LE BILAN DE LA CONFÉRENCE
M. Hughes exalta dans son discours de clôture l’œuvre de la Conférence, et, à l'entendre une ère nouvelle allait s'ouvrir.
Il faut tenir compte pour comprendre ce discours de la fierté des Etats-Unis qui, pour la première fois, voyaient sur leur sol des assises internationales destinées à assurer la paix du monde.
Il importe cependant d'examiner sans parti pris les résultats de cette conférence qui sont loin d’approcher ceux si bruyamment annoncés par les porte-paroles des Etats-Unis car les chancelleries ne paraissent point à l'heure actuelle animées de cet esprit nouveau qui devait régénérer le monde.
Si la Conférence n'a pas réussi entièrement en ses très louables efforts, en ce sens que si la guerre du Pacifique est retardée, elle n’est que retardée, cela tient semble-#il à une erreur fondamentale de M. Hughes.
Ainsi que nous l'avons vu il ne servait de rien de réduire l'importance des flottes, de les « cristalliser » en quelque sorte, si ces mêmes flottes étaient destinées à s'affronter à plus ou moins longue échéance dans le Pacifique.
Il était essentiel de régler d'abord et de vider à fond la question du Pacifique, afin d’y éteindre tout ferment de haine. Au lieu de cela, les Etats-Unis se sont laissés hypnotiser par le coup de théâtre, le « bolide » de la proposition du désarmement naval.
Il est évident qu'au point de vue théâtral la proposition inattendue de jeter à la ferraille quelques centaines de mille de tonnes de capital -ships, était bien faite pour frapper l'esprit des
‘masses du monde entier.
Quel intérêt au contraire le monde aurait-il pu montrer pour des discussions ardues sur des questions d'immigration, de
zones d'influence, de territoires litigieux ? IL fallait frapper un grand coup pour montrer au monde émerveillé que la lumière venait des Etats-Unis, et l’on n’a pas réfléchi aux conséquences de cette manière de procéder.
L'accord s'était fait en principe sur le désarmement naval lorsqu'on en vint à aborder la question du Pacifique, Les Etats- Unis inquiets du sort de la Conférence, redoutèrent que les questions litigieuses ne vinssent la diviser et qu'après un si beau départ elle n’échouât près du port.
Aussi toutes les questions litigieuses dont l’acuité cependant était de plus en plus grande, qui constituent depuis des années un risque de conflit permanent, et qui amèneront inévitablement ce conflit, furent écartées avec soin. La question brûlante entre toutes, la question de l'immigration japonaise ne fut pas abordée et cependant c'était la question vitale pour le Japon, dont les habitants étouffent sur son sol trop étroit, question d’amour-propre, question de l'égalité des races qui avait déjà été refusée au Japon à la Conférence de la Paix, et que le Japon travaille avec tant de ténacité à obtenir. La Conférence a approuvé le principe « d’equal opportunity », pourquoi, puisqu’elle prétendait faire œuvre de justice, n’a-t-elle pas adopté, ou même discuté également le principe de « racial égality » ? Parce que sur cette question les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, imbus de la supériorité de leur race se seraient insurgés et qu'il ne fallait pas d'éclat.
Pourquoi l'Indo-Chine n'est-elle pas protégée par l'accord à Quatre? Parce qu’il aurait fallu remettre en discussion la question de Corée. Pourquoi la Conférence a-t-elle mème été impuissante à régler la question du condominium anglo-français sur les Nouvelles Hébrides ?
Ces quelques remarques faites il importe de rechercher quels sont les avantages que rapportèrent de Washington les différentes puissances.
Les vainqueurs de la Conférence sont, sans contestation possible, les peuples de langue anglaise qui, par la similitude de leurs intérêts et la parenté de leurs mysticismes, se sont rapprochés dans des conditions qui désormais exigent leur constante collaboration.
L'Angleterre n’a rien perdu à Washington et a gagné beau-
coup. Après avoir été obligée d'abandonner le « two-power standard » le principe de « two Keels to one », elle s'était résignée à adopter le « one power standard ». En 1925, à l'achèvement du formidable programme de 1916 les Etats-Unis l’auraient dépassée et elle aurait dù abandonner son hégémonie.
Au lieu de cela, le développement de la marine rivale s’arrête au moment même où elle allait dépasser l'Angleterre. Les Etats Unis consentent à ne pas l’écraser et si l'Angleterre est forcée de partager l'hégémonie des mers avec les Etats-Unis, du moins la partage-t-elle avec égalité (x).
L’Angleterre par le jeu des vacances navales se voit alléger le fardeau des armements navals qui lui étaient imposés. Elle obtient même l'autorisation de mettre en chantier deux navires qui seront les plus puissants du monde, sur lesquels ses ingénieurs pourront appliquer tous les enseignements de la guerre et qui remplaceront en 1925 dans sa flotte les unités vieillies.
Elle a réussi à assurer son hégémonie absolue dans les mers d'Europe. La marine anglaise joue vraiment de bonheur : la flotte allemande a disparu à Scapa-Flow et voilà qu'a Washington l’hégéwmonie lui est offerte en Europe, puisqu'elle est plus forte que les marines française et italienne réunies.
Un seul point noir, qui a empêché la délégation britannique de remporter un triomphe complet : elle n’a pu obtenir la suppression des sous-marins. Il faut se représenter l'importance primordiale de cette question pour l'Angleterre, pour comprendre l'insistance avec laquelle elle a réclamé l'abolition des sous-marins, la passion avec laquelle elle s’est élevée contre la demande de la France en tonnage sous-marin, en des discussions où elle perdit toute modération et toute retenue.
Elle employa dans cette discussion les arguments les plus extraordinaires, prétendant que la France ne voulait de sousmarins que pour détruire sa marine marchande, que les sousmarins ne pouvaient utilement entraver le commerce maritime qu'en employant les méthodes de piraterie employées par les
1. «Britannia ne règne plus sur les flots ou du moins si elle y commande encore, c’est en association avec l’aigle américain sur les bases d'une Société à responsabilité limitée » Lord Wester Wemyss, lteoue de Paris, du 1° mars
Allemands, ce qui eut pour effet d’ameuter contre nous Ja presse du monde entier, déformant pour les besoins de sa propagande un article du capitaine de vaisseau Castex sur les méthodes allemandes de guerre sous-marine.
Elle n’hésita pas à déclarer que les sous-marins ne pouvaient rien contre les cuirassés, oubliant tous ses navires coulés, oubliant la leçon des Dardanelles où les cuirassés se réfugiaient à Moudros derrière un rideau de cargos dès qu’un sous-marin était signalé, oubliant que jamais le blocus rapproché des côtes allemandes n’avait pu être réalisé à cause des sous-marins.
Si elle était parvenue à ses fins, elle aurait réellement gagné une splendide victoire, elle aurait été débarrassé de cette crainte sourde qu’elle ressent lorsqu'elle jetteles yeux sur ses voisines dont les sous-marins pourraient envoyer par le fond ses énormes navires deligne.
La raison de cette lutté acharnée contre la prétention de la France, ce n'est pas dans le dessein d'éviter aux navires de commerce les horreurs de la guerre sous-marine qu’il faut la chercher, mais bien dans cette opinion émise par Lord Churchill après la bataille du Jutland : « La première puissance navale se repose sur le canon; la seconde doit mettre ses espoirs dans la torpille (x). »
Il est heureux pour la France que la manœuvre anglaise ait échoué.
En ce qui concerne le Pacifique, il ne semble pas non plus que l’Angleterre ait à se plaindre des résultats obtenus.
L'accord à Quatre la délivre pour un temps du’souci de la défense de ses dominions d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Une question aurait pu lui créer des difficultés avec ces possessions : l’immigration japonaise. L'Angleterre ne partage pas entièrement le préjugé des Etats-Unis à l'encontre des Jaunes, mais l’Australie et la Nouvelle-Zélande se défendent avec la plus grande énergie contre le flot de l'immigration japonaise qui finira d’ailleurs par l'emporter. Mais cette question brûlante fut écartée !
L'accord du Pacifique lui interdit de développer sa base navale de Hong-Kong ! Que lui importe. En signant l’accord de
1. La bataille du Jutland, par le capitaine de corvette Von Haase.
Washington, l'Angleterre n'a nullement entendu renoncer à son droit d'établir une puissante base navale en Extrême-Orient ; elle a eu l'air de faire un sacrifice mais en réalité elle a suivi une politique très réaliste. Si elle ne peut avoir une base à Hong- Kong, elle en aura une autre à l'entrée de l'Océan Pacifique à Singapour. Elle a, en somme, abandonné une position avancée assez difficile à défendre, que rendait vulnérable sa proximité du Japon et des côtes de Chine pour une position stratégique beaucoup plus importante au point de vue défensif, comme au point de vue offensif. L'accord de Washington n’a fait que constater une situation créée par les circonstances, qui obligeaient l'Angleterre à substituer Singapour à Hong-Kong.
En présentant le projet du budget de la Marine pour l’année 1923-1924, devant la Chambre des communes le 12 mars 193, le premier Lord de l’Amirauté s'est exprimé sur ce point de façon fort précise : « Singapour est pour les Anglais, ce que le canal de Panama est pour les Américains ; la porte du Pacifique. »
L’Angleterre veut avoir en Extrême-Orient une flotte de cuirassés modernes : il faut qu’elle ait dans cette partie du monde une base navale capable de satisfaire aux besoins de cette flotte ; elle ne l’a pas actuellement : aussi ne peut-elle envoyer en Extrème-Orient aucun cuirassé moderne : Singapour va devenir cette base.
Une somme £ 11.000.000 est prévue pour la construction de docks pour les cuirassés modernes, pour les approvisionnemenis, les munitions, l'armement de forts, l'installation d'un camp d'aviation. Soixante réservoirs à pétrole de 12.000 tonnes sont en construction et les travaux sont très activement poussés.
L’Angleterre ne croit peut-être pas à un conflit dans le Pacifique, mais elle se prépare certainement à y jouer un rôle de premier plan. |
En cas de conflit entre l'Amérique et l’Angleterre, le Pacifique deviendrait un théâtre d'opération secondaire mais important. Les Anglais auraient l'avantage de bases admirablement situées et organisées : Hong-Kong, Weï-haï-Weï, Singapour et dans le Nord de Bornéo, une base auxiliaire à Labuan. Les Américains auraient de grosses difficullés à maintenir des forces supérieures à Manille. En effet, les positions stratégiques de la Nouvelle-Guinée, les îles Gilbert, les îles Salo-
on POS
mon, étayées par les ressources de l'Australie, flanquent les communications entre les Etats-Unis et les Philippines sur une distance de 2.000 milles.
Les communications d'Europe en Extrème-Orient par Suez sont inattaquables par les Etats-Unis. Hawaï est actuellement insuflisant pour alimenter une floite entière. De Panama à Ha- ‘ waïil y a 4.700 milles, de Hawaï aux Philippines 4.600 milles. L’Angleterre, au contraire, grâce à sa base de Singapour serait à pied-d'œuvre (1).
Enfin l'Angleterre trouva à Washington la solution élégante qui lui permit de se débarrasser de l'alliance anglo-japonaise, sans froisser un allié dont l’orgueil national est particulièrement susceptible, et sans encourir les reproches de ses dominions d'Australie et de Nouvelle-Zélande qui trouvent dans l'Accord à Quatre certaines garanties de sécurité. Il semble bien que l’un des principaux buts, pour ne pas dire le principal, des conversations sur le Pacifique, fut la transformation de l’alliance Anel0 NA pOnaIEe en un accord à Quatre. L’Angleterre parvint ainsi à rompre une alliance qui déplaisait aux Etats- Unis, et renforçant l'union du bloc anglo-saxon, elle eut cependant la suprême habileté de conserver, dans le Pacitique, les avantages que lui procurait cette alliance. +
En résumé, l'Angleterre gagne une magnifique partie. Elle a trouvé le moyen de dénoncer l'alliance japonaise et de resserrer l'amitié américaine. Elle a évité de perdre le trident de Neptune qui, mathématiquement aurait passé l'Atlantique en 1924 si la. lutte des armements avait continué. Ce seraient déjà de jolis résultats. Mais il y a mieux. L’Angleterre a trouvé le moyen de s'assurer une flotte de surface supérieure d'un tiers aux forces combinées de la France et de l'Italie ; de faire édicter une réglementation qui paralyse l'arme sous-marine, c'est-à-dire de réali ser une hégémonie européenne telle qu'aucune nation n’en a connue et de rejeter sur la France la suspicion d’impérialisme.
Quels avantages les Ætats-Unis retirent-ils de la Conférence? Des avantages moraux d’abord : par l'ampleur des problèmes