attributions ne sont fixés. Il et dépend uniquement de moi de placer à la tête de a ces départements qui bon me semblera y même K de n'en pas établir du tout si telle est ma volonté; « car^ d'après la loi fondamentale, le pouvoir exécutif M réside dans le roi et émane uniquement de lui « sans intermédiaire quelconque, et les agents qu'il •c emploie n'ont d'autre autorité que celle qu'il veut K bien leur confier. C'est par conséquent s'écarter de « l'esprit de la loi fondamentale, que de parler sans a cesse de cette responsabilité ministérielle et d'un a ministère, en tâchant d'effacer le roi et de l'écarter a des débats. C'est bien là un aveu tacite de leur
a faiblesse. Us craignent tant de me voir d Ici la
conversation fut interrompue, mais un froncement de sourcils très*prononcé vint achever la phrase ; puis il reprit : «c Aussi longtemps que j'aurai le sentiment c< intime de ma force cachée et de leur pouvoir ap- « parent en même temps que de leur faiblesse réelle, a je ne les redouterai pas le moins du monde ^. »
X. Ces paroles du roi rappellent ce que dit M. le baron Vincent, gouverneur général de la Belgique en 1814, après un grand étalage du libéralisme du nouveau souverain qui allait régner sur les Pays-Bas. « Cet homme, dit « M. le baron Vincent, est trop libéral pour être roi, et trop roi pour être « sincèrement libéral. »
Un autre trait qui peint l'esprit et le caractère du roi Guillaume V% c*est qu'un jour il s'évertua à faire comprendre à l'auteur de ces lignes, qup> sous le point de vue politique, son pouvoir royal, comme roi constitutiouneU était plus ciixonsçrit que l'autorité possédée par ses ancêtres^ ei^ leur triple
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C'est ainsi que le roi Guillaume cherchait à inculquer ses principes à ceux qui l'approchaient; et s'il n'a pas toujours réussi à faire fructifier dans leur esprit ces hérésies constitutionnelles, ses efforts aussi ne furent pas constamment infructueux. Qui ne se rappelle qu'en i8si5y lors de la nomination d'un ministre jeune encore, un Belge, homme d'esprit et quelque peu railleur, disait, en parlant du nouveau commis à portefeuille : a Ah ! ce mice nistre que le roi s'est plu à former! »
Il y a quelque chose de révoltant dans l'accaparement des talents et de l'intelligence d'hommes supérieurs au profit d'un homme qui croit tout pouvoir rapporter à lui-même, par cela seul qu'il occupe une position élevée dans l'échelle sociale. Tout esprit viril, tout cœur haut placé se révolte à l'idée de l'exploitation de l'homme par l'homme.
qualité de stadhouder, de capitaine et d'amiral général, dans la république des Provinces-Unies. Bien qu*aa premier aperçu ceci puisse paraître un paradoxe insoutenable, il n'en est pas moins vrai que Tautorité politique des stadhoudersj jointe à leur autorité militaire comme capitaines et amiraux généraux de Tunion , formaient un /aisceau de puissance tel qu'elle pouvait être comparée à celle d'un roi consiitutionne], avec cette différence toutefois, que ce dernier pouvoir est défini par la loi constitutionnelle de l'état, tandis que le pouvoir des stadhouders, dans la république des Provinces- Unies, était quelque chose de si mal déûni qu'il fournissait l'occasion à celui qui en était investi d'étendre son autorité à tout, sans qu'il fût possible de lui prouver qu'il franchissait les bornes légales où s'arrêtait son pouvoir. Pour un homme comme l'èx-roi Guillaume, ceci pouvait à la vérité avoir grand attrait; mais hàtons-nous de le dire aussi : pour tirer tout le parti possible de celte position, il ne fiillait rien moins que le talisman du nom d'Orange, talisman dont la magie avait été immense dans les premiers âges de la république, mais qui de nos jours a considérablement perdu de son rharme, et non sans de justes motifs.
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Louis XIV et Napoléon ont poussé ce système d'accaparement de l'intelligence humaine à leur profit jusqu'à ses extrêmes limites ; mais aussi faut-il être juste à leur égard et convenir que, si Louis XIV et Napoléon se sont emparés, dans un but égoïste, de tout ce qu'un homme peut donner de grandeur, de zèle, de talent, à une individualité, eux à leur tour communiquaient à la masse une gloire qui rejaillissait en partie sur les instruments humains qu'ils faisaient mouvoir.
Mais, en retour de cette absorption complète de l'homme dans l'individualité royale, que pouvait-on attendre du roi Guillaume? Pas le moindre petit reflet glorieux! Rien qui pût consoler de l'immense sacrifice de s'annihiler moralement à son profit. Ce ne pouvait être qu'un ignoble marché, où il n'y avait à gagner que de l'avilissement et de l'ignominie, en s'associant à un gouvernement qui n'a été qu'un long mensonge. Et cependant, combien d'hommes en Hollande se sont montrés empressés d'accepter un pouvoir auquel il n'était possible d'arriver qu'à la condition de passer par cette dégradation intellectuelle.
Voilà ce qui explique en grande partie les maux qui pèsent aujourd'hui sur ce pays, et la nullité dans laquelle la nation est tombée; car, par une anomalie bien inconcevable, il n'y a pas de peuple qui aime plus à parler de son passé que le peuple hollandais et qui cependant ait rompu plus complètement avec ce glorieux passé. Le roi Guillaume est parvenu à
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éteindre en Hollande toute espèce de grandeur morale; il ne visait pas à commandera des esclaves, non; mais il ne voulait régner que sur des instruments qui ne rendissent que les sons qu'il lui convenait d'eutendre. Un des hommes qui a joui le plus longtemps de la confiance du roi, en sa qualité de secrétaire d'État, a fait dire de lui : « C'est une cloche qui ne a rend de son que lorsque le roi frappe dessus. » Et ce ministre était bien véritablement le ministre selon le cœur du roi Guillaume.
Du reste, la conversation que nous venons de rapporter, expression sincère des sentiments du roi Guillaume, fut pour l'auteur de ces pages un trait de lumière. A mesure que le roi parlait, il lui semblait que toute la duplicité de la conduite qu'il allait tenir par la suite se déroulait devant ses yeux, et dès ce moment l'homme lui fut dévoilé. Ce fut donc sans surprise qu'il vit paraître le message adressé par le roi à la deuxième chambre, le 1 1 décembre iSîQ, dans lequel on retrouve absolument les mêmes pensées, exprimées sans doute avec moins delaisser-allerquedans uneconversation, maisd'une manière aussi entière et aussi décidée. Et, pour le dire en passant, ce message fut à cette époque trèsgoùlé en Hollande, parce qu'alors on y marchait contre les Belges au cri de guerre : Vive le roi quand même] Mais cet imprudent message devint plus tard le tocsin de l'insurrection dans les provinces méridionales; ce furent les ordonnances de juillet
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de la maison d*Orange; elles lui coulèrent la Belgique.
Cependant, quand on vit en Hollande où conduisait celte irresponsabilité ministérielle vis-à-vis de la nation, une clameur violente s'y éleva. Alors on comprit qu'il était plus que temps de mettre un terme à un système gouvernemental si fécond en résultats désastreux; alors les Hollandais demandèrent à grands cris la réforme de la loi fondamentale, l'introduction de la responsabilité ministérielle dans le droit public, et plusieurs autres modifications destinées à mettre des bornes à l'autorité royale, là où, de principe conservateur, elle dégénérait en abus. En un mot, les Hollandais, rendus plus sages par les rudes leçons de l'expérience, tinrent en 1 889 le langage qu'on avait entendu tenir aux Belges dans les années 1828 et 1829. C'était certes un spectacle curieux que celui de ce peuple, exige<')nt impérieusement ce qu'il avait repoussé peu d'années auparavant; et cela pourquoi? parce que alors les Belges le demandaient; pas autre chose.
A la vue de ce changement de ton et de langage en Hollande, un homme qui avait vécu loin du théâtre où se passaient des choses si peu explicables et si peu conformes aux simples notions de la raison la plus vulgaire , étonné, émerveillé, mais plus que tout cela profondément indigné, adressa la lettre que l'on va lire à un personnage qui, à cette époque, n'avait pas encore été appelé à jouer un rôle poli-
tique, et qui par conséquent pouvait être considéré comme ayant conservé la faculté de prononcer sur ces matières une opinion impartiale.
« Permettez, Monsieur, que je vienne vous de- « mander quelques explications, relativement à Teste pèce de féerie dont la Hollande offre le spectacle « à l'heure qu'il est.
c( Tout ce que je lis dans les journaux me paraît « être infiniment sage et raisonnable, et les Étatsce généraux ne demandent au chef de TÉtat que ce R qu'ils sont en droit d'exiger. Mais quand je réfléa chis sur ce qui se passe à La Haye, il me semble a que tout à coup me voilà rajeuni de dix ou douze <c ans, et je me trouve transporté à l'époque de 1 8'-«8 « et 1829, à cette époque mémorable où les députés a belges demandaient au gouvernement ce que les c( députés hollandais lui demandent aujourd'hui. « Alors toutefois ceux-ci accusaient leurs collègues a de n'être que des factieux et des ennemis du gou- « vernement.
« Douze ans se sont écoulés depuis lors; nous a avons été fatalement témoins d'une foule d'événe- « ments funestes; nous avons assisté au déchirc- « ment du beau royaume des Pays-Bas; nous avons « été spectateurs d une lutte prolongée qui a aug- « mente notre dette d'une manière effrayante; et « tout cela, pour arriver à quel résultat? pour en- « tendre demander en i84o par les Hollandais, ce « qu'en 1 828 et 1829 les Belges demandait*nt au gou-
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a vernement : un gouvernement représentatif qui ff ne fût pas une amère déception.
a A cette époque de néfaste mémoire, le roi refua sait de se rendre aux vœux émis par ses sujets des a provinces méridionales, et il était fort, car il poutf vait compter sur Tappui et l'assentiment des Holc( landais. Il triompha donc, si triomphe il y a à « jouer un jeu où Ton perd la moitié de son « royaume.
tf A l'heure qu'il est, même lutte entre le roi et a la représentation nationale de la partie du royaume a qui est restée soumise à son sceptre. Mais sur qui a s'appuiera-t-il aujourd'hui pour se soustraire aux r< demandes justes et raisonnables des États-géné- <r raux ; car il n'a plus son système de bascule à sa a disposition, comme k l'époque de la réunion des « deux pays. Cédera-t-il ou ne cédera-t-il pas? Quelle « est l'opinion générale à cet égard en Hollande?
« L'unanimité qui s'est manifestée sur toutes ces « questions de droit public dans la deuxième « chambre me prouve qu'il y a unanimilé h cet j égard dans le pays. Bon Dieu ! ces hommes sont « donc bien changés depuis! changés du blanc au
a noir!
a Pour celui qui a vécu au milieu des passions « politiques soulevées en Hollande depuis les événe- « nients de 1 83o, ce changement peut paraître moins « étonnant peut-être; mais à coup sûr il y a quelque « chose de merveilleusement inconséquent pour ce-
« lui qui, comme moi, a vécu en observateur loin i( de ce théâtre. Et si c'est là le fruit de Texpérience, « convenons, Monsieur, qu'elle a été bien chère- « ment achetée, lîne révolution et une dette écraa santé sur les bras.
« Le tableau de la situation financière tracé par « quelques membres des États-généraux est-il exact? « J'espère que non; s'il en était autrement, on n'aua rait qu'à se voiler la tête pour ne pas voir passer a la hideuse banqueroute.
«Hélas! Monsieur, tout cela ne peut que finir (c très-mal! Cassandre je fus en 1828 en quittant la « Hollande, et je le suis malheureusement encore « aujourd'hui ! — Nous avons chez nous un homme « qui, je crois, a juré d enterrer ce que ses ancêtres « avaient, pour ainsi dire, créé à l'aide de la Provi- « dence ! !
«FéYrierlSiO. »
Il fut répondu à cette lettre :
« Il est vrai que la différence est bien grande a quand on prend, comme vous le faites, les années « i83o et 1840 pour points de comparaison : alors « royalistes quand même^ conservateurs absolus, « serviles même si vous le voulez, aujourd'hui opa posants^ quasi- libéraux, demandant la respon- « sabilité ministérielle, exigeant que le budget soit « une vérité, etc., etc. Pour expliquer ce revire- « ment, on doit se rappeler qu'en i83o le royaume « (de belle mémoire) était comme divisé en deux
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« camps. Les Hollandais, sentant leur infériorité à ce plusieurs égards et mus par un instinct de consera vation, serraientles rangs autour de Tétendard gouflt vernemental. Après les événements destructeurs « de 1 83oy les Hollandais, blessés dans leur fierté, a ne virent qu'un affront national à venger sur « des ennemis irréconciliables; et le gouvernement, « regrettant le passé, se servit de cet enthousiasme a pour opérer, si possible, une restauration qnel- « conque. De là le refus des arrangements proposés a parles puissances médiatrices, arrangements beaua coup plus avantageux que ceux auxquels on a dû a se soumettre en 1 839, après avoir mis à l'enjeu aoo c( à 3oo millions. La colonie de Java, en promettant a de faire couler un nouveau Pactole pour la mèrece patrie, devint en quelque sorte un auxiliaire dan- « gereux, en ce que , pour ouvrir ses sources, elle ce commença par demander des capitaux énormes, (c dits d'exploitation '. £n6n les yeux se dessillèrent
I . Il est même à supposer que ces mots capitaux d^ exploitation n'étaient qu^une heureuse expression propre à déguiser l'emploi véritable des fonds demandés, à en juger au moins par ce qui suit. Au moment ou le roi Guillaume I'**, tout plein de l'idée de reconquérir ta Belgique, mettait tout en œuvre pour arriver à la réalisation de son projet, M. le général Van den Bosch, ex-guuverneur général des Indes-Orientales, revint dans la mère-patrie. Le roi lui fit part de ses projets et de la persuasion ou il était qu'en poursuivant ce but avec persévérance on l'atteindrait certainement. Toutt- fois, il ne put pas lui cacher que la position financière du royaume était pour lui un grand obstacle, Tentretien d*une armée sur le pied de guerre occasionnant des dépenses auxquelles ne pouvait suffire le revenu du pays. M. Van den Bosch, homme d'un caractère exailé, adopta avec enthousiasme les idées du roi Guillaume, et revenant d'ailleurs des Indes avec une opinion très-exagérée des ressources de la colonie^ il engagea le loi à ne pas considérer la gène
a peu à peu, et au moment où le gouvernement vit le « fond du coffre-fort, fut aussi à bout la crédulité « aifeugle et la patience illimitée que prêchait tf M. BeelaertSy ministre des finances, célèbre par a les lois et les budgets qu'il vit rejeter à Tunani- « mité , son vote seul excepté.
ce Voilà où nous en sommes. Que nous apportera « Tavenir ? Dieu le sait ; quant à moi, je pense que, <c si nos finances peuvent être sauvées, tout s'arff rangera encore passablement bien ; car chez nous <( on est assez indifférent sur ces théories constitu- (c tionnelles, et le principe démocratique n'est pas « à craindre. Mais les finances sont-elles encore à « sauver, me demanderez- vous? Je le croirais bien ; « mais pour cela il faudra pouvoir et oser prendre
financière comme un obstacle, et l'assura que la colonie était à même de fournir amplement aux besoins d*une pareille entreprise. On comprend combien le roi dut être encouragé par une assurance semblable, donnée par un homme qui Tenait de gouverner la colonie pendant plusieurs années. Il marcha donc plus hardiment que jamais dans le système de persévérance qu'il avait adopté, et compromit ainsi, grâce à M. Van den Bosch, le sort de la colonie aussi bien qu'il avait compromis déjà celui de la mère-patrie.
Vis-à-vis de la colonie le roi ne fut pas seul coupable^ et le conseil, aussi bien que le gouverneur général, peuvent être accusés au moins d'une indigne faiblesse, d'une funeste complaisance pour la volonté royale. Une loi fut proposée pour faire un emprunt de a8o millions. Ces millions, dont la mèrepatrie garantissait les intérêts, devaient être employés à soutenir le système de persévérance; mais, pour justifier l'emprunt et dissimuler en même temps l'usage auquel on le destinait, on avança que ces a8o millions avaient été dépensés pour la colonie. Bien que la colonie n'eût pas profité de la plus minime portion de ces dépenses , le conseil et le gouverneur de la colonie consentirent à attester cet impudent mensonge. La loi proposée fut acceptée, l'emprunt fait, et l'on peut voir aujourd'hui quels moyens le gouvernement n'hésiiart pas à employer, quels complaisants serviteurs venaient en aide à son industrie financière.
« des mesures hardies , couper dans le vif pour ar- « rêter la gangrène, et jeter de nouvelles bases pour « reconstruire un autre édifice au lieu de celui qui a menace ruine; et pour cela, il faut de bons arec chitectes, des hommes nouveaux à la place de (c ceux qui se trouveraient trop gênés par leurs aii- « técédents.
a Voilà quelques idées sur lesquelles vous pouce vez méditer, et que vous compléterez par la con- « naissance que vous avez acquise des hommes et ce des choses en Hollande.
«Février 1840.»
Le résultat de la méditation, et de la connaissance des hommes et des choses acquise en Hollande, fut la lettre suivante :
ce Votre réponse m'a fourni un ample sujet de
ce méditations^ qui, à coup sûr, n'étaient pas gaie^;
ce car , si pour sauver ce qui menace de faire nau-
cc frage , si pour arrêter la gangrène, il faut couper
ce dans le vif, et jeter de nouvelles bases pour re-
ee construire un autre édifice, aux lieu et place de
ec celui qui menace ruine , si, en un mot, il faut
ce des hommes nouveaux en place de ceux qui se
ce trouveraient trop gênés par leurs anléctîdents, je
ce tiens le mal pour incurable. Crlui qui devrait
ce s'entourer de ces hommes nouveaux (le mot nou-
<it veau doit être ici synonyme d'indépendant) les
ce déteste trop cordialement pour se servir d'eux.
ce II croirait abdiquer, et, tant qu'il régnera, rien ne
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« pourra Je faire renoncer à sa funeste manie de « tripoter ) car son règne n'a été jusqu'à ce jour, a qu'un long, qu'un misérable, qu'un odieux trier potage.
ce J'ai Yu cet homme de trop près pour ne pas a être pénétré combien son esprit est étroit , ses a vues courtes, sa raison illogique, et son esprit su- « perlativement retors, ennemi de toute espèce de a franchise et de grandeur morale. C'est au point ce que celle d'autrui l'offusque, et qu'il ne veut « avoir sous sa main que des esprits de la taille du « sien. Son cœur n'est pas mauvais, mais l'âme est a d'une trempe commune. Il a manqué sa vocation; « il aurait dû être avoué ou avocat, de mauvaises ce causes bien entendu; car les sentiers tortueux de « la chicane et de la ruse sont préférables à ses yeux (c au grand chemin de la loyauté et de la droiture a en affaires.
a Voilà pour l'homme! U a joué son jeu; il l'a a mal joué, et il s'en consolera en pensant qu'après « tout le proverbe qui dit : « Qui casse les œufs a les paie » , ne lui est pas applicable. U en sera a quitte en faisant pénitence sur le dos d'autrui.
<c Mais que des hommes sages et réfléchis, qu'un a peuple qui passe pour calme et peu enclin à se <c laisser follement entraîner à faire des extrava- « gances, que ces hommes et ce peuple aient pu tf s'associer aveuglément à une entreprise qui de- « vait les conduire à leur ruine , c'est là ce qui me « passe.
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rr l^endant quinze ans, qu'ai-je entendu en Holii lande ? Maudire la réunion de ce pays à la Belor gique. Le jour luit enfin où la Providence rompt a ce « mariage mal assorti > (phrase sacramentelle « de Tépoque dont j'ai Thonneur de vous entretea jnir); et de ce jour j et pendant près de huit ans, « on se montre, dans cette même Hollande, disff posé à se dessaisir de son dernier écu pour re- (c faire ce qu'on avait taut de fois exécré, maudit.
d Le dépit, la fierté blessée, la haine de peuple « à peuple, toutes ces passions ne sont pas aussi te- <c naces, et surtout aussi généreuses. Si la vengeance
« est douce jusqu'à un certain point, elle ne Test « que par calcul. Je conclus de là qu'il dut y avoir « autre chose au fond de cette longue, de cette im- « perlurbable persévérance. Il y avait, je crois, le re- « grel d'avoir perdu ce qu'on n'avait pas su appréd cier au temps où on le possédait. Il y avait le be- « soin, l'impérieux besoin pour vivre, de refaire ce « que la Providence avait accordé, en ï8r5, comme (c ime planche de salut , bienfait méconnu jusqu'au tf moment où cette planche nous échappait. 3'aime « à donner cette interprétation aux efforts, aux sa- (c crifices qui ont été faits en Hollande depuis 1 83o; a car, considérés sous ce point de vue, ils ont un ce côté rationnel qui les explique , qui les excuse fit même ; mais alors aussi, c'est un rneâ culpâ formel « de la conduite antérieure, que les réformes que ce l'on demande aujourd'hui au pouvoir viennent « corroborer.
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« Si je ne devais voii\ dans celte exubérance de a sacrifices, qu'un caprice, l'esprit de vengeance, « une haine aveugle; si au fond de ces sacrifices ne tf se trouvait pas un immense regret du passé et « d avoir perdu ce que la Providence avait accordé, « pour refaire une nouvelle vie à ce qui avait été ' cf grand jadis, mais qui était tombé, parce que tout « ce qui existe sur terre doit se modifier à la longue « pour ne pas périr ; si, dis-je, au fond de ces sacri- « fices énormes je ne retrouvais pas cet immense ref< gret du passé, alors je devrais dire : que TAthénien ff de l'antiquité, que le Français de nos temps mo- <r dernes ont trouvé leurs maîtres, en fait de légè- « reté et d'inconséquence, dans nos graves et froids (c Hollandais.
« Voilà les idées. Monsieur, que m'a suggérées « votre lettre. »
Février 1840.
A cette seconde lettre il fut répondu verbalement. On dit : que ce n'était pas un regret du passé , mais que cela avait été une aberration nationale de se laisser conduire à ce point par le chef du gouvernement. A cela, quelle autre réponse pouvait-on faire, que de dire : Quem Jupiter vuliper* dere prias dementat.
Il fallut enfin céder à l'opinion publique et lui accorder ce qu'elle réclamait; la révision de la loi fondamentale eut donc lieu dans le courant de l'année i84o. Une assemblée des États-généraux, cou-
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voqués en nombre double , fut appelée à coopérer avec la royauté à cette révision. La royauté défendit pied à pied le terrain qu'on voulait lui enlever, mais dut néanmoins céder sur les principaux points en litige. Malgré tout, aux yeux des hommes sages et clairvoyants, la révision ne fut qu'un replâtrage dont les résultats devaient être complètement illusoires, parce que le gouvernement saurait bien toujours se conduire à l'égard de la représentation nationale , de manière à se jouer des restrictions apportées à la prérogative royale. La suite n'a que trop prouvé la justesse de ces dernières prévisions; car, dès le lendemain de cette révision, la voix publique en proclamait l'insuffisance et en demandait une nouvelle, en vertu de laquelle la base du droit public en Hollande reposerait sur l'inviolabilité de la personne royale ; elle réclamait le gouvernement de l'État à l'aide d'un ministère responsable, et, par une conséquence naturelle de cette responsabilité ministérielle, le droit attribué à la couronne de dissoudre les chambres. Mais, à cette époque, le roi ne voulait pas admettre le principe d'un ministère responsable; et, d'un autre côté, il est douteux que la deuxième chambre eût consenti à accorder au roi le droit de dissolution, de peur de se suicider elle-même. L'intérêt général fut donc sacrifié, d'une part, à l'intérêt du roi, et de l'autre, à l'intérêt des membres des Étatsgénéraux, qui craignaient de perdre leurs places. Toujours est-il qu'à cette occasion on inséra dans la loi fondamentale la responsabilité ministérielle
individuelle, ce qui est une garantie morale, mais complètement illusoire sous le point de vue politique, la responsabilité politique n'ayant une signification réelle qu'autant que tous les ministres sont solidaires, car cela seul constitue la responsabilité du ministère. A l'avenir, chaque ministre isolé devait être dans l'impossibilité de se couvrir du ms^nteau royal pour échapper à la responsabilité de ses actes personnels. La loi foncjamentale, malgré ses modifications, resta à peu près ce qu'elje était, frappée de nullité politique ; car on se rappelle le mot de lord Brougham, qui demandait un jour si la responsabilité ministérielle y était inscrite; et sur la réponse négative, dit : a Dans ce cas-là votre cona stitution n'est que zéro multiplié par zéro.»
Ce fut au milieu des préoccupations que durent faire naître dans l'esprit du roi Guillaume , et la conclusion peu satisfaisante pour lui de la question hollando-belge, et le résultat dû à la révision de la loi fondamentele, que ce prince eut encore à s'occuper de trouver un ministre qui voulût bien se charger de débrouiller le chaos des finances du royaume. Plusieurs refus l'avaient fort découragé. Les co££res de l'Etat étaient à sec, et la position financière pouvait être comparée à celle où se trouva le royaume en 1810, lorsqu'il fut réuni à l'empire français. A cette époque. Napoléon trancha dans le vif. Il réduisit l'intérêt de la dette publique au tiers. Cette banqueroute des deux autres tiers parut être le seul moyen de se lirer d'embarras, au risque de
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faire beaucoup de victimes. Encore si celte banqueroute eût profité au pays ; mais hélas! non. Eu 1 840y on se trouva dans une position aussi désespérée qu'en i8jo. Et cependant^de i8i5 à i84o, la paix n'avait pas été troublée en Europe; la Hollande seule avait vécu pendant près de dix ans dans un état de guerre onéreux, pour satisfaire aux besoins de vengeance et aux désirs ambitieux de Guillaume P'. Mais le tout était de trouver*un homme assez hardi pour accepter lé portefeuille des finances dans Tétat critique où elles se trouvaient. Le roi Guillaume jeta les yeux sur M. Rochussen ; et celui-ci ne recula pas devant l'immensité de la tâche qu'on lui proposait; mais il fit ses conditions, langage qui dut paraître un peu nouveau pour le roi Guillaume. C'était là une conséquence naturelle du nouveau principe qui avait été introduit dans la loi fondamentale. M. Rochussen, ministre des finances, allait être responsable d'une toute autre manière que ses devanciers ne l'avaient été. Les conditions que M. Rochussen mit à son acceptation se résumaient dans ces deux mots \ franchise tX. publicité j deux choses qu'on avait eues en horreur jusqu'à ce jour quand il s'agissait de questions d'argent vis-à-vis de la représentation nationale. M. Rochussen déclara au roi que, désormais, il fallait que les finances de l'Etat ne fussent plus une énigme pour le pays, et que ceci ne pourrait s'obtenir qu'en initiant complètement les États-généraux à la situation financière, et que, par conséquent, son premier soin se-
rait de publier un compte rendu à l'ouverture de la session. Tout cela fut accordé, parce qu'à cette époque le roi était dans le plus grand embarras , et qu'il lui fallait un ministre des finances à tout prix; mais ce fut pour lui de véritables fourches caudines sous lesquelles il dut passer.
Ainsi, vers la fin de Tannée 1 840, le roi Guillaume se trouvait en présence de l'issue fatale de sa longue obstination dans la question hollando*belge, de la responsabilité ministérielle, qui lui avait toujours été si antipathique, d'un budget, qui désormais devait être UFie vérité ^ selon l'expression de son nouveau ministre, et de ce compte rendu de l'état des finances dont le menaçait le même ministre qui, dans l'intérêt de sa propre responsabilité, voulait établir une ligne de démarcation bien nettement tranchée entre l'administration précédente et celle dont il allait être le chef.
Tout cela réuni produisait probablement sur l'esprit du roi Guillaume l'effet d'un cauchemar, qu'il nese sentait pasla forcede supporter plus longtemps. Aussi, tout à coup prit-il la résolution d'abdiquer. Les âmes grandes et fortes et les petits esprits sdnt souvent portés à faire des actes imprévus. Telle fut, entre autres, l'abdication du roi Guillaume. Cependant, nous ne pensons pas que ce soit le cas de dire ici, que cette démarche fut due aux inspirations d'une âme grande et forte. Loin de là, ce fut un acte de fsiiblesse qui vint couronner un règne entier de duplicité et d'aveuglement. Ce qui donne à Ja déter-
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mination du roi Guillaume un caractère de faiblesse évident, c*est l'époque choisie par lui pour accomplir cet acte. Deux ans plus tôt, sans doute, avant l'acceptation d'aucun traité, d'aucune tra nsaction , on aurait pu voir dans son abdication la suite d'une conviction , erronée peut-être, mais profonde ; on aurait pu croire qu'il se serait dit : <k J'ai résisté tant a qu'il m'a été possible à une chose que je regarde ce comme injuste. J'ai la conviction que je suis dans « mon droit, et je verrais plutôt tomber ma main ce que de signer un acte qui y porte atteinte. Puisci que la nécessité est là, qui me défend de soutenir «r plus longtemps ma conviction, je me retire. » Mais pouvait-on prêter de pareilles idées à celui qui avait tout accepté, et qui venait, après toutes les concessions faites, déposer le fardeau du gouvernement ^ non plus devant la force et la violence, mais en présence des explications toute pacifiques que lui demandaient les États-généraux, reculant en quelque sorte devant ces deux mots que le nouveau ministre avait inscrits sur sa bannière : Franchise et publicité.
Les Pays-Bas ont assisté au spectacle de deux abdications : celle de lempereur Charles-Quint et celle du roi Guillaume P^ L'abdication du premier fut entourée de tout l'éclat grandiose qui avait marqué le règne de ce grand monarque; l'abdication de l'au* tre fut empreinte de toute la mesquinerie qui avait été un des caractères saillants de son gouvernement. Voici en quels termes l'historien Wagenaar rapporte l'abdication de Charles-Quint :
« Il y avait d^jà longtemps que ce prince se dispoff sait à donnera rEuropelespectacleimposantde son a abdication. L'empereur, enfin résolu de céder tous « ses états à Philippe son fils, fit revenir ce prince « d'Angleterre, ou il n'essuyait que des dégoûts. Phi- « lippe fit, le 8 septembre 1 555, son entrée à Bruxelles, ff où les États des différentes provinces des Pays* « Bas avaient eu ordre de se rendre pour le i4 oc- « tobre. Le a5 suivant avait été fixé pour la céré- «monie de l'abdication. Pour donner plus d'éclat à « cette solennité, l'empereur parut sur son trône , « entouré de plusieurs princes et princesses de sa ff maison et des chevaliers de l'ordre la Toison , a dont il commença par résigner la grande-mai trise a à son fils. Ensuite il ordonna à Philibert de a Bruxelles, membre du conseil d'Etat, de déclarer « à l'assemblée les motifs qui l'obligeaient de céder « le gouvernement des Pays-Bas à son fils. Philibert « de Bruxelles parlait encore, lorsque Charles-Quint « se leva tout à coup, appuyé sur l'épaule de Guilff laume, prince d'Oramge, et tenant un papier à la «main. Il énuméra en français, avec plus de di* « gnité que d'ostentation , les grandes choses qu'il « avait exécutées depuis l'âge de dix-sept ans; il rap- « pela neuf voyages en Allemagne, six en Espagne, « sept en Italie, quatre en France, dix dans les Pays- « Bas, deux en Angleterre, deux en Afrique, et onze ji
^ sur mer. Ne pouvant plus, dans le déclin de son 1
« âge , défendre la religion ni l'Etat, le désir du bien- « être de ses sujets l'engageait; disait-il , à se faire
a remplacer par sou fils. Il recommanda fortement rc que la foi catholique fût maintenue dans toute sa «c pureté. 11 ajouta que si, par erreur, il avait corna mis quelques fautes durant le cours d'une adminis- 41 tration longue et tumultueuse , il en demandait a pardon à Dieu et à ses sujets, et priait son fils « de les réparer. Pour reconnaissance du sacrifice « qu'il lui faisait, il demandait à Philippe de n'avoir « en vue d'autre objet que le bonheur des peuples. tf En répétant qu'il avait toujours conservé une affecff tion particulière pour les Pays-Bas où il avait reçu tf la naissance, et en déclarant qu'il avait toujours « respecté leurs privilèges , il assura à son fils que , a s'il se modelait sur cet exemple, la nation lui res« « tarait toujours fidèle et ne l'abandonnerait jamais; «c mais que, s'il agissait autrement^ il ne manquerait a pas de préparer sa ruine et de ternir sa gloire. « Puissiez^vous, dit-il, avoir un fils à qui vous ré- « signiez le sceptre avec le même plaisir que je goûte « à vous le remettre. Charles ne parut jamais si a grand que dans cette occasion où il renonçait aux «c grandeurs. Philippe tomba à ses genoux et lui dece manda sa bénédiction. Antoine de Perrenot , a évéque d'Arras , fit en son nom un discours , où a il exposa la reconnaissance de Philippe envers « son père et ses sentiments de bienveillance pour « ses peuples. Jacques Maas, pensionnaire d'Anvers, <t 6t, au nom des États, des protestations de fidélité «et d attachement au nouveau souverain. Le lendec( main, les députés des États vinrent chacun à
<( leur tour recevoir et prêter le serment d'inaugu- <! ration. »
La seconde abdication dont les Pays-Bas furent le théâtre, eut lieu dans le mois d'octobre 1840. Un jour le roi Guillaume se rendit dans son château du Loo, situé au milieu des bruyères delà Gueldre. Là j il fît appeler près de lui ses fils et petits-fils, et, dans cette réunion de famille, dans ce huis-clos parfait, le roi Guillaume transmit le royaume des Pays-Bas à son fils le prince d'Orange, ainsi qu'un riche fermiei^ aurait pu transmettre de son vivant sa propriété rurale. à son pemier-né. En pareille circonstance, la présence du notaire eût été requise pour légaliser l'acte de cession du fermier à son fils; mais comme, dans la réunion de famille du Loo, il ne s'agissait pas de la transmission de propriété d'un domaine rural de famille, mais d'un royaume peuplé de trois millions d'habitants, les ministres et les membres du conseil d'État furent appelés à assister à l'acte de transport comme témoins légaux. Cela fait, le roi Guillaume P"*, qui s'était levé roi, se coucha simple comte de Nassau; et son fils, qui s'était levéprince héréditaire, secoucha le soir Guillaumell, roi des Pays-Bas. Le règne de celui-ci commence; l'histoire met sa puissante main sur le règne de l'autre; le roi est mort, l'homme reste; voilà ce que c'est qu'une abdication.
Si l'on considère la forme suivant laquelle s'accomplit cette abdication, tout cela peut paraître infiniment patriarcal ; mais c'était à coup sûr peu
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constitutionnel. Puisque enfin le roi des Pays-Bas avait reçu, en i8i5, le serment des États-généraux, et avait prêté le sien devant cette assemblée, ce qu on avait reçu à la face de la nation à cette époque, encore aurait-il fallu le remettre à la face de la nation au moment de descendre du trône. Tout homme ayant le coeur un peu haut placé ne pourra voir dans la forme adoptée pour cette abdication qu'un outrage sanglant fait au peuple des Pays-Bas. Du reste cet événement ne fit, pour ainsi dire , aucune sensation en Hollande, et voici les réflexions d'un témoin oculaire sur Teffet produit par l'abdication : a En présence du grand événement qui vient a de se passer dans notre petit pays, et de ses con- « séquences et dépendances, une chose frappante , a et qu'on ne saurait croire si on ne la voyait, c'est ce la parfaite froideur de la nation pour l'homme ce qui a voulu la gouverner, sans entendre fort ce ff métier difficile, surtout de nos jours. Ce peuple (c qui, malgré son calme apathique, était remué si « fortement au nom seul d'Orange, a vu le roi quit- « ter le gouvernement et transmettre le pouvoir à a son fils avec la plus profonde indifférence. Parle- « rais-je de la forme donnée à ce grand acte de reff noncement au pouvoir ? elle m'a semblé digne a du reste , c'est-à-dire la moins convenable qu'il fût a possible d'y mettre. En se retirant à l'écart pour tf mettre à exécution, sans avoir voulu entendre tf même le moindre avis, une résolution aussi im- (c portante, une résolution dont la tranquillité du
« pays pouvait dépendre ( ce pays, à la vérité, ne « s'en est point ému), on a bien l'air d'être honteux ce du passé ; et n'est-ce pas dire : Sauvez-vous comme « vous pourrez ; pour moi, je me sauve tout seul. « Et puis ajoutez à cela ces proclamations froides a et insignifiantes ', qui n'ont d'autre caractère que «c celui d'être peu constitutionnelles ; car, en vérité, a dans un système d'absolutisme et de royauté de a droit divin, on n'aurait pu traiter la chose plus « en famille. Disons sur cela : que la fin couronne ce l'œuvre, et qu'on n'a pas calculé plus que par le a passé les conséquences de ce qu'on allait faire. » Mais si| dans le parallèle que nous avons établi au sujet de cette abdication , nous avons trouvé une si énorme distance entre Charles-Quint et Guillaume P"", il est incontestable qu'entre Guillaume P*" et Philippe II existe plus d'un point de rapprochement. Tous deux ils régnèrent sur la totalité des Pays-Bas; Philippe II perdit les provinces du nord, Guillaume P' celles du midi; et cela par les mêmes
z . Passe pour froides et mngnifiuites, mais ce qui leur donne un caractère épigrammatique, c'est le passage où il est dit : « Nous pouvons avec « satisfaction reporter notre vue sur la période de près de yiogt-sept a us « pendant laquelle nous avons gouverné notre patrie et le grand-duché de
« Luxembourg ! I » A moins toutefois que ce contentement intérieur ne
provint de l'état prospère de sa cassette particulière, qui faisait un immense contraste avec le vide des coffres de l*État.
Quant au passage où le prince d'Orange est désigné comme le successeur légitime de nos couronnes royale^ grand»ducale et ducale^ il est curieux à placer en regard de l'art. 29 de la loi fondamentale qui dit : « le roi des « Paya-Bas ne peut porter une autre couronne. » Si l'on tient à l'observation de la loi fondamentale, il faut convenir que d'après cet article il y en a deux de trop.
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causes, à près de trois siècles de distance. Philippe II voulait violenter la liberté de conscience, détruire l'hérésie; Guillaume voulut, non-seulement s'immiscer dans les questions religieuses qui étaient étrangères à la communion dont il faisait partie , ce qui le rendit odieux aux catholiques; mais surpassant en ceci Philippe II, il éprouva le besoin de dominer les consciences ^ au point de devenir le persécuteur de ses coreligionnaires dissidents. Chacun eut recours aux moyens de répression de son temps, Philippe II aux échafauds et aux bourreaux, Guillaume P' aux gendarmes et à la police correctionnelle. Enfin Philippe II et Guillaume P' supportèrent l'un et l'autre avec impatience l'intervention des États dans les affaires du gouvernement ; l'un et l'autre ils visèrent à étendre le pouvoir royal audelà des bornes qui lui avaient été assignées par la constitution. Des revers semblables, provenant des mêmes causes, ne prouvent-ils pas que, vis-à-vis les peuples des Pays-Bas, le pouvoir royal ne vient en aide à celui qui l'a entre les mains, qu'autant qu'il l'exerce dans de justes limites, et qu'au-delà de ces limites ce pouvoir devient une arme contre celui qui s'en sert imprudemment.
Voilà donc le roi Guillaume II en possession, à titre onéreux, de la couronne des Pays-Bas ; car il ne faut pas oublier de signaler ici que, si le roi Guillaume P' transmit à son fils tout le fardeau de la royauté, il eut la précaution de ne lui en transmettre qu'une partie des bénéfices. L'ancienne loi fon-
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damentale avait stalué que le revenu de la couronne serait de i2,5oo,ooo florins (art. 3o). L'article suivant disait encore : ce Si le roi Guillaume-Fre- « déric d'Orange-Nassau en fait la proposition , il ff peut lui être par une loi assigné des domaines «en toute propriété ^ jusqu'à concurrence de <K Sooyooo florins de produit, lesquels seront dé* « duits des revenus déterminés à l'article précède dent. » Le roi Guillaume P', usant de cette faculté, se fit assigner des domaines jusqu'à concurrence de 5oo,ooo florins de produit, et ces domaines allèrent s'engouffrer dans ses spéculations; mais lorsqu'il résigna la couronne, il crut que ce qui était bon à prendre était bon à garder, et par conséquent une des conditions de son abdication fut qu'il conserverait la jouissance de ce revenu de 5oo,ooo florins, condition d'autant plus onéreuse pour le nouveau roi , que , par suite du déchirement du royaume des Pays-Bas, le revenu de la couronne, lors de la révision de la loi fondamentale, avait été fixé à ï,5oo,ooo florins seulement* Convenons que, jusqu'au dernier jour de son règne , le roi Guillaume fut un habile spéculateur ; son abdication même lui fournit matière à spéculation.
Mais n'est-on pas en droit de se demander : si cette abdication eût. été accompagnée de toute la dignité qui convient à la couronne et de tout le respect qui est dû par le souverain à la nation qu'il gouverne, n'est^on pas en droit de se demander, disons-nous, si d'aussi sordides conditions auraient
pu être imposées par Tex-roi au roi régnant ? Évidemment non. Si en cette occasion un sentiment de pudeur n'eût pas arrêté le roi Guillaume P' , la voix publique, la voix des représentants de la nation^ lui eût fait entendre ces sévères paroles : «x Vous i( êtes parfaitement libre de renoncer à la couronne; « mais en la déposant vous devez transmettre à votre « successeur toutes les prérogatives qui y sont atta- « chées ; car vous n'avez pas le droit de retenir quoi a que ce soit de cette royauté, devenue pour vous tf un fardeau trop pesant '. »
On s'attendit que, dès l'aurore du nouveau règne, les conseillers de Tex-roi, ceux d'entre eux au moins qui avaient rendu de si mauvais services au pays , auraient suivi l'exemple de leur ancien souverain en rentrant dans la vie privée ; mais pas le moins du monde; ils restèrent tous à leur poste, comme si rien n'était changé ; et ce qui dut paraître incroyable surtout , c'est que le ministre considéré à juste titre comme le grand promoteur du message du 1 1 décembre 1829 se montra à cette occasion plus fidèle à son portefeuille qu'à ses principes politiques; car, après s'être fait le défenseur à outrance du dogme de la non responsabilité ministérielle , il resta ministre après que cette responsabilité eut été inscrite dans la loi fondamentale. ^N'agissant en cela, disait-il, que par respect pour cette loi fonda-
I. La clameur publique fut si grande à celte occasion, qu'elle força cependant Tex-roi Guillaume a mettre son fils en possession de la totalité du revenu de la couronne.
mentale 9 et se pliant sans peine à tout ce quelle statuait. Ceci fournit tout d'abord matière à penser à un public étonné, et surtout très-peu édifié sur la manière dont cette responsabilité ministérielle serait comprise sous le gouvernement du nouveau souverain , puisque les ministres de Tex-roi paraissaient si bien s'en accommoder.
Les actes du règne de Guillaume II se partagent en deux catégories très-distinctes : les actes de son gouvernement qui lui sont entièrement personnels, et ceux qui ne sont qu'une conséquence impérieuse^ une suite, disons fatale, du règne de son prédécesseur.
Nous n'avons pas le projet d'aborder ici l'examen des actes qui peuvent être considérés comme appartenant exclusivement au gouvernement du roi Guillaume II. Nous les examinerons probablement dans la suite }. Guillaume II est arrivé au trône quand déjà il avait atteint à peu près la cinquantaine. Or, pour pouvoir juger un homme qui est parvenu à la couronne à une époque aussi avancée de la vie, il faut nécessairement le connaître et l'étudier sous le triple point de vue d'héritier de la couronne, de fils et de père. Cet examen nous mènerait beaucoup trop loin ici.
Dans ce moment, notre but est uniquement de passer en revue cette partie des actes du gouver^
X . L'auteur de ces pages a réuni les matériaux nécessaires pour la publication d*un écrit faisant suite à celui-ci, sous le titre : Guillaume 11^ roi des PajrS'BaSy jugé tous le point de vue d'héritier présomptif et de roim
nement actuel qui se rattache immédiatement au système de la perséi^érance suivi sous le règne de Guillaume P'.
De même que M. Rocbussen, en acceptant le portefeuille des financea» insistait sur ce point, que la limite fut nettement tracée entre l'administration financière qui l'avait précédé et celle dont il allait être chargé, et cela dans l'intérêt de son honneur et de sa réputation d'honnête homme, de même le roi Guillaume II doit désirer, de son côté, que la limite soit exactement tracée entre les actes qui émanent de sa politique personn^le et les actes qui ne sont que la suite nécessaire de la voie dans laquelle il avait trouvé TÉtat engagé à son avènement au trône. Faire la part de ces deux positions n'est; quq justice rigoureuse.
Ce serait donc une véritable injustice de vouloir imputer au rqi Guillaume II l'état déplorable où se trouvent les finances du royaume , et de mettre sur le compte de ce prince que, depuis sofi avènement, le gouffre des déficits annuels ne se soit pas comblé comme par enchantement, et que, loin de là, grâce à de nouveaux déficits, l'État semble plus que jamais marcher vers la banqueroute.
Malgré les talents et le zèle du ncmveau ministre de$ finances, celui-ci a eu à lutter contre des obstacles qu'il n'avait pu prévoir. Peut-être même, en acceptant le portefeuille^ ne s'était-il pas douté de la plaie incurable qu'il se verrait chargé de guérir.
Commeut leût-il pu sonder cette plaie financière, puisque, lorsqu'il fut appelé aux fonctions de ministre, tout ce qui touchait aux finances n'était que doute, obscurité, mystère ? Quand il a vu de près cette lèpre hideuse, quand il a soulevé le voile qui couvrait cet arcane royal de Guillaume V ', alors peut-être il a senti son courage ébranlé. Tout ai4 moins son espoir pour un meilleur avenir a dû en recevoir une terrible atteinte; car enfin, que découvrit-on quand il fut permis de plonger les re* gards dans cet abîme? On découvrit alors : que^ nonobstant les abondants subsides qui avaient été follement prodigués au gouvernement, les coffres étaient vides ; qu'il existait un déficit énorme, parce que legouvernementavaitfaitune foule de dépenses à Tinsu, ou sans le consentement des États-généraux; que des sommes allouées pour ^es objets
1. Il ne Faut pas s'imaginer que le désordre dans lequel le roi Guillaonie a^ait plongé les finances du royaume échappât le moins du moude à la pénétration de ce prince, et que ce fât là uu point sur lequel il se fit illmion à lui-même; car, dès i8a8 et 1829, la force de la vérité lui arracha un aveu qui était la condamnation formelle du système financier suivi par lui.
Jetant un regard sur l'avenir de son royaume et sur ce qui pourrait arriver à sa mort, plus ou moins prochaine, il dit ces mots remarquables : « Stf je « venais à mourir, je crois que la situation des finances offrirait d^immtnseï « embarras à celui qui viendrait après moi ; car en réalité il n*y a que nei « qui connaisse le système que j'ai adopté à cet égard. » Aveu candide û Ton veut, mais prédiction terrible que le roi Guillaume a vu s'accomplir de son vivant!
Peut-être, en disant ces mots, espérait-il que, si sa vie se prolongeait tacùft de quelques années, il parviendrait à mener à bonne fin ce qui lui paraissait une tftche impossible si, par sa mort, il la léguait à un successeur; lliaii la prolongation de la vie du roi Guillaume, au lieu d'apporter un remède au mal, n'a fait que l'empirer, disons mieux^ le rendre incurable.
spéciaux avaient été détournées de leur destination, et employées par le gouvernement à subvenir aux dépenses résultant du système qu'il avait suivi; enfin , il fut démontré que y non satisfait d'avoir gaspillé tant de trésors en pure perte, le gouvernement, dans sa détresse, avait eu recours à une foule d'expédients honteux; et qu'il n'avait pas même reculé devant Fénormité de détourner des fonds qui lui avaient été confiés à titre de dépôt. Et celui qui avait mis la main sur ce dépôt était... Qui?... le roi Guillaume!!...' heureux de trouver un ministre irresponsable qui voulût se prêter à un manque de confiance aussi flagrant. De là, par conséquent, impunité du délit. Mais si, dans cette circonstance, la vindicte publique n'a pu avoir son cours, du moins l'opinion publique se chargera de livrer le nom du coupable à la juste sévérité de l'histoire *?
z. Aigemeen HandeUblad, z4 janvier z843.
a. si le roi Guillaume eût voulu admettre la responsabilité ministériellei tous les actes de son gouTeroement seraient retombés à la charge de ses conseillers; pas une accusation n'eût pu remonter jusqu'à lui; il se serait trouvé placé dans une sphère où il n'était pas possible de l'alieindre. Il n*a pas voulu admettre cette responsabilité ministérielle; il a dédaigné cette égide tutélaire des bons comme des mauvais princes ; il a cru y trouver un avantage, il s'est trompé ; son calcul a tourné contre lui. Mais comme nécessairement il doit y avoir quelqu'un de responsable, il est naturel qu'à défont de ses ministres, cette responsabilité remonte jusqu'au roi Guillaume 1*% et on peut lui faire l'applicalion de ce mot si vrai de M. de Custine, parlant de l'empereur de Russie : « La responsabilité est la punition du souverain •* absolu. »
Et c'est précisément là que réside la haute moralité de la question développée dans cet écrit. Si l'auteur se voyait traduit devant les tribunaux pour sa publication, c'est sur ce point uniquement qu'il établirait sa défense. Car,
Depuis les deux années que le roi Guillaume II règne et que M. Rochussen est à la tête des finances, le budget n'a pas été une vérité plus que sous le règne de l'ex-roi. Le chiffre des dépenses, pour Tannée 1841 , s'était élevé à 70,758,801 florins; celi^i pour 184^, à 7i,o4o,853; mais les revenus ne se sont jamais élevés au point de couvrir les dépenses. Tous les revenus de l'État, et notamment l'excédant prptbable des Indes, avaient été exagérés par le ministre des finances. Tous sont par conséquent restés audessous du chiffre auquel ils avaient été évalués , et il en est résulté, pour les années i84i et 1842, un déficit de près de dix millions de florins. Le déficit annuel n'était pas d'ailleurs la seule plaie, de la Hollande. Elle avait, en outre, à payer les intérêts de sa dette publique, s'élevant à 88,994,000 florinsj. Par là était absorbée plus de la moitié des revenu^. On comprit qu'il fallait en finir avec la Belgique, afip de la mettre en demeure de payer la part de la dette qui devait être à sa charge, 5 millions de rente. Et encore, qu'était-ce que ces 5 millions? Il n'en resteri^it
ta adonelUnt même que la responsabilité miDÎstérieUe ne résultât pas de la forme du gouvernement constituiionnel adopté dans les Pays-Bas, toujours est-il que la royauté ne pouvait pas y être ce qu'est l'autocratie en Russie : le gouvemement absolu d'un seul, sans contrôle quelconque, en un mot ee despotisme illimité qui implique obéissance illimitée et silence absolu de la part des sujets.
n est désirable que le gouyemement des Pays-Bas se prononce sur l'esprit et la tendance de cet écriL S*il le blâme, c'est qu'il est disposé à marcher sur les traces du gouvernement précédent. Si au contraire il l'approuve, ce sera du moins une preuve qu'il a à cœur d'adopter une marche plus franche et pins sincère, et de réparer, si la ehose est possible encore, tout le mal qui a été fait. . ^
pas moins à la Hollande à payer une rente de près de 34 millions. Ce fut alors qu'on songea à opérer la conversion des rentes 5 p. 0/0; chose assez étrange
du reste, et dont on n'avait pas d'exemple, une
conversion volontaire et un déficit! Pour opérer cette conversion il fallait de l'argent; on résolut de capitaliser la dette belge et d'obtenir le paiement du capital. On mit alors autant de hâte à terminer qu'on avait mis de lenteur jusque-là, et la nécessité imposa de nouveaux sacrifices.
Le traité de iSSg n'avait stipulé que les points principaux qui mettaient utt .terme à la question hoUando-belge. Si le traité de i83g eût été soumis aux chambres, il n'y aurait eu aucune voix contre; et l'exécution, dont l'œuvre des commissaires aurait dû faire partie, aurait été abandonnée au pouvoir exécutif, qui aurait été dans l'impossibilité de franchir les limites tracées par ce traité. Mais on avait commencé par nommer des commissaires à Utrecht, Maéstricht et Anvers. Après de longues discussions, comme on vit qu'ils ne pouvaient s'entendre, M. Rocfaussen prit luinméme l'affaire en mains. Le traité de iSSq fut mis de côté, et on commença les nouvelles négociations, qui amenèrent la signature du traité du 5 novembre 184^.
Dans tous les traités il y a des stipulations générales, dont les détails restent à régler par des commissaires à nommer par les deux parties en vertu de ces traités, et c était se plaeer sur un mauvais terrain que de recommencer ab o^Of par de non-
veiles négociations des plénipotentiaires^ ce que des commissaires subordonnés atiraient pu et du régler I en vertu des principes et des stipulations du traité conclu en i SSg.Mais comme celui-ci n'avait pas été soumis à l'approbation des chambres, le gouvernement se crut les .mains parfaitement libres^ et par conséquent autorisé à entamer de nouvelles négociations, qui amenèrent le traité du 5 novembre 1 84a. C'est ainsi qu'on se trouva en présence de deux traités, c'est-à-dire d'un second traité à ratifier encore, traité qui s'écartait de celui ratifié déjà, et qui, par suite du besoin qu'on avait de terminer, concédait plus que n'avait fait le premier.
Ce traité accordait à la Belgique, sur la question de la navigation intérieure, des avantages bien plus grands que celui de 1839, et diminuait encore de 200,000 florins la part déjà si i^éduite de la dette mise à sa charge.
Un cri de réprobation générale accueillit en Hol-^ lande la nouvelle de la conclusion de ce traité. Le commerce ne pouvait pardonner au gouvernement d'avoir réglé la question de la dette et celle de la navigation intérieure d'ulie manière trop favorable à la Belgique. I^ commerce du Rhin Surtout faisait entendre à ce sujet de vives réclâiDations, préfendant que ce traité faisait revivre l'état de choses antérieur à 1 83o, époque où la ville d'Anvers faisait une dangereuse concurrence à Amsterdam, et surtout à Rotterdam, principal dépôt du commerce rhénan, et que, pour prix désavantages concédés à la Belgique,
celle-ci ne donnait aucun équivalent. A Amsterdam fut signée, par les premières maisons de commerce, une pétition demandant instamment le rejet du traité par les États-généraux. Cependant le pouvoir, qui savait sans doute combien ce traité serait impopulaire, n'avait pas voulu en assumer la responsabilité sur lui seul; et pour se tirer de ce mauvais pas, il avait eu recours à une ruse qu'on pourrait presque appeler une escobarderie.
Un article de la loi fondamentale dit expressément que, lorsqu'il s'agit de l'échange ou de la cession de portions de territoire en lemps de paix, le traité qui contiendra ces stipulations devra être soumis à l'approbation des États-généraux. Le gouvernement profita avec empressement d'une rectification de limites, insérée dans le traité , pour le soumettre à l'approbation des Etats-généraux, enfermés ainsi dans un dilemme embarrassant. D'un côté, il était évident que les négociateurs avaient fait des concessions auxquelles ne les obligeait pas le traité de 1 8 39, et dans ce cas les États-généraux ne devaient pas approu ver.'Mais, de l'autre côté, ils savaient combien le gouvernement avait besoin que ce traité fût sanctionné, et ils craignaient, en refusant- leur approbation, de le mettre dans le plus grand embarras. Il fut un moment question de séparer le traité en deux , et de ne s'occuper dans les Étatsgénéraux que de la partie relative au territoire, laissant les questions de finance à la responsabilité du gouvernement, qui semblait reculer lui-
même devant cette responsabilité. La motion de sé« parer les deux questions ne fut pas adoptée, et le gouvernement obtint que le traité fût approuvé âans son entier par trente-huit voix, contre dix-huit
Mais est-ce à dire qu'après ces sacrifices, qu'après avoir consenti à un traité aussi impopulaire que celui de 18421, la Hollande va voir relever son crédit, et que le gouvernement ram.ènera le pays à un état florissant ? Cela n'est pas croyable.
Il parait démontré aujourd'hui : que le chiffre du revenu annuel ne peut être porté plus haut que 60 millions de florins ', et que, par conséquent, il faudra ramener les dépenses à ce même chiffre, à moins de vouloir continuer à marcher avec une fatale imprévoyance dans la voie des déficits an«
I. En i8o5| sous le ministère de M. Gogel, cet habile financier porta le revenu de la république Batave à 5i millions de florins, jugeant que c'était là le chiffre le plus élevé auquel il dàt élre porté.
En 18x4, après que la dette eut été rédyite des deux tiers, le revenu de la Hollande fut porté à 38 millions i/a de florins.
Sons la réunion de la Belgique et de la Hollande, 80 millions de florins forent inscrits au budget comme étant le revenu du royaume des Pays-Bas, dont la moitié pour la Hollande, 40 millions de florins.
En admettant donc que le revenu actuel puisse s'élever à 60 millions de florins, ce .revenu serait de plus de ao millions au-dessus de celui de 1814. Mais le budget des dépenses s'élevant a 70 millions, il y aurait déficit de 10 millions qui devraient être couverts par ce que les colonies rendent à la mère-patrie; mais comme la rentrée de ces 10 millions est soumise à de nombreuses éventualités, on se trouverait toujours sous le coup d'un déficit, qui pourrait varier suivant les circonstances, mais qui serait toujours de plusieurs millions, comme on en a eu la preuve en 1841 et 1843.
D*après le Journal de La Haye^ ce sont les vents contraires qui sont cause qu'en 1842 les produits coloniaux n'ont pas rapporté à la mère-patrie le prix auquel ils avaient été estimés. A.vons-nous tort de dire que les éventualités jouent un grand rôle dans le revenu du royaume des Pays-Bas ?
nueit) et cela quand près de la moitié du revenu est déjà absorbée par les intérêts de la dette publique. N'est-ce pas là une situation financière désespérée; et i'homme d'état qui avait été consulté un jour par une auguste princesse sur l'état des finances des Pays-BaS| n'avait*-il pas grandement raison de dire qu'à moins d'un miracle, et que les millions ne vinssent tomber du ciel pour éteindre la dette publique, on ne pourrait à la longue se soustraire à la nécessité de proclamer la banqueroute de l'état?
Par suite du traité de i84ti, et des 5 millions environ mis à la charge de la Belgique, le chiffre de l'intérêt de la dette est réduit à S3 millions. Ceux-ci étant déduits des 60 millions qui peuvent être considérés comme le revenu normal et assuré^ il reste 27 millions pour faire face à toutes les autres dépenses. Sur ces 27 millions, il faudra entretenir l'armée et la marine , payer ladministration de la justice, solder tout ce qui dépend du ministère de l'intérieur et de celui des affaires étrangères^ enân pourvoir au salaire des ministres des différents cultes protestants et du clergé catholique. Évidemment la chose n'est pas praticable.
Il faudra donc commencer par renoncer à avoir une armée et une marine, c'est-à-dire renoncer à se faire respecter en Europe. Dans cet état de prostrà*' tion financière, toute entreprise énergique s6ra étouffée ; rien de grand ne pourra s'effectuer ; on vivra, pour mieux dire on végétera delà manière la plus misérable ,' car tout sera réduit aux propor-
— i39 — tions d'un calcul mesquin; l'honneur national et les sciences,4es ans et la littérature, toutes ces branches de rintelligence humaine qui communiquent tant d'éclat au gouvernement qui sait les protéger avec une noble magnificence, seront réduits à n'être qu'une misérable question de chiffre ; tout sera sacrifié au désir d'épargner quelques florins. Si une pensée grandiose vient à naître, malheur au génie qui l'aura conçue; car elle deviendra pour lui un effroyable cauchemar, une lutte incessante entre une conception noble et sublime, et l'impuissance qui condamne au néant. On se demande si un état réduit à un tel abaissement mérite encore de porter le nom d'État; si une nation placée dans de telles circonstances peut se vanter encore d'être une nation libre et indépendante. Peut-on appliquer les noms de peuple, de nation, de gouvernement, là où tout est faiblesse, décrépitude, vétusté? Non, certes; et déjà la mort a envahi ce corps social, car la vie ne s'y fait plus sentir que par d'affreux tiraillements ; c'est une cruelle et lente agonie. On ne trouve là, ni moralement, ni matériellement, rien qui constitue le principe vital d'un état, la force, et avec elle là garantie de l'indépendance et du libre arbitre. Ce que les citoyens d'un pays ont le droit de réclamer de leur pays et du gouvernement placé à sa tête, c est qu'au besoin il soit en mesure de lui accorder aide et protection. Or, quelle assistance peut-on attendre d'un gouvernement comme celui des Pays-Bas? Ne possédant pas la force nécessaire pour se faire res-
pecter, il est incapable de protéger ceux qui vivent sous ses lois. N'est-ce pas là, à vrai dire^ un état de dissolution bien caractérisé, bien réel? Le lien entre les gouvernants et les gouvernés n'est-il pas rompu de fait, aussitôt que les derniers ne peuvent plus compter sur l'appui des premiers ?
Peut-on dire que, dans une position semblable , on est placé sous l'égide protectrice d'un gouverne* ment? Non, on se retrouve presque dans l'état primitif; on n'est plus qu'un être isolé, qu'une faible individualité. C'est là le comble de l'abaissement; mais c'est aussi le comble du malheur pour une intelligence forte, virile : ne trouvant rien qui réponde à ses mâles conceptions, elle est condamnée à une impuissance désespérante, et il ne lui reste que le choix de pleurer près du cadavre de sa patrie, ou de se condamner à l'exil pour n'avoir pas ce cruel spectacle sous les yeux. Si, pour écarter ces lugub,^^ pensées, l'esprit cherche dans le souvenir des gloires du passé une consolation aux misères du présent , cette étude, loin d'être un baume adoucissant , detviendra un nouveau sujet d'irritation et d'amertume; alors rame brisée, fuyant le souvenir du passé, et maudissant le présent, retombera sur ellemême de tout son poids, en déplorant l'heure où le ciel l'a créée pour l'abreuver de tant de dégoûts et d'humiliations. Mais que le gouvernement des Payç- Bas le sache bien, un état d'abandon et d'isolement semblable devient pour l'individu un état deguçrre, et dans cette situation, si ses forces matériellc^s
lui font défaut 9 il est en droit d'avoir recours à toutes les ressources quMl peut trouver dans son intelligence pour combattre les progrès d'un mal qui détruirait sa patrie et les siens.
Voilà donc ce que le peuple des Pays-Bas doit au système Ae perséiférance. Et celui qui a attiré ce déluge de maux sur ses sujets a le triste courage de venir assister en quelque sorte à Tagonie de son pays, agonie qui fait un contraste frappant à côté des richesses personnelles qu'il a su acquérir par des moyens peu dignes , il est vrai, de la haute position où le sort Tavait placé! A une époque où la royauté éprouvait un si immense besoin de se raffermir, en se rendant respectable aux masses , nul souverain n'a plus que le roi Guillaume contribué à affaiblir le prestige du pouvoir royal, en le traînant en quelque sorte à la suite des courtiers, sur le tapis vert de la Bourse. Était-ce là le moyen de rendre la royauté respectable % et cela dans un pays
I . Pour prouver combien la royauté a perdu de son prestige eu Hollande, nous allons transcrire quelques passages d'un pamphlet qui vient de paraître à Amsterdam, et dans lequel on parodie le gouremement de l'exroi Guillaume 1*'', et l'état déplorable où se trpUTe le pays.
Le style piquant et naïvement grotesque de ce pamphlet, qui contient tant de vérités, rappelle les scènes populaires des vieux peintres flamands, et on pourrait dire que c'est là du Teniers ou du Jean Steen littéraires.
Uttre de Jean-le-Franc, passager à bord du vaisseau^ faisant eau^ Hollandia, commandé par le capitaine Fromage. (Amsterdam, G. J. Aacooa 1843.)
A bord du vaisseau BollandiOy errant i Bio de laitt. nord et S50 de long, orientale, année 184S.
Amis di L'HUMAiriTi !
Vous savex qu'après que notre vaisseau eut été horriblement maltraité
où elle n'était qu'à son début , et où elle n'avait pas en sa faveur le prestige qui résulte d'un établissement séculaire ?Mais le char du pouvoir est sujet à verser. La maison d'Orange, qui a désarçonné tant de rois, le sait mieux que toute autre; et les revers des autres faisant quelquefois faire un retour sur sQi« même, le roi Guillaume songeait sans doute à amas*
par les Français, il fut radoubé tant bien que mal par les An^ais, et qu*i cette occasion nous reçûmes un nouveau capitaine dans lequel nous avions pleine confiance. Notre équipage subit une augmentatioD eonsidérabl»; nous reçûmes k bord des étrangers appelés Bu»eurs'4U4ùèr€^ dpèse de pm qui se sont toujours montrés dignes do nom de Belge» si bien qa*il nous fut extrêmement difficile de fratemi«er avec ces nouveaux venus. Cependant Tespoir que le capitaine Fromage favoriserait en toute occasion set «ncicus compatriotes, qui s'étaient toujours moutrés très-attachés à ses ancêtres, nous inspira du courage, nous fit oublier le naufrage par lequel nous avions passé et noua encouragea à larguer les voiles : nous mimes donc en mer. Notre capitaine avait choisi ses timoniers, parmi lesquels il y en avait de bwia et de mauvais. Toujours est -il que le premier timonier (M. Van Maanen, ministre de la justice) ne valait pas graud'chose. Les BuveurS'éMièrt le prirent en grippe dès les premiers instants, et criaient à qui mieux mieux • è bas « cet homme I qu'on le jette à la mer! » Mais il n'en fut pas ainsi: le capitaine Fromage n'était pas disposé à se laisser imposer la loi, et nous applaadissions à sa fermeté. Nous nous imagiuémes que les Buveurs-de-'àière ni criaient ainsi que pour nous taquiner. Mais après de loug^t pourparlers, des disputes et des menaces, les Buveurs'^C'hii^re commencèrent à se mutiner. Ils soutenaient qu'on nous donnait plus de pain, de fromage et d'autres vivres qu'à eux; et comme c'était justement le contraire, ces récriminations commencèrent à nous ennuyer considérablement Un soir (c'était le jour de l'anniversaire de la naissance de notre capitaine et tout était préparé pour célébrer dignemeut cette fête) ne voilà-t-il pas que les Bupeurs^de-'bière se mettent en révolution, brûlant et saccageant tout ce qu'ils reocontrent, chassant les timoniers et tous ceux qui étaient an gouvernail, ainat que certain galérien libéré, l'organe ou pour mieux dire lia main droite de netre capiuûii« (im bbiair» bAUen, rédacteur d'un journal salarié par le gouver* nement) , car tels étaient ses prmcipaux soutiens. Le capitaine cria : « au « secours ! au secours ! Buveurs'de-ca/é ! venes à mon aide et détruisons « ces Bu^eurs'de'bière! » Nous qui n'entendions pas qi^Uce, nous nous i^u-
ser des consolations personnelles et de famille pour les jours de disgrâce ; sa prévoyance en ce genre est une preuve de plus de la Êiusse politique qu'il s'obstinait à suivre... Ses yeux se sont*iIs ouverts aujourd'hui, ou, seul de son opinion en Hollande, croit-il encore que son système a été bon, utile , glorieux ? Si le chapitre des illusions n'est pas ter-
nim^ et noof nom préparânet à 4onner uq« raclée bien soisp^e à Dei Bu-» yeuri^de-èièr^, et à lea jeter k la n^er s'il était possible. Ceci coûta la vie à bien des Buveurs-iU-ca/é, Quant au capituioe Fromage^ il se Uottit» avec ot qu'il ; ayait de plus précieux à bord, dans la cabine, et nous li|i donnâmei à garder tout ce que nous possédions; tout notre avoir» tout notre sang fut 1918 à sa libre disposition. Il y en avait qui soutenaient que le capitaine Fromag9 donnait de cet argent aux But^ews^dc'kUrc pour les gagner à $a cause^ mais ceux-là furent accusés d'être des maWeiilantfi. Uieu veuille que noua les eussions écoutés alors I tant de sâog innocent n*edt pas été répandu e» pure perte; inai» nous étions frappés 4*aveugiement; la suite ne Ta que t^op prouvé.
Les Buçeun^de-hièr^ voulurent à toute force un autre capitaine, lÏQtre bâtiment fut tiré sur U grève ; on le dépe^ ; d'un seul on en fit deax, sur le chantier Britan/ùa, Ces deux petits bâtiments» ainsi rafistolé^, furent envoyés en ner, à la gjràce de Dieu. Lee Buyeurt'dC'^bière obtinrent un autre capitaine, et nous, ngus coqservâmes le nôtre. Rien no fut épargné alors pour rendre le capitaine Fromage joyeux et content, et pour lui procurer une beureuie vieillesse. Nous étions ravia de nous trouver entre noua, et rendions grâce au ciel d'être débarrassés de ces satanés Buveurs- dc^h'ière. Mais uotre capitaine ne détestait pas autant la bière que nous l'avions cru, car, sous main, il travaillait à rattraper le petit vaiàseau des Buveurs-dé^ bière i e.t plus d''un tonnelet rempli de notre or fut envoyé dana ce but à nos anciens compagnons de voyage. Tandis que le capitaine Fromage et k|s siens étaient à Tabri de toute atteinte dans la cabine, il noua laissait le soin de noua battre et de nous faire tuer. Il priait oommo un saint, ajiqpelant à son aide le dieu de la vieille Hollande,
Et tendait yers le eiel de sappUantes naioa;
nous, nous nous battions comme dea lions. Il faiaait bonne clière et s'engwinaii; nom» aouacrevkiM^de faim.
miné pour lui, il l'est au moins pour ceux qui Tonl le plus vivement soutenu dans cette voie de perdition. Nous en connaissons plus d*un qui, aujourd'hui, se dit aussi ardent adversaire du système de persévérance^ qu'il paraissait zélé à le soutenir sous Tex-roi. On dit même qu'il y a un homme qui s'est •
Notre ctpilaine était TÎeta ; il avait une bonne femme ; du moins tout réquipage l'aimait et restimait. Hélas! îd bonue femme vint à monrir, et je ▼ont laine i penser quelle lubie passa dans cette vieille cervelle. Il Toulnt à loate force se remarier. A la bonne heure ! Mais avec qui? Avec une certaine Henriette, issue d'une race de Buveurs-de^ière^ une femme née parmi ceux qui nous avaient fait tant de mal, qui avaient perforé notre pauvre vaisseau et qui avaient aiosi envoyé tant des nôtres au fond de la mer. Tout Téqoipage resta stupéfait en apprenant ce ressouvenir de jeunesse. Nos ecclésiastiques s'évertuèrent i déconseiller au bonhomme cet étrange mariage, et des bénédictions montèrent pour eux au ciel , quand on sut qu'ils avaient réussi à faire déloger de son cerveau ces velléités amoureuses. Tout le monde eut pitié du pauvre capitaine! Car enfin, disait-on, il est homme, l'esprit est prompt et la chair est faible. Mais tous aussi nous vantions sa force d'âme, d'avoir su triompher de lui même en sacrifiant son amour au bien-être de l'équipage : il ne vint à personne l'idée qu'il nous vendait, qu'il nous trahissait et qu'il n'était qu'un misérable hypocrite. A peine les hommes de Dieu furent-ils partis qu'il rit de bon cœur de la crédulité de ces braves gens. Il accapara tout ce qu'il était possible de ramasser, nous mit nus comme des vers, appela son fils, rinstalla capitaine du vaisseau qui faisait eau, mit pied à terre avec tout notre avoir et épousa cette Henriette, née parmi ces Jiiweuri'de-iière qui nous ont fait souffrir tant de maux; puis après cela il a le cœur de venir nous dire, avec un air de saint : « Aux fêles de Pâques, je reviendrai à votre « bord pour y recevoir avec vous la sainte eucharistie! » Tous les gens de l'équipage, bien que d'un naturel assez rude, sentirent un frisson leur courir par tout le corps en entendant cet abominable blasphème.
Que TOUS dirai-je à présent du fils ? A la vérité il s'est toujours montré gar^n franc et loyal : il est honteux de la duplicité de son père. L'équipage l'aime; mais que peut faire le pauvre brave homme ? S'il a quelques bons limoniers, il en a beaucoup cependant qui ont été de l'école de son père, et qui ne valent pas le diable. Ceux-ci ne visent qu'à s'emparer do peu de vivres qui nous restent à bord, et il arrivera, un de ces jours, à la première bonne occasion venue, qu'ils prendront terre et noas abandonneront à notre malheureux sort. Les bien intentionnés ne cessent de travailler
donné la peine d écrire un mémoire très-détaiilé et très-explicite, pour prouver qu'il avait entrevu tout ce que ce système avait de fatal, bien qu'il eût toujours agi et parlé dans le sens opposé, lorsqu'il était investi de la confiance du roi Guillaume l**. Ne serait-il pas temps que ce mémoire fût publié ' ?
aux pompes, afin d^empécber que notre pauvre petit vaisseau ne s'abimedant les flois, mais il n'y a pas de jour qu'on ne découvre une nouvelle voie d'eaa. Tont est confusion k bord ; le journal et les livres de mer sont en désordre, le chargement entier est pourri, et nous sommes à la veille, poussés par rimpitoyable faim, de tirer au sort qui sera sacrifié. Fasse le ciel que le sort désigne ceux qui cherchent noire p'rte certaine. Le canon d'alarme tire. Je termine ici ma lettre; je la mettrai dans une bouteille et |)eut-étre tomberat-elle entre les mains d*un ami de l'humanité qui, sans demander de quelle nation ou de quelle religion nous sommes, nous considérera comme des pauvres d*esprit qui se sont laissé tromper et duper, et qui, hélas 1 au moment suprême, ont senti tomber les écailles de leurs yeux en s'écriant : « Moo ■ Dieu, pardonnez-nous, car nous ne savions ce que nous faisions. »
JEAN-LE-FAâNC.
Ce mirieuz paioaphlet, qui mérite à tant d'égards d'être sauvé de l'oubli, ne renferme- 1- il point et l'histoire du règne de Guillaume I*' et la reproduction, sous une forme comique, des pensées exposées dans cet ouvrage?
X. Aujourd'hui les plus ardents partisans du système àe persévérance en sont venu» au poiut d'avoir honte de leur conduite, et plus d'un, qu*ou avait vu marcher a\ec une rare persistance dans cette \oie de perdition pour le pays, vient hardiment déclarer qu'il a toujouis blâmé ce système. Ceux qui croient par là se disculper aux yeux de leurs concitoyens se trompent ; cet indignes et tardives palinodies ne sont propres qu'à inspirer le plus profond dégoût pour ceux qui y ont reconr» et qui s'imagii^ntque par là ils parviendront à donner le change sur leur conduite politique antérieure. Il ne £iut pas confondre ces hommes coupables avec les adversaires francs et loyaux du système à<a persévérance^Vnn de ceux-ci a porté, sur l'écrit que Ton
Tient de lire, le jugement que voici :
Mai , 1843.
« J'ai lu votre écrit avec un véritable intérêt. Il m'a paru remplir par<- « faitement son but, en faisant bien connaître cet épisode curieux de l'hia-
toire contemporaine , les fautes des deux côtés et surtout le caractère de l'iodiTidn à la tète de l'une des parties conteDdaotes. Aussi le discoun tenu à vous mèmCy et que vous citei, fait-il parfaitement connaitre le person« na^e et eiplique-t-il au mieux sa conduite i l'égard de ces ptuTres Étati* généraux. Ce que vous faites encore ressortir au mieux , c'est Tinoonsé* quenee inconcevable de celte assemblée, travaillant à son insu à faire aiteindrcy si la chose edt été possible, un but entièrement contraire à ses Téritables désirs. Une remarque encore que vous n*avez pas maillé de &ire, c'est Tégoïsme du père nuisant au succès, encore possible un moment, du fils, au moins à l'intérêt futur de la dynastie. Sur ce point, je crou cependant qu*îl y a eu moins de jalousie individuelle que vieux préjugés princiers et de maison à Tégard de la France, comme aussi manqne de courage politique. La conférence reçoit aussi dans vos pages quelques coups de patte, bien mérités par le mélange singulier de hardiesse et puis de faiblesse dont elle a fait preuve. Quant aux trois puissances du Nord, leur conduite aussi n*a été guère honorable alors^ surtout peu franche, approuvant d'un côté ce qui se faisait en leur nom à Londres (il faut le croire pour leur honneur], et de l'autre faisant des vœux secrets dans un autre sens et se permettant drs communications confidentielles à La Haye, bien propres à y encourager la résistance, en donnant des espérances qui excuseraient presque la marche que l'on y suivait. On n'y pourrait rien comprendre, si l'on ne savait qu'à cette époque, et peut-être même en* core, HucUnation et la crainte se livraient un rude combat dans ces âmes royales. Quoi qu'il en soit, cet imbroglio politique ne sera pas perdu pour l'histoire, ni surtout pour l'appréciation des hommes d'alors, et à cet égard votre écrit sera d'un grand secours'.
« Mais, après l'avoir consciencieusement examiné et apprécié, je dois à la franchise d'une vériiahle amitié de vous dire : que tout autant que cet écrit m'a paru vraiment bon, bien raisonné, bieh déduit quant à la matière en elle-même, à la marche logique et & la distribution enfin du récit et des réflexions, tout autant je dois me refuser à approuver la forme que vous donnez à certahis passages et le style par trop mordant de phisleors endroits. Je Titudrais surtout, en cas de publication, vous voir supprimer des épithètes, qni, quelque justes et méritées qu'elles puissent paraître, ne me semblent point à leur place dans un morceau d'histoire sérieux. La première qualité d'un historien doit êtf«/ sinon une impartialité complète, qoe je crois impossible, au moins un calme qui inspire la confiance pooir ses récits. Tout ce qui a Tair d'être écrit ab irato détruit cette confiance et fait descendre l'histoire à la condition du pamphlet ; or, votre ouvrage est trop bien pensé, trop vrai, trop bon en un mot, pour que vous risquiez de lui voir attirer cette épithète. Dixi, »
Voici la réponse de celui à qui ces conseils s'adressaient :
« J'ai lu, avec la plus TJve satisfaction, ce que tous me dites relatiTement k • l'opuscule en question. Tous ne vous êtes pas trompé en le qualifiant du « titre de pamphlet ; c'est dans cet esprit qu'il a été écrit. Mais vous dé- « lirez qu'il perde ce caractère, pour prendre celui de tableau historique ; « eh bien! il sera fait comme tous le souhaitez. SeoleiAent, comme il n'est •f pas possible que je me corrige moi -même, je communiquerai votre lettre c à an de mes amis, et en même temps je lui confierai le manuscrit sur la c Conférence de Londres et Guillaume I^'y en le priant de vouloir le modifier, « de telle manière tfB» de pamphlet il devienne morceau d'histoire. Celui i « qui je confierai ce travail est un homme d'un âge mûr, un auteur ayant une « réputation de modération et de sagesse bien établie , n'ayant jamais donné « dans les exubérances du parti libéral et encore bien moins dans les rêves « du parti républicain. Il se nomme M. Buchon; son travail de suppression « terminé, je donnerai le manuscrit à l'imprimeur. » (Mai 1843.)
M. Bachon consentit, de la manière la plus aimable, à accepter les foDcCi«nt de censeur; il supprima dans le manuscrit tout ce qu'il crut nécessaire d'en faire disparaître. Bien plus , pas une ligne n'a été imprimée qu'elle n'ait obtei^u son assentiment j car il a eu la complaisance de se charger de la correction dea épreuves, et c'était lui qui donnait le bon à tirer. Je saisis cette occasion de lui en exprimer ma vive reconnaissance.
L'auteur ne pense pas qu'un livre qui a été r^ru, corrigé, dulcîfié, par un autre, puisse être considéré comme un ouvrage écrit aè irato; c'est de l'indignation froide, de l'indignation raisonnée^ de l'indignation calme, réfléchie et calculée. Mais ce mot ab irato ne pourra jamais être appliqué à un travail qui a été si largement critiqué et si sévèrement châtié par une main amie. Que certaines gens puissent se trouver sensiblement blessés par les vérités que cet écrit renferme, ceci n'est pas la faute de l'auteur, mais bien la faute de ceux qui se sont placés dans une position à ne pouvoir entendre ces vérités sans en ressentir un cruel désespoir et une profonde humiliation. Ce sont là les fruits de leurs œuvres; mais ceci ne peut, en aucune manière, empêcher que la vérité ne fasse entendre sa puissante voix.