‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 5 sur 85 · Sali., CatiL · texte numérisé non relu

Sali., CatiL

jurés? Quand il le voyait attaqué en plein Sénat par des accusateurs de métier que soutenaient de grands personnages, n'aurait-il pas cru devoir fournir quelques explications précises qui auraient rétabli la vérité? Contre des accusations formelles, violentes, vraisemblables, le silence ne suffisait pas, il fallait donner des preuves. On ne comprendrait pas (|u'il ne Veùl fait nulle part si vraiment il n'avait écrit (jue pour justifier César des soupçons qui pesaient sur lui. J'ajoute qu'il ne paraît pas, quand on lit Salluste, qu'il eût conservé pour son ancien chef une alfection sans mélange. On trouve, dans ses prologues, cpielques phrases qui peuvent prêter à des interprétations malveillantes. Par exemple, quand il malmène « ces espèces de gens », comme il les appelle, qui ont été admis dans le Sénat par la protection du dictateur', le reproche ne retombe-t-il pas sur celui qui les a introduits? Salluste trouvait bon qu'on l'y eût fait rentrer, mais il aurait voulu y rentrer seul, et les collègues qu'on lui donnait n'étaient pas toujours de son goût. Ailleurs, je lis cette rédexion (|ui donne à penser : « Se faire par la violence le maître des siens et de son pays, quelque facilité qu'on en ait et quelque bien qu'on puisse accomplir, c'est un Iriste rôle - ». Si c'est à César qu'il fait allusion, et il me semble difficile qu'il en soit autrement, le trait est rude. Même ce bel éloge qu'il a fait de lui en le comj)arant à Caton,

1. Sali., Jug., 4 : quae gênera hominum in senalum pervcnerinl.

2. Sali., Jug., 3 : Vi quidem regcre jmlriam et parentes, quanquam et possis et deiictn corrigas, importunum est.

LES PRÉLLMINAUiES DE LA CONJURATION. 13

au lieu de lui plaire, risquait de le blesser. César avail l'Ame généreuse; il a pardonné à presque tous ses ennemis. Caton est le seul qu'il ait franchemcnl détesté. Je crois bien qu'il lui aurait été fort déplaisant d'être mis en parallèle avec lui.

Si ce n'est pas pour défendre César que Salluste a écrit son Catilina, n'est-il pas vraisemblable que ce soit pour attaquer Cicéron? Il ne l'aimait pas, nous le savons. C'était un adversaire politique, et les circonstances de sa vie privée en avaient fait un ennemi personnel. On connaît les raisons particulières qu'avait Salluste de ne pas aimer Milon ^ Cicéron, qui défendait Milon avec tant de dévouement, devait lui être odieux. 11 est donc naturel de penser qu'il aurait été fort aise de trouver quelque occasion de le dénigrer; et certainement il n'a pas dit de Cicéron tout le bien (jucn pensait Cicéron lui-même : c'était difficile. 11 faut pourtant reconnaître que, sur trois points, qu'il l'ait ou non voulu, il lui donne raison, et ce sont trois points essentiels. 11 montre que Cicéron n'a pas calomnié Catilina, puisqu'il le traite plus mal que lui. Quand il affirme que jamais Rome n'a été plus près de sa perte, il prouve que Cicéron n'a pas exagéré le service qu'il a rendu à son pays en le .sauvant de ce danger. Enfin, s'il n'a pas été toujours juste pour lui, il nous permet de l'être, ou plutôt il nous y force.

1. Milon avail épousé la fille <le Sylia, qui était fort galante. Ayant snr|uis un jour Salluste chez lui, au lieu de le traduire en justice, il lui donna les élrivicres et le rançonna. L'alFaire fit beaucoup de bruit à Itonie. On en riait encore du temps d'Horace.

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Sans doute il passe autant qu'il le peut le nom de Cicéron sous silence; quand il raconte les mesures qui amenèrent la ruine de la conjuration, il a le tort de ne pas dire toujours que c'est à son instigation qu'elles furent prises, mais il ne dit pas non plus que ce soit à rinstigation d'un autre; et, comme il n'a pas placé auprès de lui quelque personnage d'importance auquel on puisse les attribuer, et qu'il l'a laissé tout seul en face de Catilina, on est bien réduit à croire ou que les choses ont marché d'elles-mômes et par une sorte de hasard providentiel, ou que c'est véritablement Cicéron qui a tout conduit. Assurément le livre, tel qu'il est, n'était pas pour satisfaire le vaniteux consul, et il n'y a pas de doute que, s'il avait pu le connaître, il en eût été fort irrité; mais il aurait eu tort. En somme, cet ouvrage d'un ennemi lui est plus favorable ([ue ne le seraient toutes les flatteries et tous les mensonges qu'il mendiait des poètes et des historiens de sa connaissance. Sa figure en sort grandie, et Salluste aurait été véritablement un sot, si, quand il voulait attaquer la mémoire de Cicéron, il avait fourni des armes pour la défendre.

On voit que les raisons de composer le Catilina qu'on a prêtées à Salluste sont assez peu satisfaisantes. Pourquoi donc ne pas s'en tenir c^ celle qu'il nous donne lui-même? S'il a raconté cet événement, nous dit-il, c'est qu'il est de ceux qui lui semblent mériter qu'on en garde la mémoire'. N'était-ce pas

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