Cicéron, CatiL, IL
patronage sans jamais s'enquérir de leur passé, et, une fois qu'il les avait accueillis, il ne les abandonnait plus. Il mettait à leur disposition sa fortune et son audace, il fournissait sans compter à leurs dépenses, il leur procurait des maîtresses, il leur choisissait des chevaux et des chiens; il ne se les attachait pas seulement par la solidarité du plaisir, mais par celle du crime. Salluste prétend qu'il tenait chez lui une sorte d'école, où l'on apprenait à porter de faux témoignages, à contrefaire des signatures, à se débarrasser par tous les moyens des gens qui gênaient, ou même de temps en temps de ceux qui ne gênaient pas, sans autre motif que de se faire la main. C'était pour Catilina une manière d'exercer ses gens et de les compromettre, pour qu'une fois entrés dans la bande il leur fût impossible d'en sortir. Ces jeunes gens formaient autour de lui une sorte de garde d'honneur, composée en général de fils de famille qui avaient perdu toute leur fortune, mais qui conservaient tous leurs vices. La verve de Cicéron est intarissable quand il les dépeint voltigeant sur le Forum ou assiégeant les alentours du Sénat. « Ils ruissellent de parfums, ils resplendissent de pourpre, ils suivent toutes les modes du jour; les uns se font soigneusement épiler, les autres portent une barbe abondante et bien frisée; ils sont vêtus de tuniques qui tombent sur leurs talons, ils ont des manches traînantes 1, leurs toges sont faites de tissus si légers
l.Cic, Catil., III, 10. Ces manches étaient un des signes distinctifs des jeunes débauchés. Virgile reproche à des gens qui
qu'on dirait des voiles de femmes. « Ces jolis garçons si gracieux, si délicats, sont en même temps des joueurs et des mignons; ils n'excellent pas seulement à danser et à faire Tamour, au besoin ils versent le poison et manient le poignard. Cicéron témoigne pour eux une pitié ironique, quand il songe qu'ils vont partir en guerre et qu'ils se mettent à la suite de Catilina, pour faire campagne avec lui : « A quoi pensent ces malheureux? Emmèneront-ils leurs maîtresses dans leur camp? mais pourraient-ils s'en passer, surtout dans ces longues nuits d'hiver? Et eux-mêmes, comment supporteront-ils les neiges et les frimas de l'Apennin? Se croient-ils en état de braver les rigueurs de la saison parce qu'ils se sont accoutumés à danser tout nus dans les festins? »
Ce tableau nous montre bien à qui nous avons affaire : pour beaucoup de ces jeunes gens la conjuration n'était qu'un coup de main de viveurs aux abois sous la conduite d'un ambitieux sans scrupule.
Quand Sylla mourut, Catilina n'eut pas de peine à voir qu'il ne laissait pas d'héritier, et, comme il avait bonne opinion de lui-même, il jugea qu'il pouvait prétendre à la succession. La sinistre renommée que
n'étaient pas de véritables guerriers de n'avoir pas les bras nus et de nouer leurs couvre-chefs avec des mentonnières : Et tunicae manicas cf. habent redimicula mitrae (IX, 016).
les proscriptions lui avaient faite ne devait guère le gêner, puisqu'il conçut l'espérance de devenir un jour le maître de la république. Il ne faut pas être dupe des mots. Sous le nom de dictateur, Sylla avait été un roi véritable : c'est Gicéron qui le dit ' ; et Catilina aussi visait, comme Sylla, à la royauté ^ Mais il s'agissait d'une royauté d'un genre particulier, qui évitait avec soin certaines apparences, qui se rattachait autant que possible aux institutions républicaines, qui voulait maintenir tant bien que mal à côté d'elle les anciennes magistratures, d'une royauté viagère, qui ne se fondait pas, comme les autres, sur l'hérédité. C'était déjà l'Empire qui s'annonçait et qu'on pouvait prévoir, car, dans l'histoire de Rome, tout se suit et se tient, rien ne se fait par brusques soubresauts, et les révolutions mêmes affectent des formes régulières et traditionnelles.
Mais on a vu qu'il n'était pas d'usage d'y arriver d'un coup, et bien que Catilina eût peu de répugnance pour les moyens révolutionnaires, il se soumit à prendre la longue route que tout le monde avait suivie, et qui, à travers quelques magistratures, menait lentement au consulat. Le chemin lui prit un certain nombre d'années pendant lesquelles nous le perdons de vue. Il dut faire alors ce qu'il a toujours fait, ce que faisaient la plupart des autres, se servir des fonctions qu'il remplissait dans l'intérêt de ses plaisirs et de sa fortune, vivre à Rome et dans les