‹ La conjuration antichrétienneChapitre 32 sur 92 · Ecrits originaux, t. II, pp. 104 et ssq · texte numérisé non relu

Ecrits originaux, t. II, pp. 104 et ssq

518 l'agent de la civilisation moderne

de gouvernement et de religion), serait-il possible de revenir à cette première et noble simplicité de nos pères?

» 4. Comment faudrait-il s'y prendre pour ramener cette heureuse période?

» 7. Peut-on connaître et enseigner un meilleur christianisme? Le monde tel qu'il est à présent supporterait-il plus de lumière?

» 9. En attendant, ne faut-il pas semer la vérité dans les sociétés secrètes?

» 10. N'observez-vous pas les mesures d'une 'éducation graduelle dans cet art gue vous voyez transmis à notre Ordre depuis les temps les plus anciens? »

Quand les réponses convenables avaient été données et que le Chevalier Ecossais était admis au grade d'Epopte, l'Hiérophante lui disait dans la cérémonie de l'Initiation : « Notre doctrine est cette doctrine divine, telle que Jésus l'enseignait à ses disciples, celle dont il leur développait le vrai sens dans ses discours secrets... Il enseigna à tout le genre humain la manière d'arriver à la délivrance... Personne n'a frayé à la liberté des voies aussi sûres que notre grand maître Jésus de Nazareth. »

Weishalupt, en rédigeant cette partie de son rituel, chargeait ses disciples de répandre cette persuasion que la liberté, l'égalité et la fraternité, entendues au sens maçonnique, ont eu pour inventeur Notre- Seigneur Jésus-Christ; que sa doctrine secrète, celle qui était vraiment et complètement sienne, mais qui ne devait être prêchée ouvertement que lorsque le monde serait capable de l'entendre, était la pure doctrine démocratique, celle qui rejette toute autorité et maudit toute propriété.

Qu'ils fussent persuadés ou non, ses disciples ne

manquèrent point de parler en ce sens. Qu'il suffise de citer Camille Desmoulins, qui faisait de Notre- Seigneur Jésus-Christ « le premier sans-culotte »; Gracchus Babeuf, qui lui donnait un rôle de partageux; et, plus près de nous, Proudhon qui le transfigurait en « divin socialiste »; Lamennais, qui entreprit de donner la démonstration de ce sophisme : que la Révolution française est sortie de l'Evangile. (1) Weishaupt ne s'était point trompé. Donner au peuple cette conviction, que la doctrine démocratique est la doctrine même de l'Evangile, la pure doctrine de Jésus-Christ, et surtout arriver à lui faire donner cette conviction par des prêtres, c'était assurément le moyen le plus ingénieux et le plus infaillible de faire arriver et d'asseoir à tout jamais la Révolution en vue de laquelle il avait fondé rilluminisme. Aussi, répandre cette persuasion fut l'une des occupations principales de la Haute-Vente, héritière directe de rilluminisme. Dans la Bulle Ecclesiam a Jesu Christo, le pape Pie VIII en fit la remarque : « Les Carbonari affectent un singulier respect et un zèle merveilleux pour la religion catholique et pour la doctrine et la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'ils ont quelquefois l'audace de nommer leur grand maître et le chef de leur société. »

Et Pie IX, dans l'allocation consistoriale prononcée à Gaëte, le 20 avril 1849, dit aussi : « Les chefs de la faction, par un coupable abus des paroles et des pensées du très saint Evangile, n'ont pas craint, loups ravisseurs déguisés en agneaux, d'entraîner la multitude inexpérimentée dans leurs desseins et leurs entreprises et de verser dans les esprits imprévoyants le poison de leurs fausses doctrines. »

1. Au moment où le P. Laoordaire, Ozanam, l'abbé Maret, fondaient l'Ere nouvelle, paraissaient les journaux intitulés : Le Christ républicain. — Le Christ socialiste.

520 l'agent de la civilisation moderne

Piccolo-Tigre a donné la raison dernière pour laquelle cette tactique a été inventée et mise en œuvre : « La Révolution (ou l'idée révolutionnaire) dans l'Eglise, c'est la Révolution en permanence. »

Nos démocrates s'y sont laissé prendre.

Dans son numéro-programme, la Démocratie chrétienne, après avoir dit que « la démocratie a pour principe fondamental l'égalité naturelle de tous les hommes », ajoute : « Et qui donc a fait prévaloir ce principe de l'égalité naturelle de tous les hommes, qp'aucune société païenne n'avait reconnue, et qui trouve son plein développement social dans le régime démocratique bien compris?... Ah! n'est-ce pas Jésus- Christ? Et lorsque la démocratie vient donner à ce principe de l'égalité humaine son plein développement social, nous chrétiens ,nous répugnei'îons àravè" nement complet de la démocratie? »

Et ailleurs : « La démocratie est bonne, son principe est inattaquable, puisqu'elle est l'état social le plus conforme à l'esprit de l'Eglise, parce qu'elle a été promulguée par Jésus-Christ. »

« La liberté, l'égalité, la fraternité, sont des bienfaits qui nous viennent du christianisme. »

La liberté dont parle Notre-Seigneur lorsqu'il dit : Veritas liberahit vos? Oui, assurément, cette liberté est l'un des grands bienfaits du christianisme. La vérité sur Dieu, sur l'homme, sur nos destinées que sa Bonté infinie a faites surnaturelles et éternelles, cette vérité délivre l'homme de l'esclavage de Satan et du monde, de celui de ses passions et de ses péchés. Voilà la liberté qui vient du christianisme. Mais non la liberté démocratique dont l'essence est de se soustraire à l'Autorité, d'en secouer le joug. Le mot a été pris au christianisme, la chose aux

passions de l'homme, à son orgueil. Et ravir ainsi au christianisme ses mots pour les interpréter dans le sens du paganisme, c'est mettre le comble à l'anarchie intellectuelle, c'est prendre la voie la plus sûre pour mener les peuples à leur perte la plus irrémédiable.

Mêmes observations sur le mot égalité. L'égalité des hommes appelés tous à la vie éternelle, rachetés tous par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, recevant toutes les grâces nécessaires au salut, cette égalité vient du christianisme. Mais est-ce celle-là que revendique la jalousie démocratique qui veut tout abaisser sous son niveau? l'orgueil démocratique qui ne peut souffrir de supérieur ?

Et la fraternité que prêche la démocratie, est-ce la fraternité des hommes en Jésus-Christ qui s'est fait leur frère et qui leur a donné pour Père le Souverain Seigneur qui est aux cieux? N'est-ce point plutôt l'humanitarisme qui tend à un Etat-Humanité par la solidarité universelle?

« Quand on voit quelles sont les doctrines contre lesquelles beaucoup d'hommes ont échangé les trésors de vérités cachées dans le Christ, a dit Shelling, on se rappelle involontairement ce roi dont Sancho Pança raconte qu'il avait vendu son royaume pour acheter un troupeau d'oies. »

Non, la liberté, l'égalité, la fraternité démocratiques n'ont point été promulguées par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce n'est point là ce qu'il a voulu faire prévaloir en venant sur la terre. On ne peut dire que cette liberté, cette égalité et cette fraternité soient des bienfaits qui nous viennent du christianisme et que l'état social qui reposerait sur elles serait le plus conforme à l'esprit de l'Eglise. L'état social le plus

522 l'agent de la civilisation moderne

conforme à l'esprit de l'Eglise est celui qui aide le mieux les hommes à faire leur salut.

Ces confusions d'idées et les actions libérales qui en sont la mise en œuvre, préparent une société essentiellement anti chrétienne ; car il n'y a rien qui puisse s'opposer plus efficacement au retour de notre société révolutionnaire à l'esprit du christianisme, à cet esprit qui, d'après Léon XIII, — s'adressant directement aux démocrates chrétiens, — doit donner à la communauté humaine une forme et un caractère en harmonie avec ceux que Dieu a établis (1). Dieu a établi la société non sur la liberté, mais sur la soumission aux autorités; non sur l'égalité, mais sur la hiérarchie; non sur l'humanitarisme, mais sur la divine charité.

On l'a toujours dit, et rien de plus vrai : l'erreur la plus nuisible est celle qui est la plus proche de la vérité, ou celle qui en emprunte les termes. Les hommes les plus dangereux sont ceux qui ont la vérité sur le visage et l'erreur dans le sein. Comment la jeunesse se mettra-t-elle en garde contre des écrivains et des orateurs honnêtes et brillants, qui annoncent à tous le règne de la liberté et de l'égalité avec du pain et des plaisirs? Ils affirment apporter en cela la solution chrétienne de la question sociale, alors qu'ils propagent les idées de la Révolution. C'est jeter les peuples dans un trouble dont ils ne pourront revenir. « Si l'on parvenait, dit M. de Saint-Bonnet, à allier l'esprit révolutionnaire à l'esprit religieux, à marier l'orgueil à la vérité, c'en serait fait à jamais de notre civilisation. Le socialisme chrétien perdra tout s'il prend de la force : il s'approprie assez de vérité pour dissimuler l'erreur et

Page 1