‹ La confrérie de Notre-Dame du Puy, d'AmiensChapitre 9 sur 20 · ACADEMIE DES PALINODS DE ROUEN · texte numérisé non relu

ACADEMIE DES PALINODS DE ROUEN

Vers 1070, Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie, après s’être emparé de l’Angleterre, avait envoyé, commeambassadeur en Danemark, un abbé nommé Helsin. A son retour, ce religieux fut assailli par une tempête furieuse. Au milieu du danger qui menace l’équipage, il adresse une prière fervente à la Ste.-Vierge, et bientôt il voit apparaître un habitant du ciel qui lui promet un retour heureux dans sa patrie, s’il s’engage à faire ajouter aux fêtes célébrées en l’honneur de Marie, celle de la Conception , le 8 décembre de chaque année, et avec le même office que celui de sa Nativité. Helsin répond par une promesse solennelle ; la tempête s’apaise, et il revient en Normandie, où le duc Guillaume s’empresse d’instituer la nouvelle fête, connue sous le nom de Fête aux Normande.

En 1072, alors que régnait encore le même duo, il se forma à Rouen une confrérie de notables habitants qui se proposèrent d’honorer spécialement la Conception immaculée delà Ste.-Vierge, et qui s’astreignirent à l’observation de certains règlements, sous la direction d’un chef élu annuellement, qu’ils appelaient prince. De 1072 à 1486, l’association de la Conception fut purement religieuse ; mais à cette dernière date commence son existence littéraire. « Elle dressa, ditM. Ballin (1), des règlements auxquels devaient se conformer par la suite tous ceux qui voudraient présenter des compositions en l’honneur de la Vierge. Ce fut alors que les ouvrages envoyés au concours commencèrent à être jugés et récompensés publiquement sur un théâtre où se trouvait une espèce de tribune, qu’on appela le Puy de la Conception, du mot grec n.'/i.», pris dans le sens d’appui, taillie, perron ou tribune, et, comme les trois premières compositions françaises qui furent présentées au Puy étaient conçues de manière que le sens * amenât la répétition du même vers à la fin de chaque strophe, en en fit depuis une des règles de ces sortes de poésies, d’où elles prirent le nom de PaUnods, des mots grecs n«%» et , qui signifient chant réitéré, dénomination

qu’on appliqua bientôt à la confrérie elle-même. »

La confrérie de Rouen, après avoir langui durant les troubles de la seconde moitié du xvi.* siècle, se ranima durant le xvu.' En 1614, elle révise ses statuts et prend le titre d’Académie des Palinods. Les poètes sont encouragés par la fondation sucoessive des prix de l’épigramme ou

(1) Notice kietorique $ht F académie de» Palinodi , Rouen, 1834, p. 8.

allégorie latine, de l’ode pindarique latine , de l’ode française et de l’hymne française, finalement, par la foidation du prix d’éloquence. Un troisième renouvellement des statuts a lieu en 1732, un quatrième et dernier en 1769 ; et l’institution, après trois siècles d’existence, disparait seulement au milieu des orages delà Révolution.

Les services rendus par la confrérie, puis par l’Académie des Palinods sont incontestables. Des hommes qui devaient acquérir un nom illustre dans les Lettres, essayèrent leur talent dans les concours de Rouen. Ainsi, en 1641, Thomas Corneille, âgé de seize ans, se faisait couronner pour une ode française ; à treize ans, Fontenelle sortait vainqueur du concours de poésie latine, et, à quatorze ans, il présentait quatre compositions, dont deux étaient jugées dignes de la couronne. Le malheureux Malfilàtre fut, quatre années de suite, un des lau- • réats du Puy pour des odes françaises et latines, qui faisaient concevoir à ses compatriotes les plus belles espérances.

« Les prix décernés, dit M. Ouin-Lacroix (1), rappelaient par leur nature, d’une manière souvent fort gracieuse , quelque vertu particulière de Marie.

» Le poète célébrait-il dans sa pièce la grandeur de la Vierge? On lui décernait une branche de palmier, car c’est sous le symbole majestueux de cet arbre que la Bible la représente sur les riants céteaux de Gadès: ut pabna in Gain.

(1) Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers et des confrérie* religieuses de la capitale de la Normandie, Rouen, 1850, p. 481.

» Chantait—il 1& puissance de Marie? on lui offrait un* tour crénelée pour rappeler l’imprenable forteresse, dont David avait flanqué les murs de Sion : Tunis Davidica.

» Sa pureté avait-elle inspiré sa ballade ? le prix était un lys, dont la blancheur éclatante représentait cette vertu ennemie de toute soudure : Sicut tilivm.

» Au milieu des horreurs du naufrage faisait-il luire aux regards du nautonnier épouvanté le rayon consolateur d’une étoile, image de la protection de Marie? Une étoile d’or lui était présentée : Stella Maris.

» S'il répandait dansses chants l’odeur suave et embaumée des vertus de la Vierge, une rose en était la récompense: quasi plantatio rosœ in Jéricho.

» S’il dépeignait sa justice miséricordieuse, un miroir lui en retraçait l’immortelle image : spéculum justitiœ.

» Avait-il comparé à la laborieuse abeille le zèle infatigable et l’amoureuse recherche de Marie à l’égard des pêcheurs ? Une ruche d’argent le payait de ses efforts. Il e'st à remarquer que ce prix fut fondé par François de Harlay, archevêque.

» Un prix représentant le soleil rappelait le vif éclat dtes vertus de la Reine des vierges ; un anneau ^ l’union immaculée de Marie avec Joseph, le charpentier de Nazareth : une couronne de laurier, sa victoire et son couronnement au jour de son assomption dans le ciel.

» Ces prix divers, faits en argent, offerts par les princes de leurs propres deniers ou de ceux de la confrérie, étaient placés sur l’autel pendant la messe solennelle qui en précédait la distribution, comme pour faire descendra

sur eux Sa bénédiction divine. De là on les transportait sur la.table du Puÿ, devant laquelle siégeaient les princes de là confrérie el les notables de la cité.

; »: Un. docteur ouvrait la cérémonie par un discours en l’bouuour de la glorieuse patronne <& la société.; ce <fi&cours ne se prononçait, dans les gjemiers temps, qu’à l’ouvepture de la séance ; mois, plus tard, on en introduisit aussi pour le concours, eu sorte qu’on vit bientôt s’associe^ dans la même arène les orateurs et les poètes,

.» Le maître ou prince, élu le dimanche suivant de

la. fête de la Conception, était chargé de régler les dépenses, les assemblées et les distributions de prix ou d’aumônes de la confrérie. Les membres s’élevaient au nombre de soixante-douze en l’honneur des soixante-douze interprètes ou traducteurs des livres sacrés. Chaque associé payait soi^aQ.te-dix sols tournois par an, plus cent sols au jour de sa réception.

», Les religieux Carmes qui prêtaient les salles de leur monastère ét leur chapelle pour les réunions de la confrérie palinodique, en étaient amplement dédommagés. Au jour de la fête, la confrérie elle-même les nourrissait pendant deux jours, payait l’officiant,, le prédicateur et l’organiste dd*couvent.

» Cette confrérie savante a toujours joui delà plus bril— • lante renommée ; il ne se rencontra point d’archevêque, de duc, de comte ou de baron, quelque peu ami des lettres 'et de là poésie, qui ne se fît gloire d*y inscrire son nom. » " ’ " '' ' •

PALINOD DB CAEN.

Le Poy ou Palinod dé Caen (1), institué en 1527 par l’Umvefsité de cette ville, eut, comme celui de Rouen, la fête de la Conception pour origine. L’Université avait toujours célébré cette fête normande avec beaucoup de solennité : à l’époque que nous indiquons, elle résolut d’en relever l'éclat par des concours poétiques analogues à ceux de Rouen. En fondant une confrérie de la Vierge ; elle se réserva de distribuer des prix aux meilleures pièces (2), tous les ans le huit de décembre, jour de là Conception, et de nommer un prince du Puy.

L’biàtoire du Palinod ou Puy de Caen n’est pas dépourvue d’intérêt ni d’importance au point de vue de la littê-

(4) Voir le Mémoire historique sUr le Palidod dé Caeri, oeknrré posthume de l'abbé de la Eue, Caen, 1841, tiré à 50 exemplaires.

(2) Au premier palinod, en 1527, le premier prix d’épigramme latine consistait en une couronne, estimée un écu d’or au soleii ; le chant royal obtint une branche de laurier estimée 30 sols; la ballade 20 sols, et le rondeau 10 sols. En 1557, Etienne Daval, seigneur de Mondrainville, ayant par ses libéralités rétabli le Palinod, tombé en 1550, fonda boit prix ainsi déterminés :

Au premier prix d’épigramme latine, les armes du fondateur, rédimables par 45 sols.

Au deuxième prix 22 sols.

Au premier prix du chant royal, ta ÿaîme, rédimablè par 4Ô sols.

Au deuxième prix 20 sols. '

Au premier prix de ballade, le laurier, rédimablè par 30 sols.

Au deuxième prix 15 sols.

AU meilleur sonnet, fétpile, rédifoéWé par 14 sols ; au meilleur dixain le signet, rédimablè par 10 sols.

rature. Sans parler du lustre que donnèrent à ses concours des noms tels que ceux de Malherbe, de Segrais, de Huet, évêque d’Âvranches, nous mentionnerons ici un fait précieux pour la biographie de notre compatriote Voiture. Benseradeavait composé un sonnet sur Job, Voiture en fit un autre sur une belle du nom d’Cranie. Le public se partagea sur le mérite de ces deux productions, et le jugement fut remis à l’Académie française. Cet illustre corps, étant partagé lui-même, se montra peu disposé à prononcer sur un semblable litige. La duchesse de Montpensier imagina de renvoyer la décision aux poètes de Caen. Le tribunal palinodique s’assembla, les sonnets furent examinés, discutés, et, finalement, la palme fut adjugée au sonnet de Voiture. « La duchesse de Montpensier, dit l’abbé de la Rue (1), accueillit ce jugement avec d’autant plus de plaisir qu’il se trouvait conforme au sien. »

rti.

PALINOD DE DIEPPE.

On sait peu de choses sur le Palinod ou Puy de Dieppe, qui avait choisi non pas la Conception, mais l’Assomption de la Vierge pour sa fête principale.

M. Ballin (2) a consacré & ce palinod une courte notice dans laquelle il cite les renseignements suivants qui lui

(1) Mémoire cité, p. 18.

{3) Suit»à la notice historique sur l’Académie des Palinod», broch. tirée k 100 exemplaire!, Rouen, 1859.

ont été donnés par U. Féret ainé, conservateur de la bibliothèque de Dieppe.

« Un vieux registre, cité parle chroniqueur Asseline, ptfrtequeles prix consistaient, vers l’an 1471, en une eouronne d’or, qui était pour le premier chant royal; en un chapeau de laurier pour le deuxième ; en une afftque d’or pour la meilleure ballade ; et en un anneau d’or, garni d’une pierre, pour le rondeau ; et que ces prix, ayant été distribués aux poètes qui les avaient mérités , ceuxci devaient les porter en la procession qui se faisait en l’église ; si bien qu’un d'eux marchait la couronne sur la tète, un autre y mettait le chapeau, un troisième avait l’affique attachée devant sa poitrine, et le dernier passait l’anneau à l’un de ses doigts. Enfin , à la suite de cette cérémonie, ces prix étant rédimés par le ministre en charge, suivant l'ancienne coutume, il payait, pour la couronne, cinq fronce , pour le chapeau, quatre francs, pour l’affique, trois, et pour l’anneau, deux....

» La fête adoptée pour le Puy de Dieppe était l’Assomption. Dans l’origine, on représentait, le 17 août, une pièce de théâtre appelée Moral ; mais cet usage ayant été abandonné en 1632, le Puy se tint, par la suite, le 16, et l'on suppose qu'il cessa d’exister à l’époque du bombardement de 1694.

» Jean Parmentieryfutcouronnéplusieursfois,notammeoten 1520, sous Robert Pigne, prince du Puy, et en 1527, sous maistre Robert le Roue, bailli de Dieppe, pour une momerie destinée à célébrer la paix entre la France et l’Angleterre, et qui fut jouée par la confrériedite des Sainte-Martyrs ou des Sept-Dormants.

» On ignore l’origine, de cette confrérie, mais on peut se faire une idée des jeux qu’elle célébrait par la description suivante, extraite d’un manuscrit de la bibliothèque de Dieppe ,.et qui se rapporte au itforal précité.

» De cérémonie commença par une messe où l’on entendit les plus, habiles musiciens du temps, plusieurs joueurs de flûtes et de cornet.

» Sur les quatre heures après-midi, on fit sortir du logis de l’archevêque un chariot très-richement orné. C’était le chariot de la Vertu,. laquelle était représentée par une jeune fille vêtue de damas blanc et parée de bagues et de pierres précieuses. Ce cbariot était traîné par des hommes couverts de lierre, et il était accompagné par quatre personnages, représentant Platon , Quintus Cincinnatus, Lycurgue et Samson. Ils portaient chacun un écriteau sur lequel était une devise se rapportant à leur caractère.

» Un facétieux, nommé Camille, était porté devant eux » vêtu d’une longue robe de bure ; il était placé en un tonneau autour duquel il y avait plus de mille petits écriteaux qu’il distribuait à droite et à gauohe.

» Après le chariot de la Vertu , roulait celui de là Morne rie. Il était orné de plusieurs antiques et précieuses médailles, et il portait des danseurs.

» Puis venaient, montés sur des chevaux, Godefroide Bouillon, Da vid, Josué, Judas Machabée, Hector de Troie, Jules-César et Alexandre-le-Grand. Ce dernier, qui semblait l’emporter sur tous les autres, était assis sur un trône de drap d'or et porté par huit nègres. Deux griffons dorés accompagnaient ce trône.

» Suivait un troisième chariot, le plus Somptueux de tous: c’était celui de l'Honneur. On y voyait assis,CHàrlemagne et le roi Artus. Aux quatre cotasse tenaient à cheval Duguesclin, Guillaume-Je-Gonquérant 1 , Scipion l’Africain et Hercule. Tous oes personnages étaient habillés magnifiquement.

» Le cortège étant arrivé où la Momerie devait se faire, chacun s’arrêta, et l'Honneur et la Vertu récitèrent un dialogue. L’Honneur donna de grands éloges à la Vertu , qui, de son côté, ayant témoigné sa joie, demanda à l’Honneur ce qu’il voulait donner à entendre par la représentation de tous ces grands rois. Celui-ci répondit que c'était la Paix et l’Amitié entre les rois de France et d’Angleterre , et que, pour donner des marques de réjouissance, il allait faire voirie divertissement d’un ballet. En effet, incontinent cinq jeunes hommes sortirent du fond du chariot où ils s’étaient tenus cachés jusque-là, et se mirent à danser au son des instruments. Le costume de ces danseurs était très-élégant et très-riche.

» Cette danse se renouvela sur plusieurs points de-la ville.

» Ensuite les divers personnages de cette cérémonie, se rendirent à l’Hôtel-de-Ville, où un splendide banquet tes attendait.

» Le lendemain, les mêmes personnages s’étant réunia, parurent dans d’autres oostumes et d’autres rôdes. Ils étaient à pied, marchant en bon ordre, la pique sur le dos.

s’ils escortaient ainsi le chariot de La Momerie. Les danseurs qui étaient dans ce chariot dansèrent devant

les maisons des principaux de la ville et devant celle du bailli, où chacun se rendit le soir poar y banqueter.

» La femme du bailli de Dieppe était, pour lors, maîtresse de la confrérie. »

M. Féret ajoute, dit M. Ballin, qu’il n’a pu trouver nulle part l’origine de cette confrérie des Saints-Martyrs, ni l’époque où elle cessa d’exister.

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