‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 9 sur 85 · Sali., Calil · texte numérisé non relu

Sali., Calil

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était la plus belle du monde, en est devenue la plus misérable et la plus corrompue, ex pulchemwia pessmna ac flagitiosissuma fada est. Pour démontrer qu'elle était alors en pleine décadence, ce qui n'est guère contestable, Salluste s'appuie beaucoup plus sur des considérations morales que sur des raisonnements politiques : on sait que c'est la tendance des historiens anciens. Nous sommes tentés aujourd'hui de la leur reprocher, mais les gens du xvii'' siècle leur en faisaient au contraire beaucoup d'éloges, et ils préféraient Salluste à tous les autres précisément parce (jue c'est celui oii l'on retrouve le plus ces études de mœurs, ces peintures de caractères, ces leçons sur la conduite de la vie, ces réflexions piquantes qu'on peut appliquer à soi-même ou à ses voisins. Sainl-Evremond se sent plus de goût pour lui que pour Tacite « parce qu'il donne autant au naturel que l'autre à la politique, et que c'est le talent le plus éminent d'un historien de connaître parfaitement les hommes ». C'est aussi l'opinion du président de Brosses qui trouve « que Tacite altHbue les actions de ses personnages à des ressorts détournés ou à des vues imaginaires, tandis que Salluste, plus versé dans la connaissance du cœur humain, trouve dans le tempérament de chacun d'eux les principaux mobiles qui le font prestjue toujours agir ». Nous ne sommes plus du môme sentiment aujourd'hui; nous trouvons que Salluste nous aurait mieux instruits de l'élat de la république à ce moment s'il avait tenu à se montrer historien autant que moraliste, et que

ces deux qualités peuvent se joindre sans se nuire. Pour Salluste, la corruption romaine .se résume en deux mots : ambitin et avaritia, c'est-à-dire l'amour du pouvoir et l'amour de l'argent. « C'est de là, dit-il, que tout le mal est venu. » En soi l'ambition ne lui paraît pas un vice; elle lui semble môme voisine d'une vertu. Puisqu'il n'était pas permis à un citoyen de se refuser aux fonctions publiques, il devait lui être honorable de les désirer. C'est .seulement quand on veut le pouvoir à tout prix, qu'on le cherche par de mauvais moyens, en dehors des roules permises, que l'ambition est criminelle, et il est très vrai de dire qu'alors elle devient une cause de corruption et d'immoralité. « Elle enseigne à mentir, elle habitue à avoir sur la bouche le contraire de ce qu'on a dans le cœur, à prendre pour règle de ses amitiés et de ses haines, non la justice, mais l'intérêt, à ne pas se soucier d'être honnête dans l'âme pourvu qu'on le paraisse'. » Assurément le tableau est juste; nous savons nous aussi à quoi peut se laisser entraîner l'homme qui veut arriver à tout prix et le trouble que jettent ses arlifices et ses manèges dans les relations de la société. Mais il nous semble que les effets d'une ambition effrénée sont bien plus graves dans la vie publique que dans la vie privée, et nous sommes fort étonnés que Salluste n'en ail presque pas parlé. II est vrai qu'afin de contenir et pour ainsi dire d'endiguer l'ambition des citoyens, les Romains avaient imaginé

)• Sali., Crt<i7., 10.

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une inslilulioii (|ui leur fui très utile et qu'ils surent conserver presque jusqu'aux dernières années. Il était établi qu'on n'arrivait chez eux à la magistral urc supr(>me qu'après avoir traversé une série de magistratures inférieures, séparées entre elles par un intervalle de deux ans. C'était un moyen de tenir l'ambition en haleine, de la discipliner sans la détruire. On profitait ainsi du ressort qu'elle donne aux Ames, et l'on était moins exposé aux dangers qu'elle peut olîrir. A chaque fois un but plus élevé était proposé aux convoitises du candidat, et, par ces satisfactions successives, on l'empêchait d'être trop impatient. Il n'atteignait le but que vers quarante-cinq ans, à l'Age où les passions sont moins violentes, et quand un long exercice du pouvoir en avait calmé le désir. Il faut bien croire que le moyen était bon, puisque tant de jeunes gens se sont résignés A gravir ces échelons l'un après l'autre. Nous savons pourtant ([u'un jour, la patience faillit manquer à l'un «l'eux. 11 est vrai que c'était César, et qu'un ambitieux comme lui pouvait craindre « d'être trop vieil, s'il attendait la cinquantaine pour s'amuser h conquérir le monde » (Pascal). Suétone rapporte que se trouvant à Gadès, en Espagne, dans le temple d'Hercule, devant une statue d'Alexandre, on l'entendit gémir de ce qu'il n'était qu'un simple questeur, à Tùge où le Macédonien avait déjà soumis un empire*. Il eut alors la pensée de quitter sa province et de s'en retourner à

1. Suélone, César, 7. Le fait est aussi raconté par Plutarquc {César^ 1), mais un peu dilTéremment.

Rome pour y profiter des occasions. Cependant il n'en fit rien el, après quelques hésitations, il se remit dfins le rang comme les autres. En somme, pendant plus de cinq siècles, à quelques exceptions près qui s'expliquent par des circonstances extraordinaires, la règle a été fidèlement suivie; et c'est ainsi qu'il ne s'est jamais vu, dans ce pays de soldats, un général en chef de vingt-quatre ans, comme Hoche, ou un Bonaparte, maître absolu de son pays à trente ans. Marins, Cinna, Sylla eux-mêmes, avaient passé par lous les degrés, rempli toutes les fonctions légales, (piand ils usurpèrent le pouvoir souverain. 11 semblait vraiment que cette ambition ne pouvait être permise qu'à des gens qui avaient été consuls. Nous allons voir, dans l'histoire qui va suivre, cette sorte de i)réjugé opiniAtre se perpétuant jusqu'au milieu des révolutions les plus violentes, et respecté par des gens qui se moquent de tout le reste. Calilina s'obstinera trois fois de suite, au risque de- perdre des occasions favorables, à vouloir être consul. II ne croyait pas possible de faire autrement que l'on avait fait jusque-là. Il est vrai qu'après avoir reçu cette consécration du consulat, les ambitieux se crurent quelquefois autorisés à garder le pouvoir, à ne plus consulter le Sénat ni le peuple, à proscrire leurs ennemis sans jugement, à s'approprier leur fortune. Marius et Cinna, qui l'essayèrent, n'y réussirent que pour quelque temps, mais Sylla fut heureux jusqu'au bout. Salluste a bien raison de dire que c'est son exemple qui perdit la république. Dans un pays de

Iratlilion, comme était Rome, les précédents semblent tout légitimer; après Sylla, les ambitieux étaient pri>ls à tout oser, et les citoyens à tout soulTrir.

Voilà quelles furent les suites de Tambition. L'autre défaut (jue Salluste reproche aux Romains de son temps, lamour de l'argent, lui paraît avec raison plus grave encore que l'amour du pouvoir; mais il a tort de prétendre que ce fût chez eux un mal nouveau, et qu'il y ait eu jamais une époque où ils n'étaient avides que de gloire ' ; ils ont toujours été fort intéressés. Quelques renseignements, que les historiens nous ont conservés par hasard, nous apprennent que ces paysans, dont la vie était si pénible sur ce sol maigre et malsain, quand ils partaient en guerre, espéraient bien rapporter chez eux autre chose que des blessures et de la gloire. Pendant le siège de Véies, à l'Age d'or des vertus romaines, on nous dit qu'une garnison se laissa surprendre parce qu'elle était sortie de la ville et parcourait les environs « pour faire un peu de commerce- ». Ce n'est pas ainsi qu'on se figure les soldats romains en campagne; et il faut croire qu'ils ne perdirent jamais ces habitudes, puis(|ue, à la guerre de Macédoine, ils avaient emporté de l'or dans leurs ceintures pour faire à l'occasion quelques trafics avantageux ^ L'aristocratie ne diffère pas en cela des paysans et des soldats. Elle a de grands mots à la bouche : « Les

1. Sali., Calil.^ 7 : laudis nvidi, pecuniae libérales erant.

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