‹ La Conférence de Londres et Guillaume Ier, ou, De l'influence du système de persévérance sur lChapitre 5 sur 14 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Octobre 1849.

Depuis que ces pages ont été écrites, l'horizon politique et financier s'est considérablement rembruni en Hollande. Celui qui s'était présenté comme l'homme qui devait ramener l'ordre dans les finances du royaume et sauver l'Etat de la hanqueroute, le ministre des finances, M. Bochussen , s'est retiré et a laissé à d'autres le soin de débrouiller le chaos financières! tant est qu'il soit possible de trouver le fil qui puisse guider dans ce labyrinthe.

Pourquoi M. Rochussen a-t-il quitté le ministère? parce qu'il avait perdu la confiance de la chambre, et que celle-ci a rejeté le projet de loi sur la conversion des rentes; qu'elle a déclaré: que les budgets de 1844 et 1845 ne pouvaient être adoptés tels qu'on les lui avait présentés et qu'il y avait de grandes diminutions à faire , spécialement dans le chapitre relatif aux dépenses de la guerre ; en résumé elle a réclamé d'importantes modifications, de manière à porter les dépenses au niveau des recettes et à sortir enfin du déficit.

Du reste, il faut bien le dire, cette mesure de la conversion des rentes, proposée par M. Rochussen,

— i49 — était tout à fait illusoire dans ses résultats. Le capital de la dette se serait augmenté de i38 millions^et Tintérét n'aurait été diminué que de 2, 100,000 florins. Et comme en même temps on créait , pour couvrir le déficit de Tannée iS^Hy une nouvelle rente produisant un intérêt de 400,000 florins, cette diminution de Tin térét de la dette n'aurait été en réalité que de 1,700,000 florins; VÉtat n'en serait pas moins resté avec une dette énorme , absorbant plus de la moitié du revenu du royaume. C'était encore là un palliatif, mais non pas un moyen d empêcher la banqueronta

On ne saurait refuser de reconnaître à M. Rochussen de véritables talents. En matière financière il est, dit-on, très-remarquable; mais il ne faut pas non plus se faire illusion sur le peu de fermeté de son caractère, sur Tabsence de fixité dans ses opinions et ses principes politiques, enfin sur son manque de connaissance des hommes, qualité plus nécessaire que jamais de nos jours dans un ministre responsable.' La première et la plus grande erreur de M. Bochussen, c'est qu'ébloui apparemment par l'éclat du portefeuille de ministre , il ait accepté ces fonctions des mains de Tex-roi, qui s'est servi de lui comme d'une dernière ressource. Par là, M. Rochussen s'est trouvé dans une fausse position à l'avènement du nouveau monarque. Placé, serré entre le père et le fils, il a voulu l'impossible : servir le dernier, et garder son poste sans trop désobliger l'autre , qu'il fallait pouvoir démasquer. Mais ici , ces mots : Orange et la

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a laîs« ^«*ncîcr franchement à nu, et de là aussi Timn -//milité de rejeter le lourd fardeau des fautes et fil i5i"^ê^'^^^^ commises, sur ceux qui en étaient véri- ^lement coupables. II est vrai toutefois et juste de Jire que, pour cela, il aurait fallu non-seulement un ministre des finances vierge, c'est-à-dire blanc comme neige, M. Rochussen l'était dans toute l'étendue du mot, mais un ministère entier marchant dans de nouvelles et meilleures voies, et, pour cela , un chef osant et voulant prendre un grand parti , indiqué par la marche du temps et par les circonstances dans lesquelles on se trouvait. On ne le fit point. Pourquoi ? Parce que M. Rochussen , en prenant place à la table du conseil, et en jetant les yeux autour de lui, ne pouvait les arrêter que sur de grands coupables, sur des complices de l'ex-roi. Tous devaient invoquer le mystère avec la maison d'Orange et

'<?r à étouffer le cri publicité^ qui s'élevait du

e nation indignement trompée. On peut

^. <) vers à M. Rochussen ministre des

i . nd rang, qui s'éclipse i|tt premier.

X ' t pu être un grand ministre ,

.0 son pays , s'il eût possédé cette idispensable pour avoir une inflexible j il avait commencé par exiger que l'on fît .ovk nette de tous ceux qui avaient trempé dans les orgies gouvernementales du règne précédent > il est pi us que probable qu'il l'aurait obtenu, à l'aurore d'un nouveau règne qui devait avoir à cœur de se rendre populaire^ et qui était salué comme une ère de rénovation par le pays. Malheujseusement M. Rochussen ne sut pas se placer à la hauteur d'une position si favorable. Le pays en subit la peine; mais cette peine ne doit peser sur personne d'un poids plus douloureux que sur M. Jlochussen lui-mém«. La Providence ne fournit pas tous les jours à Un homme l'occasion de se faire un grand nom , et si cet )iamme laisse échapper cette occasion, quels ne doivent pas être ses regrets de n'avoir pas su profiter de ce sourire passager de la fortune !

Sous son ministère, on continua donc à glisser dans la détestable ornière des palliatifs; on continiiia à se traîner d^ns des voies tprtuewes et ofeliqueç , ne pouvant marphw *îèr le gran4 pherow^f 1» yéplté,

parce quHl conduisait directement à un but qui était un objet de terreur pour la dynastie. En un mot, il fallut, bon gré mal gré, recourir à ces mêmes expédients auxquels le gouvernement précédent avait eu si fréquemment recours pour se tirer d'un embarras momentané, et cet expédient finit par créer un embarras perpétuel. D'un mal accidentel et passager il en est résulté, on lésait, un mal chronique et insurmontable. I^ passage de M. Rochussen aux af&ires ne prouve que trop cette affligeante vérité.

La royauté, par ses abus de pouvoir, avait mis les finances du royaume en problème. Qu'en est-il résulté? qu'aujourd'hui la crise financière dont on est menacé met à son tour l'État et avec lui la royauté en problème; car, à la vue du désordre dans lequel la royauté a mis les finances du pays, et de la perturbation qui doit inévitablement en résulter pour l'état social, on est autorisé à se demander si le principe monarchique a bien été réellement pour la Hollande un principe d'ordre et de conservation, en un mot, s'il a été un bien ou un mal pour ce pays.

Le passage de M. Bochussen aux finances fut signalé par deux mesures principales , empreintes Tune et l'autre d'un caractère qui prouvait jusqu'où allait à cette époque la détresse des finances du royaume : de la première , le traité du 5 novembre i84a avec la Belgique, nous en avons parlé plus haut; l'autre est la loi qui vint frapper les détenteurs de la dette différée , et qui leur enleva tout à coup , moyennant une très>faible compensation, Tespoir

de voir passer cette partie de la dette en dette actit^j leurre dont on les avait bercés depuis 1 8 1 4* Cette dernière mesure fut entachée d'un caractère de spoliation odieux, et peut même être considérée comme ouvrant Tère de la banqueroute publique dans le royaume des Pays-Bas. Dans cette circonstance, le gouvernement, violant les engagements contractés par l'État avec les créanciers, se crut autorisé à invoquer une règle de morale toute particulière, par laquelle l'Etat , juge et partie, pouvait ainsi se déclarer spoliateur des droits acquis par les particuliers sur le trésor. Celui qui se chargea de prêcher cette doctrine subversive des règles les plus simples en matière de crédit public, fut un séide de M.Rochussen, l'avocat Van-Hall, qui plus tard devait recueillir le portefeuille que son ami venait d'abandonner. M. Van-Hall fit l'étalage de ses doctrines dans une brochure publiée sur ces matières (i). Dans cet écrit il invoquait l'omnipotence du pouvoir, et soutenait que les droits qu'on acquérait sur l'État n'étant acquis qu'en vertu d'une loi, une loi pouvait les détruire quand l'intérêt de l'État le demandait. Telles étaient les doctrines de probité gouvernementale que M. Van-Hall mit à la disposition de M. Rochussen , pour défendre la légalité de la mesure relative à la dette différée, et dont M. Rochussen ne se fit pas faute de profiter, pour . délivrer le trésor des embarras résultant pour lui

(i) De Wettjgheid van den maatregel omirent de nitgestelde schuld çehandhaafd door, M', F. A. VAN-UALL.

des engagements contracrés par l'Etat vis-à-vis des détenteurs de la detùe différée. De là à la répudia^ tion de la dette, mesure adoptée dans quelques-uns des États de F Amérique du Nord, il n'y a quHm pas. A partir du ministère de M. Rocbussën, la banqueroute fut donc flagrante , au moins en ce qui concerne la dette différée. Et cependant M. Rochussen s'était posé en ministre réparateur des abus de la précédente administration! Et cependant on en est encore à se demander en Hollande: La banqueroute est-elle inévitable, oui ou non ? Réponse : Elle est là, grâce à MM. Rochussen et Van-Hail. — La spoliation exercée à l'égard des détenteurs de la dette différée a résolu la question relative à la banqueroute. A l'heure qu'il est, ce n'est plus qu'une question déplus ou de moins , et nous ajouterons : On est fatalement entraîné vers le plus.

Après la retraite de M. Rochussen, la confusion politique et le désordre financier ne firent qu'augmenter. La confusion dans les principes politiques se manifesta au grand jour, à l'occasion de la nomination de deux ministres; celui des finances et celui des affaires étrangères.

Pour succéder au ministre des finances , le roi avait fait choix de M. Van-der-Heim, homme trèscapable, disait-on, surtout en matières financières , mais dont l'entrée aux affaires apporta une preuve certaine du peu de cas que le gouvernement faisait et de l'opinion publique et de la repré«eatation nationale, et même des simples règles du bon sens.

Bien que la prise de possession du portefeuille par M. Van-der-Heim datât de quelques semaines, ce ne fut néanmoins que dans la séance du 7 août que Tarrété royal de sa nomination fut porté à la connaissance de la seconde chambre. Cette communication provoqua, de la part d'un des membres de l'assemblée, cette question : Par qui l'arrêté royal a-t-il été contresigné ? Et on apprit alors, qu'au lieu d'y voir figurer le nom d'un ministre responsable, on n'y trouvait que celui du directeur du cabinet du roi. Deux membres de la chambre protestèrent aussitôt contre la violation des formes constitutionnelles, qui imposent le contre-seing ministériel, à défaut duquel la signature du chef de l'État est non avenue. Mais cet incident, tout extraordinaire qu'il puisse paraître à ceux pour qui les formes constitutionnelles ne sont pas un vain mot, ne sembla toucher que médiocrement la grande majorité de l'assenciblée, quise tint pour satisfaite de cet arrêté inconstitutionnel , de cet arrêté qui détruisait tout d'un coup toute idée de responsabilité ministérielle, ou même de ministère, pour y substituer le bon plaisir du souverain. Et ceci se passait trois ans après la révision de la loi fondamentale et l'introduction textuelle de la responsabilité ministérielle dans la constitution de l'État ! Pour la défense de cette façon de procéder, on allègue que c'était la faute de la loi fondamentale, qui n'était pas précise sur cette question; mais alors aussi il serait plus que temps de songer de nouveau h une révision, afin de pré-

ciser ces questions , laissées dans le vague , soit par un oubli inconcevable , soit à dessein prémédité , pour plaire au pouvoir, qui ne laisserajamais passer l'occasion de les expliquer toutes en sa faveur , au risque même d'en faire ressortir une absurdité, ou une hérésie constitutionnelle. Mais que dire, en tout cas j d'une chambre qui traite aussi légèrement les garanties de liberté données à la nation, qui s'en montre si peu soucieuse , qui ne réclame même pas, qui se laisse mener au point d'accepter une défaite pour une raison valable? Que penser aussi d'un cabinet qui consent à recevoir dans son sein un homme entièrement étranger aux membres qui le composent? Car, en supposant que le roi eût consulté ses ministres sur l'opportunité de lentrée aux affaires de M. Van-der-Heim, M. Van-der-Heim lui-même n'avait, avant sa nomination, parlé à personne des moyens qu'il comptait employer pour remédier au triste état des finances; il n'avait communiqué ses plans à aucun de ses collègues futurs. En sorte que les ministres , que le roi, que M. Vander-Heim lui-même, ignoraient complètement si les projets de loi que le nouveau ministre des finances allait proposer ne seraient pas dans un désaccord absolu avec les vues du cabinet. Qu'en résulta-t-il? C'est que les projets exposés aux ministres, après l'installation de M. Van-der-Heim, furent accueillis parleur désapprobation unanime, et que, portés devant leconseil d'État, ils furent repoussés également à l'unanimité. M. Van-der-Heim, que ces deux échecs

n'avaient pas découragé^ poussa sa pointe, et passa outre à la présentation devant la chambre de ses projets de loi sur le droit de succession en ligne directe, sur le revenu des immeubles, sur les rentes de la dette nationale et les traitements des fonctionnaires. Le premier de ces projets de loi avait été abandonné déjàparM.Rochussen comme trop impopulaire, et comme ayant rencontré la désapprobation de la majoritéde la chambre. M.Van-der-Heim acquit bientôt la conviction qu'ilne serait pas plus heureux que son prédécesseur , et que toutes ses propositions ne seraient pas mieux reçues par la chambre qu'elles ne l'avaient été par ses collègues et par le conseil d'État. Il dut se retirer; mais voici ce qui détermina principalement sa retraite. M. Van-der-Heim , homme doué d'un caractère résolu et ferme, tenait à défendre son sjstème devant la deuxième chambre, au risque même d'y éprouver une défaite; mais, dans ce moment décisif, le cœur faillit aux autres ministres. Us crurent pouvoir intervenir; et, sortant ainsi des limites de leur responsabilité toute personnelle , ils s'opposèrent à ce que M. Van-der-Heim engageât la lutte parlementaire, dans l'appréhension, dit-on, qu'un échec dans la chambre ne ramenât immanquablement la question de la révision de la loi fondamentale, question qui faisait sur le cabinet l'effet de la tête de Méduse, chaque fois qu'elle apparaissait de près ou de loin, et dont le gouvernement ne voulait entendre parlera aucun prix. Qu'arriva-t-il alorsPOn vit un ministre personnellement responsable, obligé

de battre en retraite vis-à-vis de la volonté collective de ses collègues, mais nullement devant la volonté du ministère, puisque j d'après la loi fondamentale, l'être de raison , appelé ministère responsable ^ n'existait pas, et ne pouvait faire entendre sa puissante voix pour arrêter un ministre qui marchait dans unevoie opposée à celle adoptée par le cabinet. Mais, dans cette circonstance, la force logiqne du fait triompha de l'absurdité de la loi écrite, et ce qui se passa à cette occasion est à coup sûr l'argument le plus convaincant, qu'il est indispensable d'admettre le principe d'un ministère homogène responsable ; car , chose étrange ! on vit un ministre, personnellement responsable de ses actes, se retirer devant la volonté d'un cabinet irresponsable; se retirer, non pas devant une manifestation constitutionnelle, mais devant une violence morale exercée sur lui par ses collègues. Voilà où en est , pour le moment, le gouvernement constitutionnel dans les Pays-Bas. Quelles contradictions! quelle confusion d'idées surtout, grand Dieu ! ,

Alors, en désespoir de cause, le roi n'ayant pas un homme qui fût capable de prendre, ou qui fût résigné à accepter le portefeuille des finances , chargea le ministre de la justice de remplir Y intérim^ afin de soutenir devantla chambre les discussionsqui allaient s'ouvrir sur la fixation des budgets des années i844 et 1845.

Ici, on se retrouve en présence de ce même M. Van-Hall, qui avait été l'un des prôneurs de la

spoliation légale exercée à l'égard des détenteurs de la dette différée. Il avait été récompensé de son zèle à soutenir M. Rochussen par le portefeuille de la justice. Certes, il n'y avait pas là de quoi rassurer les créanciers de l'État sur l'avenir qui les attendait M. Van-Hall sera-t-il plus heureux que M. Rochussen et que M. Yan-der-Heim? On l'attend à l'œuvre.

Mais voici bien un autre fait, qui prouve d'une manière irrécusable à quel point est grande la confusion qui existe entre le pouvoir exécutif et législatify confusion qui, à la longue, doit immanquablemen t entraîner après elle le désordre et l'anarchie. A l'heure qu'il est, ce désordre et cette anarchie ne régnent, à la vérité, que dans les esprits; mais déjà on peut prévoir l'instant où de désordre intellec* tuel il prendra le caractère d'anarchie matérielle ; ceci est dans la force des choses.

Voici, entre autres, ce que l'on rapporte comme un fait digne de toute croyance. Cette même deuxième chambre, qui, dans plus d'une circonstance où elle aurait pu faire preuve de vigueur et d'énergie, s'était montrée servilement humble (et elle venait d'en fournir une nouvelle preuve en donnant son assenlimentà la nomination inconstitutionnelle de M. Vander-Heim), cette deuxième chambre, disons^nous, était animée dans d'autres instants de velléités audacieuses, qui n'allaient à rien moins qu'à porter atteinte à la prérogative royale.

A tort ou à raison , M. de Kattendyke, ministre des affaires étrangères, s'était abstenu de défendre

devant la chambre le traité conclu avec la Belgique.il avait peut-être cru que le traité du 5 novembre i S^^j si impopulaire en Hollande, n'étant pas son œuvre, mais celle du ministre des finances^ il pouvait laisser à celui-ci le soin de défendre son propre ouvrage devant l'assemblée des États- Généraux. D'autres en auraient peut-être fait autant à sa place; mais alors aussi on cesse d'être ministre. Ce furent, par conséquent, M. Rochussen et son collègue, M. Van- Hall, ministre de la justice, qui soutinrent tout le poids des débats qui eurent lieu, à cette occasion, dans l'assemblée. Mais le silence observé par M. le ministre des affaires étrangères blessa la chambre à tel point, qu'elle se décida alors à faire une démarche très-inconstitutionnelle auprès du roi: elle se crut autorisée, dit-on, à provoquer auprès de la couronne le renvoi du ministre dos affaires étrangères. Le roi, pris au dépourvu , se réfugia en quelq^ie sorte sous l'égide des promesses dilatoires. Il n'osait probablement pas se montrer blessé dé cette atteinte étrange portée à la prérogative royale, parce que, quand de part et d'autre les pouvoirs constitués ont la conscience qu'ils sortent de leurs attributions respectives pour se livrer à des empiétements, ils se mettent par là même dans l'impuissance de défendre vigoureusement leur prérogative. Comment reprocher aux autres ce dont on se rend coupable soi-même? Le roi donc eut recours à une réponse dilatoire. On assure que, pour ne par heurter ouvertement les chambres,

il promit de faire choix d'un nouveau ministre des afFaires étrangères, à l'époque où s'ouvriraient les discussions sur les budgets des années 1 844 ^t i845. Ce moment étant arrivé, la chambre, forte de la promesse qu'elle avait su arracher à la faiblesse royale, revint à la charge, insistant, dit-on, avec ténacité sur l'urgence de confier le portefeuille des affaires étrangères à d'autres mains qu'à celles de M. de Rattendyke ; et ce fut, assure-t-on encore, à la suite des démarches inconstitutionnelles de la deuxième chambre pour provoquer son éloignement du cabinet, que M. de Rattendyke se décida à offrir sa démission au roi, qui l'accepta.

Pour le remplacer , le roi , qui parut quelque temps très-embarrassé, fixa son choix sur M. de la Sarraz, lieutenant-général d'artillerie, très-distingué dans son armé , mais totalement étranger, comme on le pense bien, aux négociations diplomatiques et à tout ce qui est du ressort d'un ministre des af^faires étrangères. Mais , outre la bizarrerie de ce choix, on vit se renouveler encore la même violation des formes et des principes constitutionnels qu'on ayait reprochée au gouvernement lors de la nomination de M. Van-der-Heim. Le nouveau ministre des affaires étrangères fut présenté aux chambres avec un arrêté royal de nomination ne portant encore que le contre-seing du directeur du cabinet du roi, et dépourvu également de la signa-» ture d'un ministre responsable. A n'en pas douter, le roi, qui avait fait preuve de complaisance envers la

chambre en se séparant de M. deKattendyke, comptait qu'à son tour la chambre se montrerait complaisante envers la couronne en ce qui concerne le contre-seing ; et ceci ne manqua pas d'arriver , en dépit des réclamations de quelques membres de l'opposition , qui protestèrent plus énergiquement que la première fois, à la vue de cette obstination à imprimer le caractère de bon plaisir à la nomination d'un ministre. La grande majorité de la deuxième chambre fut d'avis , qu'il ne valait pas la peine de s'émouvoir pour si peu de chose. Tout se termina au gré de la couronne, qui, aujourd'hui, est en possession dedeux précédents, lesquels désormais lui tiendront lieu, en pareille matière, de droit et de logique, jusqu'à ce qu'une nouvelle révision de la loi fondamentale vienne statuer sur cette lacune de la constitution.

Quant au désordre financier, il ne s'est que trop manifesté pendant la dernière session. Cette session, qui avait été annoncée comme devant produire les résultats les plus satisfaisants en régularisant l'état fii^ancierdu royaume, et comme devant clore l'èrades

déficits, n'a produit au contraire qu'un surcroit d'embarras pour le gouvernement. Rien de ce qui devait être réglé ne l'a été d'une manière satisfaisante ou définitive; les principales questions sont restées dans le provisoire, faute de pouvoirs'entendresur lesmoyens d'en sortir; enfin, le budget des dépenses pour 1 844 et 1845, s'élevant à 70 millions par année, a été accepté , tandis qu'on a refusé une partie des voies

et moyens proposés pour élever les recettes au niveau des dépenses. Ainsi, déjà se présente la perspective d'un déficit de plus de cinq millions par année, si le gouvernement et les chambres ne peuvent s'entendre sur l'impôt nouveau à créer pour combler le déficit. Cet impôt, qu'à bon droit on peut qua* ]i6er dUmpât problème^ puisque son mode d'assiette et son produit n'existent que dans l'imagination de ' celui qui a voulu à toute force établir la balanceentre les dépenses et les recettes; cet impôt en /'air auquel une imagination ingénieuse avait donné d'avance un chiffre idéal, aurait, disait-on, l'immense mérite d'élever le total du revenu , en i844 ^t i845, de manière à produire un surplus de 5,a5o florins sur les dépenses. On peut juger d'après cela jusqu'où allait l'art de grouper les chiffres dans celui qui était chargé des finances de l'état. Cette jonglerie do ministre n'avait qu'un seul mérite , celui de son extrême nouveauté en matière financière; mais dla ne fut pas du goût de la deuxième chambre, qui comprit qu'elle se couvrirait d'un immense ridicule, si elle consentait à accorder son vote à un compte de recettes fondé sur des calculs aussi problématiques* La recette fantastique due au génie inventif de M. Tan-Hall dut donc faire place à la certitude d'un découvert.

Bfen plus , on peut affirmer que le budget tout entier est encore à l'état de problème ; car il est sorti mutilé des mains de la chambre , qui a refusé sa sanction à trois chapitres des dépenses. I^i session

prochaine aura donc à s occuper du vote de ces trois chapitres y en ce qui concerne les dépenses, et du vote de Timpôt destiné à couvrir le déficit. On le voit, ce budget ne présente rien de fixe sur quoi puisse s'asseoir une espérance solide de voir disparaître le déficit pour les années 1844 et i845. Ainsi, d'une part, perspective d'un déficit de dix millions sur les années i844 ^^ i845, et de l'autre certitude d'un déficit de quarante millions provenant de l'accumulation des déficits des années précédentes, auxquels il devient indispensable défaire face avant toute autre chose. On prévoit que ce n'est qu'à l'aide d'une augmentation de la dette qu'on parviendra à combler cet arriéré.

Comment un tel état de choses finira-t-il? Beaucoup

* de personnes croient que le mal est incurable (i).

Ils en trouvent la cause dans le manque d'énergie de

z. Ceux qui professent cette opinioo s'appuient sur la maxime : qo'une chose usée et qui a fait son temps, doit tomber, et que rien ne peut empêcher cette chute. Cet axiome, aussi vieux que le temps, est applicable aux corps politiques comme aux cor|is physiques. L'histoire nous en fournit d'éclatants exemples. L'empire des Mèdes et des Perses, l'Egypte, la Grèce, Carthage et Rome, out eu leurs jours de splendeur et de gloire. Cependant, quand le jour de leur chute est venu, rien n*a pu Tempècher. Le peuple hollandais ne peut raisonnablement nourrir la prétention d^étre à l'abri de ces catastrophes fiitales qui ont fait disparaître les plus puissants empires; seulement ces chotes éti^nt presque toujours retardées ou hâtées par une grande cause déterminante, on pourrait établir que les événetiients qui eurent lieu en Hollande en z8i3, et qui, à cette époque, ont été considérés comme le commencement d'une ^ ère nouvelle de bonheur et de prospérité pour ce pays, n'ont été en définitive que le commencement de la fin,

A l^appui de cette opinion, nous plaçons à la fin de cet ouvrage une lettre écrite en 1 838, et dans laquelle les pensées rapidement exposées dans cette note sont développées sous les points de vue historique, politique et philosophique.

la nation y résultat, selon eux, de la politique de la maison d'Orange. Cette maison, disent-ils, a su merveilleusement mettre en pratique la leçon de nivellement gouvernemental donnée parce roi de Rome à son fils, lorsque, se promenant dans un champ, il faisait tomber les têtes des pavots les plus élevés. Ce que Tarquin obtenait par le nivellement physique , la maison d'Orange Ta demandé au nivellement moral, le pire de tous, parce qu'il use les ressorts moraux, qui sont le principe de vitalité et de grandeur d'un peuple. Décidément, les princes de la maison royale des Pays-Bas sont mus par une aversion instinctive contre toute grandeur intellectuelle ; ce sentiment est chez eux plus que de l'aversion, c'est une espèce de terreur. Aussi, ont-ils constamment eu soin de ne s'entourer que de nullités, bien sûrs que dans cette classe d'hommes on trouvera toujours des complaisants et des adorateurs serviles. C'est à l'aide de ce système dissolvant que ces princes ont fait, pendant un quart de siècle, une guerre sourde au gouvernement constitutionnel, pour établir sur ses ruines le bon plaisir du souverain. La maison d'Orange n'est malheureusement que trop bien parvenue à son but. L'ex-roi avait successivement éliminé de son conseil tout homme assez audacieux pour avoir une opinion résultant d'une conviction forte qui ne permet pas qu'on transige avec elle. Il ne lui fallait pas des hommes, mais des créatures ( i ) ;

i« A côté de ceci il est piquant de placer l'anecdocte suivante, dout la parfaite authenticité est garantie par l'auteur de cet écrit.

Un homme se promenait un jour sous des ombrages solitaires, ayant un

et Dieu sait s'il a été bien servi à cet égard. De là aussi en grande partie Tétat de prostration et d*abaissement dans lequel se trouve le pays. Voilà ce que le peuple hollandais doit à une famille, dans laquelle on remarque malheureusement l'absence de plusieurs qualités royales et gouvernementales, mais qui pèche surtout par un défaut de logique et de droiture dans rame, défaut qui semble exclure aussi tout sens moral. A cet égard, ce qui s'est passé déjà pendant le règne de Guillaume II a suffisamment prouvé, que le règne du fils n'était que la doublure, la prolongation de celui du père. Si de ces deux défauts réunis on rapproche l'esprit de courtisanerie et la soif des places lucratives et des honneurs futiles , dont le peuple hollandais parait dévoré depuis que le principe monarchique a fait de ces fiers républicains de très-humbles courtisans du pouvoir, on nes'étonnera plus qu'il se soit rencontré tant de complaisants serviles , là où il aurait fallu des hommes à l'âme

lif M à hi main. Tout à coup il se trouve fiioe à face avee le roi OsilUmme V. Celui-ci arrête l*hoinme au livre pour lui demander le sujet de sa lecture : « C'est le Testament politique du cardinal de Richelieu, Sire! — Ah ! c'est « i cette aource que monsieur va puiser ses leçons de politique. » Puis le roi ^oula : « Je pourrais donc faire de vous un Riehelieu? • (îes deruiera mots furent prononcés avec un air de complaisance , qui prouvait une foi plus que robuste dans Tomnipolence royale. « Je ne le crois pas, Sire, «reprit Ifàomms a« livre $ « car jfai toujours cru qu'un Richelieu m feisail liiî<^ « BiémaL » Puis le^ deux inierlocuteun reprirent chacun leur chemin. Mais l'homme au livre ne put s*empècher d*établir un parallèle entre ces mots : « Je pourrais Jone faire de vous un JtiekeHeUf » et ces mots plus Boodoitw de Charles-Quint à un grand d*Espagoe : « Je puis faire dix grands comme «t vous, et pas un Titien. »

Mais supposons un iustant que le roi Guillaume eât possédé le don de faire un Richelieu^ il est plus que douteux qu'il eût voulu subir sa tutelle.

fortement trempée pour résister au nlachiayéiisme de la maison d'Orange. Cest ainsi que le pays a été conduit vers l'abîme , dans lequel il paraît devoir immanquablement s'engloutir.

Malgré ces désolantes réflexions et ce décourageant tableau^ d'autres cependant espèrent encore. Us croient que les ressorts moraux ne sont pas encore usés au point qu'une réaction salutaire ne devienne possible. Le moyen indiqué. par eux est une nouvelle révision de la loi fondamentale. Mais cette fois, ce ne serait plus un replâtrage de l'ancienne loi fondamentale, ainsi qu'on l'a fait en 1840, au grand désappointement de la nation, mais une révision radicale qu'il faudrait, substituant un tout neuf et logiquement coordonné à un tout usé qui pèche par son esprit et par sa lettre , et par une foule de dispositions illogiques et contradictoires. Voici quels seraient, suivant eux, les principaux points sur lesquels devrait porter cette révision.

On demanderait d'abord , pour la représentation nationale, un système électoral fondé sur des bases vraies et judicieusement coordonnées ; puis l'établissement d'un ministère homogène, et partant d'une responsabilité ministérielle, non plus individuelle, mais embrassant le ministère tout entier; et, comme conséquence de ce principe, d'abord l'inviolabilité de ta personne royale , puis le droit de dissolution attribué au roi, afin d'établir dans les rapports muttiels du roi avec les représentants de la nation un

équilibre réel, essence d*ui\ gouvernement vraiment constitutionnel.

, Siy en même temps qu'on poserait ces premières et importantes bases , on s'occupait activement de simplifier l'administration là où elle est trop compliquée y de refouler d'une part l'esprit provincial, et d'accorder de l'autre plus d'indépendance aux administrations rurales et communales, on parviendrait nécessairement à amener des économies , à obtenir une grande simplification, en un mot, à tirer le pays de l'état de gène où il se trouve.

Telle est du moins lesquisse y en traits larges et généraux, des principales idées qui, selon l'avis de quelques personnes , pourraient servir de base à une nouvelle modification de la loi fondamentale. Par là on espérerait arriver à substituer la vérité constitutionnelle au mensonge constitutionnel qui a conduit le pays vers un abime. Mais il faut dire : que ces réformes^ proposées depuis longtemps, auraient eu une influeifce bien plus grande et plus heureuse sur la marche des af&ires y si dès le commencement de son règne , Guillaume II s'en était fait le provocateur. Aujourd'hui, on ne pourra plus s'empêcher d'y voir, non plus Tacte volontaire d'un roi qui comprend les besoins de son peuple et veut y satisfaire , mais un acle de justice trop longtemps différé , et enfin arraché à un pouvoir aveugle et entêté. Si, lors de l'avènement du nouveau monarque, on pouvait croire de semblables mesures utiles, praticables et non compromettantes pour la royauté,

les événements qui se sont succédé depuis cette époque ont. dû nécessairement modifier les opinions à cet égard , en enlevant à ce grand acte le caractère de spontanéité qu'il aurait fallu lui conserver pour que le pouvoir royal ne parût pas avoir la main forcée. Trois années se sont écoulées depuis cette époque, et trois années sont trois siècles dans le temps où nous vivons; on ne brave pas impunément l'opinion publique pendant un temps aussi long.

D'ailleurs , on est en droit de supposer, quelque raisonnables et logiques que puissent être ces idées, qu'elles seraient accueillies en haut lieu avec un superbe dédain. Sans être un Louis XIY, on s'imagine parfois pouvoir aller sur ses brisées. Mais si ces illusions peuvent avoir du charme, Dieu veuille que le désillusionnement ne soit pas terrible pour celui qui s'imagine qu'au xix^ siècle on peut encore rêver impunément ces mots : VEtat cest moi. En acceptant les idées si sages, émises relativement à la nécessité d'une révision de la loi fondamentale, comme paratonnerre qui peut garantir des éclats de la foudre, ne croirait-on pas signer un acte d'abdication ?

Toutefois, comme Topinion publique,, tant dans la chambre qu'en dehors de cette assemblée, s'est vivement préoccupée, durant le cours de la dernière session des États-Généraux, de la nécessité de cette révision de la loi fondamentale, il est plus que cer-^ tain qu'il faudra en venir là un jour, et force sera d'adopter alors les idées que nous venons de résumer.

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