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y attendait que la noblesse, qui ne pouvait pas vivre dans son isolement, fît des concessions, ce qui ne manquait pas d'arriver. Peu à peu les choses se gâtèrent et l'on en vint à l'émeute. Il faut pourtant remarquer que, jusque dans les scènes les plus tumultueuses des dernières années de la république, on retrouve le caractère du peuple chez qui elles se produisent. Elles affectent un certain respect de la loi, le souci visible de se rattacher de quelque manière à la constitution, môme quand on la viole. C'est toujours à la même occasion que la lutte s'engage, et sur le môme champ de bataille qu'on en vient aux mains. Il s'agit d'enlever une élection ou de faire approuver une loi. Le moyen qu'on prend pour y réussir est toujours le môme : on chasse à coups de pierre ou de bîlton, du Champ de Mars ou du Forum, tous les gens du parti contraire, et l'on vote quand on est sûr d'avoir l'unanimité. Le procédé est violent, mais au moins on a voté, et les apparences sont sauves : la plupart n'en demandaient pas davantage. La grande difficulté consistait à prendre possession de la tribune et à s'y maintenir. On s'y installait dès le milieu de la nuit, avec une bonne troupe, et l'on empochait les adversaires d'en approcher. Un récit fort curieux de Cicéron qu'il a plusieurs fois reproduit * peut nous donner quelque idée de ce qui se passait dans ces grandes émeutes. Il y a quelque intérêt à comparer

1. Surtout dans le Pro domo sua^ dans les discours pour Sextius et contre Pison. Cette émeute est celle qui força Cicéron à partir pour l'exil.

ce qu'il nous raconte à ce que nous avons vu chez nous. D'abord, celui qui voulait soulever la foule, un tribun d'ordinaire, ordonnait de fermer les boutiques*. C'était sans doute pour enlever à ceux qui commenraient à déserter les assemblées politiques tout prétexte à rester chez eux. Jetés ainsi dans la rue, on pensait qu'ils ne trouveraient rien de mieux à faire que de se rendre au Forum. De leur côté, les membres des clubs — il y en avait alors dans tous les quartiers (collegia compilalicia) — se rendaient aux lieux ordinaires de leurs réunions; on les enrégimentait, on en formait des compagnies, on leur indi- . quait un lieu de rendez-vous 2. Tout cela se passait au grand jour, sans souci de la police, qui n'existait pas, au milieu d'un carrefour, auprès d'un tribunal où le préteur rendait la justice. Des armes étaient préparées dans le temple.de Castor, dont on obstruait les degrés, pour qu'on ne pût pas les venir prendre; puis, quand on les avait distribuées aux complices, on les lançait sur la foule désarmée, et ceux <|ui faisaient mine de résister, on les frappait sans pitié. Le lendemain, on était obligé d'éponger le Forum; on jetait les morts par la bouche de Tégout de Tarquin, qu'on voit encore grande ouverte du coté de la basilique Julia, et le Tibre roulait des cadavres dans ses eaux ensanglantées.

On comprend que ces violences, qui épouvantaient

i. In Pis., 21 : edictis luis iabei'uas claudi jubebas. •2. Pro SextiOy 15 : quum vicatim komines conscriberentur, decuriarentur.

les honnêtes gens, aient souvent réussi; elles ont fait les succès de Clodiuset amené l'exil de Cicéron. Mais on dut s'apercevoir assez vile qu'elles ne procuraient que des victoires passagères. A son tour le parti vaincu, s'il était riche, répandait de l'argent dans les tribus, gagnait, en les payant, les habitués des clubs, enrôlait des gladiateurs ou des esclaves; il n'avait qu'à user des mêmes moyens que ses adversaires pour provoquer une émeute en sens inverse qui produisait des elTets contraires, et c'était toujours à recommencer. (3n ne pouvait espérer obtenir une supériorité durable que si Ton possédait une force disciplinée, obéissante, qu'on fût sûr d'avoir toujours sous la main. Puisque la violence et la corruption disposaient des votes au Forum, et que la foi politique, qui liait les citoyens à un parti, n'existait plus, il était naturel qu'on songeAt à la remplacer par le respect et l'affection qui attachent le soldat à son chef et qu'on employAt désormais Tarmée pour arriver à la conquête du premier rang. Marins d'abord, puis Sylla, le firent avec succès, et ils en donnèrent l'exemple aux autres. Les grands ambitieux, (jui,^vers l'époque du consulat de Cicéron, se disputaient le pouvoir, étaient bien décidés à faire comme eux, et nous voyons que tous cherchent le moyen d'avoir une armée à leur service. Pompée est pourvu; il commande aux légions d'Orient, qui lui sont entièrement dévouées. S'il veut les amener en Italie, elles le suivront, et c'est ce qui épouvante ses rivaux. Crassus comprend bien que sa fortune ne

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suffira pas seule à lui donner la situation qu'il ambitionne. Il se souvisnt qu'il a fait la guerre avec honneur, et veut s'y remettre. Il dépense de grosses sommes pour susciter une affaire en Egypte, qui pourra lui fournir une occasion d'ôlre mis à la tôle d'une armée ' et, comme il n'y réussit pas, il se jette dans celte folle expédition contre les Parthes, où il trouvera la mort. Il semble que César ait eu d'abord la pensée de ne conquérir le pouvoir que dans les luttes intérieures, et il s'obstine, pendant plusieurs années, à ne pas s'éloigner du Forum. Mais probablement la situation que Pompée s'est faite lui donne à réfléchir; il voit bien qu'il n'aura pas raison des légions d'Orient avec des émeutes ou des bulletins de vote. Il songe un moment, comme Crassus, à tirer parti de l'affaire d'Egypte; puis, arrivé au consulat, il machine la conquête des Gaules.

Catilina devait penser comme eux. Il voyait bien de quel intérêt il était pour lui de disposer d'une armée; mais, comme il était pressé d'agir, il lui fallait l'avoir tout de suite, et les circonstances n'y étaient pas favorables. Rome se trouvait en paix avec le monde entier, ce qui lui était rarement arrivé, de sorte que, môme ii'il réussissait dans sa candidature, il n'avait guère de prétexte pour obtenir un commandement mihtaire important. D'ailleurs, était-ce bien à des

1. Cette affaire d'Egypte, que nous connaissons très mal, paraît avoir eu une certaine importanee dans la politique de ce temps. M. Ferrero a montré que Rullus, c'est-à-dire probablement César, dans la loi agraire, préparait un moyen de la renouveler.

légions qu'il devait s'adresser pour le genre de révolution qu'il préparait? Quoique fort peu scrupuleuses, elles pouvaient y répugner. Il lui fallait des troupes d'un caractère particulier, prêtes à toutes les besognes. Ces troupes, il savait où les trouver; il y avait partout, dans les provinces italiennes, et spécialement en Étrurie, d'anciens soldats de Sylla, auxquels le dictateur, on vient de le voir, avait libéralement distribué cent vingt mille lots de terre. Mais ces pillards de l'Asie avaient eu grand'peine à devenir d'honnêtes fermiers. Ils s'ennuyaient dans ces domaines qu'on leur avait donnés; comme ils ne s'entendaient guère à les faire valoir, ils étaient criblés de dettes et tracassés par les créanciers. Ils regrettaient leur ancien métier, qui leur avait été si profitable, et au premier signe qu'on leur ferait, ils étaient prêts à reprendre les armes. On savait bien qu'il ne manquerait pas de gens pour se joindre à eux. Partout ils allaient trouver des mécontents, des révoltés, qui s'associeraient à leur fortune. C'étaient surtout les anciens propriétaires des biens qu'après chaque victoire le vainqueur s'était appropriés, qui, se trouvant sans ressources, s'étaient fait brigands. Depuis la guerre sociale et les guerres civiles, toutes les routes en étaient infestées*. 11 y avait aussi les gladiateurs qu'on exerçait pour les jeux publics dans de grandes écoles, et qui étaient toujours disposés à s'échapper

1. Voir Cicéron, Pro Tullio^l. Les fragments de ce discours, trop courts malheureusement, font bien connaître en quel misérable état se trouvait alors l'Italie.

.>j., ^•i.iJètiâr^

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dès qu*on entr'ouvrait la porte. Milon cl beaucoup d'autres s'en formèrent comme une garde, qu'ils amenaient avec eux sur la place publique les jours de vote et d'élection. Il y avait enfin les pAtres qui gardaient les grands troupeaux dans les gorges sauvages de l'Apennin. Ils étaient pour les conspirateurs une très précieuse ressource. On racontait que le consul Antoine, qui passait son temps à s'enrichir par ses pillages et à se ruiner par ses débauches, ayant été réduit à vendre ses domaines et ses troupeaux, avait conservé les pAtres, pour s'en servir quand il voudrait faire (juelque mauvais coup '. Voilà de quels éléments la petite armée de Catilina se composait. Le centre de ce mouvement militaire devait être Fa»suhp (aujourd'hui Fiesole), au cœur de l'Etrurie. C'est là que Catilina réunit le gros de ses troupes, sous la conduite d'un ancien centurion de Sylla, Manlius ou Mallius, dans lequel il avait une pleine confiance. Tout ce qu'on nous dit de ce Manlius, c'est que c'était un brave soldat, et qu'il sut mourir avec courage'-.

Nous venons de voir ce qu'on peut savoir — ou soupçonner — de ces troupes que Catilina avait réunies à Fivsuhe. Les conjurés de Rome étant plus en

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