‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 71 sur 85 · Virgile, .4i/j., VI · texte numérisé non relu

Virgile, .4i/j., VI

La joie de Gicéron, quand il apprit le départ de Catifina, n'était pas sans quelques nuages. Il avait espéré qu'il emmènerait tout son monde avec lui, et il fut très mécontent de voir qu'il n'était suivi que de (jiielques inconnus. Aussi employa-t-il toute son éloquence pour persuader aux autres de l'aller retrouver : « Les portes sont ouvertes, leur disait-il; les chemins sont libres, leur chef les attend; le laisseront-ils se consumer de désirs? » Dans tous les cas, s'ils s'obstinent à rester, il leur conseille de se tenir tran- (|uilles. « Au moindre mouvement qu'ils feront, ils verront bien que Rome possède des consuls vigilants, (les magistrats dévoués, un Sénat ferme et vigoureux; qu'elle a des armes et une prison que les ancêtres ont l);Uie pour la punition des grands crimes *. »

Ils ne partirent pas et continuèrent à conspirer. Peut-être le départ du chef fut-il un soulagement pour plusieurs d'entre eux. On ne s'entendait plus tout à fait dans le parti. Il y avait des ambitieux qui supportaient mal la supériorité de Catilina et enten- <laient travailler pour leur compte. Ceux-là n'étaient pas fâchés d'être délivrés d'une autorité gênante et <lo pouvoir agir à leur fantaisie. CatiHna parti, le premier rang, parmi les conjurés, appartenait sans conteste à P. Cornélius Lentulus Sura, d'une des

l. Catil., II, rj.

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premières familles de Rome, dont la vie polilicjue avait été assez accidentée. Son nom, et sans doute aussi la faveur de Sylla, l'avaient amené très vite au consulat. Mais il s'était montré, dans ses magistratures, si effronté voleur, qu'il finit par indisposer contre lui son protecteur lui-môme, quoique fort indulgent pour ces sortes de méfaits. A tous les reproches qu'on lui faisait, il répondait par des bons mots. Accusé de malversation manifeste, il acheta ses juges, et, comme il fut absous à deux voix de majorité : « J'en ai pave un de trop », dit-il. 11 en fit tant que les censeurs, en 685, Texclurent du Sénat. Il y rentra seulement l'année du consulat de Cicéron, en se faisant renommer préteur. C'était un beau parleur, qui plaisait à la foule par sa belle mine et sa voix puissante, mais un esprit médiocre, qui croyait aux devins, un homme irrésolu, qui ne savait pas prendre une décision; Cicéron l'appelait un endormi. Ses lenteurs contrastaient avec les témérités folles de Cethegus, qui, après Lentulus, occupait dans la conspiration la seconde place. Celui-là était un de ces conspirateurs d'habitude et de tempérament, comme nous en avons connu j)lusieurs de notre temps, toujours prêts à se jeter dans quelque aventure. Quand il était décidé à tenter un coup de main, il ne souffrait pas qu'on y mît aucun retard, et traitait de lAches tous ceux (jui se permettaient de présenter quelque observation. La conjuration était donc ballottée entre ces deux extrêmes d'audace et de timidité, et il était naturel qu'on ne s'y entendît guère. On finit pourtant par se mettre d'accord sur le

moment où le coup se ferait. Ce devait être vers les derniers jours du mois de décembre, pendant les saturnales, qui étaient une sorte de carnaval pour les Homains. Cethegus ne manquait pas de trouver, selon son habitude, qu'on attendait trop longtemps, mais on lui répondit que le massacre serait plus facile au milieu du tumulte d'une fôte, que les tribuns entraient en charge le 10 décembre, et que l'un d'eux, Caipurnius Bestia, avait promis d'exciter les passions populaires contre Cicéron en l'attaquant à la tribune. La véritable raison était sans doute que Catilina devait intervenir dans la lutte et qu'il fallait lui laisser le temps de se préparer.

En attendant le jour fixé, les conjurés cherchaient à faire des recrues. On les prenait un peu partout, et sans beaucoup de choix. En même temps que des citoyens, il parut bon d'enrôler aussi des étrangers; et précisément, il y avait alors à Rome une députation des Allobroges avec laquelle on pensa qu'on pourrait s'entendre. C'était une nation gauloise, qui habitait entre le Rhône et l'Isère, dans les pays qui ont formé plus tard le Dauphiné et la Savoie. Il y avait quelques années à peine que les Romains les avaient soumis, et, en leur qualité de nouveaux venus, on les exploitait sans miséricorde. Ils étaient accablés d'impôts de toute sorte ', impôts pour le logement et le passage des troupes qui allaient en Espagne, impôts pour l'entretien des soldats qu'on levait chez

1. C'est ce qu'on voit surtout dans le discours Pro Fonteio de Cicéron.

eux, surlout impôts sur le transport des vins, qui étaient la richesse du pays. Mais le plus grand de tous les fléaux de la province, c'était encore l'invasion des trafiquants romains {n ego tiat ores). Ils étaient arrivés, comme toujours, sur les pas des légions et avaieni pris tout de suite une grande importance; Cicéron dil qu'il ne circule pas un écu dans la Gaule qui n'ail passé par leurs mains '. Les trafiquants se chargeaient de procurer de l'argent aux cités ruinées par TimpcM, et, comme on ne leur prétait qu'à de très gros intérêts, ils rendaient ainsi leur ruine plus certaine. Les AUobroges ne cessaient de se plaindre, mais on ne prenait pas la peine de les écouter. La députation qui se trouvait à Rome en ce moment n'avait pas été plus heureuse que les précédentes. Le Sénat était sourd à toutes leurs réclamations, ce qui les avait réduits à un tel désespoir qu'ils disaient qu'il ne leur restait plus qu'à mourir.

On pensa qu'en cet état, ils prêteraient volontiers l'oreille aux propositions qu'on pourrait leur faire. Leur aide n'était pas à dédaigner; c'était une nation guerrière, qui pouvait surtout fournir à Catilina des cavaliers, c'est-à-dire ce qui manque le plus à une armée improvisée. Un afl*ranchi, Umbrenus, qui avait fait des affaires en Gaule et v connaissait les hommes les plus importants, fut chargé de leur faire des ouvertures. Il les aborda au Forum, probablement pendant qu'ils étaient dans le Grécostase, un por-

1. Pro Fonteio, 4; nummiis in Gaflia nuUu^ sinç civuftn roma-

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ti<|ue où se tenaient les ambassadeurs des peuples étrangers auxquels le Sénat donnait audience. Il parut écouter leurs plaintes avec sympathie et leur dit que, s'ils étaient des gens de cœur, il leur fournirait un moyen de se délivrer de leurs misères. Puis, il les amena chez Sempronia, dans la maison de D. Brutus, (|ui était voisine, et les mit en relation avec Gabinius, un conjuré d'importance, qu'on envoya chercher*.

Ouand ils surent d'une manière encore vague de (juoi il s'agissait et ce qu'on demandait d'eux, ils furent pris d'une grande incertitude. Ce n'étaient pas des motifs d'honneur qui les faisaient hésiter : ils se demandaient simplement ce qui leur serait le plus utile, et s'ils gagneraient davantage à participer à la conjuration ou à la trahir. Ils consultèrent Fabius Sanga, leur patron, qui leur montra que c'était le gouvernement qui avait le plus de chance de réussir, et n'eut pas de peine à les décider à se mettre avec les j)lus forts. Cicéron fut aussitôt averti, et il demanda aux députés de continuer la négociation. C'était un merveilleux moyen de connaître les plans des conjurés et de les prendre tous à la fois, du même coup de filet. Avant de s'engager, les Allobroges avaient besoin de savoir si le complot était sérieux. Il (Hait naturel qu'on leur fît connaître les noms et les j)rojets de ceux auquels on leur demandait de s'assoeier. Ils étaient en droit d'exiger des assurances formelles, des promesses écrites, qu'ils pourraient com-

1. Cicéron dit simplement qu'ils furent abouchés avec Gabinius {Cat., 111, 6j, il ne veut compromettre ni Sempronia ni Brutus.

—"4 r^rt^—jL^t.

19fi LA CONJURATION DE CATILINA.

muniquer à leurs compatriotes pour obtenir leur adhésion. Rien ne leur fut refusé. C'est ainsi qu'ils furent mis au courant de tout ce qui se préparait et qu'ils obtinrent des lettres des principaux conjurés écrites de leur main, avec leur nom, et leur sceau. — Ces barbares étaient des gens avisés et qui surent parfaitement jouer leur rôle.

Quand tout fut prêt, ils annoncèrent leur départ pour le 3 décembre au matin. Ils devaient suivre la voie Flaminienne, qui passe le Tibre sur le pont Mulvius (ponte Molle). Cicéron avait eu soin de prévenir deux préteurs qui lui étaient dévoués, L. Valerius Flaccus et C. Pomptinus; ils amenèrent sans bruit des soldats dont ils étaient sûrs et les cachèrenl dans deux fermes, des deux côtés du pont. Les Allobroges arrivèrent à la fin de la troisième veille de la nuit (vers quatre heures). Ils avaient avec eux T. Volturcius de Crotone, chargé de les accompagner au camp de Catilina où ils devaient s'arrêter en passant, et quelques conjurés qui leur faisaient la conduite. Quand ils furent engagés sur le pont, les troupes sor tirent de leurs cachettes en poussant de grands cris. Les Allobroges, comme on pense, ne se défendirent pas; les autres, voyant la résistance impossible, se laissèrent prendre, et tout le monde fut ramené à Rome.

Aussitôt on avertit le consul qui, au petit jour, manda les plus compromis parmi les conspirateurs. Il était décidé à n'en poursuivre que neuf; sur ce nombre, quatre seulement furent trouvés chez eux,

tËS CATtLtNAltîËg.

un cinquième se sauva au dernier moment, mais il fut repris dans la journée. On les tint sous bonne garde, en attendant que le Sénat décidAt de leur sort. Le consul l'avait immédiatement convoqué, et il devait se réunir sans retard dans le temple de la Concorde, dont il reste quelques débris, au pied du Capitule Cicéron se doutait bien que la séance allait être très importante; il n'ignorait pas qu'elle pouvait avoir pour lui les conséquences les plus graves, et que ses ennemis iraient y chercher un jour des raisons de le perdre. Il voulut donc, dans son intérêt et dans celui de la république, qu'il reslAt un souvenir exact de ce (|ui allait s'y passer. Les procès-verbaux des séances du Sénat étaient rédigés d'ordinaire avec quelque négligence. Il prit ses précautions pour rendre celuilà plus fidèle que les autres, et voulut qu'il ne fût pas possible d'en contester la véracité. « Ce fut, a-t il dit plus tard, une inspiration du ciel*. » Il choisit, parmi les. sénateurs qui avaient l'habitude et la facilité d'écrire vite, (juelques hommes irréprochables, qui étaient en même temps des gens d'esprit, — car il faut avoir de l'esprit pour saisir la parole au vol, et recueillir dans ce qu'on entend ce qu'il importe de conserver, — et il les chargea de noter avec soin ce qui se dirait dans la séance. C'étaient entre autres un préteur en exercice, Q. Cosconius, des personnages de la plus haute noblesse, un Messalla, un Appius Claudius, et Nigidius Figulus, l'un des pre-

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