‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 30 sur 85 · Il a donné le programme de ce parti Pro Sext · texte numérisé non relu

Il a donné le programme de ce parti Pro Sext

toujours regardé comme un allié douteux, auquel on ne doit qu'un appui intermittent. Puisqu'il n'était pas assez fort pour imposer aux autres ses conditions, il était bien forcé de se soumettre aux leurs. Il est assez vraisemblable, nous l'avons vu, qu'il s'y était engagé à la veille de l'élection, mais, dans tous les cas, l'étude de la situation qu'il venait de faire pendant cinq mois lui montra que de toute façon il était le prisonnier de l'aristocratie, et il s'y résigna. Une phase nouvelle de sa vie commençait; lui qui avait presque toujours défendu jusque-là des causes populaires, il allait devenir l'orateur du Sénat.

Aux calendes de janvier, il entra en fonctions comme consul. Le jour même de son installation, il eut à prendre la parole, dans le Sénat, contre un tribun du peuple, et cela dura jusqu'à la fin de décembre. Dans toute l'histoire de Home, il n'y a pas de consulat aussi agité que celui de Cicéron. Il se divise en deux périodes : celle qui est la plus connue, et où il fut aux prises avec Catilina, n'a occupé que les derniers mois de l'année; l'autre est remplie par des luttes de parole, qui n'ont pas eu autant de retentissement, mais qui n'ont guère moins d'importance.

Dès les premiers jours on s'aperçut bien que ses ennemis étaient décidés à ne lui laisser aucun repos; l'éclat de son élection venait de prouver le pouvoir

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qu'il avait sur le peuple : on voulait le lui faire perdre. La tactique, pour y réussir, consistait à le forcer à se mettre sans cesse en contradiction avec son passé : on proposait de nouveau d'anciennes lois, on reprenait d'anciens procès, pour qu'il fût amené à exprimer des opinions contraires à celles qu'il soutenait autrefois. On voulait montrer au peuple, et à plusieurs reprises, pour qu'il en fut bien convaincu, que son ancien défenseur avait abandonné sa cause. Les tribuns, Rullus, Labienus, mènent la campagne, mais on sent bien qu'ils prennent le mol d'ordre des chefs de la démocratie; ils s'inspirent surtout de César, et le rôle qu'il y joue est précisément ce qui donne à ces débats leur véritable importance.

Cest une raison d'insister sur ceux où sa main est visible. Il y en a un pourtant, dont il ne s'est probablement pas occupé, et que je ne voudrais pas omettre, parce qu'on y voit mieux qu'ailleurs peutêtre la puissance que la parole de Gicéron exerçait sur les foules. Je veux parler de celui (jui s'éleva au sujet de la loi Roscia et des privilèges qu'elle accordait aux chevaliers romains. Pendant longtemps il n'y avait pas eu de places réservées dans les théâtres de Rome; chacun prenait celle qui se trouvait libre à son arrivée. En 550, pendant le second consulat de Scipion l'Africain, on permit aux'Sénateurs d'apporter leurs chaises curules dans l'orchestre et de l'occuper. Longtemps après, en 687, quatre ans avant le consulat de Gicéron, le tribun Roscius Otho

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fit voter une loi qui attribuait aux chevaliers* les quatorze premiers gradins. G'était pour eux plus qu'un agrément et il ne s'agissait pas seulement de leur donner le plaisir « d'entendre de plus près les drames larmoyants de Pupius ». Ils voulaient prendre une importance politique, ils prétendaient former un ordre intermédiaire entre le Sénat et le peuple; la loi de Roscius donnait à cette prétention une sorte de consécration visible et officielle. Aussi fut-elle accueillie chez eux avec une grande faveur. Gicéron affirme que le peuple aussi en fut très satisfait, et même qu'il l'avait réclamée pour eux 2. Tout ce qu'on peut admettre, c'est qu'il s'y résigna sans trop de mauvaise humeur : les chevahers étaient en ce moment très populaires; Sylla les avait fort maltraités et ils profitaient de la réaction qui s'était faite contre le régime précédent. De plus, ils venaient d'aider Pompée, qui était alors l'idole du peuple, à obtenir la direction de la guerre contre les pirates, et le peuple leur en savait gré; mais quatre ans plus tard les choses étaient changées. Gicéron, par son influence personnelle, avait rapproché les chevaliers du Sénat, et en même temps le peuple s'était éloigné d'eux. Il arriva donc que l'ancien tribun, un jour qu'il venait

*•, ''/^"f entendre ici le mot chevaliers au sens le plus large; il^ s'agissait de tous ceux qui possédaient le cens équestre^ c'est-à-dire 400 000 sesterces (environ 80 000 francs) de fortune' Mommsen pense que le privilège d'occuper les quatorze premiers ' gradins leur avait été attribué par C. Gracchus, que Sylla le leur avait enlevé, et que Roscids ne fit que le leur rendre.

2. Asconius, p. 78 : non solum accepit sed etiam efflagitavit.

prendre sa place au théâtre, fut outrageusement sifflé par la foule qui garnissait les gradins supérieurs; les chevaliers ripostèrent par des applaudissements; de là, on en vint aux injures, et des injures on allait passer aux coups, quand parut Cicéron qu'on était allé chercher en toute hâte. Sa présence calma le tumulte ; il fit signe de le suivre au temple de Bellone, où il prit la parole avec un si grand succès qu'en revenant au théâtre, dit Plutarque, les chevaliers et le peuple ne luttèrent plus entre eux qu'à qui applaudirait le plus chaleureusement l'ancien tribun *.

C'est assurément l'un des plus grands triomphes de réloquence. On voudrait croire que Virgile y songeait quand, pour peindre les vents et les flots déchaînés qui se calment tout d'un coup à l'aspect du maître de la mer, il les compare à ce beau spectacle d'un peuple furieux dompté par un grand orateur \ Il est assez naturel de croire que cette protestation subite contre un privilège dont les chevaliers jouissaient tran(iuillement depuis quatre ans ne s'est pas produite toute seule et que le peuple y a été poussé par quelque agitateur ; mais ce ne doit pas être César : il a toujours ménagé les chevaliers. Leur alliance avec le Sénat ne devait pas lui inspirer de craintes. Il

1. De ce discours, que Cicéron avait publié, avec les autres de son consulat, on n'a conservé qu'une phrase, où il faisait honte à la foule d'avoir troublé une représentation où paraissait le grand acteur Roscius.

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