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sible de les lui arracher. A la suite de la guerre sociale, qui venait de finir, les Italiens avaient obtenu le droit de cité romaine, et les quelques pays, comme la Gaule cisalpine, qui ne le possédaient pas encore dans sa plénitude, ne devaient pas tarder à le recevoir. Le peuple était donc à demi satisfait, et il était naturel qu'il commençât à se désintéresser des questions qui passionnaient ses pères. Aussi n'en trouve-t-on aucune trace dans les programmes qu'on prête à Catilina. Il n y est fait aucune allusion ni aux lois agraires, ni à la puissance tribunitienne, ni aux privilèges des classes, ni à des réformes dans la constitution*. On ne voit pas non plus qu'il se soit abrité sous quelque grand nom populaire, comme ses prédécesseurs le faisaient volontiers. Ils y trouvaient ce double avantage d'hériter des partisans que le personnage avait laissés et de résumer tout leur programme en un seul mol. Il avait suffi à César de dire qu'il venait venger Marins pour se trouver tout de suite à la tête d'un parti. Catilina ne semble pas s'être mis derrière personne. Qui donc en effet aurait-il choisi pour patron? Il ne pouvait songer à Marius dont il avait si cruellement traité les derniers amis; quant à Sylla, son ancien maître, quoique évidemment il procède de lui et s'inspire de son souvenir, il ne pouvait pas s'autoriser ouvertement de son nom, au moment même où
1. Il n'y est pas question non plus des lois qu'à la même époque proposa Glodius, et qui le rendirent si populaire, notamment des distributions de blé pour le peuple ou du rétablissement des anciennes corporations qu'on avait supprimées. (Cicéron, Pro Sext., 25.)
il venait combattre cette faction aristocratique qui prétendait sauver ce qui restait de son œuvre et continuer sa politique.
Que voulait-il donc faire? Pour en être parfaitement informé, il aurait fallu se glisser, avec ceux de ses partisans dont il était le plus sûr, dans cette partie retirée de sa maison où il les réunissait, assister à cette assemblée de famille (cotitio domestica) , comme l'appelle Cicéron, Tentendre exposer ses plans avec cette fermeté et cette franchise auxquelles ses adversaires mômes rendent hommage. Par malheur, nous sommes réduits à recueillir et à reproduire, en essayant de l'interpréter, ce que les écrivains de ce temps en ont pu savoir et ce qu'ils veulent bien nous
en dire.
Dans deux passages très importants de son petit livre, Salluste nous renseigne sur les projets de Catilina. L'un est la lettre de Man.lius, le chef des conjurés d'Étrurie, à Q. Marcius Hex, ancien consul. Le ton en est respectueux et modéré : c'est un centurion qui s'adresse à un général. 11 n'y faut chercher que la plainte un peu affaiblie de petites gens que la misère a poussés à la révolte et qui s'en excusent. Ils prennent les dieux et les hommes à témoin de leurs bonnes intentions; leur requête est modeste; il ne s'agit plus, comme du temps où les plébéiens se retiraient sur le Mont Sacré, de demander une part dans le gouvernement de la cité; il leur suffit qu'on ne les melle plus en prison, quand ils ne peuvent pas payer leurs dettes. La loi le défend, mais ni les usuriers, ni
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le préteur, ne respectent la loi. Ce sont, au moins en apparence, des révoltés timides et qui paraissent décidés autant que possible à ne pas sortir de la légalité*.
Catilina parle d'une autre façon dans le discours que Salluste lui fait tenir aux conjurés de Rome, à l'époque de sa candidature consulaire. Il n'a autour de lui que des amis sûrs; il peut leur dire ce qu'il pense et leur annoncer ce qu'il veut faire. Pourquoi la lecture de ce discours, dont la réputation a été si grande autrefois parmi les lettrés, nous produit-elle aujourd'hui moins d'effet? C'est qu'en réalité, ce n'est pas Catilina lui-môme que nous entendons, mais Salluste, et qu'il s'exprime en orateur d'école plus qu'en conspirateur. Il n'y a plus rien à dire sur cette habitude des historiens anciens de prêter à leurs personnages des discours de leurinvention. Nous la condamnons aujourd'hui, mais les gens de leur époque leur en faisaient de grands compliments, et il est bien probable que les histoires de Salluste étaient surtout lues à cause des discours qu'elles contenaient. Celui de Catilina, qui est l'un des plus renommés, peut nous faire comprendre de quelle façon ils étaient ordinairement composés. Les écrivains, qui n'étaient que de purs rhéteurs, se contentaient de fabriquer des pièces d'éloquence pour faire admirer leur talent; les autres, comme Salluste et Tacite, cherchent à les accommoder
i. J'ai déjà fait remarquer que Cicéron, dans sa seconde Cati- Itnatre, traite bien mieux les conjurés d'Étrurie que ceux de Rome et les appelle des citoyens honnêtes et courageux.
à la situation véritable; ils font dire à celui qui parle, sinon ce qu'il a dit réellement, au moins ce qu'il a dû dire, en sorte que ces discours ne sont pas sans utilité pour les historiens de nos jours et qu'ils peuvent être consultés avec profit, pourvu qu'ils le soient avec précaution. C'est ce que nous montre fort bien celui de Catilina. Il s'y trouve certainement de la rhétorique, c'est-à-dire une certaine façon de remplacer le détail exact par des généralités brillantes. Il arrive, par exemple, qu'à un moment l'orateur paraît oublier le genre particulier de griefs dont se plaignent ceux qui l'écoulent, et, comme d'ordinaire on ne se révolte que pour échapper à une oppression, il les excite, en phrases retentissantes, à reconquérir leur liberté : En illa, nia, quam saepe optasiis libertasf mais il ne s'agissait pas pour eux de briser leurs fers : ni Lentulus, ni Autronius, qui avaient été consuls, ni les autres n'étaient esclaves. Dans l'état de désorganisation sociale où l'on se trouvait, la liberté était ce qui leur manquait le moins; ils avaient besoin d'autre chose. On le voit bien, du reste, dans le discours lui-même, tel qu'il est, si l'on néglige les formes oratoires, qui sont une nécessité du genre, et qu'on aille droit au fond des choses. Que reproche en réahté Catilina à cette faction d'aristocrates qui détiennent le pouvoir, sinon d'accaparer la fortune publique et de ne pas lui en laisser une part? S'il leur en veut d'occuper les plus hautes dignités, c'est qu'ils y trouvent l'occasion de s'approprier tout l'argent que les rois, les tétrarques, les nations vaincues paient à la république. « Qui peut
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souffrir qu'ils regorgent de richesses et qu'ils les dépensent sans comptera couvrir la mer de constructions, à aplanir des montagnes, tandis que nous manquons des choses les plus nécessaires à la vie? Ils bâtissent plusieurs palais à la suite les uns des autres, pendant que nous n'avons pas môme quelque part un foyer de famille. Ils ont beau faire toutes les folies, acheter des tableaux, des statues, des vases ciselés, démolir les maisons qu'ils viennent de construire pour en élever de nouvelles, ces bourreaux d'argent, malgré leurs efforts, ne réussissent pas à venir à bout de leur fortune. Et nous, quel est notre lot? La misère chez nous, des dettes au dehors, un triste présent, un avenir plus triste encore; c'est à peine s'il nous reste ce misérable souffle qui nous fait vivre'. » Il me semble donc que ce discours, quand on sait le lire, contient la pensée de Gatilina. Elle est plus visible encore dans les quelques lignes dont Salluste le fait suivre. Il suppose que quelques-uns des conjurés, à qui sans doute la rhétorique était un peu suspecte, et qui tenaient à bien savoir à quoi ils s'engageaient et sur quels profits ils pouvaient compter, demandèrent au chef de parler plus nettement et sans phrase. « Il leur promit alors, dit Salluste, la diminution ou l'abohtion des dettes 2, la proscription des riches, la possession