Drumann et Mommsen reculent rélection jusqu'au mois
lina conserva jusqu'à la fin son assurance. Il marchait la tôte haute, la figure joyeuse, au milieu de cette brillante jeunesse qui le suivait partout, escorté de délateurs et d'assassins, fier de traîner après lui toute une armée de gens qui lui étaient arrivés d'Arretium et de Fa^suhe; car il avait fait venir d'Étrurie pour la circonstance Manlius avec une partie des siens. Il espérait bien que l'élection ne se passerait pas sans quelque bataille, et surtout, il avait donné l'ordre que le consul n'en sortît pas vivant. Mais Cicéron était prévenu et il avait pris ses précautions; tous les jeunes chevaliers formaient comme une garde autour de lui. Pour montrer aux conjurés qu'il n'ignorait pas leurs projets et faire connaître aux bons citoyens que sa vie était menacée, il s'était couvert d'une cuirasse brillante qu'on entrevoyait sous sa toge. Est-ce, comme il se plaît à le supposer, la sympathie qu'on éprouvait pour lui et le sentiment du danger qu'il venait de courir qui décida les électeurs? toujours est-il qu'avec l'inévitable Silanus ils nommèrent Murena, et que Catilina fut encore une fois battu.
La lutte eut un épilogue. Sulpicius, qui avait naturellement une très bonne opinion de lui-même et regardait la science où il excellait comme fort audessus de tout le reste, ne pouvait pas comprendre comment on avait préféré un soldat à un jurisconsulte, et il se persuada très vite que Murena ne pouvait devoir son succès qu'à des manœuvres coupad'octobre; mais je ne vois rien dans les textes qui nous force à la placer si tard.
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bles. Avec l'aide de Galon, un grand homme de bien, mais un assez petit esprit, il s'empressa de le déférer aux tribunaux. Cicéron, qui avait jusque-là soutenu Sulpicius, une fois que Murena fut nommé, n'hésita pas à prendre sa défense. Il avait raison : on ne devait pas faire courir de nouveau la chance à la république de tomber dans les mains de Catilina; il fallait qu'aux calendes de janvier elle eût ses deux consuls pour la protéger. Ce plaidoyer était donc une bonne action, ce fut en même temps un fort beau discours; il n'en a guère prononcé de meilleur. On ne revient pas de la surprise qu'on éprouve en le voyant dans des circonstances si graves (c'était fort probablement entre la seconde et la troisième Catilinaire)^ au milieu des inquiétudes mortelles que lui causait la conjuration, quand sa vie était à chaque instant menacée, se charger d'une alïaire criminelle et la plaider avec tant de verve et de bonne humeur. Mais ce n'était pas une charge pour lui, c'était un divertissement et une distraction qu'il se donnait. Il était heureux de s'évader un moment de la politique pour retourner à ces débats judiciaires qui étaient son domaine naturel; du premier coup, dès qu'il y mettait le pied, il retrouvait sa liberté d'esprit, sa gaîté, sa maHce, et oubliait tout le reste. Sans doute Sulpicius et Caton étaient ses amis; mais n'est-ce pas de ses meilleurs amis qu'on connaît le mieux les défauts? Il savait, par une expérience de tous les jours, qu'il y avait chez le bon Sulpicius un fonds de légiste vétilleux et de doctrinaire gourmé, que l'honnête Caton était le
plus têtu et le plus maladroit des hommes, et il ne résista pas au plaisir de le dire. On dut rire de bon cœur au Forum, en entendant ces portraits du jurisconsulte qui débite solennellement ses petites formules, cl du stoïcien rigoureux qui proclame « que, toutes les fautes étant égales, on n'est pas plus coupable d'étrangler son père que de saigner un poulet sans nécessité ». On oubliait que, dans ce charmant discours, il semblait que l'orateur prît plaisir à se démentir à chaque instant; qu'il y plaidait pour un homme qu'on accusait — non sans <|uelque apparence — d'avoir violé la loi Tullia, c'est-à-dire une loi qu'il venait lui-même de faire et qui portait son nom; qu'il y soutenait fort spirituellement qu'un soldat est plus important pour la répubhque qu'un homme qui ne s'occupe que des arts de la paix, à la veille du jour où il allait écrire le fameux vers : cédant arma togie. Mais les contradictions ne lui coûtaient guère, et on ne lui en tenait pas rigueur; Murena fut acquitté.
La lutte était donc finie; Catilina n'avait plus aucun moyen de rester dans la légalité, et il se trouvait définitivement enfermé dans sa conjuration.
Puisqu'elle va devenir désormais sa seule occupation et sa dernière ressource, c'est le moment, à ce qu'il me semble, de l'étudier de plus près, et d'en préciser, s'il se peut, le véritable caractère.
LA CONaJRATION DE CATILINA.
Le programme de Calilina n'a pas été probablement conçu d'un seul coup et il a dû se modifier selon les circonstances. On peut soupçonner, par exemple, qu'il n'était pas tout à fait le môme pendant ses candidatures qu'après son échec. Cependant Salluste laisse entendre qu'au fond ses intentions n'ont guère changé et que, candidat ou non, il se proposait d'aller reprendre à cette poignée de privilégiés qui s'était installée dans les hautes charges de l'Etat la fortune qu'elle y avait gagnée, pour la donner à ses amis : « Voilà, lui fait-il dire, quand il les réunit pour la première fois, ce que je ferai avec votre aide, quand je serai consul* »; ce qui signifie clairement que le consulat n'était pour lui qu'un moyen de réaliser plus aisément ses projets antérieurs. Mais si au fond les projets restaient les mêmes, il est évident qu'étant au pouvoir, tout lui eût été plus facile, et qu'il n'aurait pas eu besoin de recourir aux mêmes violences. Dans tous les cas, s'il a changé, il ne nous est pas possible de tenir compte de ces variations que nous ignorons entièrement. Bornons-nous à connaître ses derniers desseins, ceux qu'il a formés et qu'il exposait à ses amis dans les derniers temps, quand il n'avait plus aucun ménagement à garder.
Les contemporains, quand ils nous parlent de la conjuration, se contentent de lui prodiguer les qualifications les plus dures; ils l'appellent a^roj^-, nefaria, tetra, hoii^ibilis, ce qui ne nous apprend guère que la
1. Haec ipsQi ut spero, vobiscum una consul ayam. (Sali., 20 )
frayeur qu'elle leur causait. Salluste pourtant nous donne un renseignement plus précis, et dont nous pouvons profiter, quand il nous dit, au début de son livre, qu'il a été décidé à choisir le sujet qu'il va traiter par la nouveauté du crime qui fut alors tenté, et du péril que courut la république, sceleris et periculi novitaie ^ Il lui semblait donc que la conjuration de Gatilina avait ce caractère particulier de différer des précédentes, et, pour la connaître, il nous faut avant tout chercher à savoir ce qu'elle avait de nouveau.
On est d'abord frappé de voir que, contrairement à ce qui était arrivé jusque-là, la politique proprement dite y tienne si peu de place. Cicéron soutient, dans un de ses moments d'optimisme, qu'après toutes les concessions que le peuple a obtenues, il n'y a rien qui puisse le séparer des hautes classes de l'État, qu'il ne lui reste plus rien à désirer, et qu'il n'a pas de motif de faire des révolutions nouvelles '. C'est aller bien loin, d'autant mieux qu'on fait souvent des révolutions sans motif. Il est pourtant certain qu'en ce moment les graves questions de politique intérieure, pour lesquelles on avait livré tant de batailles, étaient résolues ou près de l'être. Depuis longtemps la plèbe avait conquis l'accès à toutes les fonctions publiques, et si l'aristocratie, grâce au prestige dont elle jouissait encore, continuait d'accaparer les plus hautes dignités, le succès de Marins et de Cicéron aux comices consulaires prouve qu'il n'était pas impos-
i. Sali., 4.