Sali., CatiL
moine ^ » Cicéron, qui rapporte ce mot, trouve qu'il était imprudent de le dire, mais il n'en conteste pas l'exactitude. Évidemment Philippus n'entendait parler que des fortunes tout à fait nettes et liquides ; il y en avait fort peu qui de quelque manière n'eussent pas été entamées. Dans ce nombre de grands seigneurs obérés, beaucoup sans doute n'étaient que compromis par leurs dépenses ou leur mauvaise gestion. Il leur restait assez de biens pour faire honneur à leurs affaires, mais à la condition de ne pas achever de s'épuiser en luttant follement contre une usure tous les jours plus lourde avec des revenus sans cesse diminués. Cicéron leur conseillait de ne pas se laisser acculer à la ruine. « Eh quoi! leur disait-il, vous avez des champs étendus, des palais, de l'argenterie, de nombreux esclaves, des objets précieux, des richesses de toutes sortes, et vous craignez d'ôter quelque chose à vos possessions pour l'ajouter à votre crédit ^ ! » Mais il avait beau dire ; ils ne consentaient à rien vendre de leurs domaines pour payer leurs dettes. C'est qu'ils comptaient bien se libérer à meilleur marché. Les révolutions leur semblaient un moyen commode de se débarrasser de leurs créanciers, et ils en avaient tant vu qu'ils pouvaient toujours espérer qu'il y en aurait quelque autre dont ils profileraient. Ils étaient donc aux aguets, évitant de se compromettre trop tôt, mais prêts à se déclarer
1. Cicéron, De offic, II, 21. Cicéron dit un peu plus loin (24) : Nunquam majus aes alienum fuit.
dès qu'on pourrait le faire sans danger ^ Quant à ceux qui ne possédaient plus rien, ni fortune, ni crédit, qui n'avaient plus d'espoir que dans l'imprévu, on comprend qu'ils attendaient les événements avec encore plus d'impatience. C'étaient déjà des conspirateurs ou qui se préparaient à l'être, et pourtant ces gens appartenaient presque tous à des familles illustres et portaient des noms glorieux; mais réduits à la misère, forcés de vivre d'expédients, plutôt que de renoncer à leur luxe et à leurs plaisirs, ils étaient prêts à toutes les hontes et à tous les crimes. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu nulle part une si grande aristocratie qui soit tombée si bas ^
• 1. Gicéron prétend qu'ils se décidèrent à suivre ses conseils après la défaite de Catilina. « Quand ils virent qu'ils ne pouvaient pas frauder leurs créanciers il leur fallut bien les payer. » (De offic., II, 24.) 11 ajoute que jamais liquidation ne fut accomplie aussi complètement, ni avec tant de facilité. Elle n'était pas pourtant aussi complète qu'il le prétend, puisque César, quand il fut le maître, y revint. 11 pressa lui aussi les débiteurs de se libérer en vendant leurs biens, et leur rendit cette vente plus aisée par certains avantages qu'il leur accorda et qui diminuaient leurs dettes d'un quart. L'opération réussit, selon Suétone (César, 42), elle fit cesser toutes les craintes de banqueroute qui épouvantaient Rome depuis la conjuration de Catilina; elle contribua sans doute plus tard, après les proscriptions et les guerres civiles, à amener l'ère de prospérité des premiers temps du principat d'Auguste, qu'on a comparée à cette détente du Consulat qui succéda chez nous aux horreurs de la Révolution et aux hontes du Directoire.
2. « Nulle classe, dit M. Ferrero, ne perd plus complètement le sens du bien et du mal qu'une aristocratie endettée. »
Nous pouvons maintenant remettre Catilina dans cette société pour laquelle il était fait. Il nous sera plus facile de comprendre ce que Cicéron et Salluste nous disent de lui.
La première fois qu'il en est question chez Cicéron, c'est dans une lettre à Atticus où il annonce à son ami qu'il se propose de défendre Catilina, son compéT titeur, accusé de concussion ', et laisse entendre que, dans les élections pour le consulat, qui sont prochaines, il songe à faire campagne avec lui. Il y eut donc un temps où Cicéron se serait fort bien accommodé de l'avoir pour collègue; c'est ce qui est fait pour nous surprendre. Quoi qu'il en soit, l'affaire manqua, puisque, dans un discours prononcé devant le Sénat pendant sa candidature, et dont nous avons des fragments, il attaque son rival avec violence. Ces attaques sont reproduites et aggravées dans les Calilinaires. Cependant on a remarqué que, dans ces discours mêmes, c'est-à-dire au plus fort de la lutte, il tient à mêler aux invectives les plus passionnées contre Catilina quelques appréciations plus favorables. Dans la première, la plus cruelle de toutes, en
1. Cic, Ad. Ait., 1, 2. —Cicéron a-t-il défendu Catilina? Fenestella l'affirme, mais Asconius le nie, et les raisons qu'il donne paraissent très justes. 11 ne me semble pas douteux que, s'il l'avait défendu, il n'aurait éprouvé aucun scrupule à l'avouer, puisque c'était son opinion qu'il ne faut pas laisser ses amis sans défense, même s'ils sont coupables. {Pro Sulla, 30.)
accusant sa scélératesse, il loue son énergie ^ Quand il se félicite, dans la seconde, de lavoir forcé à s'éloigner de Rome, il fait remarquer que c'est un grand succès, car lui seul, parmi les conjurés, était redoutable 2. Dans la troisième, Féloge de l'habileté de Catilina sert à mettre en relief la maladresse de ses associés. « On voit bien qu'il n'était pas avec eux; ce n'est pas lui qui aurait laissé passer l'occasion favorable, il était trop habile pour se laisser prendre comme il l'ont fait^! » Mais voici qui est plus grave. Cinq ans plus tard, quand l'affaire est refroidie, Cicéron défend Cœlius auquel on reproche d'avoir été trop lié avec Catilina ; il l'en excuse en disant que Catilina en a séduit bien d'autres, qu'il avait l'apparence des qualités les plus belles, s'il n'en avait pas la réalité. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il ait jamais existé un prodige pareil, un composé de passions si diverses, si contraires, et plus faites pour se combattre *. » Rien, dans ce passage du Pro Cielio^ ne contredit formellement les accusations des Catillnaires\ les gens ne sont pas rares chez lesquels un peu de bien se môle à beaucoup de mal. Cependant cette façon plus clémente de parler de lui, celte part plus large faite à ses bonnes qualités, pouvait troubler le jugement des lecteurs de Cicéron, et ils devaie.nt se demander lequel des deux Catilina, celui