Cic, Ad Altic, XII
définitif après la défaite de Catilina. Cette modification, qui était au fond assez insignifiante, sembla mettre toutes les consciences à l'aise. Elle fut adoptée par Quintus Cicéron, et Silanus lui-même, demandant à expliquer son vote, déclara que, par ces mois <( le dernier supplice », il avait entendu la détention jusqu'à la mort. Dès lors il était certain que l'opinion de Tib. Nero allait l'emporter et que la plupart des sénateurs qui restaient voteraient comme lui, quand vint le tour de Caton, qui était tribun du peuple désigné.
Le discours véritable de Caton existait du temps de Plularque, qui nous dit que, de tous ceux qu'il avait prononcés, on ne possédait que celui-là. Ce n'était pas lui qui l'avait conservé : il ne prenait pas la peine, comme la plupart de ses collègues, de les faire transcrire après qu'il avait parlé, de les corriger et de les donner au public. Ce sont évidemment les sténographes de Cicéron qui avaient recueilli celui-là, comme tout ce qui s'était dit dans ces séances mémorables. Salluste certainement n'a pas négligé de le lire, et il a dû en conserver quelque chose; mais il ne s'est pas astreint à le reproduire fidèlement. Nous en sommes encore plus sûrs que pour celui de César, car nous n'y retrouvons pas tout ce que nous savons avoir existé dans l'original : rien de Silanus, auquel il reprochait sa palinodie; rien de Cicéron, qu'il comblait d'éloges; un mot à peine de César, qu'il traitait en ennemi public. Salluste a supprimé ces persoiinalités, il a gardé ce qui peignait l'homme, ce ton de
moraliste grondeur, ces violences contre les défauts des gens de son temps, et il y a même peut-être ajouté pour que la figure ressortît davantage. Il en a fait Tantithèse vivante de César; il a voulu qu'avant de lire le beau parallèle qu'il a composé de ces deux grands personnages, on trouvât dans leur parole les mêmes contrastes que dans leur portrait.
Il a bien eu raison de s'attacher à mettre avant tout en relief le caractère de l'orateur dans le discours qu'il lui fait tenir. Gaton, en cette circonstance, a dû son succès à son caractère encore plus qu'à son talent. Il parlait bien sans doute, mais Cicéron parlait mieux que lui; ce n'est donc pas uniquement par son éloquence qu'il est parvenu à entraîner ceux que la parole de Cicéron avait laissés indifférents. Il ne leur a pas donné de raisons nouvelles; presque toutes celles dont il s'est servi se trouvent dans la quatrième Caiilinaire; mais elles produisent chez lui un autre effet. D'abord il avait tellement à cœur, quand il parlait, le salut de la république, qu'il ne songeait pas à lui-même. Cicéron lui en fait de grands éloges*. Il aurait bien voulu qu'on en dît autant de lui, car il savait que, pour convaincre des auditeurs, il n'y a rien de tel que de les persuader qu'on ne pense qu'à eux, et qu'on n'a de souci que de leurs intérêts. Il se donne quelquefois l'illusion de paraître croire luimême qu'il ressemble à Caton par cette qualité, et il voudrait bien le faire croire aux autres. Assurément
1. Pi'O Sexlio, 28 : 7iihil sibi nisi de patriae pericidis cogilandum putahul.
il est sincère quand il dit aux sénateurs : « Vous avez un chef qui ne songe qu'à vous et s'oublie lui-même » » . Mais le moyen qu'ils puissent en être convaincus, lorsque aussitôt il les entretient de tous les siens, de son frère, de sa femme, de son fils, de sa gloire, de ses dangers? Caton, dans tout son discours, ne parle de lui qu'une fois, pour rappeler qu'il est un grondeur insupportable et que sa mauvaise humeur lui fait beaucoup d'ennemis. Quant aux dangers auxquels il s'expose en parlant librement, il n'en dit pas un mot. Pourquoi s'en prcoccuperait-il? En quelque situation que sa franchise puisse un jour le mettre, il sait le moyen d'en sortir.
Il va donc parler résolument, sans habiles préparations, sans réticences calculées. Pour tout exorde il se contente de dire brusquement, presque brutalement, qu'il pense tout le contraire de ceux qui ont opiné avant lui : Lorige mihi alia mens es/. Paires conscripti. Comme le temps n'est pas aux belles paroles, il ne s'attarde pas à discuter leurs opinions. Pour répondre à César, un mot lui suffît : César veut qu'on emprisonne les condamnés dans les villes italiennes, de peur qu'à Rome on ne paie quelques malhonnêtes gens pour les délivrer, « comme s'il n'y avait de coquins qu'à Rome et non dans toute l'Italie, et que l'audace des malfaiteurs ne fut pas plus à craindre quand il y a moins de ressources pour la réprimer ». Quant au fameux argument sur les enfers et sur l'autre vie, il le mentionne à peine en passant;
4. Calil., IV, y : /la/jelis ducem memorcm vestrU ohlitum sui.
IG
et il lui paraît si singulier qu'il se demande s'il Ta bien compris. En deux mots, et sans phrases, la question qui se débat est nettement exposée : « Des citoyens de la plus haute naissance ont comploté de mettre le feu à Rome; ils appellent aux armes la nation gauloise, notre plus terrible ennemie; le chef des révoltés avec ses soldats est prêt à tomber sur nous; et vous hésitez encore, vous demandant ce qu'il faut faire de ces traîtres qui se sont laissé prendre dans vos murs! » En vérité, il semble qu'on ignore quelle est la situation véritable. On parle comme si la bataille était définitivement gagnée et la lutte terminée. On oublie qu'elle dure encore : et qu'elle peut mal finir : « Nous sommes entourés de tous les côtés; Gatilina nous tient à la gorge avec une armée. Ici même, au cœur de Rome, d'autres ennemis surveillent tous nos mouvements. Nous ne pouvons rien faire qu'ils n'en soient aussitôt avertis. » Pour peu qu'on hésite, tout sera perdu. Il ne s'agit pas d'attendre que le crime qui se prépare ait été commis pour le punir. Si on ne le prévient pas, Rome, avec tout ce qu'elle renferme, est menacée de périr. « Au nom des dieux immortels, c'est à vous que je m'adresse, à vous qui tenez plus à vos maisons, à vos villas, à vos statues, à vos tableaux qu'à votre patrie. Si ces biens, quels qu'ils soient, auxquels vous êtes si attachés, vous tenez à les conserver, si vous voulez continuer à jouir de ce repos favorable à vos plaisirs, réveillez-vous à la fin, et prenez en main l'intérêt public. Tout peut être sauvé par un acte de vigueur.
Plus on montrera d'énergie, plus ils perdront de courage. Pour peu qu'on faiblisse, on les verra se lever de tous les côtés et Ton ne pourra plus leur tenir tête. Qu'on songe bien que ce n'est pas seulement du sort de Lentulus et de ses compagnons, c'est de Catilina et de tous les siens que le Sénat va décider. » — « Voici donc, dit-il en finissant, quelle est mon opinion : Puisque ces misérables ont fait courir à la république les plus grands dangers, qu'ils sont convaincus par le témoignage de T. Volturcius et des députés Allobroges, ainsi que par leurs propres aveux, d'avoir préparé le meurtre, l'incendie et d'autres attentats abominables contre leur patrie et leurs concitoyens, j'opine qu'Us ont mérité la peine qu'on inflige aux gens saisis en flagrant délit d'un crime capital et qu'il faut les punir, selon l'usage des ancêtres, du dernier supplice. »
u 11 s'assit, dit Salluste; aussitôt tous les consulaires ainsi qu'une grande partie des simples sénateurs approuvent son vote, élèvent jusqu'au ciel son courage; s'accusant l'un l'autre et se reprochant leur faiblesse, ils proclament sa gloire et sa grandeur d'âme. » C'est qu'aussi il venait de leur rendre le plus grand de tous les services. Ils flottaient entre leur colère contre les conjurés et la frayeur que leur avait inspirée le discours de César. Mécontents d'eux-mêmes mais incapables de prendre un parti, ils étaient dans cet état d'esprit où l'on aspire à recevoir de quelqu'un une résolution qu'on ne trouve pas en soi-même. Caton leur rendit la force de se décider.
Les cinq prévenus furent donc condamnés à mourir, et Tarrêt disait expressément que c'était sur l'avis de Caton, in sententiam CatonisK
La sentence était juste; tous les partis reconnaissaient que les condamnés méritaient leur sort. Mais était-elle conforme à la loi? Sur ce point, les opinions ont différé dès le premier jour, et Ton n'est pas plus d'accord aujourd'hui que du temps de Cicéron.
Ceux qui blâment le supplice qui leur fut infligé affirment qu'en principe le droit de prononcer la peine de mort n'appartenait qu'aux comices centuriates, c'est-à-dire à l'assemblée du peuple entier. Dès les premières années de la république, un consul populaire avait établi ce qu'on appelait la provocation c'est-à-dire l'appel au peuple réuni dans ses comices de la sentence capitale rendue par un magistrat. Cette loi protectrice fut dans la suite confirmée par plusieurs autres, et elle resta en vigueur pendant des siècles, sauf les cas exceptionnels où le dictateur, dans l'intérêt du salut public, qui était à Rome la loi
1. Le débat continua pourtant quelque temps encore. César, qui se voyait battu, prit la parole pour demander qu'au moins on fit grâce aux condamnés de la conliscation de leurs biens, il ne lui semblait pas juste qu'on retint cette partielle laprojtosition qu'il avait faite puisqu'on rejetait le reste. Sur cette question, la lutte fut acharnée. Mais la nuit tombait, la foule au dehors donnait des signes d'impatience; le consul demandait qu'on en finit. On accorda donc à César ce qu'il réclamait, et la séance fut levée.
suprême, croyait devoir supprimer la provocatio et prononcer lui-même le jugement. Plus tard, quand la peine de mort se trouva à peu près abolie et remplacée par Texil, on eut moins Toccasion d'user des vieilles lois, et elles tombèrent en désuétude. Cependant elles existaient toujours; on ne les appliquait pas, mais on en parlait avec vénération, on les appelait « la sauvegarde de la république, le palladium de la liberté* ». Cicéron les invoquait en termes émus dans ses invectives contre Verres, et même, pendant qu'il était consul, il traitait fort mal un tribun du peuple qu'il accusait de vouloir les enfreindre -. On comprend que des historiens et des légistes éminents lui aient sévèrement reproché de n'en avoir lui-même tenu aucun compte aux noncs de décembre. Laboulaye déclare que, quelque grand que fût le crinie des complices de Gatilina, Cicéron était coupable d'employer contre eux d'autre peine que celles qui étaient prévues par la constitution. « 11 eut le tort, dit-il, pour détourner de la république les dangers qui la menaçaient, d'entrer dans la voie la plus périlleuse, celle qui fraye le chemin à toutes les tyrannies. La violation des lois dans un but d'intérêt public prépare trop souvent la violation des lois dans un intérêt privée » On pense bien que Mommsen, qui déteste Cicéron, est beaucoup plus dur. Le jugement des
1. Cicéron, De orat., II, 48, provocationem, patronavi illam civitatis ac vindicem liberlatis.