Cic, Cat,, IV
croire pourtant que si les partisans du Sénat étaient les plus nombreux, il se trouvait aussi, dans la foule, des gens d'une opinion contraire; quelques-uns, qui peut-ôtre le dissimulaient, étaient préoccupés du sort des prisonniers; d'autres, plus ouvertement, s'intéressaient à Gésar et craignaient qu'il ne courût quelque danger, si bien que, dans un moment d'émotion, il fut obligé de se faire voir pour les rassurer.
Gicéron, quoi qu'il dise, ne l'ignore pas. Il sait que le parti vaincu s'agite et craint qu'il ne tente un coup de main. Ce qui le prouve, ce sont les précautions qu'il prend pour lui résister. D'abord il a convoqué le Sénat dans le temple de la Goncorde, et ce temple, comme celui de Jupiter Stator, où se tint la séance du 7 novembre, est dans une situation excellente qui le met à l'abri d'une surprise. On peut être étonné que le Sénat se soit si souvent assemblé ailleurs que dans la curie, qui lui était spécialement affectée; mais c'est précisément qu'on avait l'habitude d'accommoder aux circonstances le lieu où il devait se réunir. Les préparatifs étaient bientôt faits, et l'on pouvait sans inconvénient se décider à la dernière heure. Comme chacun parlait de sa place, il n'y avait pas de tribune à installer. Il suffisait qu'on disposât d'une salle spacieuse et vide, ce qui arrivait dans presque tous les édifices sacrés. Quand on avait placé au fond la chaise curule du président, préparé des sièges, des deux côtés, avec un passage au milieu, l'installation était terminée. Le temple de la Goncorde avait cet avantage d'ôtre adossé au rocher, en sorte qu'il ne
pouvait pas être pris par les derrières. Pour en défendre les abords des autres côtés, Cicéron dis[)osait des chevaliers romains, ses auxiliaires dévouc's, des fonctionnaires du trésor (trifnuii nerani), dos commis aux écritures [scribae), qui formaient un ordre (nous dirions aujourd'hui un syndicat) que Cicéron appelle « un ordre honorable ». Ces employés inférieurs, probablement en relations d'affaires avec les chevaliers, et situés, comme eux, entre le peuple et l'aristocratie, subissaient aussi l'influence du consul et s'étaient rangés dans son parti. Ils furent placés dans cet endroit de la Voie Sacrée qu'on appelait la montée du Capitole {rlivus capitolinus). C'était une rampe escarpée, qui commandait le Forum, une sorte de position stratégique qu'il était difficile de forcer'. Il n'est pas douteux qu'on n'ait su gré ce jour-là au consul de tout cet appareil de guerre qui mainlinl la paix publique. On le lui reprocha plus tard, et, vingt ans après, dans les Philippùjues, il était encore obligé de s'en défendre. Les jeunes chevaliers, animés par la lutte, ne durent pas s'abstenir de provocations et de menaces : on vient de voir comment ils traitèrent César à sa sortie de la séance. Il est naturel que des conflits se soient souvent élevés entre ces groupes d'opinions contraires. Le bruit en arrivait jusqu'au Sénat, dont la porte devait toujours rester
1. Dion (XXXVIl, 35) donne à ce propos un détail intéressanl. Il dit que Cicéron fit prêter le serment militaire aux citoyens qui avaient l'âge de servir. C'était sans doute une réserve pour le cas où l'on en aurait besoin; on peut y voir, je l'ai déjà dit, une sorte d'ébauche de la garde nationale.
ouverte. Quoique les sénateurs les plus peureux ne se fussent pas hasardés à venir, il restait pourtant « dans cette assemblée de rois » beaucoup de vieillards timides, et, à un moment, la frayeur y fut si forte que le consul, qui parlait, interrompit son discours pour démontrer qu'on n'avait rien à craindre. Ajoutons que, de temps en temps, on recevait des nouvelles alarmantes des diversquartiers de la ville. On raconlaitque des tentatives étaient faites pour délivrer les prisonniers, et il fallut que le consul donnût l'ordre de renforcer les postesdans les maisons où ils étaient détenus. C'est au milieu de ces agitations extérieures que se tint la séance du 5 décembre; elle ne fut pas moins animée à l'intérieur. Nous avons cette chance de savoir exactement tout ce qui s'y passa. Cicéron ne se trompait pas quand il disait « que le souvenir s'en conserverait toujours dans la mémoire et dans les discours (les hommes ' ». Les historiens nous en ont raconté tous les détails, et il n'y en a pas d'autre qui nous soit aussi parfaitement connue. Si nous voulons nous donner le spectacle d'une séance du Sénat romain, nous n'avons (ju'à relire le récit qu'ils nous en ont laissé.
Mais, auparavant, quelcjues explications ne seront pas inutiles. Nous ne pouvons bien comprendre les
1. Calil.^ IV, 10 : m omnium ser7}W7iibus ac mentibus semper hacrebil.
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incidenls de celte journée mémorable qu'à la condition de ne pas oublier quel était le rôle particulier du Sénat, la place qu'il tenait dans la constitution et la manière dont les débats y étaient conduits. Quelques mots suffiront pour le rappeler. Seulement, il faut consentir d'abord à remonter un peu haut dans
rhisloire.
On ne se rend compte du caractère véritable des institutions romaines qu'en les prenant à leur origine; elles en ont toujours gardé la marque maigre les modifications qu elles ont reçues, et c'est ce qui nous frappe d'abord chez elles. Nous avons peine à nous figurer, nous qui avons tant de fois changé i\c régime en un siècle, que, pour le fond et Tessentiel, la constitution des Romains se soit conservée sans trop de dommage pendant six ou sept cents ans. Mais ce qui nous cause encore plus de surprise, c'est que dès cette époque lointaine d'où elle date, et que l'on appelle « le temps des Rois », il y ait eu des sages, capables de faire des lois si durables, de résoudre des problèmes qui, chez nous, n'ont pas encore trouvé de solution, d'accorder des intérêts contraires, de concilier la souveraineté de l'État avec le respect des droits de l'individu, de maintenir l'autorité de la tradition sans rendre le progrès impossible. Ce n'étaient assurément pas des barbares, des gens nés du tron( d'un chêne, comme Virgile nous les représente, des bandits enfermés dans leur burg, et guettant du haul des murailles les passants pour les détrousser, commt; les imagine Niebuhr. Où donc ont-ils pu prendre
cette connaissance, ou, si l'on veut, cette divination des principes les plus délicats de la politique? Puisque ce n'était pas dans les écoles ou dans les livres, il faut bien croire qu'ils la tenaient d'une longue expérience. Cette race sensée, sérieuse, opiniâtre, devait avoir derrière elle tout un passé de révolutions dont elle avait profité. 11 ne faut donc pas croire que Rome ait commencé le jour où les Sabins du Quirinal et les Latins descendus du Palatin se rencontrèrent et s'unirent dans celte plaine marécageuse qui devint le Forum. Il a dû y avoir sur le môme sol des villes antérieures dont la dernière aefl'acé le souvenir. Elles n'ont pas cependant tout à fait disparu, puisque, dans des fouilles récentes, M. Boni en a retrouvé quelques débris. Il n'en reste guère que des pierres noircies et quelques lettres qu'on a peine à déchiffrer ; el pourtant, ce sont des ruines respectables, car c'est là que la race romaine s'est lentement formée, c'est là qu'elle a dû faire l'apprentissage de l'art difficile d'accommoder ensemble l'ordre et la liberté.
L'institution du Sénat remonte à cette antiquité lointaine; il avait été créé pour être le conseil du Roi. A Rome, il est de règle que celui qui possède l'autorilé souveraine, le Roi dans l'Etat, le père dans la fauiille, la possède entière; mais ce pouvoir, absolu dans son essence, est limité par l'usage. Le chef de l'État, s'il ne le partage avec personne, ne doit pas l'exercer à sa fantaisie. Il faut qu'avant d'agir il prenne l'avis des anciens (Patres), qui peuvent l'éclairer. Ce principe posé, tout en découle; le conseil des anciens
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(Senaius) n'a d'autre mission que de répondre au chef de rÉlat qui le consulte; il ne possède donc aucune initiative par lui-même. Il se réunit quand on le convoque, il parle quand on l'interroge; il ne fait pas des lois, comme l'assemblée du peuple dans ses comices, il donne des avis [senatusconsulta), et ces avis n'imposent pas une rigoureuse obéissance; ils ont seulement l'importance que leur donnent l'ûge et la situation de ceux à qui on les a demandés [auctoritas); mais cette importance est très grande el grandira de plus en plus, car le chef de l'État n'est pas tout à fait libre de les choisir comme il lui plaît. 11 est tenu de prendre d'abord ceux que le peuple a nommés à quelque magistrature, en sorte que l'élection populaire en est la première origine. Quand il les a réunis pour les consulter, il demande successivement l'opinion de chacun d'eux, mais il ne le fait pas au hasard; il suit l'ordre dans lequel ils sont rangés sur la liste qui contient tous leurs noms, et cet ordre est celui des fonctions qu'ils ont occupées. Comme chacun parle à son tour, quand on lui a demandé de parler, et qu'il ne parle qu'une fois, les discussions où l'on s'attaque et l'on se répond ne sont pas possibles. Le Sénat romain est donc uniquement, au moins dans son principe, une assemblée consultative, et ne ressemble en rien à celles qui, de nos jours, en France et en Amérique, portent le même nom.
Avec le temps, des modifications importantes furent introduites dans la vieille institution. Le président de rassemblée, au début de la séance, quand les circon-
stances étaient graves, se permit d'exposer la situation, ou d'interpeller directement un des membres du Sénat, comme le fit Cicéron le 7 novembre, ou même d'indiquer par avance son sentiment, pour influencer celui des autres, comme il allait le faire le 5 décembre. On admit aussi que celui qui présidait pourrait user plus fréquemment du droit de prendre la parole quand il le voulait, ce qui introduisait plus d'imprévu et plus de vie dans les délibérations. En même temps, les membres de l'assemblée trouvèrent un moyen détourné de sortir du rôle passif où on les avait enfermés. Ils conquirent en cjuelque façon ce que nous appelons l'initiative parlementaire. Seulement, ils ne l'exerçaient pas franchement, comme on fait de nos jours; ils n'adressaient pas une demande au président pour introduire une question nouvelle. Quand leur tour de parler était venu, ils pouvaient ne pas s'en tenir à l'ordre du jour {egredi relationem), et traiter un sujet dilîérent. Gomme ils parlaient aussi longuement qu'ils le voulaient et que personne n'avait le droit de les interrompre *, ils pouvaient développer leur opinion à leur aise. Mais, le plus souvent, ce n'était qu'une manifestation isolée qui n'avait pas de suite, et Tordre du jour était repris, api es cet incident (le séance. Ce qui fut plus grave, c'est qu'on permit aux orateurs, en certaines circonstances, lorsqu'il
1. Calon parlait plusieurs heures de suite; si bien qu'un l'>ur César, pendant (lu'il était consul, ne trouva d'autre moyen d'avoir raison de son obstruction que de le faire saisir à la tribune du Forum, et emmener par des soldats.
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leur semblait que leur opinion n'avait pas été bien comprise, ou qu'on l'allérait en la réfutant, de reprendre la parole pour l'expliquer. Celte concession en amena d'autres; comme il était difficile de refuser à celui qu'on venait de combattre le droit de répondre, il arriva que l'ancienne manière de délibérer, régulière et calme, où chacun ne parlait qu'à son tour el une seule fois, devint par moments une discussion véritable, où Ton se répondait l'un à l'autre. C'est ainsi que Yallercalio, qui triomphait devant les tribunaux judiciaires, pendant les interrogatoires des témoins, pénétra dans le Sénat. Mais ce n'étaient que des exceptions, el, malgré tout, le caractère primilil' de l'institution persista jusqu'à la fin. A la façon dont tout s'y passait ordinairement, on pouvait croire qu'il était encore le Sénat de la royauté et des premiers temps de la république. Ce qui complétait l'illusion, c'est que même les vieilles formules s'y étaient religieusement conservées. Après les prières adressées aux dieux de la patrie par lesquelles s'ouvrent à Rome toutes les réunions politiques, quand le président a indiqué brièvement l'ordre du jour, il demande successivement dans le même ordre, et dans les mômes termes, à chacun des sénateurs de dire son opinion : (//>, quld censés? Lorsque la liste de ceux (|ui ont le droit de parler est épuisée, on [>rocède au vote. Le président l'annonce en disant : « (Jue ceux qui sont de cette opinion passent de ce côté; que ceux qui sont d'une opinion différente passent de l'autre : qui hor censetis illic transite; qui alia omnia, in hanc partent »,
et en môme temps il doit montrer l'endroit avec la main '. Le vole fini, il en proclame le résultat en ces termes : haec pars major videtur, puis il leur dit pour les congédier : niliil vos teneo, Quiriles, et la séance est levée.
Après ces explications très sommaires, il nous sera, je crois, plus facile de comprendre ce que les historiens nous racontent de la séance du 5 décembre.
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Au début, le consul, selon l'usage, fit connaître l'ordre du jour.
Il aurait pu n'y être question que de la peine à infliger aux conjurés. Le Sénat, l'avant-veille, en les retenant en prison, en obligeant Lentulus d'abdiquer la préture, en votant des remerciements et des félicitations à ceux qui venaient de les arrêter, avait suffisamment montré qu'il les trouvait coupables; il semble qu'il n'y avait pas à y revenir. Cependant Cicéron voulut que la question fût posée tout entière afin qu'il ne reslAl aucune obscurité dans une affaire aussi grave. Il nous a conservé le texte de son ordre du jour. Il y demandait à l'assemblée de se prononcer à la fois sur le crime et sur le châtiment : de fado quid judicetis cl de poena quid ccnseatis. Il ajouta, pour
1. M. Mispoiilet, dans son ouvrage inliliilé : La Vie parlemcntaire à Uome^ fait remarquer que ce procédé de vote, qu'on appelait discessio, est encore pratiqué dans les Chambres anglaises où les votants, à l'appel du président, se partagent entre deux couloirs disposés des deux côtés de la salle.
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bien préciser la situation, quelques paroles dans lesquelles il laissait voir ce qu'il y avait à faire. 11 est très probable que ce sont à peu près celles dont nous retrouvons le sens, sinon les mots eux-mômes, dans la quatrième Catilitiairc, et qu'il est important de reproduire. « Avant de prendre vos suffrages, disailil, je veux vous parler comme doit le faire un consul. Je m*étais bien aperçu depuis longtemps des passions furieuses qui s'agitaient au cœur de la républi(iue; je pressentais les troubles et les malheurs (jui h\ menaçaient; mais (ju'il pût naître parmi les citoyens une conjuration si vaste, si effroyable, je ne l'aurais jamais imaginé. Maintenant que tout est découvert, quels que soient vos sentiments, quelque parti que vous deviez prendre, il faut vous prononcer avant la nuit. Vous voyez la gravité du crime qu'on vous dénonce; si vous pensez n'avoir devant vous que peu de coupables, vous vous trompez. Le mal est plus étendu qu'on ne croit. Non seulement il a envahi toute l'Italie, mais il a passé les Alpes et se glisse dans les provinces. N'espérez pas l'élouffer en le ménageant. Quel que soit le remède qu'on y apporte, il ne réussira que s'il est appliqué sans relard '. » Ces paroles dites, il demanda l'opinion de Decimus Silanus, qui, en sa qualité de consul désigné, devait opiner le premier. Silanus, après quehpies mots j)our flétrir la grandeur du crime et rappeler l'exemple des
i. Calil.j IV, 3. Ces paroles, à cet endroit du discours, ne paraissent pas tout à fait à leur place. D'ailleurs, le mot praedicam^ dont se sert Cicéron, semble lijen indiquer qu'elles ont précédé l'ouverture du vole.
LES NONES DE DÉCEMBRE. oo-^
aïeux, conclut que les inculpes devaient être punis « du dernier supplice ». Évidemment c'est de la mort qu'il voulait parler, et tout le monde l'entendit ainsi; mais il ne dut pas prononcer ce mot, qui causait une certaine répugnance aux gens superstitieux \ ce qui lui permit plus tard, comme on le verra, de se rétracter. Ceux qui votèrent après lui furent tous de son opinion, jusqu'à César, qui prit la parole à son rang comme préteur désigné.
La situation de César était fort délicate. On le soupçonnait d'être du complot et il en avait été formellement accusé la veille. 11 n'ignorait pas qu'il avait beaucoup d'ennemis qui ne cherchaient qu'une occasion de le perdre. Un autre n'aurait pas couru le risque de ranimer des soupçons dont il avait eu tant de peine à se défendre. Il aurait fait comme Crassus, (lui resta chez lui pour ne pas se compromettre, ou,' au moins, il aurait voté en silence, sans attirer l'attention. Mais il n'était pas de ceux qui se dérobent au moment du danger. 11 savait que le parti populaire avait les yeux sur lui; il voulait lui donner l'exemple du courage et n'hésita pas à combattre, quoi qu'il pût arriver, l'opinion de Silanus.
Salluste nous donne son discours, et c'est un des plus beaux que nous ayons conservés de l'antiquité. Mais peut-on croire que ce soit vraiment le discours de César, celui que Cicéron avait fait recueillir par