IPICEIEGRU ET LES ÉMISSAI HE.S DE CONDÉ
général i
iibl
icain 1 oi7;aiie
L parli (les Bourbons,
c'était jouer sa léte^ hiiliilc, purce qu'il imporlail de ne pas offenser Pichegru en lui Faisant des offres qui pouvaient lui laisser croire qu'on doutait de son désintéressement, Pour le malheur de la cause royale. Coudé, esprit crédule et borné, particulièrement impropre à juger les hommes, porta son choix sur Roques de Montgaillard.
Il le connaissait depuis peu.
Montgaillard lui avait été présenté quelques mots aviint à Bruchsal, où était cantonnée la petite armée royale. Séduit par sa faconde, frappé des appréciations que lui inspiraient les affaires du moment dans des brochures publiées à Londres et eu Suisse, il avait voulu l'avoir à sa portée. Sur l'iuslunt désir du prince, Montfjaillard s'était fixé à Léruch, puis à .Munfelden dans le pays de Bflle.
De là, il correspondait avec Condé, lui révélait l'élat de l Europe, l'éclairuit sur les dispositions des cours qu'il prétendait coiinaitre, s'offrait à servir les Bourbons, (lonnuit des conseils tout en protestant de son dévouement â la monarchie. Cet homme au teint pâle, - contrefait de corps et l'air d'un juif portugais « , prit dos le premier moment une active influence sur son fiuguste correspondant. Celui-ci ne se donna pas la peine d'étudier sa conduite aiilérieure. Il parait avoir ignoré que Mont{;aillard passait à Londres pour être l'agent «ecret de Itobespierre ; qu'ayant fait, en 1793, un séjour dans cette ville, il s'était vu contraint d'en
60 LA CONJOIIATION DE PICHEGHO
sortir, à la suite d'intrigues aussi obscures que les rai-
sons qui l'avaient déterminé à s'y mêler, et qu'en dépit
des opinions rovalisles qu'il affichait, il avait, aux
heures les plus sombres de la Terreur, vécu dans P»ris,
sans être inquiété, bien qu'il Hguràt sur la liste des
émigrés.
Averti de ces circonstances, Coudé se fût méfié. Mais on ne les connaissait jjas encore. Personne ne les lui révéla. Montgaillard fit sa conquête en Uii donnant à entendre qu'il pourrait sans doute lui faciliter un emprunt. Ce fut donc à lui que )e prince s'adressa quand il songea à tenter Pichegru.
Bien que nous ne sachions rien de précis, quant à lu date cl à la forme de leurs pourparlers préliminaires, il semble que Monigaillard ne marchanda pas longtemps son concours. Une lettre que le prince lui écrivit, le 2 juin, afin de le mander à Mulheimle trouva décidé et d'ailleurs déjà au courant, à la suite de conversations antérieures, des intentions dont on voulait encore l'entretenir. Le surlendemain, après une rapide visile à Condé, il lui annonçait de Bàle son départ pour les bords du lac, d'où il complail ramener la personne nécessaire à laquelle il était essentiel d'en joindre une troisième. Il avait jeté les yeux <■ sur quelqu'un dont l'activité, l'esprit et les lumières étaient parfaitement propres à la mission " . Ce quelqu'un, c'était le libraire Fauche-Borel qu'il avnit rencontré naguère en Suisse, à Neuchâlel, où le futur metteur en scène de la conjuration de Picliegru était domicilié.
[PICHEGHD ET LES ÉMISSAIRES DE CONDÉ «7 iche-Borel, à fette époque, uvail treute-troîsans. Imprimeur et liliruiro dans sa ville natale, il y était estimé, (|uolqu'il eût la réputation d'un panier percé et d'un cerveau quelque peu détraqué (!]. Prolestant et sujet du roi de Prusse, il avait cependant grandi dans le culte de la France, ce qui n'est pas pour étonner, sa fomîlle, d'origine française, n'ayant passé à l'étranger qu'à la suite de la révocation de ledit de Santés. Violemment hostile à la Révolution et aux jacobins, il avait fait de sa maison un asile pour les émigrés, le centre de leurs intrigues et la fabrique des publications contrerévolutionnaires qu'ils s'évertuaient à répandre i\ l'effet d'éclairer l'opinion publique. Il était l'éditeur des écrits qu'A tout instant lançait en Europe et essayait de faire pénétrer en France le comte d'Antraigues. Mont gaillard lui-même avait récemment publié à sa librairie quelques-imes de ses élucubrations. C'est ainsi que s'étaient noués leurs rapports.
A la demande de Monigaillard, Fauche-Borel consentit il se rendre auprès du prince de Condé. A Mulheim, il apprît ce qu'on attendait de lui. Flatté dans son orgueil et autant par présomption vaniteuse que par amour pour les Bourbons, il se chargea sais hésiter de la difficile mission d'aller jouer auprès de Pichcgru le rôle périlleux du tentateur.
A dater de ce moment, il va devenir un autre homme. LrfSft mauvaises besognes pervertissent promptement
Gg LA CONJDRATION DE PICHEGRn
ceux qui les exécutent. Chez Fauche-tiorel, c développer peu à peu l'esprit de ruse, l'amour de l'intrigue, une umbition démetiurée, une ablation de toutes les heures, laquelle se trahit par une sorte d'illuminismo qui lui fait voir les choses, non comme elles sont, mais comme il voudrait qu'elles fussent. Sorti de lu voie droite et paisible en laquelle il a toujours marché, il n'y rentrera plus, entraîné par les illusions qu'il nourrit et qui lui cachent l'abime vers lequel il court.
Dans ses Mémoires, il ne perd aucune occasion de rappeler qu'il a sacrifié son patrimoine et sa carrière A la monarchie, comme si nous n'avions pas la preuve qu'en bon commerçant, il a toujours tenu le compte de ses dépenses, qu'on les lui a toujours remboursées, que tous ses services ont été pécuniairement et largement payés, qu'il a reçu de toutes mains, de hi Prusse, de l'Angileterre, de Condé, de la Restauration, voire de la police impériale, disent les mauvaises langues, et que s'il est tombé dans la misère qui le conduisit au suicide, c'est par suite d'uu goût immodéré pour les spéculations industrielles (Ij. Mais il se garde bien de dire à quel prix il mit son dévouement, en le promettant à Condé. C'est Monlgaillard qui nous l'apprend, et cette fois, sans doute, il n'a pas menti, puisque son complice n' pas protesté.
Faucbe-Borel eut la promesse, en cas de succès, d'un
(i) On Cl. irouve U preuve noi. .
rni'urc <lan> d'iiinomtir.i1ile> lettre»
staurallcn. En 1818.
l dam ivs Mémoitri, niai* ]ui tigurent ;iu fonds de la
[ de va
PICHEGRn ET LES EMISSAIRES DE CONDE 69 million à recevoir à l'entrée du roi en France, du posle de conseiller d'État, chargé de la direction de l'Imprimerie royale et de l'inspection générale de la librairîo, et du cordon de l'ordre de Saint-Michel. Dans le eus où ces démarches ne seraient pas suivies d'effet, une indemnité de mille louis lui serait comptée. On en promit une égale à Antoine Gourant, le collaborateur qui lui fut imposé et qui, moins exigeant que lui, s'en contenta. Enfin, au moment de se mettre en route, ils devaient, de son aveu, toucher hoîs ccnis louis pour ivrir leurs premières dépenses (1).
<ès ce moment, d'ailleurs, son effort tendra à écur- 'r Courant de la négociation afin de s'en réserver tout l'honneur. « Ses traits fortement prononcés, dit-il, trop durs peut-être, ne répondaient pas assez de sa part à ce qu'une pareille mission exigeait de convenance et de délicatesse (2). " En fait, Courant ne joua qu'un rôle effacé dans l'aventure.
Par contre, avant même qu'elle commençât, on dut y introduire iiii nouvel acteur, l'émigré FenouiUot d'Âvans, ancien conseiller au Parlement de Besançon, auteur de brochures royalistes, que l'auche-fiurel avait coosultô, c'est lui qui l'afGnne, avant de s'engager. On
(1} U rccn qu'Anloioe CoiirRnt el lui liii*Mrrnl ^ Cnnilé le S porte •gu'il leur fui i:oiii|itè cinq ccnU •leinî-ïouverBin* d'or j liu ri (oiianK^ilix louii.
(») [^ 30 M»\ 1706, Wickham înToquiit la même raiion pour •I CoDMDt ilé*igiië t»u* le nom du Turc de le cbarucr d'une iiiii CBafi*Dce. Il érrivail h Condê ■. • Votre Ahexe (fréniitime >.1Î fifgure de cel hoinine mi li remarquableqii'on crierait partout. Au Turc! du rouin* : Au itnégall >
ne savait rien de Pichegru, de sa manière de vivre, son caractère, de ses habitudes. Fenouillot s'offrit pour |irocédcr à une enquête qui permettrait de décider par quels moyens on pouvait aborder le général, sans éveiller les soupçons de son état-major et des représentants en mission auprès de lui, dont la présence et l'incessante surveillance constituaient le plus grave obstacle au succès. Une fois dans l'affaire, il y resta.
On volt à ces détails que le secret commençait à n'en plus être un. Sans parler de Gondé et de ses confidents ; le marquis de Montesson, le chevalier de Contye etautres, Montgaillard, Fauche-Borel, Antoine Courant, Fenouillot y étaient initiés, A quelques jours de là, Condé le communiquait aux agents anglais Wickham et Grawfurd, au général autrichien Wurmser, aux premiers pour en obtenir un concours en argent, au second pour en obtenir un concours militaire. Puis, y entraient à leur tour l'avocat alsacien Demougé, la baronne de Reich qui résidait à Offenboury, l'ancien procureur Wittersbach et, par ce trio d'espions qui servent l'Autriche, le général de Klinglin.
D'autres acteurs ne tarderont pas i\ y prendre un rôle : Cbambé, homme de loi, élu plus tard député aux Cinq-Cents ; le comte de Beaufort, ami de Montgaillard ; le général Lajolais, Saint-Rémond, officier supérieur de la gendarmerie; le major Thugnot[I), et au premier
(1) Gc« cvûre qui
liècpi de rimlrurlion Jurfiin du IH fructidor. Elle ne reprufbil It Pichegru djjk
PICHEGRU ET LES EMISSAIRES DE CONDE 71 rang de ces comparses le clief de brigade Badouville, dont les papiers, retrouvés au tnimsiêre de la guerre el aux Archives natioaales, révèlent les vices et la bassesse d'àtne, et dont la conduite, la vénalité, les imprudences ont tant contribué à compromettre Pichegru, qui, trompé par sa bravoure au feu. u eu le tort de ['admettre dans son état-major.
Des ennemis de la France tels que Wickham et Crawfurd, des hommes sans moralité tels que Mont- Quillard cl Badouville, des besogneux tels que la baronne de Reich, Fauche-Borel, Demougé qui Snira espion de la police impériale à Strasbourg, voilà en quelles mains va tomber l'honneur de Pichegru. Ce ncsl pas pour exciter la compassion en sa faveur qu'il convient de le constater, mais pour mettre le lecteur â même de juger quelle conBancc peut être accordée à des dires visiblement înléresséset que dément ton te sa conduite militaire.
Ijuant aux indiscrétions dont bientôt se plaindra
Condé, bien que la responsabilité en revienne surtout
à lui, à SCS émissaires, aux émigrés qui l'entourent, il
y en eut de commises, on ne sait par qui, dès le début
de l'affaire. Le 2 septembre, un sieur d'Egrr, conseiller
aulique, résidant à Rastadl, agent secret du prince, lui
offrait ù l'impromptu ses services à l'effet d'arriver à
Pichegru, ce qui prouve, ou que l'idée de séduire ce
général hantait déjà d'autres cen'elles que celle de
itporti. Totu lei iocutpéi DipreDl éoergiqueiDciit, cl le tydêine leur rimmt. Le conteil de gueirc te* acifuitta, ce qui n'eai]>ècha pat, Mai la tUalaoralion, ceui qui étaient encore viranu d'inToquer, comme titre â U Ei*eur royale. Ie> htt> qu'ïli ivaieDI ttitt.
72 I.A CONjaitATlON DE IMCHEGRD
Condé, ou que le bruit de ladémarche tentée auprès de lui s'était vite répandu . Condé tomba de son haut. Dans sa réponse, il laissa voir ([u'il soupçonnait son agent d'avoir abusé d'un secret que le hasard lui avait livré.
D'Egrr protesia. C'était le général Wurmser, affirmat-il, qui lui avait parlé des moyens de gagner Pichegru, se disant autorisé à lui offrir, s'il voulait passer avec son armée dans le parti du roi. le cordon rouge el le grade de lieutenant général. Sous cette confidence. d'Egrr avait cru voir les intentions du prince. 11 s'était aussitôt occupé de trouver des intermédiaires capables de remplir une mission aussi délicate. II déclarait « avoir trouvé quelqu'un " . Condé ne put que lui objecter qu'il arrivait trop tard, la partie étant déjà liée. Fauclie-Borel et Antoine Courant avaient quitté Mulheim le 26 juillet, pourvus d'instructions et de ressources, pour se rendre en Alsace où opérait l'armée du Rhin.
Il est difficile de s'expliquer pourquoi Montgaillard ne s'était pas exclusivement réservé l'honneur de la négociation et avait abandonné à des tiers les démarches actives. Graignait-il de se compromettre on de s'exposer à quelque avanie s'il était reconnu au quartier générât françnis? On ne sait. Un fait seul est positif, c'est qu'il laissa les fatigues et les dangers de l'entreprise A Fauche-Borel et à Courant, résolu, quanta lui, à rester dans la coulisse et à tout diriger de haut et de loin. A. cet effet, il alla se fixer à tiàle, également à portée des agents et du prince de Condé.
Le 10 août, élant en route, il fait halte à La CaldeU
PlCHECnU ET LES EMISSAIRES DE CONDE 73 berg (1), d'où il commence à accabler le prince de sa menteuse, vide et toujours verbeuse correspondance : - Je crois très probable qu'à la fin de ce mois, Votre Altesse aura peut-être chiingè la face de l'Europe. Mais je la supplie de me permellre de lui observer que le plus impénétrable secret peut seul, dans le moment actuel, assurer l'esécution du projet. Je réponds des personnes à qui j'ai confié le projet et le secret. " A cette date, les « personnes " étaient à Strasbourg, non loin du quartier général de !*iehegru, établi au château <rilkirck, cherchant en vain l'occasion d'aborder lo commandant en chef de Rhin-et-MoscUc.
ici s'ouvre l'interminable série des mensonges de Montgnillard. lis emplissent les lettres qu'il écrit à Oondé pour lui rendre compte des faits et gestes des ngents. N'ayant rien de bon ù dire, il invente. Un jour, il annonce «qu'ils sont sûrs de parler au général le lendemain" ; un autre jour, que l'un d'eux va sans doute revenir avec quelqu'un de confiance. Puis, toujours à l'en croire, les événements promettent de se précipiter; ils vont éclater. Durant plus d'une semaine, il trompe ainsi l'impatience de Condé Le 12 août, il lui déclare Hre averti qu'un des agents est parti de Slrasbourjj pour venir conférer avec lui.
I lie lieux, j'ai tuivî l'urthogrnplie Jes ilocuiiiBnls qu'il loil vitikle qu'elle en «ouvenl dèfpcliieute auisi iiaieri <le Chnnlilly ifUc Jant ceux ilu ministère de la " :[up je n'ai trouvé nulle p»rt ce pav» de Lu CnlHc
(l)Puuriouili originaux , bien bien daat lei di
berg i'aù tmtM jellrc de Montgaillard e de Kiltcnherberi;, d.io> le duché de Bad.
:. Il a'a[;il proiiabl liment
«XcHB à pâar A A or (ncnl ^BT je venais lui par-
^ét M^ le pi^ae it C«a^ ^H se wm rÎTemeaL
Tie ne plût aller
ex-moi pir
e ^^ t^m éé^r 4k moi- UaioiiU ; — J«dem
àciaq hran»; je irtstcrùid jnsqu'i demab on^
PICHEGBO ET I,ES EMISSAIBKS DE CONDE 75 ires après midi à vous attendre; en conséquence, faites diligence (I)."
Développé par Fauche-Borel, ce récit électrîse Montgaillard, excite sa verve; il prend la plume et consacre une partie de la nuit à rédiger une lettre qui sera remise à Pichcgruel que doit accompagner la nomenclature des avantages qui lui sont assurée s'il fait ce qu'on attend de lui. Durant la même nuit, Condé est averti du résul* tat des démarches c!e Fauche-Borel. Est-ce celui-ci qui le lui fait connaître ? Est-ce Montgaiilard ? Sur ce point, — ce n'est pas le seul, — ils sont en désaccord. Chacun d'eux prétend avoir port»î seul à Condé la bonne noii- Tcile et avoir contribuée ses résolutions. Le dissentiment lie présenterait d'ailleurs aucune importance s'il n'était une preuve de la multiplicité des mensonges des deux narrateurs. Après des hésitations que Montgaiilard déclare n'avoir dissipées qu'avec peine et que Fauche- Borel dit ne s'être pas manifestées, le prince de Condé sf décide à tracer de sa main quelques lignes destinées A Picliegru, et que Fauche-Borel devra lui remettre le lendemain au rendez-vous qu'ils se sont donné.
Eu retournant à Strasbourg, le 18 aotil, Faucbe-
1^1' Dana le« Mémoiret inipriiDéi, ce r£cît reiaplîl pluiieun pBgei oà abondent de* délailt plui ou moini vriia lani inlérët pour l'iiialoire de la cgi^urslloa. Ponr ceci comme pour le rettc, j'ai donc préféré m'en ■■■ir, aulaiil que je l'ai pu, aux pupîen de Coudé, conlemporaini de TiirtamatM. Ce qui carai^tériic la manière de HoliI|pillard el de t'aucbe- BomI, c'eat (ju'au fur el à iiieaure <|iie le lemp* a'écoule, îln ajoutent aui ééBtX» dijjt danoét d'autre* délaîli TÎiililcnienl intente!. 8i Ce qu'Nl ont ttail nir le moment cil d^j^ auipect, à plui forte raîtoa ce qu'iU ont Me»at£ plu ou moin* longteinp* aprèi.
tant qu'il vivra, du cliàleau et parc de Chambord arefr huit pièces d'artillerie. Il jouira de deux cent mille livres de pension annuelle et viagère, dont la moitié réversible  sa femme, le quart à ses enfants, de mâle en mâle, jusqu'il extinction de postérité. Une pyramide sera dressée à l'endroit où se trouve l'armée du général et portera cette inscription : Picfiegru saufa la monarchie française et donna la paix ii l'Europe. Arbois, sa ville natale, sera exempte de toutes impositions pendant dix ans; elle prendra le nom du général. Il y aura sa statue; une médaille sera frappée en son honneur. 11 aura sa sépulture à Saint-Denis, On lui donnera un hôtel i\ Paris, un million en espèces. Les officiers de son armée conserveront leurs grades et traitements, ceux qu'il leur conférera, sauf celui de maréchal de France, les récompenses pécuniaires qu'il leur accordera, ainsi qu'aux roprésentaols t\u peuple. Les amnisties qu'il prononcera seront reconnues et confirmées. Les villes qui ouvriront leurs portes seront exemptées d'impositions pendant trois ans. Enfin, les commandants chargés de la défense des places et qui les rendront au roi jouiront d'une pension de vingtquatre à vingt-cinq mille livres, suivant l'importance de la place ; ils seront maintenus dans leur grade et employés en conséquence. "
Voilà pour les avantages assurés à Pichegru. (Juont aux engagements qu'il devra prendre en retour, Montgaillard, s'inspirant des instructions antérieures du prince de Condé, les stipule comme suit : .1 Le général
PICHEGRD ET LES EMISSAIRES DE CONDE 7!l a proclamer par son armée Louis XVIII roi de France el de Navarre, ainsi et de même que ses prédécesseurs l'ont été. Le général fera prêter par son armée serment d'obéissance, de soumission el de fidélité au roi Louis XVIII ; il effacera dans son armée et dans toutes les dépendances de son armée tout ce qui porte l'empreinte des trois couleurs, et lui donnera aussitôt la cocarde et le drapeau blaac.
« Au jour convenu pour cette opération, ainsi que pour la suivante, le général fera arborer le drapeau blanc à Strasbourg, Huningue el dans les principales villes d'Alsace. Les rives du Rhin dans l'étendue de la li{joe retentiront des cris de : l'ii-e le roi! Le général fera avertir au même instant le prince et lui enverra un trompette les yeux bandés, pour informer Son Altesse Royale que l'armée française a proclamé Louis XVIII, et pour l'inviter à se rallier à l'armée de la rive gauche du Rbin. Le générai offrira et livrera au prince la ville d'Huningue (celle de Strasbourg s'il esl possible) pour sûreté et avec la liberté d y établir un pont de bateau.v.
■ Le prince fera proposer de la part du général el proposera lui-même sur-le-champ aux généraux autrichiens, depuis Basle jusqu'à Mayence,unarmistice jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, à qui il sera envoyé surle-champ un courrier, ainsi qu'à toutes les puissances belligérantes. Le général fera descendre, sî cela lui est possible (comme on le pense] , des pontons pour le passage du Rhin par l'armée du prince. On prendra de
su LA CONJUIIATIOX DE PICIIEGIIU ^H
part et d'autre les mesures nécessaires pour que le^ troupes coalisées ne passent point le Rhin. Le prince prendra ses mesures pour faire exécuter le passage à son armée dans un espace de temps très court, et même malgré l'opposition des coalisés, quoiqu'on ne présume pas qu'elle ait lieu. Le passage s'exécutera à l'arrivée du roi. ou de suite, si le général le jii(;e nécessaire. Le {[éiiéral purgera son armée de tout ce qu'il pourra y connaître de jacobins et d'anarchistes. Tous les emplois qui ie trouveront vacants au moment de l'exécution du projet seront réservés au prince, et la nomination eu sera faite par lui. Le général dirigera et exécutera lui-même et en chef le projet dont on aura convenu les dispositions; il commandera sous te roi. Les princes et les gentilshommes français; les deux armées se confondront ensemble et ne feront qu'un seul et même corps; c'est dans des emhrasscments mutuels que des Français divisés d'opinion, mais aimant tous leur patrie, oublieront les dissensions qui ont fait couler si longtemps le sang français.
I' Si les propositions susdites sont acceptées par le général, ainsi que sou honneur, sa grandeur d'âme et son amour [lour la patrie ne permettent pas d'en douter, le général communiquera, le plus promplenient possible, les dispositions qu'il jugera à propos de prendre. Les personnes qu'il enverra à Basle y trouveront toutes les sûretés, garanties et pleins pouvoir.'i nécessaires. "
Telles sont les pièces que Faucbe-Borel a été chargé
PICHEGBD ET LES EMISSAIHES DE COMDK 81 de mellre sous les yeux de Picliegru dans l'enlrevue du 30 août. Mais les lui a-l-il remises et l'a-t-il même vu ce jour-là? Oaus ses Mémoires imprimés, il déclare n'avoir communiqué au général que le billet du prince de Condé. Quant à la lettre de Montfjaillard et aux promesses, il affirme les avoir laissées à Bàle. Elles formatent un paquet volumineux, et il fait remarquer que les voyageurs étant fouillés à leur entrée en Alsace, le transport de ces papiers t'eût exposé aux plus pressants périls. Il jugeait en outre que sons la forme que lui avait ilonnée Muntgaillard, l'offre était par trop grossière; elle eut offensé l'ichegru. 11 n'a donc emporté que le billet du prince, cousu dans la manche de son iiabit, sous raisselle.
Il le dit; mais dit-il la vérilé? Une lettre adressée à Montgaillard et où il déclare avoir remis au général . la lettre de M. le comte » — Montgaillard se prétendait comle — lui donne un démenti. Il ment dans cette lettre ou il ment dans ses Mémoires. En tout cas, il n'est fait mention nulle part d'une réponse quelconque de Picbegru i ces offres mirifiques.
Fauche-Borel est-il plus sincère quand il déclare avoir vu Pichegru? Un document découvert au dépôt du Record Office (1) permet d'en douter. C est une quittance signée Badouville: < J'ai reçu de Courant et de Fauche la somme de dix louis pour objets remis le SO août. — Badouville. » Quels peuventétreces objets,
(I)CiUpar
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e comuB iDJet île tbéiv.
8Î I.A CONJUItATlÛN DE PICHEGBU
sinon lesr divers papiers qui devaient élre présenlé Pichegrii, et n'est-on pas autorisé à conclure de ce reçu de Badou ville que, ne pouvant arriver jusqu'au général, les émissaires ont obtenu de l'aide de camp, moyennant argent, (]u'il s'acquitte de la commission en leur heu et place?
D'autre part, il existe aux Archives de Chantilly un billet qui passe pour être de la main de Pichegru — ce serait le seul autographe qu'on eût de lui relativement à cette affaire — et (|ui prouverait qu'il a réellement reçu des papiers: " L... a reçu les pièces d'X... et les examinera pour en faire usage dans les circonstances convenables. Il aura soin d'en prévenir X... " Mais il ne prouve pas que Pichegru a vu Fauche-Borel, tandis que le reçu Badouville autorise à penser qu'il n'a pas voulu le recevoir. Quelle que soit, au surplus, la vérité à cet égard, et quoique tout un ensemble de circonstances rende bien invraisemblable cette visite du 20 août, il ressort des aveux de Fauche-Borel qu'un plan a été soumis à Picheyru, puisque ce plan est visé dans les diverses réponses verbales attribuées au générât.
Entre ces réponses, — il en existe nu moins trois, — nous n'avons que l'embarras du choix. Il y a celle qu'a reproduite Montf^atllard dans sa conversation avec d'Anlraigues et que le Directoire fit afficher le 18 fructidor sur les murs de Paris, en la donnant comme écrite de la main de Pichegru, alors que te délateur lui-même ne l'avait présentée que comme verbale. Il y a celle
PICRBGRD ET LES ÉMISSAIRES DE CONDÉ 83 qu a insérée dans ses Mémoires Kaiiche-Borel; elle a été inanifestemenl rédigée après coup et accommodée aux nécessités des polémiques qui s'étaient engagées entre Monigaillard et lui. II yaenBti celle qu'il transmît ii Condé et qui figure dans les Archives de Chantilly, Elle porte ce qui suit :
" Piche^u a promis d'envoyer k Basle sous trois purs à compter du 25 aoiil un homme de confiance porteur d'une lettre de sa part, laquelle répondra à la note è lui remise de ta part du prince. 11 a manifesté en des termes non équivoques son entier dévouement â lu chose ; il m'a chargé de faire ses excuses s'il ne répondait pas an prince d'une manière plus convenable; mais, crainte de compromettre la chose, il a cru prudent de se contenter d'annoncer qu'il avait reçu la pièce et qu'il allait s'occuper du travail nécessaire à la réussite du projet. Il s'est informé si le prince avait l'argent nécessaire pour solder son armée; il a demandé qu'on ne pressât pas trop l'exéculion, dans la crainte qu'une démarche trop précipitée ne compromit celte importante affaire.
" Il a annoncé ne pas avoir encore tout son monde, mais que la visite qu'il allait faire dans les différents postes de son armée stationnes entre Strasbourg et Huningue lui faciliterait les moyens de choisir lespertonne« qu'il croiriiit devoir employer au bien de la chose. Quand il aura tout disposé, il aura soin d'en informer le prince, et au moment où il croira l'instant favorable â l'exécution, // a paru se disposer à livrer
e, OÙ il s'esl rendu
assurer de l'esprit dr la garnison, alin de la changerou la diminuer selonque les circonstances lui paraîtront l'exiger. Il a lémoiffuc toutsonaniourpour les princes, et a assuré qu'ils avaient déjà manqué plusieurs fois l'occasion de se réunir à son itrmée. II a demandé où était le roi et s'il ne viendrait ptis auprès des princes; il a appris avec plaisir l'heureux débarquement de M. le comte d'Artois à la Vendée. Il ne parait pas inquiet sur la manière de s'assurer des reorésentunts, et il ne paraissait pas craindre le passage des Autrichiens. 11 a désiré une proclamation très courte, mais énergique, pour son armée. «
Il n y a pus lieu de rechercher si celte première version de l'entrevue du 20 aoùl est plus véridiquc que les deux autres ; il suffira de constater qu'elle en éclaire vivement les mensonges. II n'y est question ni, comme dans celle des Mémoires de Fauche-Borel, d'un passage du Rhin favorisé par les Autrichiens et d'une marche sur Paris, bras dessus, bras dessous avec l'armée de (^ondé, ni, comme dans celte de Montgaillard, de l'engagement pris par Pichegru d'éloigner les » coquins et de les placer dans des Hcux où ils ne pourront nuire, la garde des places fortes d'Alsace étant confiée aux troupes impériales » . Si ces promesses ont été faites, ce n'est ni le 16 août ni le 20; c'est le 2i, dans une troisième entrevue dont voici le compte rendu rédigé par Fauche-Borel en mai nDti, c'est-à-dire plus de dixhuit mois après, ce qui ajoute à tant d'autres motifs de doutes de sa véracité :
[ FICBEGIII7 ET LES EMISSAIRES DE CONDE 85 lOD troisième voyajje au quartier général de Pichegru. le îi août, il me dit :
- — J'ai bien réfléchi depuis six jours à ce que Son Altesse désire. Le seul moven prompt et sûr de l'ext*cuter e^l eelui-ci. Je passerai le Rhin, — d'autant que les représentants du peuple veulent qu'on le passe. — avec sii, Imit on dix mille hommes, la quantité, en un mol, que Son Altesse fixera, le jour, l'heure, le lieu et de lu manière qu'elle le désirera, étant maître de toute ma ligne de Strasbourg à Huoingue. Je laisserai dans les places les officiers et les bataillons dont je suis le plus sur. Le Rhin passé et la jonction faite avec rarinée de Son Altesse, le serment de fidélité prêté au roi, nous repassons le fleuve avec le prince de Condé, nou» rejoindrons le reste de mon armée, les places nous seront ouvertes, et rien ne nous empêchera d'arriver à Paris. Je suis persuadé que les autres armées suivront l'impulsion de la mienne. Assurer Son Altesse de mon entier dévouement. «
Sans s'arrêter plus longuement aux contradinlious qui existent entre tant de propos prèles à Pichegru, quel homme de bonne foi ne serait frappé par tout ce qu'ils présentent de puéril et d'invraisemblable f Même en admettantqu'il ait voulu trahir, le conqm-rant de la Hollande n'est ni un escroc ni un imbécile. H sérail nécessairement l'un ou l'autre s'il avait présenté tea plans inexécutables dont on le dît l'inventeur, tlout Saiot-Cyr, dont les jugements en ce qui le louche L pas moins contradictoires que les affirmaliiui-.
8« LA CONJOBATIOH DE l'ICHEGRO
(le Fauche-Borel el de Montgaillard, et que nous vu le défendre en tant que commandnnl d'armée, a écrit. : " il connaissait trop bien l'espril qui animait les armées pour oser rien tenter ouvertement en faveur des princes. « Cette appréciation d'un ennemi lave Pichegru des stupides intentions qu'on lui prête. Au projet de liondé, il n'en a pas substitué un non moins impraticable, et qui, de sa part, eût été aussi insensé que criminel.
Comment aurait-il pu croire à la possibilité d'entrainer son armée dans le parti du roi sans soulever les protestations de tout ce qui s'y trouvait de patriotes et allumer la guerre entre ses troupes? Comment se seraitil flatté de l'espoir de préparer ces opérations, sans éveiller les soupçons des représentants du peuple qui l'eiitouraienl et des généraux qui lui faisaienl escorte? Comment enfin aurait-il été assez crédule pour supposer que les Autrichiens toléreraient qu'il passât le Rhin sans au préablo lui demander des gages propres à les protéger contre les conséquences qu'il pourrait tirer ensuite contre eux d'une victoire facile, dont ila se seraient faits les complices?
Encore è ce point de vue, les accusations que ne lui ménage pas Gouvion Sainl-Gyr le défendent. " // se ronirnta de prendre l'argent des princes et celui drs Autrichiens, les amusant par de belles jihrases. Les services qu'il leur rendit se bornèrent à faciliter les succ^'s des Autrichiens aux dépens de sa gloire, de celle de son armée et de la vie du soldat, "
Nous verrons par la suite ce qu'il y a de fondé dans
PICHEGIUÎ ET LES EMISSAIRES DE CONUE 87 ces allégatioDS que Gouvion Saint-Cyr a dailleurs luimême infirmées par la déclaration citée plus haut " que la pensée de trahir ne dirigeait pas encore les actions militaires de Pichegru " . C'est cette déclaration seule que, pour le moment, il convient de retenir. Au reste, la conduite militaire de Pichegru dont le récit va suivre est \à pour répondre. Elle atteste qu'il n'a pu tenir, ni le 16 août, ni le 18, ni le 24 et pas davantage plus tard, le langage qu'on met ditns sa bouche. Ce langage a été inventé soit par Badouville, soit par Fauche-Borel et Demougé, qui entrera bientôt en scène, enjolivé par Montgaillard, exploité par lii baronne de Reich et autres, à seule fin de tirer argent de Gondé, de Wickham et de Klinglin.
CBAPirmE iT
LlafrslieafaSté d« piso fa»taiiitlg attribué à I^chegnt rtnl idlnirat fntfftmte que le prince de l^ndé le loal aiuâlM pour en rerenir au sien ModU l,qni au «lAntt de la Dègociation ne voulait rerou- Atitncliien«>]ii'àIaderDièreexlréinîlé, conseillail ■Mnlcnanl d'invoquer leur secours et, redoutant qu'ils ne Toalnuent pat favoriser le plan, déclarait ^ quil fallait les engager malgré eux ■ . Il glissa ce conseil dam une lettre uns fin où, renchérissant sur les iiivenlionï de Faoclie-Borel, il disait :
■ Prcbegru est allé au delà de ce qu'il était permiE d'espérer. Il n'a point hésité sur les propositions qui lui étaient faites. Il s'est hâté de rentrer dans le devoir, el
DÉBOBDEMENT O'INTRIGDES Va fait d'une manière si positive et si noble qu'on ne eut s'cmpécher de reconnaître combien ce général [tendait avec impatience l'occasion qui vient de lui Lre offerte. Il a écouté son devoir bien plus que son rrbilion. Son cœur est profondément dévoué Â la lonarchie et au roi. Il désire leur consacrer ses sériées et sa vie. Il le désire avec autant d'ardeur que les migres eux-mémos. Monseigneur, il m'est prouvé ujourd'bui que Pichegru est né pour faire de grandes hoses... Il est depuis huit jours un grand homme à aes yeux. »
Montgaillard poursuivait ce dithyrambe par le récit LÉS démarches de Fauche-Borel et de Courant, «dont 'habileté a été au-dessus de tout éloge. Grâce à eux, lans une ville oii chaque regard est celui d'un espion m d'un traître, le minislre français Barthélémy, les eprésentants du peuple, les généraux, personne n'a ieavB. " Pour conclure, il pensait qu'il fallait laisser *ichegru libre d'exécuter ses projets de la manière dont II ejugeait convenable : » Voire Altesse doit être passive. :'eit-â-clire qu'elle doit avoir l'air de recevoir et d'amlislierun sujet du roi revenu de ses erreurs, qui cherche 1 expier sa gloire en prêtant serment de fidélité à son rouverain. i Par contre, il faut fixer au général le jour !t l'heure où il doit passer le Hhin avec cinq ou six nille hommes. Ce ne doit pas être plus tard que les rois premiers jours de septembre. « M. Courant lui •ortera les dernières dispositions de Votre Altesse. Ce oyage est le dernier qu'il sera possible de faire au
quartier général de Pichegru. II faut encore que Votre Altesse parle à Pichegru comme à un grand homiE excellent moyen qu'il le devienne en quinze jours.
" Il faut communiquer à Wurmser ce qu'il faut qu'il sache du plan, sans lui en laisser deviner la latitude et les conséquences qui en dérivent, aller jusqu'aux cessions terri torinles, si le concours des Autricbieiis esta ce prix... Le moment est arrivé de tout sacrifier pour conduire le roi sur son trône. 11 s'agit de conquérir le royaume et non pas de conserver une province. Au besoin, la Prusse y aiderait. Votre Altesse a encore en sa faveur et l'étounemetit de l'Europe et 1 indécision des cabinets. "
A toute cette phraséologie, Condé, qui a déjà repoussé l'idée de livrerl'Alsace, répond en démontrant l'impossibilité d'exécuter le plan. On ne saurait sans danger le confier à Wurmser, lequel est incapable par lui-même et gêné par sa cour. 11 assemblera ses généraux. Tous diront que c'est un piège.
" J'aurai beau leur démontrer — si je suis appelé au conseil, ce qui est douteux — qu'ils n'ont rien à craindre en rassemblant quatre fois autant de troupes que Pichegru en enverra, ils n'entendront pas raison. Si, ce que je tiens pour impossible, on les persuade, voilà dix personnes au courantdu secret.» Indiscrétion ou trahison, l'opération sera manquée, Pichegru compromis. ■ Et enfin, si le projet est accepté, le secret gardé, comment Pichegru pourra-t-il jeter un pont sur le Rhin, paisiblement, devant les troupes autrichiennes
DEBORDEMENT D'INTllIGOES 91
qu'on verra très bien de l'autre coté du fleuve, sans tirer un coup de canon et sans trahir une connivence suspecte? ■> II est donc nécessaire d'avoir un homme de conBunce de Pichegru qui permettra de régler ces questions.
(Juant à l'argent, on le donnera une fois sur le territoire français, u H vaut mieux qu'il n'arrive qu'après coup." Montjjaillardeùt préféré, et pour cause, «qu'il arrivât avant " .
Condé ne persévéra pas dans sa résolution de garder le silence envers les Autrichiens et d'agir sans eux. Bientôt a|irès, il faisait avertir Wurmser en même temps que Wickham. Mais, A cette heure encore, il subordonnait celte démarche à l'entrelien qu'il voulait avoir avec l'homme de confiance que Pichegru, lui disail-on, avail promis de lui envoyer avec un mot de sa main. Malheureusement l'homme de confiance ne paraissait pas.
• Ce retard, écrit le 2 septembre Montgaillard, n'ôte rien à la certitude dans laquelle je suis que la chose aura cet effet. Il me cause l'impatience lu plus vive, mais il n'excile pas la plus légère inquiétude. Je suis convaincu que ta chose éclatera quarante-huit heures après l'arrivée, et que si elle est différée, c'est une preuve que l'on prend des mesures générales pour l'ensemble et qu'on veut avoir tout disposé et être sur de tout lorsqu'on enverra à Votre Altesse, «
Le lendemain, il rappelle ce que Pichegru a dit à tanche : •• Dans deux ou trois jours, j'enverrai quel-
r,A CONJURATION UE PICHEGRU
de (
prini
Vous pouvez lui
donner ma parole. Mnis je n'ai pas encore tout mon inonde, elje ne veux rien laisser derrière moi. Il vaul mieux employer quelques jours de plus et exécuter la chose pleinement. " Il n'enverra donc quelqu'un que lorsque ses dispositions seront toutes prises. ■> Encore deux, trois, quatre jours, pent-éire huit, pas plus à attendre. Pichegru est obligé il beaucoup de prudence pour endormir les soupçons. " m
Mais rien n'arrive. Le 7, Montgailiard, sur les iail tances de Coodé, envoie Courant au quartier général de Pichegru, .l non qu'il ait des inquiétudes, mais pour savoir de quoi il retourne. Si, ce que je ne soupçonne ■même pas, le général craignait ou différait trop d'exécuter, je crois qu'il v aurait un moyen sur de l'y forcer... Je suis mortifié que Votre Altesse ne juge point à propos de fournir au général les fonds dont il est certain qu'il a besoin. Je serais parfaitement tranquille, s'il avait à sa disposition un moyen si nécessaire à l'exécution du projet. " On surprend ici Montgailiard en train de lever le masque et de trahir la préoccupaiion qui le guide. Mais le prince fait la sourde oreille, s'obstine dans son idée, témoin ce billet : i^ Le prince de Condé voit avec peine que M. Pichegru ne s'est pas prêté à ce qu'il lui demandait, de lui envoyer un hoioiQj de confiance avec un mot de sa main (I). "
(1) Ce hilIeL Cachait aucune
BÏtie euppoier que Coodé douuil de l'authenticitt vail dit êlre de l'Iulir^ro (TDirplusli»uO,Ou qu'il n'y i*iiiparlancr.
^^H DEBORDEMENT D'INTHIGOES 93
^^T.e li septembre, Courant apparaît à minuit. Montgaillard mande la nouvelle de son retour à Montesson, l'aide de camp du prince, qu'il prie de venir le voir le lendemain malin, e Ma télé est dans un état affreux et le sujet trop étendu pour que je puisse le mettre exactement par écrit. " Il pourrait ajouter qu'il ne sait comment communiquer les impressions qu'a rapportées Courant du quartier général de Pichegru, tant elles con- Hrnieiit peu les projets que lui-même a mensoiigérement attribués au général les jours précédents. Pichegru 8c dérobe; il n'offre plus d'ouvrir des places ni de passer le Rhin; il ne veut, en un mot. rien livrer au basard dans une affeire aussi grave, et s'il a un plan, il ne lexécutcra qu'avec lenteur.
Comment apprendre au prince de Condé cette reculade, sans s'exposer à voir se tarir la source des subsides qu'on espère? 11 faut donc, malgré tout, cnlreLcnir sa confiance, et Montgaillard. à cet effet, rédige une note qu'approuve Montesson et qu'il apporte au prince. On y Ht : a La chose est si positivement engagée que je la regarde comme exécutée, parce qu'il est de toute im/jostibiUté que le général Picliegru ne l'exécute point, .• Mais il lui faut du temps. Il désire avoir auprès de lui M. Courant, et que M. t'auclie se tienne à Paris pour le renseigner.
Tout ceci, on l'a deviné, n'est qu'invcntionE et mensonges; mais c'est pour arriver à cette conclusion ; • Le général désire que la personne qui sera près de lui puisse lui fournir au moment même où îl en aura
94 I.A COiSJUIlATlON DE PICIIECHU
besoin pour les officiers généraux el son an sommes (jiii lui seront néccssuircs. « El MontgaillanI ajoute : " Si Votre Altesse ne peut pas disposer d une somme de cent, deux cent mille livres, il devient nécessaire de la demander aux Aufjflais. Je suis si parfaitement pénétré de la perfidie du cabinet anglais que lors<[ue j'ai l'honneur de proposer une mesure semblable à Votre Altesse, Votre Altesse doit être bien convaincue combien l'état des choses me parajt critique... Cette confidence peut être faite d'ailleurs à M. Crawfurd d'une manière qui ne lui livre pas tout le secret.»
Loin de trouver dan s cette lettre des motifs de découragement, le prince de Oondé doit en être satisfait, car il écrit le même jourà Fauche-Borel : «Je suis enchanté que Baptiste (Pichegru) m'ait fait renouveler les assurances qu'il est bien dans mon sens et dans celui du grand bourgeois (le roi) dont je suis et ne dois être que l'organe. Vous remettrez A Baptiste la lettre ci-jointe qui lui fera une nouvelle preuve de ma confiuuce en lui. Mais, dans ma position, il est de toute importance que je puisse prévoir le^ époques pour m arranger en conséquence. Suivez cette affaire avec le zèle que je vous connais. Tâchons d'amener la conclusion. Je me fie entièrement A vos instances auprès de Baptiste, à votre intelligence et a tous vos soins que je ferai certainement valoir avec autant de vérité que de chaleur. "
Mais, cette lettre n'étant accompagnée d'aucun envoi de fonds, Montgaillard, le même jour, 15 septembre, reproche au prince, dans une missive qu'il lui fait por-
DEBOIIDEMEST D'INTRIGUES 95
1er parFeiioiiilIot, de n'avoir pas envoyé " ses ordres " pour ledit Cuurant que Picliegni avait dir vouloir voir le mênic jour. C'est d'autant plus regrettable que Pichegru vient de passer avec ses officiers à Bàle, allant à Uerlisbeira. " Je ne doute pas que l'adjudant général Bidonville n'ait cherché M. Courant à Bàle. » Pourquoi il l'a cherché, la suite de celte lettre le laisse deviner, o La chose est tellement avancée qu'il dépend de Votre Altesse de l'exécuter. Les instants sont précieux. Chaque heure qui s'écoule devient irréparable. Si l'on balance, si l'on diffère, si l'on tergiverse un moment, la chose est perdue sans rensource... Si Votre Altesse désire que nous fassions la chose, j'aurai l'bonneur de lui observer que les fonds que M. de Montesson remit, il y :i cinq semaines, à M. Fenouillot sont épuisés depuis longtemps par les courses si mulliplièes que nous avons fuites, et j'ai employé tout ce que j'avais moi-même de ressources, ainsi que M. Fenouillot. <i Voilà du moins la question nettement posée ; c'est une question d'argenl. nï plus ni moins.
Après avoir lu cette lettre, le prince de Condé répond à Fenouillot, qui la lui a remise, qu'il s'efforce à l'heure même de se procurer des fonds, et qu'à cet effet il vient de communiquer tout le plan aux commissaires anglais \Vîckham elGrawfurd, qui seuls peuvent le tirer de la triste situation à laquelle il est réduit par le manque d'argent (1).
Condi j Wickliam citée plu* loin que e II ofgodalign di> le ilibut. Dd mit.
911 LA CONJUHATIÛK DE PlCHEGItD
Cette coinmimication, dont MontgaîUard est aussitfil prévenu, i. le jette dans la douleur " . EUle est inopportune; elle n'était pas nécessaire, il avait dit que Courant attendait des ordres pour aller trouver Picliegru, et le prince a livré tout le plan! II oublie que, quelques jours avant, lui-même a invité Condé à recourir à Wirkhani. « L'affaire est maiiquée, et Picbegru perdu sous tous les rapports. Les deux a^jeuLs anglais préviendront leur cabinet; ils voudront diriger; ils entraveront, et Pichegru ne voyant pas Courant aura des soup-
Et toujours perfide, préparant déjà sa délation, il lance cette menace : " Il nous devient impossible aujourd'hui de répondre à Votre Altesse du secrelqu'exige cette affaire. II n'est plus entre nos mains. Sous n'en sommes plus garants, par conséquent. Si Votre Altesse avait pu disposer des moyens d'exécution nécessaires au général Picliegru, Votre Altesse eût conduit en France le roi et son armée. "
Los sentiments qu'il éprouve ou qu'il feint d'éprou-
ce( îacidi'nt in«l en lumière un nouveau mensuiif;e ile Fauihe-Horel. A Il pa[!0 SOS du 1, 1" de lei Mèmoii-ti impriiDéi, il dit : ■ Le prince dniiB Hadétreiae crut devoir l'adreuer.'i M. Wickb^m. • Or, i In juigelSS du uième volume, — et ceci ea( le comble de l'impudeDce, — il a écrit : ■ J'eus onire aux! de dire A Hiclii^ru que le prince Je Coudé >Talt quinte a ie\tii cent mille livret comptant ci< caiiie, cinq à six mïllioai en effeU dont aa poiivKÏt réatiwr plus de moitié dans iem fois vin|;l-({ii3lre heurei. et que si le pénérsl le dëiiraiL, on ferait déposer * Bàle uue somme de
dcm-nude qui en serait fnile. ■ A U Bu d'aodt, on nage dam l'or; le septembre, la (baisse cAI viilc. N'esl-il pas évident que Fauche-Ilorel
tuelle du r.
clans oe passage, qui t de Montgaillard?
it d'ailleurs que la reproduc
DÉBORDEMENT D'IÎSTnlGCES
AT
ver, il les fait partager à ses collaborateurs : Fauche- Horel. Courant, Fcnouillot, le chevalier de Beaufort, 1 son ami d'enfance " , qu'il s'est adjoint comme secrétaire, etd'OIry, un diplomate bavarois mêlé, on ne sait trop comment, à l'affaire.
Ils décident unanimement de se retirer, de rentrer chez eux. Montgaillard demande au prince un passeport pour traverser les lignes autrichiennes. Ces résolutions épouvantent Condé; il se demande ce que va devenir le secret quand ceux qui le détiennent n'auront plus à le cacher. Il envoie à Bâie son Gdèle Montesson pour prévenir une désertion dont les suites sont incalculables. À force de raisonnements, dcdémonstrutions, (le supplications, Montesson parvient^ dissiper l'orage. Les bons apôtres ne résistent que pour lu forme; ils cèdent tour à tour et consentent à continuer leur concours au prince.
Montgaillard désarme le dernier, après s'être montré un peu plus récalcitrant. Le 10 septembre, il semble avoir tout oublié. Il mande au prince que ■■ Gourant plein de zèle est rentré en France la veille pour rejoindre Pichegru; que Fauche et Fenouillot sont h Berne. Ils se serviront des moyens que Je leur ai donnés pour déterminer Pichegru à agir avec célérité. Ce sera peut-être dans huit ou dix jours. <i
En parlant des ■ moyens qu'il avait donnés à Fauche et à Fenouillot ■ , il se vantait. Les seuls moyens qu'ils eussent consistaient en une lettre de Condé pour WicLham, dont Montgaillard ignorait le contenu, peut-
M LJL COSJCBATION t»E PICBBGRD
«Ire méiDe l'exi«t«)ce, et dans laquelle il n'éla taeal queiûoa de lui. Oite lettre mérite de Iroiivpr place ici, parce qu'elle rérèle létal d'âme de Coodé. à U date où elle fol écrite (17 septembre), et démoDlrc qu'à ce moment encore «a cooEonce dans les «lires do tes émissaires n'était pas ébranlée.
• Poar Tou» prouver. Monsieur, la conBance entière que j'ai en vons. sur laquelle il m'est revenu (ce qui m'a fait infiniment de peine) que vous ne comptiez: pas, comme je suis sûr de la mériter, je vous envoie MM. Feoouillot et Fauche, qui sont connus de vous, el qui sont les deux hommes dool je me suis servi, pour me mettre au point très hivorable où j'en suis arec Pichegni. Ils disent que Pichegru a dit qu'il fallait <ju il eût de l'ai^enl disponible au premier moment qu'il édalerail: il s agit de deux cent mille ft-ancs ou Irois cent mille francs. Pour vous donner toutes les sùreli;» po&sîbles que cet argent sera emplové à son objet, Fenouillot offre de rester avec lous en otage. Il est question. Monsieur, de sauver la France, peut-être, de la seule manière dont elle puisse l'être. C'est le vceude l'Angleterre, vous me l'avez dit, elle me Ta prouvé, je ne me permets pas d'en douter un seul instant.
■ J'ose être sur que vous n'hésiterez pas, sivousoTei assez de confiance en Fauche, pour le charger de cet argent (comme je crois que vous le pouvez; il a un état et une fortune qui vous répoudent de lui). Je crois que cela vaudrait mieux que de faire voira Pichegru un nouveau visage qui lui inspirerait peut-être de la mé-
DÉBORDEMENT iriiNTniGUES U9
ne vous avais fait proposer d'envoyer quelqu'un à %'ous, que pour ne pas vous laisser le plus petit «lente sur l'emploi de vos fonds. Si vous y tenez, cela sera fait, mais je vous dis l'inconvénient que j'y trouve. En conséquence, si dans l'intervalle de votre réponse à celte lettre il m'arrivc quelqu'un de votre part, pour celte mission, je la garderai, soit ici, soit à Basie, jusqu'à ce que j'aye reçu de vos nouvelles.
- Je crois aussi qu'il est essentiel que vous disiez à Fauche qu'il peut assurer Pichegru que du jour qu'il aura éclaté, ses troupes seront payées sur le pied de mon armée. M. Crawfurd me l'a bien promis, mais celte condition, de toute importance pour le bien de la chose, ne saurait être trop constatée pour le succès et pour noire sûreté, après la jonction, si elle a lieu, comme on peut l'espérer,
■ Je remets, Monsieur, cette grande affaire entre vos mains; elle dépend de vous à présent; de sa réussite dépend le sort de la France, peut-être celui de l'Europe entière; l'armée de Wurniser, délivrée de celle qui lui l'sl opposée, marcherait en toute sûreté au secours de celle de (Jlairfayt, et rAlIcmagnc, menacée, serait sauvée san8 aucun doute; la Suisse ee déclarerait peut-être, etcela changerait en huit jours, j'oserai le dire, la face du monde enlier. Votre manière de voir, qui m'esl connue, est trop grande et trop saine, pour me permettre d'ajouter aucune réflexion. La France et son loi auront une obligation éternelle à l'Angleterre et t\ TOUS, et le parti que vous allez prendre va sans doule
augmenter encore ma vive reconnaissance, ma profonde estime, ainsi que la sincère et confiante amitié qne m'ont inspirées la noblesse de vos procédés, la sûreté de votre jugement et l'intime connaissance que j'ai été assez heureux pour faire avec vous.
» Louis-Joseph de Bourbon.
" P. -S. — Vous sentez combien il est nécessaire de garder le secret le plus absolu; il me semble que vous pourriez dire à vos plus intimes que ces deux hommes sont venus pour parler du Jura.
u Je vous demande encore d'avoir l'air, vis-à-vis d'eux, d'apprendre la chose par cette lettre, ou par celle que vous avez reçue de M. Crawfurd il y a trois jours, pas plus tôt, parce que, pour les engager encore |du8 au secret, je ne leur avais pas dit que je vous l'eusse confié dès le commencement de la négociation. <•
dette lettre partie donne lieu trois jours plus tard à un nouveau coup de théâtre. Montgaillard mande à (londé, le 2U, qu'il a reçu un mot de Courant le suf>pliant d'arriver prompteraent à Strasbourg, lui ou Beaufort, " dùt-on crever les chevaux " . Il est urgent que Fauche qui a reçu des fonds de Wickham (1) les porte à Pichegru, " à qui j'écris lettre sur lettre» . Tout est il la joie, car tout va éclater. Le 28, c'est une autre antienne. A quoi rêve Pichegru? Sa conduite est déconcertante, il vient d'établir un camp sous les murs de
(I) Huit mille louii, dil Fnuche-BorcI âaai lea Me'moirti tmprimcg. Hau* l'echerdicroni plui loin, chapitre leptiéme, l'emplaî de ceue
DÉBOBDEMENT D'INTRIGUES lOt
lingue, et it a si{>niGé au Sénat de Bàle <]iie, s'il ne gardait pas mieux ses frontières contre les Autrichiens, il les gardera lui-même. C'est à n'y rien comprendre, " et tout cela est bien grave » . Le ("octobre, Pichegru est venu à Bàle en poste pour passer la nuit chez Mme de Salmon dont il est profondément amoureux. II esl reparti hier à cinq heures du malin. En l'annonçant au prince, Montgaiilard ajoute : " Je regrette qu'il n'ait point encore les fonds qui lui sont nécessaires. ■• Ou reste, il a écrit au général une lettre encore plus pressante que les autres. «Je regarde comme impossible que celte démarche ne le force à ngir. n
dette correspondance de supercherie et de mensonge va se continuer ainsi monotone, inventive, toujours vide, pleine de réticences et d'aveux involontaires, épuisant l'imagination de Montgaiilard qui, le 25 octobre, après avoir prétendu que, la veille encore, il a écrit à Pichegru et à Badouville, déclare qu'il ne leur écrira plus. » Je tremble que celle fréquence de correspondances ne compromette l'affaire. Si, malhettrcuscment, une seule lettre était interceptée, on pourrait avoir des soupçons. Prière à Fauche d'écrire le moins possible. X Néanmoins, il perststeàprètendreque "tout va bien " ; il le répète A satiété; il l'affirmera encore le 30 décembre et s'attirera cette réplique dédaigneuse et sèche de Condé : u Je ne vois point encore le succès s'avancer d'une manière aussi rapide que parait ie . Pinaidt (Montgaiilard). »
|SduI cela n' est-il pas assez clair? N'est-ce pas évi-
dent qu'à cette date les agents n'ont encore rien obtenu de Pichegru, et que, pour tromper Goadé, pour l'entretenir dans ses illusions, ils ont menti à qui mieux mieux?
Alors que ee nouaient sur son nom ces abominables intrigues, quel a été le rôle de Pichegru? Les a-t-il favorisées et encouragées? Dans quelle mesure a-t-il justifié les dires des émissaires de Cotidé? Nous croyons avoir prouvé qu'à ne considérer que sa conduite militaire, dégagée des appréciations erronées, des insinuations calomnieuses, des préoccupations politiques qui l'ont obscurcie, rien ne l'accuse encore à la date où nous sommes. Les documents officiels, sa correspondance, celle même de ses rivaux démontrent son innocence. Plus nous avancerons vers la En de cette étude, et plus deviendra éclatante la preuve qu'en tant que général et commandant d'armée, il a rempli tout son devoir; que, placé dans des circonstances critiques devant un ennemi plus nombreux, mieux armé et, pour tout dire, ne manquant de rien, il a fait, quoique manquant de tout, ce qu'exigeait l'honneur.
Si, plus sévère en ce qui le concerne qu'on ne l'a été pour .lourdan qui ne fut pas moins malheureux que lui dans cette campagne de 1795, on lui impute à crime ses revers; si l'on prétend qu'ils ont été volontaires, qu'ils constituent la preuve de sa trahison, nous rappellerons ce jugement du plus autorisé de ses accusateurs, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, disant, sans remarquer d'ailleurs qu'il s'inflige à lui-même un dé-
DÉBORDEMENT D'INTRIGDES 103
menti, " quil a été le témoin de ses embarras et de ses sollicitudes, qu'il a pu apprécier plusieurs de ses démarches et juger qu'elles étaient dictées par le désir d éviter des revers s .
Nous ohjecleroDs en outre que les ambitions qu'on présente comme ayant été le mobile de sa trahison n'étaient réalisables qu'à la condition qu'il fût victorieux. Pour conserver son prestige, sa popularité, son asceodant sur la France qu'il voulait, assure-t-on, rendre au roi, et sur l'armée sans laquelle il ne pouvait rien, il était tenu de vaincre, d'éloigner l'étranger de la frontière et d'être enSn le libérateur de son pays. Alors peut-être, mais à ce pri\ seulement, eùt-il pu devenir le Monk des Bourbons. Et comme il est prouvé qu'il a fait effort pour vaincre, la logique voudrait que ses accusateurs cherchassent la preuve de son forfait non dans ses revers qui ne lui en permettaient plus l'accomplissement, mais dans ce! effort même qui ne peut être contesté aujourd'hui et qui devait lui donner les moyens de l'accomplir. La vérité oblige donc à reconnaître qu'on l'a calomnié en l'accusant d'avoir joué lii partie des Autrichiens et facilité leurs victoires. Elle est outragée quand on dit de lui qu'il n'a rien voulu faire que d'accord avec eux, qu'il s'est offert A leur livrer lluningue (1), qu'il leur a effectivement livré Manlieim et >a g.irnison, calomnie d'autant plus
(1) L'ai'cutation n m r| de Fiucbc-Borel dam fon le SO août 4VCC Pbhcfjru. ■
LA CONJURATION DE PICnEGRU
odieuse que les faits et les écrits sont d'accord pour en démontrer la fausseté, et que, ainsi qu'on le verra bienlôl, il suffisait d'y regarder pour s'en convaincre.
Il en est de même de ce prétendu refus de secourir Jourdait, dont on lui fait un grief, alors qu'il résulte des pièces officielles que c'est Jourdan qui n'a pu se conformer aux ordres venus de Paris, lui enjoignant de porter secours à l'armée de Rhin-et-Moselle. Quant A l'armistice du 31 décembre, proposé par les Autrichiens dont il retarda de quinze ou dix-huit mois la défaite finale, c'est encore à tort qu'on en jette la responsabilité sur Pichegru ; elle incombe à Jourdan plus f|u'à lui, les lettres du premier qu'on lira plus loin constituent, à cet égard, le plus précis des aveuï.
Alors que l'étude des papiers conservés aux Archives de la Guerre peut livrer à quiconque se donnera la peine de les parcourir, un faisceau de preuves irréfutables d'où se dégage avec une évidence saisissante la vérité, on reste confondu et on se demande par quelle fatalité ou par quelle violence de haines elle a été, durant plus d un siècle, voilée et cachée; comment l'histoire ayant à se prononcer entre la vérité et le mensonge a opté pour le mensonge.
Entre les divers faits relatifs à Pichegru qu'elle a ainsi travestis, il en est un notamment qui, plus encore que tous les autres, démontre et rend inexplicable le parti pris dont se sont inspirés, pour la pluparl, les narrateurs de ces événements. Peut-être se rappellerat-on qu'en nommant Pichegru, Jourdan ot Moreau au
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commandement des armées de Rhin-et-Mo3elle, de Sambre-et-Meiise et d» Nord, le Comité de Salut public Mvait décidé que, si la réunion de ces trois armées devenait nécessaire. Pichegru en serait le général en chef el, à ce titre, aurait sous ses ordres ses deux camarades. Vers la 6n de septembre, alors que nous tenions Miiiiheim, que Mayence était assiégée et que le passage du Rbin effectué successivement pur Jourdan et Pichegru semblait rendre possibles des opérations plus actives, le Comité de Salut public, pensant qu'elles seraient fiicilitées par la réunion des deux armées du Rliin, ordonna la mise à exécution de la décision qui les plaçait, le cas échéant, sous les ordres de Pichegm. Il crut devoir, en en informant Jourdan, lui exprimer l'espoir « qui' le (lêsiatéressement du grand citoyen étoufferait en lui les susceplibililés du soldat n . Nous ne savons ce qu'en dit Jourdan dans ses Mémoires inédits. Mais Louis Itlanc, qui l'a su, s'écrie ù ce propos : «i La t'raitce ne tarda point à expier cruellement l'arrêté qui subordonnait ù un bomme par qui elle était trabie, le modeste, l'illustre vainqueur de Wattignies et de l-leurus. »
L'éminenl et regrellé historien se serait épargné ce regret s'il avait pris la peine de consulter les Archives du dépôt de la Guerre. II y aurait appris que l'arrêté qu'il déplore ne fut pas e.vécutc par suite du refus de richegru d'accepter le commandement suprême. Le 5 octobre, rendant compte au Comité d'une conférence qui avait eu lieu la veille à son quartier général entre lui, Jourdan et les représentants du peuple, à l'effet de se
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concerter sur les opéralions, en vertu des ordres reçus, le commandant de l'armée de Rhiii-et-Moselle s'exprimait comme suit :
Quel que soit jamais le rapprochement des deux armées, je regarde comme impolitique d'en réunir le commandement tant que dureront surtout le concert et la bonne intelliffence qui ont toujours régné entre le jfénéral Jourdan et moi. Au surplus, si le Comité persiste dans son intention à cet égard, je déclare d'avance qu'il doit jeter les yeux sur un autre que moi pour exercer un commandement qui se trouve inBnimenl audessus de mes forces et de mes moyens, La guerre, en affaiblissant les ressorts physiques de tous ceux qui U font, altère aussi les facultés morales de ceux qui lu dirigent par un travail et une tension continuels que l'inquiétude et les soucis rendent infiniment pt'ni blés. "
Devant ce refus catégorique, le Comité de Salut public n'insista pas. Il renonça à faire exécuter son arrété- Cbacune des deux armées conserva son Huloaomif- Louis Blanc n'en a pas moins affirmé un fait matériellement faux dont, dans son ardeur à défendre Jourdaii, il a tiré des conclusions accablantes pour Picbcgru. Heu est souvent ainsi dans celte douloureuse aventure. Oii dirait que la mauvaise foi et Terreur s'y sont donné rendez-vous pour dénaturer la conduite militaire du général. Ses accusateurs, cependant, ne sauraient invoquer ici les arguments qu'ils peuvent tirer des obscurités dont reste enveloppée ce que nous appellerons^
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conduite politique, c'est-à-diro l'histoire de ses rapports avec Goiidé.
Ce qu'ont été aujustece.s rapports, nous ne le savons que pur Faucbe-Borel et ses acolytes, et tant de fois nous les avons surpris en flagrant délit de mensonge qu'aucune de leurs affirmalions ne nous inspire confiance. Tout y est louche, suspect et douteux. Quand ils prétendent qu'ils ont vu Pichegru, causé avec lui, re<;u ses déclarations, nous sommes en droit de ne pas les croire, parce que les propos qu'ils lui prêtent et les plans qu'iU lui attribuent sont les propos et les plans d'un fou, indignes de l'homme de guerre qu'était Pichegru. La volonté de trahir fùt-elle démontrée, elle ne parviendrait pas à les rendre vraisemblables.
Le passé de Pichegru, l'idée que nous nous faisons de ses aptitudes professionnelles, l'imprattcabililé démontrée des projets qu'on expose en son nom, sans apporter ombre de preuve qu'il y a participé, la certitude acquise que les Autrii-hiens, loin de les favoriser, les oot repoussés (1), encore qu'on leur affirmât qu'ils venaient de lui, les enjolivements apportés de jour en jour par les émissaires à chacune de leurs versions et enfin le détournement des fonds qu'on disait lut être destinés et que nous vovons arrêtés en chemin par ceux qu'on chargeaitdeles lui verser, tout concourlà exciter notre incrédulité et nous conduit à penser que depuis
(1) ■ te *>■• obéir i Votre Eiccllenre ifui e*t nioo chrf mililiirc ; mû* il eut de biod devoir, en obéiitanl, de lui repréacnler qoe le parli qo'elle prrnd de ii>'eo>[><clier de paiaer le Bbin devaot moi ett déutï Ireax pour la cauKe. • — Condé i Wurmier.
concerter sur les opérations, en vertu des ordres reçus, le commandant de l'armée de Rliin-et-Moselle s'exprimait comme suit :
" Quel que soit jamais le rapprocliemenl des deiL\ (irmées, je regarde comme impolitique d'en réunir le commandement tant que dureront surtout le concert eL tu bonne intelligence qui ont toujours régné entre le j'énéralJourdanet moi. Au surplus, si le Comité persiste dans son intention à cet égard, je déclare d'avance qu'il doit jeter les yeux sur un autre que moi pour exercerun commanden:ient qui se trouve inBaîmentaudessus de mes forces et de mes moyens. La guerre, en affaiblissant les ressorts physiques de tous ceux qui lu font, altère aussi les facultés morales de ceux qui la dirigent par un travail et une tension continuels que l'inquiétude et les soucis rendent infiniment pénibles. "
Devant ce refus catégorique, le Comité de Sulut public n'insista pas. Il renonça à faire exécuter son arrêté. Cbacune des deux armées conserva son autonomie. Louis Blanc n'en a pas moins affirmé un fait matériellementfaux dont, dans son ardeur à défendre Jourdan, il a tiré des conclusions accablantes pour Pichcgru. Il en est souvent ainsi dans celte douloureuse aventure. On dirait que la mauvaise foi et Terreur s'y sont donné rendez-vous pour dénaturer la conduite militaire du général. Ses accusateurs, cependant, ne sauraient invoquer ici les arguments qu'ils peuvent tirer des obscul'ités dont reste enveloppée ce que nous appellerons sa