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CHAPITRE PREMIER Historique

Il n'est pas utile de remonter plus haut que Pinel, bien que quelques auteurs anciens, notamment Sauvages (1), aient compris dans leur nomenclature mentale des formes de folie qui se rapprochent de celle qui fait l'objet de cette étude, car ceux-ci n'avaient pas tracé de limite certaine entre «la privation congénitale ou infantile de l'intelligence et la suspension intellectuelle de l'âge mûr. »

Pinel (2), dans son traité, n'admet que quatre espèces d'aliénations : la manie, la mélancolie, la démence, enfm Vidiolis^ne. Cette dernière est une sorte de stupidité plus ou moins prononcée

(1) Sauvages, Nosologie méthodique.

(2) Pinel, Traité médico-philosophique sur Valiénalion mentale, 2« éd., 1809.

avec un cercle très borné d'idées et la nullité de caractère.

Pinel confondait donc sous le terme d'idiotisme des états bien divers ; lui-môme d'ailleurs distingue une sorte d'idiotisme produite, dit-il, par les affections vives et inattendues. « Certaines personnes, douées d'une sensibilité extrême, peuvent recevoir une commotion si profonde par une affection vive et brusque que toutes les fonctions morales en sont comme suspendues ou oblitérées : une joie excessive, comme une forte frayeur, peut produire ce phénomène si inexplicable. Un artilleur, l'an Il de la République, propose au comité de Salut public le projet d'un canon de nouvelle invention dont les effets doivent être terribles ; on en ordonne pour un certain jour l'essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante que celui-ci reste comme immobile à cette lecture et qu'il est envoyé à Bicôtre dans un état complet d'idiotisme. » Pinel ajoute que des affections vives et inattendues produisent aussi quelquefois le même effet sur les jeunes filles, surtout au moment des règles. Dans un paragraphe spécial

intitulé : L'idiotisme^ espèce d'aliénation fréquente dans les hospices, guéri quelquefois par un accès de manie, il rapporte tout au long une observation de ce genre et il insiste sur la cause à laquelle était due, d'après lui, cette espèce d'aliénation. L'hospice de BicAtre « était regardé comme un lieu de retraite et de rétablissement pour ceux qu'on avait soumis d'ailleurs à un traitement très actif par les saignées, les bains et les douches. Un grand nombre arrivaient dans un état de faiblesse, d'atonie et de stupeur, au point que plusieurs succombaient quelques jours après leur arrivée : certains reprenaient leurs facultés intellectuelles par le rétablissement gradué des forces, d'autres éprouvaient des rechutes dans la saison des chaleurs; quelques-uns, surtout dans la jeunesse, après avoir resté plusieurs mois ou môme des années entières dans un idiotisme absolu, tombaient dans une sorte d'accès de manie qui durait vingt, vingt-cinq ou trente jours et auquel succédaitle rétablissement delà raison par une sorte de réaction interne. »

La classification d'Esquirol présenta un progrès sur celle de Pinel. Il admettait la

manie, la monomanie avec une variété, la mélancolie, la démence et l'idiotie; il avait rejeté l'expression d'idiotisme parce que ce dernier mot a déjà une signification grammaticale, et il avait réuni à la démence, en la qualifiant alors d'aiguë, l'absence accidentelle de l'entendement que Pinel avait décrite comme une sorte d'idiotisme. Il admettait que la démence est aiguë ou chronique, simple ou compliquée, continue, rémittente ou intermittente, et il insistait sur trois variétés principales: la démence chronique qui peut guérir pourtant, la démence sénile et la démence aiguë (les variétés dites compliquées rentraient dans la paralysie générale). La démence aiguë (1) vient à la suite d'écarts passagers de régime, d'une fièvre, d'une hémorragie, d'une métastase, de la suppression d'une évacuation habituelle, du traitement débilitant de la manie : son invasion est assez brusque et elle se termine quelquefois heureusement par une explosion de manie aiguë. La définition qu'il donne de la démence est la suivante : « c'est une affection cérébrale,

(I) Esquirol, Des maladies mentales, t. IT. p. C4, Bruxelles, mi.

AUTEURS FRANÇAIS. ï>

ordinairement sans fièvre et chronique, caractérisée par l'affaiblissement de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté : l'incohérence des idées, le défaut de spontanéité intellec tuelle et morale sont les signes de cette affection. L'homme qui est dans la démence a perdu la faculté de percevoir convenablement les objets, d'en saisir les rapports, de les comparer, d'en conserver le souvenir complet; d'où résulte l'impossibilité de raisonner juste.

« Dans la démence, les impressions sont faibles, soit parce que la sensibilité des organes des sensations est affaiblie, soit parce que les organes de transmission ont perdu de leur activité, soit enfin parce que le cerveau lui-même n'a plus assez de force pour percevoir et retenir l'impression qui lui est transmise; d'où il résulte nécessairement que les sensations sont faibles, obscures, incomplètes. Les individus en démence ne sont pas susceptbles d'une attention assez forte ; ne pouvant se faire une idée claire et vraie des objets, ils ne peuvent ni comparer, ni associer les idées, ni abstraire; l'organe de la pensée n'a pas assez d'énergie, il est privé de la force tonique nécessaire à l'inté-

grité de ses fonctions. Dès lors, les idées les plus disparates se succèdent indépendantes les unes des autres, elles se suivent sans liaison et sans motif; les propos sont incohérents ; les malades répètent des mots, des phrases entières, sans y attacher de sens précis; ils parlent comme ils raisonnent, sans avoir la conscience de ce qu'ils disent. Il semble qu'ils aient des comptes faits dans leur tète, qu'ils répètent, obéissant à des habitudes anciennes, ou cédant à des consonances fortuites.

« Plusieurs de ceux qui sont en démence ont perdu la mémoire, même pour les choses qui touchent de plus près à leur existence. Mais c'est surtout la faculté de rappeler les impressions récemment reçues qui est essentiellement altérée; ces malades n'ont que la mémoire des vieillards, ils oublient dans l'instant ce qu'ils viennent de voir, d'entendre, de dire, de faire ; c'est la mémoire des choses présentes qui leur manque, ou plutôt la mémoire ne les trahit-elle point, parce que les sensations étant très faibles, les perceptions l'étant aussi, ne laissent point ou presque point de traces après elles. Aussi plusieurs ne déraisonnent que parce que

les idées intermédiaires ne lient point entre elles les idées qui précèdent à celles qui suivent; on voit évidemment les lacunes qu'ils auraient à remplir pour donner à leurs discours l'ordre, la filiation, la perfection d'un raisonnement suivi et complet (1).

« L'énergie de la sensibilité et des facultés intellectuelles, qui est toujours en rapport avec l'activité des passions, étant presque éteinte, les passions sont nulles ou presque nulles dans la démence. Les aliénés en démence n'ont ni désirs, ni aversions, ni haine, ni tendresse; ils sont dans la plus grande indifférence pour les objets qui leur étaient le plus chers ; ils voient leurs parents et leurs amis sans plaisir et s'en séparent sans regrets; ils ne s'inquiètent pas des privations qu'on leur impose et se réjouissent peu des plaisirs qu'on leur procure ; ce qui se passe autour d'eux ne les affecte point ; les événements de la vie ne sont presque rien pour eux, parce qu'ils ne peuvent les rattacher à aucun souvenir, ni à aucune espérance ; indifférents à tout, rien ne les touche ; ils rient

(1) Tout ce passage est frappant; la suite s'applique plutôt à la démence telle que nous l'entendons aujourd'hui.

el jouent alors que les autres hommes s'affligent; ils répandent des larmes el se plaignent alors que tout le monde est satisfait et qu'ils devraient l'être eux-mêmes; si leur position les mécontente, ils ne font rien pour la changer.

« Le cerveau, dans l'atonie, ne fournissant plus de sensations pour la production des idées au raisonnement, ni des signes au jugement, les déterminations sont vagues, incertaines, variables, sans but et sans passions. Ceux qui sont en démence sont sans spontanéité, ils ne se déterminent pas, ils s'abandonnent, se laissent conduire; leur obéissance est passive, ils n'ont pas assez d'énergie pour être indociles ; aussi sont-ils souvent le jouet de ceux qui veulent abuser de leur fâcheux état. Cependant ils sont irascibles comme tous les êtres débiles et dont les facultés intellectuelles sont faibles ou bornées, mais leur colère n'a que la durée du moment ; elle n'a poiat de ténacité comme celle des maniaques et surtout des lypémaniaques ; ces malades sont trop faibles pour que leur fureur soit de longue durée; ils ne sauraient soutenir longtemps tant d'effort. »

Esquirol cite un cas intermittent oii le ma-

lade dans un moment de lucidité répondit à son interrogation sur ce qui se passait en lui : « Dans cet état mon intelligence est nulle, je ne pense pas, je ne vois et n'entends rien ; si je vois, si j'apprécie les choses, je garde le silence, n'ayant pas le courage de répondre. Ce défaut d'activité dépend de ce que mes sensations sont trop faibles pour qu'elles agissent sur ma volonté » . (C'est Esquirol qui souligne.)

Comme il réunit dans sa démence des faits différents, sa description et ses considérations générales ne sont pas toutes applicables à la démence aiguë seule. L'apparition de la démence se ferait surtout après quarante ans, surtout de quarante à cinquante; parmi les causes, il compte les désordres et cessation de la menstruation, les fièvres cérébrales et peu fréquemment les causes morales, souvent le traitement débilitant par les saignées. Mais Esquirol distingue de la démence le délire tranquille, taciturne, triste, avec idées incohérentes, sans force et sans énergie, qui se développe dans la convalescence de la manie très aiguë et des fièvres ataxiques cérébrales. Pour lui ce ne serait qu'un passage de la maladie à la con-

valescence. II faut noter encore que pour lui le pronostic delà de'mence en bloc est grave, puisqu'il y aurait la moitié des cas mortels, mais la forme aiguë est d'un pronostic favorable.

Georget (1) adopte la classification suivante : manie, monomanie, stupidité', de'mence et idiotie. Il appelle stupidité la de'mence aiguë d'EsquiroJ, pour bien la se'parer de la démence proprement dite, car cette stupidité est un trouble intellectuel qui guérit aussi bien que le délire maniaque, contrairement à la démence véritable qui ne guérit jamais. Il définit la stupidité, l'absence accidentelle de la manifestation de la pensée, soit que le malade n'ait pas d'idées, soit qu'il ne puisse les exprimer. « Les aliénés stupides paraissent être dans un état complet d'anéantissement moral. Ils sont indifférents à tout ce qui les entoure, insensibles à l'action des objets environnants ; leur extérieur annonce une tranquillité parfaite. La sensibilité générale est toujours affaiblie; les malades ne se sentent pas, urinent sans s'en apercevoir. Ce n'est qu'après la guérison qu'on peut savoir d'eux quel était le véritable état mental qui les affectait... » (1) Georget, De la folie, 1820.

Georget donne des exemples, entre autres celui d'une jeune fille qui à la suite d'une commotion morale présenta l'aspect suivant : pâleur ge'ne'rale, air hébété, nulle réponse aux questions qu'on lui fait, indifférence pour les personnes et objets environnants, enfin déjections involontaires. Une fois guérie, elle dit qu'elle entendait les questions, mais que ses idées venaient en si grand nombre et si confusément, qu'il lui était impossible d'en exprimer aucune. D'autres malades accusaient « une telle défaillance d'esprit qu'il leur était impossible d'assembler deux idées malgré tous les efforts tentés pour cela ».

Georget, ài\x\^\Q Dictionnaire de médecine (1), parlant de la démence aiguë et renvoyant à l'article STUPiorrÉ (qui ne se trouve d'ailleurs pas), dit que quelques aliénés sont dans un état aigu et continuel de stupeur^ les uns privés de la faculté de penser, de sentir et de vouloir; les autres ayant les idées dans un tel état de confusion qu'ils ne pouvaient s'arrêter à aucune ; enfin quelques-uns, chez qui cette démence

(1) Georget, art. Foue, Dicl. de médecmeji" éd., 183G,t.XllI, à la p. 277.

aiguc n'est qu'apparente, une idée délirante particulière commandant l'immobilité et le mutisme,

Etoc-Demazy (1), dans sa thèse inaugurale, s'occupa avec détails de ce trouble particulier qui commençait à attirer l'attention et il en rapportait la genèse à une suffusion œdémateuse qu'il avait rencontrée dans un certain nombre d'autopsies ; sa conclusion était que « la stupidité n'est pas un genre particulier d'aliénation mentale ; c'est une complication de la manie et de la monomanie ». Il différenciait la stupidité de la démence et il mettait en garde avec Georget contre l'erreur possible de prendre pour de la stupidité certains états de la monomanie qui en ont l'apparence, mais dans lesquels l'aliéné garde le silence et paraît absorbé, sous l'empire d'une préoccupation délirante ou d'une hallucination.

Guislain (2) a rangé sous le nom d'extase des faits oii il y a, soit isolé, soit en compli-

(1) Etoc-Demazy, De la sLupidilé considérée chez les aliénés, recherches faites à Bicélre et à la Salpêlrière, 183-3.

(2) Guislain, Traité sur les phrénopalhies, Bruxelles, 1833, p. 255. (Je n'ai pas consulté les éditions ultérieures de Guislain.)

cation avec d'autres formes, un état de « hyper- * plexie », c'est-à-dire d'étonnement, d'embarras, absence, perplexité', stupeur (ce sont ses propres expressions). Mais sa description est fort incomplète.

Scipion Pinel (1) continue les recherches d'Etoc, en 1838; puis dans son livre il consacre un paragraphe spe'cial à ce trouble mental, sous le titre : stupeur, démence aiguë, œdème du cerveau, stupidité de Georget, stupeur aiguë des aliénés d'Orfila (2). Jl rapporte de nombreuses observations.

Calmeil (3), en 1835, distingue la démence aiguë de la stupidité. Pour lui, dans celle-ci l'oblitération des facultés intellectuelles est à peu près complète, tandis que celle-là comporte toutes les nuances d'affaiblissement de l'intellect. Il sépare aussi de ces deux formes certaines monomanies extatiques ou cataleptiformes que quelques médecins tendraient à réunir. Pendant ce temps-là, Ferrus faisait des

(1) Scipion Pinel, Traité de pathologie cérébrale, 1844, p. 228 et suivantes.

(2) Orfila, cité par Pinel.

(3) Calmeil, art. Dkmence, Dict. de m^(/., 2e éd., t. X, IS.'iS, p. 70.

leçons cliniques à Bicôtre, où il insistait sur lous les détails de l'état slupide. Dans la Gazette médicale de Paris, ses leçons reproduites ne portent que sur la démence et l'idiotie, mais dans la Gazette des hôpitaux de 1838 (1), nous trouvons une leçon entière sur la stupidité. Sa définition la sépare d'emblée de ces deux autres formes : « Par le mot stupidité, on doit entendre l'abolition ou plutôt la suspension rapide apyrétique et curable de toutes les facultés cérébrales. » Elle peut être incomplète. Dans le premier degré il n'y a qu'une simple obtusion des facultés intellectuelles, instinctives et morales ; le malade regarde, mais ne voit que confusément, indifférent, insensible, sans opération intellectuelle. Dans le degré complet l'anéantissement des facultés cérébrales, l'affaiblissement de l'habitude physique et l'inertie sont à leur comble; les sens sont abolis, le mutisme est continuel, la motilité supprimée par défaut de volonté; le malade se laisserait mourir de fainl si on ne le nourrissait pas; la peau est pâle, froide, insensible, les

, (I) FeiTùs, Cours sur les maladies mentales, Gaz. des hôp., 1838, p. 600.

déjections involontaires. Ferrus faille diagnostic avec la catalepsie, l'apoplexie, le silence opiniâtre de certains maniaques, la concentration du mélancolique, la stupeur de la fièvre typhoïde ou de quelques accès d'épilepsie. La stupidité peut succéder à un délire général ou partiel, à de simples hallucinations ou se terminer par eux. Il admet l'œdème d'Etoc, et comme causes celles mentionnées par Pinel, Esquii^ol et Georget. Il cite comme exemple de stupidité le perroquet de Bougainville devenu aliéné par l'effroi que lui causa un combat naval. Il insiste au traitement sur le régime tonique.

Ainsi, comme le faisait remarquer Delasiauve, la stupidité était admise finalement vers 1843 comme une forme particulière provenant d'un léger œdème du cerveau ou d'une sorte d'étonnement nerveux. On n'admettait d'ailleurs que des types tranchés où l'automatisme était presque absolu, la sensibilité morale presque indifférente, la compréhension très affaiblie. On n'accordait aux hallucinations, vagues ou rares et d'ailleurs à peine mentionnées, qu'une valeur d'épiphénomène ; le fond était l'inertie,

le mouvement hallucinatoire était l'accessoire, accidentel et mobile. On différenciait la stupeur liée à la stupidité d'avec celle qui se produisait dans d'autres formes.

C'est alors que Baillarger(l) vint porter à cette opinion une atteinte qui lui fut fatale. Contrairement à ses prédécesseurs, chez tous les stupides qu'il interrogea, il rencontra constamment l'activité intellectuelle, malgré l'embarras des idées, avec une couleur constante du délire. Celui-ci était dans tous les cas de nature triste et souvent accompagné d'idée de suicide. Dans le travail qu'il consacre à ce sujet, il apporte six observations personnelles à l'appui de son opinion, et il trouve une confirmation de ses vues dans une septième observation qu'il emprunte à Etoc. Il discute les autres observations d'Etoc, de Georget et même de Ferrus et trouvant dans les cas où le délire était mentionné, que celui-ci était de nature triste, il conclut en rattachant la stupidité à la mélancolie. Sa huitième observation est

(I) Baillarger, De l'élat désigné chez les aliénés sov s le nom de stupidité, 1843; reproduit dans Recherches sur les mal. ment. t. I, 1890, p. 85.

fort inléressanlc, parce qu'il lui semble difficile de faire rentrerce cas dans les deux formes de mélancolie décrites par Esquirol ; aussi croitil qu'il y en aurait une troisième qui aboutirait H l'état considéré comme stupidité. Voici les réflexions qu'il fait à propos de l'aliénée de sa huitième observation : « Cette femme était assurément mélancolique, mais il est impossible de rattacher cette forme de mélancolie à celle dans laquelle les malades sont mobiles, irritables, toujours en mouvement à la recherche de leurs .ennemis et racontent à tout venant leurs maux, leurs craintes, leur désespoir. » Il est également impossible de la comparer à la seconde variété indiquée par Esquirol et dans laquelle « l'immobilité du corps, la fixité des traits de la face, le silence obstiné trahissent la contention douloureuse de l'intelligence et des affections, etc.

« Les symptômes qui dominent ici, ce sont : l'embarras des idées, des illusions, des hallucinations, une sorte de fatigue de tête, ou même, pour me servir de cette expression caractéristique delà malade, Une sorte d'ahurissement; puis, en dehors de ces symptômes, l'apathie,

l'immobilité, un état général d'oppression ; et, en effet, elle ne s'agite pas, ne crie jamais, passe sa journée sans dire un mot, et répond à peine aux questions qu'on lui fait.

« Ces symptômes ressemblent beaucoup à ceux de la stupidité, dont ils ne sont qu'un diminutif. Ce que cette femme raconte après sa guérison offre surtout la plus grande analogie avec ce que disent les aliénés stupides après la cessation de leur délire. Il suffira pour s'en convaincre de comparer les faits.

« Il y aurait donc trois sortes de mélancoliques :

(( 1" Ceux qui sont mobiles, irritables et qui vont raconter à tout venant leurs maux, leurs craintes, leur désespoir, etc. ;

« 2° Ceux qui, par suite d'idées fixes, parfaitement déterminées, gardent un silence obstiné, et chez lesquels tout indique l'activité intérieure de la pensée et la contention douloureuse de l'intelligence ;

a 3° Les mélancoliques immobiles, inertes^ mais par apathie, par suite d'embarras intellectuel et d'oppression des forces. Ceux-ci répondent, mais lentement, avec peine ; il faut

les exciter : ils cherchent leurs idées, répètent les questions qu'on leur fait, comme pour les mieux comprendre ; enfin, ils ont des illusions nombreuses.

« Les malades appartenant aux deux premières variétés, soit qu'ils parlent et s'agitent, soit qu'ils se taisent et restent immobiles, sont dans un état actif. Les derniers sont, au contraii'e, dans un état tout passif.

« C'est cette variété de la mélancolie, qu'on pourrait appeler passive, avec stupeur, avec embarras intellectuel, qui paraît être comme un premier degré de beaucoup de cas de stupidité. Chez les stupides, il y a aussi torpeur, apathie, engourdissement, oppression des forces, mais ces symptômes sont plus prononcés ; les objets extérieurs sont aussi transformés, mais d'une manière plus complète, l'intelligence est plus embarrassée, et les malades perdent la conscience du temps, des lieux, des personnes, etc.

« La stupidité est à la mélancolie avec stupeur ce que la manie très aiguë est à l'excitation maniaque. Dans la manie très aiguë, le malade n'a plus cdnscience de ce qui se passe

auloLir de lui, il ne reconnaît plus personne, toutes ses impressions sont transforme'es, l'incohérence des idées est complète, l'agitation extrême. Dans la simple excitation maniaque, il y aaussidel'incohérence, des illusions des sens, de l'agitation; mais on peut fixer plus ou moins longtemps l'attention du malade, qui sait où il est et reconnaît souvent les personnes quil'entourent. Ce malade, s'il transforme quelquesunes de ses impressions, en perçoit un grand nombre comme dans l'état normal. Ces deux états ne sont que deux degrés difTérents de la même maladie, et on arrive graduellement de l'un à l'autre par des nuances presque insensibles.

« Il en est très souvent de môme de la stupidité et de la varié té de mélancolie dont j'ai parlé ; l'une ne semble être que l'exagération de l'autre.

« Les observations de stupidité analogues à celles que j'ai rapportées me paraîtraient donc devoir être séparées de la mélancolie ordinaire *pour former une variété tout à fait spéciale de ce genre de folie.

« Je ne prétends, d'ailleurs, en aucune ma-

nière étendre cette opinion à tous les faits, mais je la crois applicable au plus grand nombre. »

Cet article, dont j'ai cité une grande partie à cause de son importance historique, produisit tellement d'effet que la plupart des aliénistes comme Renaudin(l), Thore et Aubanel(2) se rallièrent à l'opinion de Baillarger. Pourtant, cinq ans après, Brierre de Boismont(3), dans la Bibliothèque du jnédecin praticien, décrit une démence aiguë qui ne doit pas être confondue avec la stupidité. Elle serait rare, elle serait caractérisée par une incohérence complète, la perte de la mémoire et il en cite deux cas, chez deux femmes : l'une âgée de quatre-vingts ans et l'autre de soixante-seize, terminés d'ailleurs par la guérison. Il décrit à part la stupidité, sans dire s'il adopte l'opinion de Baillarger, mais il est certain qu'il ne partage pas sa manière de voir, car à l'article Lypémanie il ne mentionne pas la stupeur, et plus tard dans le Siipplénieiit du Dictionnaire des dictionnaires

(1) Renaudin, Rapport sur l'asile de Fahis, 184G, p. 78. i'I) Thoi-c et Aubancl, Reclierclies sLaiisliques sur Vnliénation. Urien-e de Boismont, Bibl. du méd. praticien, Maladies mentales, t. IX, 1849; V. p. 'iWî et suiv., Ô3i 538

de médecine (1), il consacre un article spécial à la stupidité. •

Le travail de Baillarger suscita des discussions et son adversaire le plus important fut Delasiauve. Dans une lectui'e sur la folie envisagée au point de vue théorique, faite à l'Académie de médecine en 1845(2) et môme auparavant, en 1842, dans un essai de classification publié dans le Recueil de l'Eia^e (3), celui-ci avait déjà adopté l'opinion de Ferrus et de Georget concernant la stupidité. Aussi, pour défendre cette opinion, lit-il paraître en 1851 un article sur le diagnostic différentiel de la lypémanie (4). Il accepta l'existence de la lypémanie, mais il insista sur ce point que les idées mélancoliques ne sont pas caractéristiques de cette forme d'aliénation, car il faut tenir compte de tous les symptômes, de leur

(1) Brierre de Boismont, art. Stupidité, Supplément auDict. . des Dictionnaires de médecine (sous la direction de A. Tar-

dieu), 1850.

(2) Je n'ai trouvé qu'un rapport de Ferrus, Falrct el Collineau sur une lecture de Delasiauve, Considér. théor. sur l'aliénât, ment., dans le Bull. Ac. de méd., 1845-6, t. XI, p. 45-52, qui ne renferme rien d'utile pour le sujet.

(3) Ne se trouve pas à la Biblioth. de la Faculté.

(4) Delasiauve, Du diagiiosiic différentiel de la lypémanie, Annales médico-psychologiques, t. III, 1851, p. 380.

genèse, de tout l'ensemble des phénomènes pre'sentés par le malade et de la marche de la maladie pour pouvoir établir un diagnostic.

Pour le dire immédiatement, Delasiauveavait raison contre Baillarger en voulant séparer complètement une forme stupide de la mélancolie, il avait raison de vouloir considérer l'ensemble pour faire le diagnostic, et il se révélait ainsi vrai clinicien, supérieur en cela à son adversaire ; mais il avait tort quand il niait complètement l'existence de la mélancolie avec stupeur.

Je reviens à l'article de Delasiauve. Il accepte l'existence de la lypémanie, mais il croit que la stupidité ne peut être considérée comme une variété du délire mélancolique. Aussi, pour bien différencier les deux types l'un de l'autre, se livre-t-il à un parallèle entre eux deux, en opposant leurs symptômes les uns aux autres. La lypémanie (1) consiste dans l'exagération, dans la fixité d'un sentiment dépressif; sous l'empire de ce chagrin profond, tout l'aliéné réflète cet état émotionnel par la physionomie, l'attitude, le langage et la résistance opposée à

(1) Le tableau clinique est excellent.

24 niSTORlQUE.

tout ce que l'on veut lui faire faire. Mais les facultés générales ne sont point détruites, elles sont seulement modifiées ou amoindries par la direction du sentiment. Au contraire, dans la stupidité les symptômes sont « une torpeur intellectuelle, une absence plus ou moins absolue d'idée, l'exercice de la pensée abolie ou entravée, une disposition enfin pareille à celle dont chacun de nous peut se surprendre atteint dans certains moments où les fonctions cérébrales sont inertes, comme paralysées. »

Etoc-Demazy, Ferrus, avaient signalé aussi dans la stupidité les idées délirantes, les hallucinations qui révèlent un travail intérieur. Baillarger, s'emparant de ces symptômes, en fait la marque de la lypémanie. Delasiauve s'élève fortement contre cette opinion. Les préoccupations maladives et les hallucinations exercent chez le lypcmaniaque une influence directe, physique et morale ; chez le stupide au contraire, « symptômes fortuitement ajoutés à d'autres symptômes, complication d'un état qu'elles ne créent point, qui peut-être favorise leur production, les sensations dont il s'agit n'apportent aucune modification importante à

l'immobilité extérieure, à l'obtusion intellectuelle, à l'embarras de la mémoire, à la nullité sentimentale. Rarement il en ressort des actes combinés, réfléchis, tant elles s'offrent vagues, isolées, disparates, en raison des entraves opposées à l'exercice intellectuel .

« Qu'on se figure un clavier sur lequel se promène une main distraite ou inexpérimentée ; soumis au jeu machinal de ses propres molécules, et notamment aux impulsions de la circulation sanguine, le cerveau rend ainsi toutes sortes de notes discordantes. Il en est des stupides comme de ces hommes de VBi exitu, qui ont des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne point entendre. Leur situation me paraît de tout point comparable à celle des gens qui assisteraient en automates à une bataille ou à un spectacle. Impuissants à se soustraire aux impressions dont leur imagination est frappée, ils en peuvent conserver le souvenir, comme ces spectateurs dont je parle se remémorent le bruit du canon, de la fusillade, la mêlée des combattants, les mouvements et les déclamations des acteurs, etc. En un mot, les stupides sont des témoins forcés et tout à fait

passifs des scènes qui s'accomplissent en eux.

« On a insisté sur la nature terrifiante des visions. Nous doutons, et l'analyse des observations connues en fournirait elle-môme la preuve, que ce caractère soit invariable. Au surplus, là n'est pas la question ; il est certain que sous l'oppression cérébrale, les rêves, qu'on me passe cette expression, ne doivent pas être couleur de roses. L'essentiel est de discerner quand, tristes ou non, les perceptions vicieuses appartiennent à un sentiment altéré, ou correspondent à une confusion intellectuelle ; or ce dernier cas est celui de la stupidité.

« Ce simple parallèle met suffisamment en relief les types saillants, ceux dans lesquels l'engourdissement physique et moral est porté à l'extrême ; mais il y a de nombreux degrés intermédiaires. La stupéfaction alors étant moindre, il peut arriver que les idées et les hallucinations sinistres réagissent assez douloureusement sur l'esprit pour simuler une lypémanie. w

Delasiauve continue le parallèle. L'aspect

Je la physionomie chez le stupide est nulle, roide et concentrée, elle est chagrine, oblique chez le mélancolique. Le langage chez le premier, quand il parle, est obscur et embarrassé comme l'intelligence ; il ne réflète pas le chagrin et les craintes du mélancolique. Le mutisme du stupide, soit qu'il ne comprenne pas les questions, soit qu'il ne puisse « coordonner les éléments d'une 'pensée», repose sur l'impuissance; chez le mélancolique, il repose sur la crainte ou sur la concentration extrême de la pensée. On ne rencontre jamais chez le premier la résistance obstinée du second. Les actes dangereux, homicide ou suicide, prémédités chez le mélancolique, ne sont qu'un résultat fortuit chez le stupide; l'état organique de ce dernier est moins atteint que chez le premier (1). Enfin, la marche, la durée, le pronostic, les causes et le traitement diffèrent de l'un à l'autre. Il faut noter en passant cette remarque que le stupide, lorsqu'il succombe, s'éteint ordinairement avec tous les signes de la dégradation paralytique.

Delasiauve trouva un appui dans la thèse (1) C'est là une erreur.

que Saiize soutint en 18S2 (4). Les symptômes physiques en particulier y sont minutieusement passés en revue. Le tableau qu'il présente est en somme le môme que celui de ses prédécesseurs. Il insiste en plus particulièrement sur le caractère rémittent que présente souvent la marche de la maladie. Ses nombreuses observations fort bien prises le mènent à poser des conclusions formelles et précises. Pour lui la stupidité est un genre particulier d'aliénation parfaitement distinct de la lypémanie et de la démence. Pourtant il penche aussi un peu du côté de Baillarger,, car il admet une stupidité mixte « comme la transition naturelle delà stupidité à la lypémanie » ; dans cette stupidité mixte il y a un délire triste, des hallucinations qui dépendent de la mélancolie, etc. J'aurai plus loin, surtout à propos du traitement, à citer de nouveau et avec détails la thèse de Sauze.

Baillarger revint sur le sujet dans une dis-

(1) A. Sauze, De /a stupidité, de sa nature psychologique el de son traitement, th. de Paris, 1852; V. aussi Sauze, Une oôservntion de stupidité, Ann. médico-psychol., 1853, p. H'i. La thèse est reproduite dans ses Éludes médico-psijcholooicjues sur la folie, Paris, 1862.

cussion à la Société médico-psychologique et dans un article sur la mélancolie avec stupeur. Il fit aussi une leçon dont Sales-Girons se fit l'interprète dans la Revue médicale française et étrangère de J.-B. Cayol, où il attaqua vivement Sauze et Delasiauve (2). Il trouve un soutien dans les écrits de Renaudin, Thore et Aubanel, et il veut trouver dans les observations de la thèse de Sauze une confirmation de ses vues personnelles, car dans ces observations, chacune présente deux éléments bien distincts : la mélancolie d'une part et la stupeur de l'autre. Examinant ensuite de près le travail analysé plus haut de Delasiauve, il relève l'aveu que celui-ci aurait fait qu'il y a des cas mixtes de stupidité et de mélancolie, et par conséquent il est au fond d'accord, sur les faits, avec lui. Il conclut en disant que la mélancolie se trouve souvent associée à des symptômes de stupeur; qu'il y a entre ces deux éléments ime affinité

(1) lîaillarger, Ann. incd.-psych., 1852, p. 598. {Discussion (I, la Soc. mcd.-psjjch.) ; Recherches sur les mal. menl., t.l, 1890, p. GG7.

(2) Sales-Girons, Faut-il admettre une troisième espèce de mélancolie, dite la mélancolie avec stupeur {de M. Baillarger). Revue médicale française et étraûgère de J.-li. Cayol, 1853, t. I, p. Wt.

singulière qui justifie la cre'ation d'une variété distincte, non seulement de la stupeur des épileptiques, des déments ou des paralytiques, mais même des quelques cas de stupeur, sans signe de mélancolie dont il admet formellement l'existence. Dans ce nouveau travail d'ailleurs, il rejette la mélancolie hors du cadre des monomanies pour la faire rentrer dans les délires généraux.

L'opinion de Baillarger, ou plutôt l'exagération de cette opinion, à savoir que la stupidité rentrait tout entière dans la mélancolie, fut admise par la grande majorité des aliénistes. Seul ou presque seul, Delasiauve continua la lutte dans son Journal de médecine mentale (1), qui parut en 1831. Il maintint sa première opinion, il l'étendit même dans une série d'articles sur les diverses formes mentales. Dans sa classification (2) il réserva une place importante à ce qu'il appelait les espèces stupides :

(1) Delasiauve, Des diverses formes mentales, Journal de méd. mentale, voyez t. I, 1861, p. 14, p. 304 et suLv. ; t. II,

1862, p. 74,111, 251, 3i2; t. III, 1863, p. 10, 137, 170,213; t. V,

(2) On n'y trouve pas indiqué le délire aligu que Delasiauve admet pourtant.

Aliénations générales ou intellectuelles.

Excitation maniaque.

Matiie \ Manie.

Incohérence.

Primitive ou spontanée.

Terminative des autres folies.

Symptomatique.

Sénile.

Démence .

Paralysie générale.

(Ordinaire.

Epileptique, extatique.

Hystérique, etc.

„. \ Delirium tremens.

Délire saturnin.

Par substances délétères.

Suite de fièvres graves.

sion, chaos.

Aliénations partielles ou sensorielles, conceptives, sentimentales, impulsives, etc.

1" Pseudo-monomanies, ou folies partielles diffuses. 20 Délires isolés, fixes, systématisés ou monomanies.

Mire perceptif, l^^^'f .

i Flallucjnations.

Délire Moral et affectif, délire inslinctif.

Démences partielles.

Idiotie.

Les discussions que nous avons indiquées ne furent pas inutiles pour la Compfdliension plus exacte des choses. Delasiauve examina de plus près les hallucinations, restes d'activité

intellectuelle manifestés par le slupide, et il se demanda si en dehors du degré le plus complet de confusion il n'y en avait pas d'incomplets où les délires et les hallucinations jouassent un rôle plus appréciable. Evidemment il faisait là une sorte de concession à Baillarger, quoiqu'il continuât avec raison à insister sur la nécessité de reconnaître la dépendance réciproque des symptômes avant de pouvoir établir un diagnostic. D'ailleurs, dans la classification que Baillarger produisit en 1854 (1), celui-ci se rapprochait tellement de la manière de voir de Delasiauve qu'il n'y avait plus guère qu'une question de mots entre eux, d'après Baillarger. Il y avait pourtant plus, à savoir une question de nosographie. Baillarger l'emporta devant le public médical et les idées de Delasiauve que je vais exposer maintenant dans leurs détails n'entraînèrent pas l'assentiment unanime, la majorité des médecins oubliant l'existence de la stupidité, indépendante de la mélancolie, reconnue, quoique incidemment, dans les premiers écrits de

(1) Baillarj^er, Essai de classification des maladies mentales , Annales médico-psychologiques, t. VI j 1854, p. 170.

Baillargpr. Delasiauve décrit donc la stupidité comme une sorte de groupe naturel comprenant des espèces diverses, comme on peut le voir à la classification. Son article stupidité proprement dite reproduit dans les grands traits la description qu'il avait déjà donnée dans son article sur la diagnostic de la mélancolie. Puis il insiste sur ce qu'il appelle les semi-stupidités et la stupidité légère. Continuant le môme ordre d'idées, à savoir qu'un symptôme à lui seul n'est caractéristique d'aucune forme mentale, il montre bien que ces semi-stupidités ont été confondues, tantôt avec la manie à cause de l'excitation, tantôt avec la mélancolie à cause des idées délirantes de nature triste. C'est surtout dans la semi-stupidité que se rencontrent les hallucinations et les délires, mais le fond est toujours la confusion mentale. « Le fait prédominant qui résulte de l'état cérébral est la gêne de l'exercice intellectuel. Dans son expression simple, toute participation extérieure n'est pas interrompue comme dans la forme grave, seulement les opérations perdent leur netteté, la réflexion sa puissance, la volonté sa décision, l'activité

son essor. Le malade ne se prête volontiers ni à la conversation, ni aux distractions, ni au travail, souvent même, sentant sa tête comme accablée sous une calotte de plomb, il a conscience de ce de'faut d'initiative et se plaint de l'inexplicable chaos des idées.

« Rarement, toutefois, la semi-stupidité demeure longtemps exempte de complication. Le jeu machinal du cerveau produit des scènes fantastiques dont le rapprochement avec les songes permet une interprétation plausible. »

Au point de vue de la genèse et de la signification, ces accidents psycho-sensoriaux des stupides ne diffèrent point des symptômes que présentent les gens endormis. Le sommeil est le fond, les rêves l'accessoire. En un mot, dit l'auteur, tandis que lés phénomènes mélancoliques et hallucinatoires n'accusent que les modifications, sinon toujours instables, au moins éventuelles de la condition morbide, laconfmion mentale en constitue l'expression dii^ecte et nécessaire. Chez cesdemi-stupides, les symptômes mélancoliques ont une importance digne de considération, quoiqu'ils ne soient que secondairement produits. « On dirait que le cerveau

agissant à la manière du prisme sur les images, communique aux créations, nées de son mouvement automatique, un aspect informe et des dimensions insolites. De ces données bien comprises découle une interprétation toute naturelle. Les impressions maladives ont un effet d'autant plus certain que l'esprit embrouillé ne saurait leur imposer de contre-poids efficace. Il les saisit, mais la réflexion insuffisante ne lui permet ni de remonter à leur source, ni d'en rectifier l'illusion. Jouet dès lors des idées fascinatrices et opprimé par les sentiments qu'elles suscitent, l'aliéné en reflète inévitablement l'empreinte. » Rien ne peut modifier ces idées, pas môme les paroles menaçantes, car «le terrain est occupé trop étroitement, pour que ce qui vient du dehors y prenne pied ou soutienne la concurrence ».

Les causes souvent d'ordre physique sont plus particulièrement des secousses morales brusques.

Si l'on examine attentivement ces articles sur la semi-stupidité, pour le dire immédiatement, il est évident que Delasiauve décrit sous ce nom une partie des cas que Baillarger

appelle mélancolie avec stupeur et qui présentent certainement les symptômes de la véritable mélancolie ; il y en a d'autres aussi qui rentrent véritablement dans la confusion mentale ; mais son grand mérite est d'insister, comme il le fait, sur l'automatisme intellectuel et la confusion qui appartiennent à l'espèce stupide et en môme temps de voir que dans la confusion affection il y a deux formes, l'une sans hallucinations prédominantes (véritable démence aiguë), et l'autre avec complication hallucinatoire. D'ailleurs, dans les mêmes articles, examinant d'anciennes observations des auteurs, et y trouvant des stupidités et non des mélancolies, il ajoute qu'Esquirol avait l'intuition de ces distinctions, car celui-ci, dans son chapitre sur la lypémanie, signale certains malades dont l'esprit est couvert d'un voile, l'intelligence et le cerveau étant dans une sorte d'état tétanique.

La stupidité légère fait l'objet d'un article séparé. « Sauf le degré, ne différant ni d'origine, ni de nature, la stupidité légère affecte, avec les précédentes variétés, les affinités que celles-ci offrent entre elles. 11 n'est pas rare

qu'elle en marque le début et qu'elle reparaisse dans leurs phases décroissantes. Que son intensité augmente et elle atteint à leur niveau. La marche et la terminaison ont des vicissitudes analogues. Comme elles, elle continue et se complique, s'efTace momentanément, ou môme disparaît d'une manière définitive, en conformité des modifications cérébrales qui l'occasionnent. Ses traits, néanmoins, sont assez accusés et ses conséquences assez peu éclaircies pour justifier un examen à part.

« Chez quelques sujets, l'incertitude morale est le seul caractère qui trahisse l'obscurcissement intellectuel. L'initiative manque à la pensée, aux sentiments, aux actes ; il y a du jugement et de la mémoire. Le malade comprend, entretient la conversation, s'occupe, mais avec nonchalance et hésitation. Parfois, la nuit surtout, il éprouve fugitivement des agitations craintives. Le plus souvent, il ne se plaint d'aucune souffrance corporelle ou mentale. Nulle idée de persécution ou d'empoisonnement, nulle tristesse, tout au plus a-t-il une vague conscience d'un engourdissement dans sa tôte, de son impuissance psychique.

C'est une machine sans moteur, un foyer sans llammc. Ici encore le rôle secondaire de la tendance mélancolique parait manifeste, la physionomie est atone.

« Sous la dénomination (ïapatinc, nous avions, dans un groupe accessoire de notre première nomenclature, fait allusion aux cas de ce genre. Ce mot répond bien à l'idée qu'on doit se faire d'une pareille condition morbide. Les phénomènes, du reste, peuvent persister longtemps sans variations sensibles. »

A côte de la stupidité légèi'e, passive, Delasiauve en décrit une autre variété active, que l'on considérerait actuellement en général comme de la neurasthénie. Cette description est d'ailleurs bien i-emarquable ; il me paraît bon de la résumer ici, afin de faire remonter jusqu'à ce digne et savant médecin l'honneur d'avoir décrit l'état mental du neurasthénique. Cette stupidité légère active amène dans l'esprit une perplexité douloureuse sous l'influence de la multiplicité des idées, qui se multiplient, croissent et tourbillonnent. Parfois, malgrél'automatisme nerveux, les idées revêtent une sorte de circonscription ; il suffit que l'une d'entre elles

ait rorlement frappé l'imaginalion pour qu'elle se reproduise à plusieurs reprises, car la volonté fragile ne la combat que faiblement, elle renaîtra spontanément et môme s'agrandira (c'est ce que nous appellerions aujourd'hui une obsession). Ici encore, le fond est toujours l'embarras intellectuel ou plutôt la lésion somatiqiie dont il n'est que l'expression. D'ailleurs « les signes physiques complètent ce tableau, en confirmant la signification des phénomènes moraux. En particulier, la tète est le siège de souffrances que le malade s'efforce de peindre par toutes sortes d'expressions métaphoriques. Un cercle de fer l'enserre, une calotte de plomb l'accable ; le sangy bouillonne, on sent un feu à l'intérieur, une chaleur brûlante à la surface. Tout y est chaos à ce point qu'on s'échappe à soi-même, qu'on devient fou; dans la nuit, le tourment croît par l'insomnie. Divers organes ont leur part du malaise : une fièvre lente mine la constitution ; il y a des étouffements, des serrements de cœur, du froid en divers points, de la constipation, etc. Les caprices de l'appétit, les irrégularités de la digestion contribuent enfin à l'amaigrissement, à la langueur générale. »

A la suite de cet article, Delasiauve e'tudie les autres espèces stupides dans lesquelles il fait rentrer la folie épileptique, le délire hystérique, les délires par intoxication, et il croit toujours que les hallucinations ne sont ici encore qu'un accessoire. Je ferai dès maintenant une certaine réserve sur ce point et je passe à l'examen des considérations auxquelles il se livre à propos des folies consécutives à la fièvre typhoïde, aux fièvres intermittentes, au choléra, à propos du délire de la pellagre et enlin des folies liées à la menstruation, à la grossesse, à l'accouchement et de la folie puerpérale proprement dite. Les longs développements dans lesquels je suis entré à propos des espèces stupides en général me dispensent de répéter encore les mêmes discussions. Delasiauve fait un historique très complet des folies consécutives à chaque maladie et à la parturition.

Dans la folie de source typhoïde le phénomène prédominant est l'ohtusion mentale. Thore avait parfaitement saisi ce caractère qui la rapproche pour lui de la démence aiguë d'Esquirol. Morel, entre autres, avait fait saillir lesconcep-

tions ambitieuses parmi les symptômes notés par lui. Ce n'est pas pour Delasiauve une raison d'écarter le diagnostic de stupidité ou de confusion mentale ; il recommande comme traitement, avec Max Simon, un régime tonique et réparateur, tout en insistant particulièrement sur les bains, les frictions, l'exercice, le sulfate de quinine et l'acétate d'ammoniaque. Bien entendu, Delasiauve n'avait considéré que la folie consécutive à la fièvre en éliminant de cette description les délires qui y sont liés directement. Cette môme distinction doit être faite à propos de la fièvre intermittente.

Baillarger avait bien saisi l'analogie de la folie, suite de fièvre intermittente, avec ce qu'il appelait de la mélancolie avec stupeur. Delasiauve fait rentrer dans la stupidité les troubles que d'autres auteurs ont rattachés faussement à la manie, à la mélancolie et môme à la monomanie. A propos de cette dernière apparence il fait cette remarque bien importante que certaines idées peuvent survivre isolées quand l'incohérence cesse. « La conviction, quand elle s'isole, n'est elle-même chez la plupart des malades que le reflet survivant d'une forte

impression dans le rêve pathologique. Cela rend compte aussi d'un phénomène qui n'a pas laissé de surprendre certain entraînement de pensée au sein de l'incohérence. Comme les impressions désordonnées sont l'aliment du délire, dès qu'elles font trêve, la lucidité renaît dans la proportion de l'obscurité mentale. » Le traitement doit être surtout tonique.

Pour la folie du choléra, notre auteur est peut-être moins formel. On remarquera, dit-il, que l'hébétude a régné dans la majorité des cas, et il emploie pour les caractériser l'expression de : sorte de relation avec les formes stupides. Il cite d'ailleurs un cas qui ressemblait au délire aigu. Sur la folie pellagreuse il conclut d'après les auteurs qu'elle présente souvent la plus grande analogie avec la stupidité.

Je glisse sur l'article consacré àla folie menstruelle qui, présentant des formes diverses, ne rentre pas dans mon sujet, bien que quelquefois elle puisse revêtir, dit Delasiauve, l'aspect de l'obnubilation hallucinatoire.

A propos de la folie de la grossesse, il fait ses réserves sur les formes que Marcé, dans son traité, a décrites. Dans un grand nombre

AUTEURS FRANÇAIS. ^-i de cas il s'agirait encore de confusion mentale, mais c'est à propos de la folie puerpérale que Delasiauve s'étend le plus et avec raison. Examinant les observations données depuis Esquirol, il montre bien que la plupart rentrent dans la stupidité, ou le délire aigu, ou la congestion méningitique (1). Quant aux lésions isolées, illusions, hallucinations, monomanies, propulsions instinctives qui peuvent devenir la base d'un délire systématisé, ce sont pour ainsi dire les résultats affaiblis de l'action puerpérale, pour ainsi dire des pseudo-monomanies (2) qui doivent se rattacher au fond à la môme forme, môme une prétendue démence simple, inertie mentale que la seule réparation des forces fait disparaître.

Si nous jetons maintenant un coup d'œil rétrospectif sur cette première partie de notre historique, nous voyons que la confusion qui avait eu d'abord de la peine à se dégager delà démence et de l'idiotie, avait enfin réussi à

(1) Page 351, J. de méd. ment., t. IV.

(2) La pseudo-monomanie de Delasiauve est une excellente description de ce que Morel a appelé plus tard délire émotif et de ce que l'on englobe sous la dénomination de folie avec conscience.

exister à part comme démence aiguë en entraînant, il est vrai, avec elle, d'autres formes que maintenant nous distinguons. Baillargerla supprime en réalite', malgré ses quelques réserves, pour la rattacher à la mélancolie. Delasiauve, au contraire, qui donne comme nous l'avons vu une très bonne description de la confusion, étend son domaine en y faisant rentrer des troubles qui avaient été étudiés à part, pour ainsi dire, et dont on n'avait pas reconnu les connexions. Il distingue à côté de la démence aiguë une variété où les hallucinations jouent un rôle secondaire quoiqu'important ; mais il englobe dans ses espèces stupides tous les cas oii la stupeur ou la présence d'hallucinations apportent au tableau clinique un caractère particulier : c'est là une manière de voir qu'il est bon de signaler dès à présent. Pour le moment je ne veux retenir qu'une seule chose : c'est à cet auteur que nous devons la première bonne description, à laquelle on n'a rajouté que peu de chose, de la confusion mentale. C'est lui qui a groupé sous ce nom les faits épars jusqu'à lui et qui seront de nouveau épars après lui. Le point de vue d'ensemble de Delasiauve

et ses opinions sur la stupidité ne parurent point exercer une très grande influence sur les autres alie'nistes. La stupidité' ne fut mentionnée après lui qu'accidentellement, ou fut l'objet d'observations sans être nommée, ou elle n'était pas reconnue pour ce qu'elle était. Ceux mêmes qui la décrivent bien restent isolés et elle ne reconquiert pas la place prédominante qu'elle devrait occuper dans la classification et les traités généraux de médecine mentale, si bien qu'elle en arrive par être complètement passée sous silence. Elle n'est même pas discutée, elle disparaît simplement, oubliée, perdue, évanouie, dans le bouleversement produit par la conception de la dégénérescence.

Morel, comme on le sait, n'admet pas la manie ni la naélancolie comme formes essentielles, il ne veut entendre par là qu'un symptôme d'excitation et de dépression; dans ses Etudes cliniques (1) et dans son Traité (2), il admet bien la stupeur primitive comme modification accidentelle de la fonction nerveuse

(1) Morcl, Éludes cliniques, Truilé théorique et pratique des maladies meiitales, t. II, 1853, p. 2.57.

(2) Morel, Traité des mal. mentales, ISfiO.

et une stupeur secondaire comme complication d'une autre maladie, mais c'est tout. Berthier (1 ) rapporte une observation qu'il considère comme un cas type de stupidité, mais sans beaucoup de détails.

Marcé (2), à propos du délire consécutif à la fièvre typhoïde, dit que quelquefois celui-ci prend tous les caractères de la démence, mais que celle-ci est passagère. Et à propos de la mélancolie, il partage absolument l'opinion de Baillarger et lui rattache la stupeur. D'ailleurs, à propos de sa classification, il ne parle plus de ces cas qu'il avait signalés comme consécutifs aux maladies aiguës.

En 1863, Laurent (3), dans un article sur la physionomie des aliénés, donne une bonne description de l'aspect du stupide.

En 1866, Becquet (4), sous le nom de délire d'inanition dans les maladies, a décrit le trouble

(1) Berthier, Conddéraiions sur un cas type de slupidilé, Journal de méd. mentale, t. IX, 18G9, p. 10.

(2) Marcé, Traiié pratique des mal. mentale», 18G2, p. 64, 135, 32G.

(3) Laurent, De la physionomie chez les aliénés, Annales médico-psychologiques, 4« S., t. 1, 1863. Voyez à la page 378.

(4) Becquet, Du délire d'inanilion dans les maladies, Arch. gén. de méd., février 1866, p. 169 et mars, p. 303.

mental consécutif soit à des vomissements incoercibles, soit à la fièvre typhoïde, ou au cancer de l'estomac empêchant l'alimentation. Il fait allusion aux dix-huit observations de Chomel et à celles d'Andral et de Trousseau, ainsi qu'à l'état mental observé chez les naufragés du célèbre radeau de la Méduse. Pour lui, dans tous les cas, il s'agit d'un délire tout particulier, calme, halluciné ; il veut différencier ce délire de celui avec agitation que l'on trouve à la suite de la fièvre typhoïde et du délire des ivrognes ; mais il n'ose pas pousser plus loin le diagnostic différentiel des folies nombreuses débutant pendant la convalescence des maladies graves. Malgré qu'il mette sur le compte de l'inanition la production de ce délire, il avance que ce délire spécial se rencontrait parfois dans des cas qu'il croit être de la méningite tuberculeuse. Néanmoins, la description qu'il donne des malades est très frappante; il note expressément le caractère de confusion accompagné d'hallucinations ; les patients en état de rêve ont perdu la notion de l'endroit on ils se trouvent et ne reconnaissent pas les personnes qui les entourent. Il parle

des travaux de M. Delasiauve, mais il n'ose pas faire de rapprochement entre ceux-ci et le sien.

Béhier (1) parle de l'obtusion merltale consécutive aux fièvres. Il dit, à propos d'un malade dont il cite l'observation, qu'il était dans un véritable état de démence passagère.

Achille Foville (2), dans un travail sur la paralysie générale et les paralysies généralisées consécutives aux maladies fébriles aiguës, conclut dans son mémoire en disant qu'on observe parfois des désordres multiples de l'intelligence et de la motilité qui pourraient faire croire à l'existence d'une paralysie générale, mais que la marche ultérieure de l'affection montre qu'il s'agit d'une sorte de démence aiguë et passagère.

Dagonet (3), dans un article sur la stupeur, se rallie à l'opinion de Delasiauve, et le traité qu'il publia est le seul relativement récent où

(1) Gaz. des hôpitaux, 22 janvier 1870, p. 33 [analyse iVune leçon de Béhier).

(2) A. Foville, De la paralysie rjénérale par propagation, Ann. méd.-psychol., 5'= S., t. IX, 1873, p. 5.

(3) Dao-onet, De laslupeur dans les maladies mentales, Ann. médico-psych., 1872, t. VII, p. 161, 359, 364. Dagonet, Nouveau traité élévientatre et pratique des mal. mentales, 1870 p. 246.

l'on trouve la stupidité comme une forme particulière qui a droit à l'existence. Il la sépare de la lypémanie : pour lui, la stupidité est surtout caractérisée par le chaos et la confusion des idées ; elle peut survenir d'emblée ou compliquer la manie, la lypémanie ou suivre d'autres affections.

L'exercice de la vie intellectuelle chez les stupides se fait d'une manière tellement incomplète, qu'il est par cela môme la preuve de l'existence de cette suspension. Tout est marqué chez le plus grand nombre des malades au coin de la confusion et de l'obtusion intellectuelle : c'est un chaos, un rêve.

Pour M. Dagonet, il y a deux sortes de stupidité, l'une avec délire, l'autre sans délire, et qui pourraient bien être des degrés différents d'une seule et même maladie; Il en donne une très bonne description^ Pour lui, quand il y a délire, c'est un délire sensoriel qui s'ajoute à la confusion avec perte des idées d'espace, de dimension, de grandeur, etc. L'étude qu'il fait de la folie avec confusion mentale, qui suit la fièvre typhoïde, est très complète, On y trouve, dit-il, des symptômes analogues à ceux que l'on

observe dans la forme aiguë de l'alcoolisme ; les malades sont en proie à des hallucinations spéciales d'animaux et ils ont perdu la conscience du lieu où ils se trouvent. Il cite deux observations ; dans l'une, le certilicat d'entrée portait : confudon dans les idées, agitation passagère, hallucination de rouie et de la vue, stupeur. La stupeur peut aussi survenir d'emblée à la suite d'accident grave, d'opération, après des hémorragies. A ce sujet, M. Dagonet rapporte une observation où cette forme de folie est apparue consécutivement à l'amputation de la jambe chez un ouvrier qui avait eu le pied écrasé par une pierre.

Humblot (1) décrit un cas de démence aiguë. Il ne rapproche pas celui-ci de ceux décrits avant lui, surtout par Delasiauve, et il ne considère comme analogues au sien que quatre faits : l'un très ancien de 178S, les autres de Guislain, Bouisson et Berthier.

Après Delasiauve et Dagonet, c'est à Achille Fowlle fils (2) que nous devons les notions

(1) Humblot, Démence simple primitive, Gaz. des hôpitaux, 1872, t. XLV, p. 83.

(2) A. Foville (ûls), art. Démence du Nouveau DiCt. de Inûd. et de chir. prat., t. XI, 1872, voyez p. 99 et suiv.

AUTEURS FRANÇAIS. ol

les plus impoi-Lantes. Il admet que la stupidité peut couvrir deux situations mentales bien différentes : dans l'une, hallucination terrifiante, c'est la mélancolie avec stupeur de Renaudin ; dans l'autre, il y a suspension absolue de l'intelligence sans hallucination ni délire, c'est la stupeur ou stupidité simple. Enfin, il admet une forme où l'incohérence prédomine.

« On rencontre quelquefois des malades dont les facultés intellectuelles deviennent incohérentes ; les actes et les propos sont décousus; la mémoire paraît absente ; l'attention ne peut être fixée; la réflexion ne s'exerce plus, et cependant ces phénomènes ne se rattachent pas à un accès de manie. Tout semble indiquer une destruction réelle des facultés mentales ; on se croirait en présence d'une véritable démence destinée à durer autant que le malade, et cependant ce pronostic fâcheux ne se réalise pas : au bout de quelque temps cette obscurité se dissipe ; l'ordre et la lucidité reparaissent dans les idées, l'esprit se trouve aussi développé qu'avant la maladie. Brierre de Boismont a cité deux Cas de ce genre ; Bucknill et Tuke

en rapportent un troisième ; nous en avons observé deux absolument analogues ; on en trouverait, sans aucun doute, d'autres exemples, si l'attention était éveillée à cet égard. Si l'on confondait cet état avec la démence véritable, on pourrait être autorisé à considérer cette dernière comme quelquefois curable. Mais au moment où l'issue de l'affection vient prouver que les facultés intellectuelles étaient momentanément troublées dans leurs manifesta- Lions, et non abolies ni compromises dans leur essence, cette confusion n'est pas permise au point de vue nosologique. C'est une forme de folie aiguë, insolite dans ses allures, et difficile à faire rentrer dans la classification la plus généralement adoptée; mais ce n'est pas de la démence, à moins que l'on ne renonce à assigner k celle-ci tout caractère positif.

« On peut voir, chez un mcmè malade des phases de lucidité et de raison parfaite, alterner à courts intervalles, et d'une manière souvent brusque et rapide, avec des périodes où, sans excitation ni dépression intense, ni signe de maladie cérébrale aiguë, les idées deviennent entièrement confuses, la mémoire perd toutë

netteté, les actes sont incohérents ; on a sous les yeux, à un moment donné, un ensemble de symptômes qui ont le caractère de la démence, et qui, cependant, ne durant que quelques jours, font rapidement place à la raison, pour se reproduire bientôt par une succession d'alternatives plus ou moins régulières; on pourrait croire alors à une démence intermittente. Néanmoins les facultés n'étant pas abolies, mais seulement momentanément perverties, nous ne saurions admettre, dans ce cas, l'existence de la démence ; la brusque succession des périodes lucides et des périodes d'oblitération intellectuelle doit les faire rapprocher de ceux que Morel a fait connaître sous le nom très juste d'épilepsie larvée. »

M. Bail (1) décrit sous le nom de torpeur cérébrale l'état particulier d'engourdissement de la pensée qui peut se développer à la suite de causes extrêmement diverses. Il ne rapproche pas ses cas de ceux décrits par Delasiauve ou Foville qu'il ne cite pas ; il n'a pas rencontré d'hallucination, le fond de la maladie est l'état de torpeur oh se trouve

(I) Bail, Du la torpeur cérébrale, l'Encéphale, 1881, p. 369.

plongée l'intelligence. Enfin M. Régis (1), dans son excellent Manuel^ insiste sur l'obtusion intellectuelle que présente le délirant postlypliique.

On voit donc qu'avant Delasiauve la stupidité, se séparant peu à peu de la démence, était arrivée à constituer un syndrome distinct et même une forme distincte. En dehors d'elle on avait aussi décrit différentes formes sans reconnaître leur liaison avec celle-ci. Baillarger ne veut voir en somme dans la stupidité que la mélancolie avec stupeur. Delasiauve combat vigoureusement cette opinion et étend beaucoup le domaine des espèces stupides, comme nous l'avons montré. Après lui c'est la mélancolie avec stupeur qui est en faveur; la généralisation de Delasiauve est oubliée, sauf par Dagonet. Quelques-uns redécrivent sans paraître s'en apercevoir l'ancienne stupidité ; enfm bien des cas qui doivent y rentrer sont rangés sans plus d'examen dans le délire d'emblée des dégénérés.

{l)R6gis, Manuel pratique de me'dccinevienlale,-!" éd., ISOV; V. aussrnégis, Folie conséculivc à une fièvre bjphonle, Encéphale, 1881.

Telle était la situation en France, lorsque, à l'occasion d'un malade observé à Bicêtre, ne trouvant pas dans la classification généralement adoptée, la place à attribuer à mon cas, je repris l'étude de la question. Déjà quelque temps auparavant, des articles de Ladame (1 ) et de Rosenbach (2) avaient touché incidemment à la question, le premier rappelant les travaux de Kraepelin et le second donnant des observations de folie aiguë où il mêle la confusion et la paranoïa. Lallier (3), dans une thèse très remarquable sur la folie puerpérale dans ses rapports avec l'éclampsie et les accidents infectieux suites de couche, résumait aussi les travaux allemands sur le sujet: il tendait à admettre avec eux que la confusion mentale est la forme ordinaire de cette folie et que sa cause est souvent l'infection. C'est à cette thèse que je renvoie pour la bibliographie

(1) Ladame, Des psychoses après l'influenza, Ann. médicopsych., juillet-août 1890, p. 20.

(■2) Rosenbach, Contribulion à l'étude de quelques formes (ligues, etc. Annales médico-psych., t. XIIT, 1" S., 1891, p. II et 19:5.

(3) A. Lallier, De la folle puerpérale dans ses rapporls avec l'éclampsie el les accidents infectieux des siiiles de couches, Th. de Paris, 1892.

et l'exposé des travaux sur la folie puerpérale.

Dans une courte communication au congrès de Blois, en 1892, je ne fis qu'attirer l'attention sur la confusion mentale. Dans un travail plus étendu paru peu de temps après (1), je donnai un historique à peu près complet, insistant sur les auteurs français, entre autres sur Delasiauve, complètement méconnu, et présentai, en m'aidantdu travail de Wille surtout et d'une obsertion personnelle, une description succincte du trouble mental. Je proposai la dénomination de confusion mentale primitive^ en ayant soin de faire remarquer qu'il y avait en outre des confusions symptomatiques liées à des maladies organiques, des confusions secondaires (que je signalai seulement) et àe^coxdviûonsépùodiquen qui ne constituent qu'un accessoire. Dans le cours de la psychose que j'avais en vue, cette confusion faisait primitivement le fond de la symptomatologie mentale, qu'il y eût des hallucinations, du délire, ou non : la confusion est un symptôme qui, lorsqu'il est primitif, peut

(1) Ph. Chaslin, La confusion mentale primitive, Annales médico-psych., septembre-octobre 1892.

servir à caractériser par sa prédominance une forme d'aliénation. Je passe sur les critiques adressées à ma communication, car celle-ci fut bientôt suivie de travaux qui en adoptaient les idées. Ainsi M. Séglas (1) publia une observation très fouillée de confusion post-cholérique. M. Toulouze (2), dans une très bonne revue sur les psychoses post-fébriles, après avoir parlé du rôle de l'infection, décrivit aussi la confusion qu'il admet. Au congrès de la Rochelle, elle fut aussi décrite dans le rapport si étudié de MM. Régis et Cheval ier-Lavaure (3) sur les auto-intoxications. Je reviendrai plus bas sur ce rapport si important et sur les auto-intoxications à propos de l'étiologie. M. Séglas (4) reprit le sujet accessoirement à ce propos à ce môme congrès, ainsi que M. Legrain (5).

(1) J. Séglas, Un cas de folie posl-c/iolérique à forme de confusion ynentale primitive, Anna.]es méd.-psych., mai-juin 1893 p. 37G.

(2) Toulouze, Psychoses post-influenziques et post- fébriles ; La confusion mentale, Gazette des hôpitaux, 30 mai 1893.

(3) Régis et Ctievalier-Lavaure, Des auto-intoxications dans les maladies mentales, La Rochelle, 1893.

(4) J. Séglas, Des auto-intoxications dans les maladies mentales, Archiv. gén. de médecine, novembre 1893.

(5) Legrain, Co?nmMHî-ca/!on. Voyez Semaine médicale 1893 n" 47, p. 370.

M, Ballet a fait une leçon (1) à Saint-Antoine sur la maladie qui nous occupe; M. Séglas (2) lui a consacré deux conférences et M. Toulouze (3) a rapporté une intéressante observation,

M. Charpentier (4) avait décrit en 1892 sous le titre de confusion mentale un symptôme caractérisé, dit-i], par une perturbation dans les idées avec persistance de la conscience de ce désordre. On voit qu'il s'agit là d'une variété du symptôme confusion étudiée en général, qui rentre dans la neurasthénie; mais M. Charpentier n'a pas eu en vue l'affection en ellemême que je décris ici. M. P. Janet (S) a parlé de la confusion chez les hystériques dans son dernier livre. Enfin M. Dagonet, dans sa toute récente édition de son traité a repris la description de la stupidité, et M. Hannion lui a

(1) Ballet, La confusion mentale, Ann. de médecine, 1894, II" 3; Traité de médecine, t. VI, p. 1102.

(2) Séglas, De la confusion mentale primitive, ki'ch.gèn. de

méd., mai 1894.

(3) Toulouze, Délire infectieux de la période puerpe'rale, Tribune méd., 1893, n- 35.

(4) Charpentier, La confusion mentale, Revue gén. de clinique et de thérapeutique, 1892, n" 35.

(5) P. Janet, Èlat menlal des hystériques, tes accidents mentaux, Paris, 1894.

consacré sa thèse (1). Celle-ci renferme des observations minutieusement prises. Enfin, dans un court article, inséré dans le Journal des connaissances médicales^ j'esquissais la psychologie du confus et montrais que la confusion primitive constitue une affection apparaissant dans diverses circonstances (2). Le symptôme confusion peut être d'ailleurs primitif ou secondaire, et alors suivant ses origines, son importance est toute différente. Dans le présent travail j'apporte quelques modifications aux vues sur la question, telles que je les avais présentées dans cet article et dans le précédent.

Je passe maintenant à l'examen des travaux étrangers. Ce sont les Allemands qui ont le plus fait pour le sujet qui nous occupe. Nous ne remonterons pas aux auteurs tout à fait anciens comme Heinroth (1818), îdeler (1838), Spiel-

(1) Ilannion, De la confusion mentale, Th. de Paris, 189i.

(2) Ph. Chasliii, Confusion vienlale symptôme et confusion mentale pri7niHve affection, i. des connaissances méd.,31 mai et 7 juin 1894.

mann (18S4), Wachsmuth (1862), Neumann (1859), Griesinger (1862), Emminghaus (1878). Pour Wille (1) qui nous sert en partie de guide dans cet historique, Kahlbaum (2) aurait été' le premier à entrevoir cette forme clinique lorsqu'il donna, en 1874, la description de ce qu'il a appelé la Katatonie : cela est possible, mais je dois faire des réserves et renvoyer le lecteur, pour ce sujet, au travail que j'ai fait en collaboration avec M. Séglas (3).

Meynert, d'après Ruben et Hoestermann (4), en 1874 également, décrit une confusion soudaine, avec aphasie et amnésie, qu'il attribue à une encéphalite. Samt (5), d'après Wille, aurait eu en vue la même forme dans son travail sur les psychoses épilep tiques. Westphal (6), en 1876, au congrès des médecins et naturalistes

(1) Wille, Die Lehreder Verwirrtheit, Arch. f. Psych., t.XIX, 1888, p. 3-28.

(2) Kahlbaum, Die Katatonie, Berlin, 1874.

(3) J. Séglas et Ph. Chaslin, La calatonie, Arch. de neurologie, 1888, nos 45^ 45 ■ et Brain, parts XLY et XLVl.

(4) Cenlralblatt f. Psychiatrie u. for. Psijcfio/or/ie, Wien,

(5) Samt, Epilepti.iche Irreseinsformen, Archiv. f. Psych., t. V, 1875, p. 393, et t. VI, 187C, p. 110.

(C) Westphal, Veber die Verrûcktheit, Allg. z. fiir Psychiatrie, t. XXXIV, 1878, p. 252.

allemands à Hambourg, fît une communication qui eut un grand retentissement en Allemagne, car dans ce pays c'était la première fois que l'on montrait que la VerrûcktheiL ou délire systématisé se développait indépendamment de la mélancolie. Je remarquerai, en passant, à ce propos, une fois de plus, que c'est en France que cette distinction a été faite, il y a bien longtemps: d'abord par Leuret, dans le paragraphe où il parle des arrangeurs (1), et ensuite par Lasègue dans son délire des persécutions (2). Mais revenons à Westphal : à côté du délire systématisé chronique il décrivit brièvement une folie aiguë, débutant par des hallucinations multiples, et s'accompagnant de confusion. Fûrstner (3), dans un article sur la folie puerpérale, décrit une forme particulière qu'il appelle confusion hallucinatoire et qu'il sépare de la manie aiguë et de la folie aiguë de Westphal. Dans la thèse de Merklin (4) le

(1) Leuret, Fragments ■psychologiques sur la folie, 1834, p; 40. (•2) Lasègue, Du cUlire des persécutions , Arch. gén. deméd.i

(3) Fûrstner, XJeber SchvMnrjerscliafts-und puerpéral Psytfiosen, Arch. f. Psych., t. V, 1875, p. 505.

(4) Merklin, Sludicn ueùer die primare Verrilcktheit, I.-D Dorpat, 1879.

délire chronique ou 'paranoïa offre une variété aiguë dont le pronostic très favorable fait penser à l'auteur qu'elle devrait peut-être bien en être détachée. Schiifer (1) et surtout Fritsch (2) décrivent bien cette forme; ce dernier appela confusion hallucinatoire des cas ressemblant fort à la folie aiguë de Westphal, mais il montra que cette confusion doit être séparée complètement du délire systématisé primitif. 11 distingua une forme idiopathique, qui peut être pseudo-aphasique ou hallucinatoire, et une forme symptomatique. Meynert (3) fit une communication sur le sujet à la société des médecins de Vienne ; il adopta le nom de confusion hallucinatoire (Verwirrtheit) ; lorsque cet état devient incurable, il se transforme en un état dGAllgemeine Verrllc/ctheit qui doil être, par son développement et ses symptômes, séparé de la partielle Verrucktheit. La cause est toujours à rechercher dans un état d'épui-

(1) Schâfer, Bemerkungen sur psych. Formenlehre, Allg. Z. f. Psych., t. XXXVI, 1880, p. 214.

{2) Fritsch, Die Verwirrtheit, Jahrbïicher f. Psychiatrie, t; II, 1881, p. 27.

(3) Voyez Meynert, Die aciden (hallucinatorischen) Formen des Wahnsiyms uiid ihr Verlauf, Jahrb. f. Psych , t. II, 1881, p. 181.

semcnl nerveux. La manie doit être complètement sépare'e de la confusion oii l'agitation est consécutive aux hallucinations ; la confusion doit être séparée de la Verriicktlieit primaire partielle aiguë de Westphal que Meynert appelle Wahnsinn parce que, contrairement à ce qui se passe dans cette dernière, tout raisonnement est rompu et elle consiste essentiellement dans un état chaotique. Le cerveau est atteint d'un trouble véritablement profond.

Je ne m'attarde pas davantage sur ce travail de Meynert malgré ses mérites, devant retrouver ses idées un peu modifiées dans ses publications ultérieures. Binzwanger (1) dans les Annales de l'hôpital de la charité de Berlin, publie une observation de démence aiguë curable ; il cite Esquirol, la discussion de Baillarger, Dagonet, mais ne semble pas connaître Delasiauve ; il cite aussi Nevvington et Grichton Browne. 11 trouve que tout cela est confus à cause du symptôme stupeur qui reconnaît des causes différentes. Il admet une forme rare de maladie

(I) Binzwangef, Zur Lehre vonder aculen heilbaren Deimn-^ lia, Charité-Annalen, t. VI, p. 412, Berlin, 188h

mentale, avec Krafft-Ebing (1), qui correspond directement au tableau de la de'mence la mieux établie, mais ne s'en distingue que par sa curabilite:. Schangenhausen (2) et Konrad (3) suivent les traces de Meynert. Mendel (4) dans son Traité de la manie avait décrit en 1881 une manie hallucinatoire particulière qui rentre presque certainement dans la confusion, bien qu'il n'admette pas cette forme, comme on peut le voir, dans son article Paranoïa aiguë de la Real-Encyclopœdie. Mayser (S) fait un excellent mémoire sur la confusion ; il la rapproche des psychoses aslhéniques consécutives aux maladies aiguës, que Kraepelin avait décrites dans sa laborieuse monographie (eine Bienenarbeit, comme le dit Mayser) bien connue, qui est jusqu'à présent le meilleur travail d'ensemble paru sur la

(1) Kraflt-Ebing, Lehrbuch, 1879.

(2) Schlangenhausen, Beitrag zur Casuislik cler pscudaphasisc/ien Verwirrtheil, Jahrb. f. Psychiatrie, t; II, J88I, p. 196.

(3) Konrad, Ziir Lehre von der aculen hallucinalorisdien Verworrenheit, Arch. f. Psych., t. XVI, 1885, p. 522.

(4) Mendel, Die Manie, 1881.

(5) Mayser, Zum sogenannten hallucinalorischen Wahnsinn, Allg. Z. f. Psych, t. XLII, 1886, p. 114.

folie dans ses rapports avec les maladies aiguës (1).

Mayser, qui fait un historique très soigné de la question, mais en ne citant que des travaux allemands, mentionne les auteurs que nous avons déjà cités plus haut. Il ajoute comme rentrant dans le môme sujet les communications de Kretz (2), de von Voigt (3) (sous le nom de délire d'épuisement), de Kirn (4) (délire des prisonniers), deBuch (5), de Scholz (6) et enfin une série d'observations éparses dans la littérature, dans lesquelles la psychose ne serait pas tant le résultat de l'action directe du poison sur le cerveau que la conséquence de la perversion de la nutrition, développée sous rinfluence de l'intoxication. Il insiste sur la physiologie pathologique et sur l'importance de la prédisposition, et il félicite Kraepelin

(1) Kraepelin, Ueber den Einfluss aculer Krankheiten au f die Entstehung von Gdsteskrank/ieiten, Arch.f. Psychiatrie, t. XI, 1881, p. 137, 295, G49; t. XII, 1882, p. G5, 287.

(2) Kretz, Allg. Z. f. Psychiatrie, t. XL, p. 281.

(.3) Von Voigt, Erschopfungsdelirien, ci», t. XXXIX, 1883, p. 801.

(i) Kirn, d«, t. XXXVII, p, 720; t. XXXIX, p. 739 -,61 Deutsche med. VVochcnschrift, 1882, n° 27. (h) Buch, Arch. f. Psychiatrie, t. Xi.

(0) Scholz, Arch. f. Psychiatrie, t. III, p. 731.

d'avoir introduit dans la pathologie ^mentale la notion de la faiblesse irritable. Il compare le cerveau asthénique au nerf fatigué qui donne lieu au phénomène étudié par Pflûger et Wundt (1), et il propose pour le trouble mental en question le nom de délire asthénique. Je remarquerai qu'il ne le dis lingue pas de la paranoïa aiguë, pas plus qu'un certain nombre des auteurs qu'il cite.

Meschede (2) fit en 1886 une communication à la réunion des médecins aliénistes allemands à Berlin.

Wille (3) donne une excellente description de la confusion mentale en la séparant avec soin non seulement de la manie et de la mélancolie, mais aussi, chose que les auteurs n'avaient pas fait avant lui, de la paranoïa aiguë. Il ne fait pas rentrer dans le cadre de la confusion les psychoses transitoires et épileptiques. La démence aiguë, quoique très rapprochée de la confusion, doit en être distinguée;

(1) W. Wundt, Vntersuchungen z. Mechanik d. Nerven u. Nervenceniren, Erlangen, 1871. (Toutes ces indications, non vérifiées par moi, sont de Mayser.)

(2) Mescliede, cité par Wille.

(3) Wille, Die Lehre, etc., déjà cité.

mais une grande partie des délires aigus doivent y rentrer ; enfin il y a des épisodes de confusion secondaire au cours de différents psychoses. Cet article est certainement le plus clair, quoique d'allure peu clinique, de ceux qui aient été écrits en Allemagne sur le sujet qui nous occupe, aussi je lui ferai de larges emprunts.

Tandis que les auteurs précédents admettent l'existence séparée de la confusion, Orchansky (1) fait un long travail, fort intéressant d'ailleurs, mais plutôt psychologique que véritablement clinique, malgré ses observations, oii il semble ne considérer la confusion que comme un symptôme apparaissant dans le délire systématisé aigu ou chronique. J'avoue, et je m'en accuse, que je n'ai pas très bien compris ce qu'il a voulu dire.

Schaefer(2), queje n'ai pu consulter, publie en 1889 un travail sur la stupeur par épuisement; je ne sais s'il rentre au juste dans mon sujet.

(1) J. Orchansky, Ueber Beuiusstseinsiôrungen und deren Tiezipliungen ztir Vérrûcidheil und Dementia,Avc\nv 1'. Psych. t. XX, 1889, p. 309. '

(•î) Schaefer, Zur Le/ire von Erschupfuvçjsslupor, in-S». léna, 1889.

Serbski (1) décrit très clairement deux formes de psychoses aiguës : d'une part, la paranoïa aigûe ; d'autre • part, la confusion mentale aiguë; il admet aussi la démence aiguë comme distincte, mais le but principal de son article est la distinction entre les deux premières. Il range dans la confusion, avec Wille, le délire aigu tout en distinguant certaines formes de paralysie générale suraiguë. Il rappelle que Lasègue et Morel sont les premiers à avoir décrit les délires systématisés primitifs.. Il rappelle aussi que le délire d'emblée de certains auteurs français (2) recouvre des cas à la fois de paranoïa aiguë et de confusion.

D'autres auteurs se sont depuis occupés de la question, mais la plupart surtout au point de vue du diagnostic eritre la paranoïa aiguë et la confusion, et au point de vue de la classification. Je ne ferai que les énumérer ici, devant en parler plus loin à propos de la place de la

(1) Serbski, Ueber die acuten Formenvon Amentia iind Paranoïa, Allg. Z. f. Psychiatrie, t. XLVIII, 1892, p. 328.

(2) C'est Morel qui a indiqué le début soudain du délire chez les dégénérés. V. Traité des maladies mentales, 18G0, p. 519.

confusion mentale : Werner (1), Neisser (2), Schœnthal (3), Dornbliith (4), Hoche (S), Hoppe (6), Aschaflenburg (7), Th. Ziehen (8), Schûle (9), Cramer (10), etc. Pourtant je dois mentionner dès maintenant que Ziehen, qui range la confusion primitive dans la paranoïa aiguë, distingue nettement, pour la première fois les différentes origines du symptôme con-

(1) Werner, Die Paranoia. SU\tlga.rt, 1891.

(2) Neisser, Erôrterungen ûber die Paranoïa von kiinischen Standpunkle, Centralbl. f. Nervenh. u. Psychiatrie, janvier

(3) Schœnthal, Ueber acide hallucinaioriscke Verwirrtheit, 23 Versammlung. etc., Neurol. Centralb., 1891, n° 23, p. 733.

(4) Dornbluth, Klin. Beobachtungen ans dcr Provinzial Irrenanslalt Kreuzbiivr/ O.S., Allg. Z. f. Psychiatrie, t. XLVH, 1891, p. 328.

(5) Hoche, Ueber puerpérale Psychoseii, Arch. f. Psychiatrie, t. XXIV.

(G) Hoppe, Im Wochenbelt ensleliende GeisLeslôriingen (Zuglcichein Beitrag z. Lehre von der acuten hallucinatorischen Verwirrtheit), Arch. f. Psychiatrie, t. XXV, 1893, p. 13G.

(7) Aschaflenburg, Ein Beilrag zur Lehre vom Collapsdelir., XVn Wandersammlung der sûdwestd. I.-arzte zu Baden- Baden, etc., Neur. Centralbl., 1892, n" 13, p. 422.

(8) ïh. Ziehen, Ueber Slorûiigen des VorsLellungsabLaufes bel Paranoia, Arch. f. Psych., t. XXIV, 1892, p. 112 et 365. 11 cite Snell [Manie mil Vcrwirrlheil, Allg. Z. 1'. Psych., t. XXIX p. 244), qui avait rapporté des cas de sa paranoia dissociativa.

(9) SchLile, Zur Paranoia-Frage, Allg. Zeitschriftf. Psych.,

(10) A. Cva.mer, Abgretizung u. Di/ferential — Diagnose der Paranoia, Allg. Z. f. Psych. t. Ll, 1894, p. 286.

fusion ; il en fait une très bonne analyse quoique trop schématique.

Les traités classiques allemands décrivent tous la confusion mentale avec plus ou moins de restriction ou d'expansion, Krafft-Ebing, Schûle (1), Scholz, Salgô, Kraepelin (2), Kocli, Kirchoff, Th. Ziehen (3) R. Sommer (4), enfin Meynert(5) dans ses Leçons clmigues consacre de longues pages à la psychologie pathologique de cetteaffection, fondée surses théories particulières : nous le retrouverons plus loin (6). On voit

(1) Le travail de Taguet cité par des auteurs allemands sur la dcmenceprimitive aiguë n'existepas [comm. écrite dul)>' Taguet).

(2) 11 y a une différence importante au point de vue de la classification et des formes de la confusion entre la 3<= et la 4° éd. de la Psijchiatrie de Kraepelin.

(3) Th. Ziehen, Psijchiatrie. Berlin, 1894.

(4) 11. Sommer, Diagnostik dcr Geisteskrankkeilen. Wien u. Leipzig, 1894.

(5) Meynert, Klinische Vorlesungen. Wien, 1890.

(6) Voir aussi :

Hartmann, Ueber Geislesslôrungen nach Kopfverlelzungcn, Arch. f. Psychiatrie, t. XV, 1884, p, 98.

Th. Kaes, Unlersuchungen ueber Verwirrt/ieil, Jahrb. der Hamburger Staatskrankenanslalten, H Jahrgang 1890; anal, in N. Centralbl., 1892, n" 18, p. 588.

P. Netschai, Ueber Verwirrtheit bei cinigen Formen aculer Geistesstôrung, etc. Medicinskoje Obosverije, 1892. n» 5, Anal, in N. Centralbl., 1893, p. C48.

Beyer, Zur Patfiologie der aciilen hallucinatorischen Venvormi/iei<, 25 Versammlung der siidwestd, etc., Neur. Centralbl, 1894, p. 92, n» 2.

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