‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 72 sur 85 · Pro Sullat · texte numérisé non relu

Pro Sullat

miers savants de ce temps, qu'on mettait presque sur la môme ligne que Varron. Cicéron avait bien raison de dire que personne n'oserait jamais les accuser de manquer d'intelligence ou de droiture pour transcrire la vérité.

La séance du Sénat ne fut presque qu'un long interrogatoire. On introduisit d'abord Vollurcius avec les députés des Allobroges. II tremblait de peur, mais on lui promit qu'il ne serait pas poursuivi, et il dit tout ce qu'on voulait savoir. Comme on l'envoyail chez Catilina pour prendre les dernières dispositions, il était au courant de tous les projets, et les lit connaître. Les députés, auxcfuels on n'avait rien caché, furent intarissables de détails, yuand vint !< tour des inculpés, il ne fut pas difficile d'obtenir un aveu de Gabinius et de Statilius. Cethegus opposa plus de résistance. On avait fait une perquisition chez lui et on y avait trouvé une grande quantité dr poignards et d'épées; il prétendit,. pour se justifier, qu'il avait toujours été amateur de belles lames. Mais quand on lui mit sous les yeux sa lettre aux chefs des Gaulois, signée de sa main, il se troubla et cessa de nier. Lentulus s'était plus compromis que les autres par ses vantardises. Pour se donner de l'importance, il avait entretenu les députés d'un oracle sibyllin, qui annonçait que trois personnes de la famille des Cornelii occuperaient à Rome le pouvoir souverain. Ginna et Sylla avaient été les deux premiers; il ne doutait pas qu'il dût être le troisième, d'autant plus que les haruspices, qu'il consultait

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aussi, lui affirmaient que le temps était arrrivé où l'oracle allait s'accomplir. Dans la séance du Sénat, lorsqu'on lui présenta sa lettre aux Allobroges, il nia lavoir écrite; mais il fut bien forcé d'avouer que le sceau était le sien. « En effet, lui dit Gicéron, cette empreinte est facile à reconnaître : c'est l'image de Ion aïeul, un grand homme de bien, qui aimait sa |)atrie avec passion. Toute muette qu'elle est, elle aurait dû t'empôcher de commettre un crime si abominable. » Gonfronlé avec les députés, il le prit d'abord de très haut, et il eut l'air de ne pas les connaître. Mais (juand ils lui demandèrent s'il ne se souvenait pas de leur avoir parlé des livres sibyllins, son assurance tomba tout d'un coup, et, à la surprise générale, il avoua en balbutiant tout ce qu'on lui reprochait. Il se reconnut môme l'auteur d'une lettre qu'il avait remise, sans la signer, à Volturcius pour Gatjlina, et qui était ainsi conçue : « Tu sauras qui je suis par celui que je t'envoie. Sois homme de cœur; songe à la situation où tu t'es mis, et vois à quoi la nécessité l'oblige; prends des auxiliaires partout, môme dans les rangs les plus bas*. » Gette lettre, presque impertinente, prouve qu'entre le chef et les

1. Cette curieuse lettre est reproduite à la fois par Gicéron lit par Salluste. Les deux versions, pour le fond, sont tout à fait sembables et ne diffèrent que par quelques expressions. Il est facile de voir à certains détails que c'est celle de Gicéron qui est la véritable. Salluste a été choque de la répétition du verbe cura qui revient deux fois dans un si court billet, et il l'a supprimée. A la place de cette phrase : vide quid iibi sit necesse, qui lui a paru plate, il met: considères quid tuae ralioyies postulent. Ces préoccupations de lettré sont ici assez singulières.

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complices il y avait des dissenlimenls graves. Elle faisait allusion à la répugnance qu'éprouvait Calilin;i à enrôler des esclaves parmi ses soldats; Lentulus n'avait pas les mômes scrupules. Après ces interrogatoires, aucun doute ne pouvait rester. Les lettres, les cachets, récriture, l'aveu des accusés fournissaient une preuve irrécusable du crime. Mais Cicéron ajoute que ceux qui assistaient à la scène en avaient sous les yeux des indices encore plus certains. « A voir la pâleur des coupables, leurs yeux baissés vers la terre, leur attitude morne, leur consternation, les regards furtifs qu'ils se lançaient mutuellement, ils semblaient moins des malheureux qu'on accuse que des criminels qui se dénoncent eux-mêmes *. »

La délibération fut courte. A l'unanimité, on décida que les neuf prévenus étaient coupables et que ceux qu'on avait pu saisir resteraient prisonniers jusqu'à leur condamnation définitive. Lentulus était préteur et, les magistrats étant inviolables, ne pouvait être légalement poursuivi qu'après (ju'il serait sorti de charge. On venait de voir le consul, respectant jusqu'à la fin la dignité dont l'accusé était revêtu, le conduire au Sénat parla main, tandis que ses complices y étaient amenés entre des soldats. Pour supprimer toute apparence d'illégalité, Lentulus fut pressé d'abdiquer, et il y consentit. On vota ensuite des remerciements au consul « pour avoir préservé la ville de l'incendie, les citoyens du massacre, l'Italie

de la guerre civile ». Des éloges furent accordés aux préteurs pour leur conduite dans l'aiTaire du pont Milvius. Antoine lui-môme, l'autre consul, eut aussi sa part : on ne pouvait pas le féliciter du bien qu'il avait fait; on le remercia de s'être abstenu de faire du mal. Les Dieux ne furent pas oubliés; on décida de leur adresser ces prières solennelles d'actions de grAces qu'on appelait des supplications. On ne les votait jusque-là qu'après quelque victoire, et pour glorifier le général qui l'avait remportée; c'était la j)remière fois qu'on faisait cet honneur à un citoyen ({ui ne commandait pas des armées et n'avait pas cessé de porter la toge. On comprend que Cicéron ne manque pas de le faire remarquer.

Le jour baissait; il était accablé de fatigue, et pourtant il lui restait quelque chose à faire. 11 sortit du Sénat pendant qu'on achevait de rédiger les derniers décrets, et parut au Forum, où une foule immense était réunie : elle attendait qu'on lui fît savoir ce qui venait de se passer. Uenaarquons à cette occasion à quel point la vie politique était intense dans ces républiques anciennes. Les communications ne cessaient jamais entre le peuple et ses magistrats. Directement, sans intermédiaire, sans aucun retard, il était tenu par eux au courant de ce qui pouvait l'intéresser dans ses affaires. Rome, au moment môme où elle devenait maîtresse du monde, était encore une ville municipale, comme les petites communes du Latium et de la Sabine, et elle en avait conservé toutes les habitudes. Pour contenter l'impatience des

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citoyens affamés de nouvelles, Cicéron monta immédiatement à la tribune et prononça la troisième Catilinaire.

Elle a le môme inlértH que la seconde; vivante, comme elle, passionnée, populaire, elle contieni d'abord le résumé de la séance du Sénat qui vient do finir, résumé qui en reproduit le mouvement el eu donne l'impression. L'orateur, dans un récit qui diil égayer l'assemblée, montre l'attitude piteuse des prévenus; il insiste sur les maladresses qu'ils ont commises, sur les confidences qu'ils ont faites san> précaution à des inconnus, sur les lettres qu'ils Iciii ont remises et qui devaient servir contre eux (!«' témoignages irrécusables. « Jamais, dit-il, des voleurs qui dévalisaient une maison bourgeoise ne se sont fait prendre plus sottement. » La dernière partie du discours a un caractère tout religieux. Il faut se rappeler, pour la comprendre, que, chez les Romains, la religion était une partie de leur patriotisme. Ils étaient si persuadés que leurs dieux s'occupaient de leurs affaires et ne cessaient pas de travailler pour eux qu'ils ne pouvaient imaginer qu'il leur arrivât un événement heureux ou triste où ils ne seraient pas intervenus. Le peuple n'aurait pas cru à l'importance réelle de la conjuration s'il avait pensé que les dieux s*en fussent désintéressés. Aussi Cicéron a-l-il grand soin de rappeler tous les présages que les prêtres avaient notés, et par lesquels la république était prévenue des dangers qui la menaçaient. C'était, comme à l'ordinaire, des orages effrayants qui éclataient tout

d'un coup, la terre qui tremblait, des voix merveilleuses qu'on croyait entendre, le ciel qui s'éclairait (le lueurs sinistres. Mais, à ces prodiges auxquels on était accoutumé, il s'en joignait cette fois de plus significatifs. L'année précédente, la foudre avait plusieurs fois dévasté le Capitole, renversant la statue de Jupiter, frappant le groupe doré, objet de la vénération publique, qui représentait la louve allaitant les jumeaux divins. On avait célébré des sacrifices expiatoires et décidé de remplacer au plus vite la statue détruite par une autre qui serait plus grande et plus belle. Mais l'ouvrage marcha lentement. La statue ne fut prèle que dans les derniers jours du consulat de Cicéron, et il .se trouva qu'elle ne put être installée que le 3 décembre, le jour môme où les conjurés comparurent devant le Sénat. Cette coïncidence était de nature à frapper le peuple; Cicéron, quoiqu'il eût peu de confiance dans les présages et qu'il dût composer plus tard un livre contre la divination, ne négligea pas d'en tirer cette fois un grand effet oratoire, et nous pouvons ôtre sûrs que ce fut un des passages les plus applaudis de son discours. Il le termina par ces quelques mots : « La nuit tombe, citoyens; allez adresser vos hommages à Jupiter, le gardien de cette ville et le vôtre. Retirez-vous ensuite dans vos maisons, et quoique le danger soit passé, ne laissez pas de veiller à votre sûreté comme la nuit précédente. Quant à vous délivrer de ces soucis et à vous permettre de jouir enfin d'une paix solide, fiez-vous à moi, Romains; j'en fais mon affaire. »

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Ce soir-là, Cicéron ne rentra pas chez lui : c'était la fête de la Bonne Déesse, un des restes de la plus vieille religion romaine. On la célébrait tous les ans la nuit du 3 décembre, dans la maison du consul. Elle était présidée par sa femme, assistée de quelques dames de haut rang et du collège des Vestales; les hommes en étaient rigoureusement exclus. La Bonne Déesse cette fois daigna faire un miracle. Le feu sacré, qui s'était presque entièrement éteint sur l'autel, se ralluma tout d'un coup avec une telle intensité que la llamme s'éleva jusqu'au faîte de la maison. Térenlia s'empressa d'aller annoncer cette bonne nouvelle h son mari. Comme elle était superstitieuse, on pense bien que le miracle, avec l'interprétation que les Vestales lui donnaient, l'avaient beaucoup frappée et qu'elle en lirait les présages les plus favorables. Les dames, qui en avaient été témoins, ne manquèrent pas de le raconter, et le récit en dut être assez diversement accueilli. Un sceptique, comme Cicéron, qui faisait profession de ne pas croire aux oracles et aux prodiges, devenu l'objet d'une manifestation céleste, pouvait prêter à sourire, et les malins ne durent pas s'en faire faute. On plaisanta sans doute aussi de l'empressement que Térentia avait mis à l'en prévenir, comme si elle sentait qu'il eût besoin, en cette occasion, qu'on lui donnût du cœur. On savait qu'elle formait avec lui un parfait contraste. Si elle était d'un

esprit médiocre et d'un caractère peu aimable, en revanche elle possédait la qualité dont il manquait le plus, la décision. Ambitieuse, dominatrice, jalouse de son autorité domestique qu'elle désirait môme étendre au delà de sa maison, elle était, disait son mari, plus disposée à participer aux affaires publiques qu'à lui faire une part dans les affaires privées. Elle voyait combien les circonstances étaient graves et voulait ne pas laisser cet esprit vif et mobile passer trop vite, comme il en avait l'habtiude, de la joie à l'inquiétude, de l'assurance à la crainte. Du reste, elle ne fut pas seule à s'y employer. On nous dit que Q. Cicéron, si inférieur à son frère, mais plus énergique que lui, et le savant Nigidius Figulus, qui était aussi un homme de grand cœur, furent fort préoccupés d'empêcher qu'il ne cédât à quelque défaillance fûcheuse.

La journée du 3 décembre n'avait été qu'un triomphe pour Cicéron. Celle du lendemain fut mêlée d'incidents moins heureux. Dans la séance que tint le Sénat, on décerna des récompenses publiques à T. Volturcius et aux AUobroges, qui avaient révélé les projets des conjurés. Est-ce ce qui encouragea le zèle des dénonciateurs? Ils étaient nombreux à Rome et formaient une véritable corporation. On les voyait se promener auprès des tribunaux avec leurs dossiers sous le bras, toujours prêts à accuser les gens pour loucher le quart de leurs biens qu'on leur allouait, quand ils les faisaient condamner*. On les estimait

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