CHAPITRE III
Insuffisance des éléments de l'accusation lancée contre Pichegru. — Nouveaux documents. — Mise en lumière de multiples mensonges. — Le prince de Gondé à Mulheim. — Sa confiance dans Montgaillard. — Entrée en scène de Fauche-Rorel. — Ses acolytes. — Trop de gens dans le secret. — La correspondance de Montijaillard. — Fauche- Borel et Courant au quartier général de Pichegru. — Une lettre de Condé. — Le programme et la récompense de la trahison. — Contradictions des récits de Fauche-Borel et des réponses attribuées à Pichegru. — Une attestation de Gouvion Saint-Gyr. — Démenti que donni.' à l'accusation la conduite uiilitaire de Pichegru.
Pour se guider dans les ténèbres où nous entrons, on n'a eu jusqu'à ce jour que les dires imprimés de Fauche-Borel et de Montgaillard qui, sur un grand nombre de points, se contredisent. Un peu plus tard, les papiers saisis par Moreau à Offenbourg avec les fourgons de Klinglin sembleront les confirmer les un& et les autres. Mais, pour ce qui est des débuts de cette négociation mystérieuse, nous possédons uniquement les affirmations de Fauche-Borel qui a été avec Antoine Gourant le porte-parole de Condé ; celles de Montgaillard que Condé a chargé de diriger leurs démarches, de lui en rendre compte, qui n'a jamais vu Pichegru et ne sait rien de leurs relations avec lui que ce qu'il
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leur a plu de raconter. C était bien peu, on le reconnaîtra, pour prononcer une condamnation sans appel, surtout lorsque tant de révélations successives ont démontré que la valeur morale des négociateurs est trop fragile pour servir de caution à leurs récits, et que, d'autre part, ressort des événements de cette époque rintérét puissant qu'avait le Directoire à perdre Pichegru.
Aujourd'hui, nous tenons d'autres éléments de conviction. A une date récente, les archives de Chantilly se sont ouvertes ; elles nous ont livré les papiers de Gondé, et nous y trouvons, ce qui vaut mieux que ce qu'ont écrit ultérieurement, sous l'empire de préoccupations diverses et méprisables, Fauche-Borel et Montgaillard, ce qu'ils écrivaient à l'heure même où la négociation dont ils étaient chargés suivait son cours.
A étudier, dans ces pages contemporaines de 1 événement, leur conduite et leurs allégations, on distingue plus aisément, entre leurs innombrables mensonges, ceux qu'ils forgeaient alors pour tirer de leur entreprise un profit plus grand de ceux qu'ils ont forgés après coup, Montgaillard dans un but de vénalité, Fauche- Borel pour se tailler un rôle à son gré.
Il est sans intérêt de rechercher lequel des deux a le plus menti, lequel des deux a occupé la place la plus grande dans la confiance du prince de Gondé et a tenu le principal rôle qu'ils se disputent. Leurs contradictions ne sont bonnes à établir qu'autant qu'elles aident à les convaincre de fausseté. Pour le reste, elles ne
sont que détails oiseux, puisque, après tout, le premier comme accusateur, le second comme défenseur tendent au même but, c'est-à-dire à prouver que Pichegru a voulu livrer son pays aux Autrichiens et aux Anglais.
Au mois de mai 1795, le prince de Condé, qui venait de s'établir avec sa petite armée à la solde de l'Angleterre, parmi les troupes autrichiennes, à Mulheim en Brisgau, pour prendre part avec elles à la campagne contre la France, conçut le projet de sonder le général Pichegru et de l'intéresser au succès de la cause royale.
L'idée d'acquérir à la monarchie le bras et l'épée d'un général républicain était déjà une des » turlutaines » favorites des émigrés. Au moment où le prince de Condé jetait les yeux sur Pichegru, un agent royaliste, Tessonnet, écrivait de Lvon où se préparait, sous la direction d'Imbert-Colomès, le soulèvement que dévoilèrent avant l'heure et firent avorter les imprudences du marquis de Bésignan :
" Nous avons à nous un adjudant général dont nous sommes sûrs. Nous avons des espérances sur le général qui est à la tète de l'état-major et sur celui qui commande l'armée à la porte de Lyon (1). Ce qui est plus important encore, ce sont les fortes espérances que nous avons de gagner Kellermann, commandant en chef de l'armée des Alpes. L'adjudant général qui est
(i) L'adjudant cjénéral dont il est ici question se nommait CoUinet, et les {lénéraux étaient La Poype, Cosar et Ghapsai, ainsi cjtie le oiunitionnaire en chef de l'armée des Alpes, tous considérés comme disposés à embrasser la cause du roi.
à notre dévotion nous en répond sur sa tête » . On croit aussi pouvoir compter sur le général Ferrand qui commande à Besançon et qui n'hésite pas, lorsque la partie est perdue, à se faire honneur du prétendu refus qu'il a opposé aux propositions qui lui étaient faites. On rêve de séduire Bonaparte. Hoche sera de son côté l'objet de ces tentatives de corruption (1) .
On essaye de même auprès de Moreau quand il commande l'armée de Rhin-et-Moselle. Au cours des préliminaires de Léoben, le ministre autrichien Thugut envoie le colonel de Vincent au quartier général des alliés en lui recommandant de saisir toutes les occasions de nouer avec Moreau des liaisons qui, « dans la position où sont les différents partis en France, pourraient conduire à une intelligence plus ou moins avantageuse pour le cas où il faudrait reprendre les hostilités. Vincent devra aller chez Moreau sans affectation et sans que ces messages excitent de la sensation. » Il n'est donc pas étonnant que Condé ait songé à se mettre en rapport avecPichegru.
Mais pour entamer l'affaire il fallait un homme courageux et habile : courageux, car se faire auprès d'un
(1) Voir ce que dit La Sicotière, dans son livre sur Frotté et les insurrections normandes. D'autre part, je tiens du marquis des Roys, petit-Hls de Hoche, que sa {^rand'mère , veuve du général et qui lui survécut soixante-deux ans, racontait souvent s'être trouvée au quartier fjénéral de Sambrc-et-Meuse quand s'y présenta un éniissaire rovaliste chargé de propositions. Elles consistaient en honneurs et privilèges et deux millions. Hoche, après avoir écouté, montra la porte au visiteur en le menaçant de le faire fusiller s'il osait revenir. Ce visiteur cconduit , quel qu'il fût, ne s'estjamais vanté de sa déconvenue.
général républicain l'or^jane du [)arti des Bourbons, c'était jouer sa tête; habile, parce qu'il importait de ne pas offenser Pichegru en lui faisant des offres qui pouvaient lui laisser croire qu'on doutait de son désintéressement. Pour le malheur de la cause royale, Gondé, esprit crédule et borné, particulièrement impropre à juger les hommes, porta son choix sur Pioques de Montgaillard.
Il le connaissait depuis peu.
Montgaillard lui avait été présenté quelques mois avant à Bruchsal, où était cantonnée la petite armée royale. Séduit par sa faconde, frappé des appréciations que lui inspiraient les affaires du moment dans des brocliures publiées à Londres et en Suisse, il avait voulu l'avoir à sa portée. Sur l instant désir du prince. Montgaillard s'était fixé à Lérach, puis à Munfelden dans le pays de Bâle.
De là, il correspondait avec Gondé, lui révélait l'état de lEurope, l'éclairait sur les dispositions des cours qu'il prétendait connaître, s offrait à servir les Bourbons, donnait des conseils tout en protestant de son dévouement à la monarchie. Get homme au teint pâle, Il contrefait de corps et l'air d'un juif portugais " , prit dès le premier moment une active influence sur son auguste correspondant. Celui-ci ne se donna pas la peine d'étudier sa conduite antérieure. Il parait avoir ignoré que Montgaillard passait à Londres pour être l'agent secret de Robespierre ; qu'ayant fait, en 1793, un séjour dans cette ville, il s était vu contraint d en
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sortir, à la suite d intrigues aussi obscures que les raisons qui l'avaient déterminé à s'y mêler, et qu'en dépit des opinions royalistes qu'il affichait, il avait, aux heures les plus sombres de la Terreur, vécu dans Paris, sans être inquiété, bien qu'il figurât sur la liste des émigrés.
Averti de ces circonstances, Condé se fût méfié. Mais on ne les connaissait pas encore. Personne ne les lui révéla. Montgaillard fit sa conquête en lui donnant à entendre qu'il pourrait sans doute lui faciliter un emprunt. Ce fut donc à lui que le prince s'adressa quand il songea à tenter Pichegru.
Bien que nous ne sachions rien de précis, quant à la date et à la forme de leurs pourparlers préliminaires, il semble que Montgaillard ne marchanda pas longtemps son concours. Une lettre que le prince lui écrivit, le 2 juin, afin de le mander à Mulheimle trouva décidé et d'ailleurs déjà au courant, à la suite de conversations antérieures, des intentions dont on voulait encore l'entretenir. Le surlendemain, après une rapide visite à Condé, il lui annonçait de Bàle son départ pour les bords du lac, d'où il comptait ramener la personne nécessaire à laquelle il était essentiel d'en joindre une troisième. 11 avait jeté les veux « sur quelqu'un dont l'activité, l'esprit et les lumières étaient parfaitement propres à la mission » . Ce quelqu'un, c'était le libraire Fauche-Borel qu'il avait rencontré naguère en Suisse, à Neuchâtel, où le futur metteur en scène de la conjuration de Pichegru était domicilié.
Fauche-Borel, à cette époque, avait trente-trois ans. Imprimeur et libraire dans sa ville natale, il y était estimé, quoiqu'il eût la réputation d'un panier percé et d'un cerveau quelque peu détraqué (1). Protestant et sujet du roi de Prusse, il avait cependant grandi dans le culte de la France, ce qui n'est pas pour étonner, sa famille, d'origine française, n'ayant passé à l'étranger qu'à la suite de la révocation de ledit de Nantes. Violemment hostile à la Révolution et aux jacobins, il avait fait de sa maison un asile pour les émigrés, le centre de leurs intrigues et la fabrique des publications contrerévolutionnaires qu'ils s'évertuaient à répandre à l'effet d'éclairerl'opinion publique. Il était l'éditeur des écrits qu'à tout instant lançait en Europe et essayait de faire pénétrer en France le comte d'Antraigues. Mont gaillard lui-même avait récemment publié à sa librairie quelques-unes de ses élucubrations. C'est ainsi que s'étaient noués leurs rapports.
A la demande de Montgaillard, Fauche-Borel consentit à se rendre auprès du prince de Condé. A Mulheim, il apprit ce qu'on attendait de lui. Flatté dans son orgueil et autant par présomption vaniteuse que par amour pour les Bourbons, il se chargea sans hésiter de la difficile mission d'aller jouer auprès de Pichegru le rôle périlleux du tentateur.
A dater de ce moment, il va devenir un autre homme. Les mauvaises besognes pervertissent promptement
(1) Voir aux pièces historiques, E.
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ceux qui les exécutent. Chez P'auche-Borel, on voit se développer peu à peu lespiit de ruse, 1 amour de 1 intrigue, une ambition démesurée, une agitation de toutes les heures, laquelle se trahit par une sorte d'illuminisme qui lui fait voir les choses, non comme elles sont, mais comme il voudrait quelles fussent. Sorti de la voie droite et paisible en laquelle il a toujours marché, il n v rentrera plus, entraîné par les illusions qu il nourrit et qui lui cachent l'abime vers lequel il court.
Dans ses Mémoires, il ne perd aucune occasion de raj)peler qu il a sacrifié son patrimoine et sa carrière à la monarchie, comme si nous navions pas la preuve qu en bon commerçant, il a toujours tenu le compte de ses dépenses, qu on les lui a toujours remboursées, que tous ses services ont été pécuniairement et largement pavés, qu il a reçu de toutes mains, de la Prusse, de r Angleterre, de Condé, de la Restauration, voire de la police impériale, disent les mauvaises langues, et que s il est tombé dans la misère qui le conduisit au suicide, c'est par suite d un goût immodéré pour les spéculations industrielles (1). Mais il se garde bien de dire à quel prix il mit son dévouement, en le promettant à Gondé. C'est Montgaillard qui nous l'apprend, et cette fois, sans doute, il n'a pas menti, puisque son complice n'a pas protesté.
Fauche-Borel eut la promesse, en cas de succès, d un
(1) On en trouve la preuve non seulement dans ses Mémoires, ma>s encore dans d'innombrables lettres de lui qui figurent au fonds de la police de la lîesiauration. En 1818, il s'était jeté dans un commerce de chaussures sans coulure qui tourna mal.
million à recevoir à Tcntrée du roi en France, du poste de conseiller d'État, chargé de la direction de l'Imprimerie royale et de l'inspection générale de la librairie, et du cordon de l'ordre de Saint-Michel. Dans le cas où ces démarches ne seraient pas suivies d'effet, une indemnité de mille louis lui serait comptée. On en promit une égale à Antoine Courant, le collaborateur qui lui fut imposé et qui, moins exigeant que lui, s'en contenta. Enfin, au moment de se mettre en route, ils devaient, de son aveu, toucher trois cents louis pour couvrir leurs premières dépenses (1).
Dès ce moment, d'ailleurs, son effort tendra à écarter Courant de la négociation afin de s'en réserver tout l'honneur. " Ses traits fortement prononcés, dit-il, trop durs peut-être, ne répondaient pas assez de sa part à ce qu'une pareille mission exigeait de convenance et de délicatesse (2). » En fait. Gourant ne joua qu'un rôle effacé dans l'aventure.
Par contre, avant même qu'elle commençât, on dut y introduire un nouvel acteur, rémigré Fenouillot d'Avans, ancien conseiller au Parlement de Besançon, auteur de brochures royalistes, que Fauche-Borel avait consulté, c'est lui qui laffirme, avant de s'engager. On
(1) Le reçu qu'Antoine Courant et lui laissèrent à Condé le 26 juillet porte qu'il leur fut coini^té cinq cents Jeini-souverains d'or à huit florins et soixante-dix louis.
(2) Le 30 mai 1796, Wickham invoquait la même raison pour refuser a Courant désigné sous le nom du Turc de le charger d'une mission de confiance. Il écrivait à Condé : « Votre Altesse sérénissime sait que la figure de cet homme est si remarquable qu'on crierait partout, sinon : Au Turc' du moins : Au renégat! »
ne savait rien de Pichegru, de sa manière de vivre, de son caractère, de ses habitudes. Fenouillot s'offrit pour procéder à une enquête qui permettrait de décider par quels movens on pouvait aborder le général, sans éveiller les soupçons de son état-major et des représentants en mission auprès de lui, dont la présence et 1 incessante surveillance constituaient le plus grave obstacle au succès. Une fois dans l'affaire, il y resta.
On voit à ces détails que le secret commençait à n'en plus être un. Sans parler de Condé et de ses confidents : le marquis de Montesson, le chevalier de Contye etautres, Montgaillard, Fauche-Borel, Antoine Courant, Fenouillot y étaient initiés. A quelques jours de là, Condé le communiquait aux agents anglais Wickham et Crawfurd, au général autrichien Wurmser, aux premiers pour en obtenir un concours en argent, au second pour en obtenir un concours militaire. Puis, y entraient à leur tour l'avocat alsacien Demougé, la baronne de Reich qui résidait à Offenbourg, l'ancien procureur Wittersbach et, par ce trio d'espions qui servent l'Autriche, le général de Klinglin.
D'autres acteurs ne tarderont pas à y prendre un rôle : Chambé, homme de loi, élu plus tard député aux Cinq-Cents ; le comte de Beaufort, ami de Montgaillard ; le général Lajolais, Saint-Rémond, officier supérieur de la gendarmerie ; le major Thugnot(l), et au premier
(1) Ces noms nous sont fournis par les pièces de l'instruction judiciaire qui s'ouvrit à Strasljourg au lendemain du 18 fructidor. Elle ne jette d'ailleurs aucune lumière sur les actes reprochés à Pichegru déjà
rang de ces comparses le chef de brigade Badouville, dont les papiers, retrouvés au ministère de la guerre et aux Archives nationales, révèlent les vices et la bassesse d'âme, et dont la conduite, la vénalité, les imprudences ont tant contribué à compromettre Picliegru, qui, trompé par sa bravoure au feu, a eu le tort de l'admettre dans son état-major.
Des ennemis de la France tels que Wickham et Grawfurd, des hommes sans moralité tels que Montgaillard et Badouville, des besogneux tels que la baronne de Reich, Fauche-Borel, Demougé qui finira espion de la police impériale à Strasbourg, voilà en quelles mains va tomber Thonneur de Pichegru. Ce n'est pas pour exciter la compassion en sa faveur qu'il convient de le constater, mais pour mettre le lecteur à même de juger quelle confiance peut être accordée à des dires visiblement intéressés etque dément toute sa conduite militaire .
Quant aux indiscrétions dont bientôt se plaindra Gondé, bien que la responsabilité en revienne surtout à lui, à ses émissaires, aux émigrés qui l'entourent, il y en eut de commises, on ne sait par qui, dès le début de l'affaire. Le 2 septembre, un sieur d'Egrr, conseiller aulique, résidant à Rastadt, agent secret du prince, lui offrait à l'impromptu ses services à l'effet d'arriver à Pichegru, ce qui prouve, ou que l'idée de séduire ce général hantait déjà d'autres cervelles que celle de
déporté. Tous les inculpés nièrent énerfjiquenicnt , et le système leur réussit. Le conseil de {guerre les acquitta, ce qui n'empêcha pas, sous la Restauration, ceux qui étaient encore vivants d'invoquer, comme titre à la faveur royale, les faits qu'ils avaient niés.
Condé, OU que le bruit de la démarche tentée auprès de lui s'était vite répandu. Condé tomba de son haut. Dans sa réponse, il laissa voir qu'il soupçonnait son agent d'avoir abusé d'un secret que le hasard lui avait livré.
D'Egrr protesta. C était le général Wurmser, affirmat-il, qui lui avait parlé des moyens de gagner Pichegru, se disant autorisé à lui offrir, s'il voulait passer avec son armée dans le parti du roi, le cordon rouge et le grade de lieutenant général. Sous cette confidence, d Egrr avait cru voir les intentions du prince. 11 s'était aussitôt occupé de trouver des intermédiaires capables de remplir une mission aussi délicate. Il déclarait a avoir trouvé quelqu'un » . Condé ne put que lui objecter qu'il arrivait trop tard, la partie étant déjà liée. Fauche-Borel etAntoine Courant avaient quitté Mulheim le 26 juillet, pourvus d'instructions et de ressources, pour se rendre en Alsace où opérait l'armée du Rhin.
Il est difficile de s'expliquer pourquoi Montgaillard ne s'était pas exclusivement réservé Ihonneur de la négociation et avait abandonné à des tiers les démarches actives. Craignait-il de se compromettre ou de s'exposer à quelque avanie s il était reconnu au quartier général français? On ne sait. Un fait seul est positif, c'est qu'il laissa les fatigues et les dangers de lentreprise à Fauche-Borel et à Courant, résolu, quanta lui, à rester dans la coulisse et à tout diriger de haut et de loin. A cet effet, il alla se fixer à Bàle, également à portée des agents et du prince de Condé.
Le 10 août, étant en route, il fait halte à La Caldel-
berg (1), d'où il commence à accabler le prince de sa menteuse, vide et toujours verbeuse correspondance : " Je crois très probable qu à la fin de ce mois, Votre Altesse aura peut-être changé la face de l'Europe. Mais je la supplie de me permettre de lui observer que le plus impénétrable secret peut seul, dans le moment actuel, assurer l'exécution du projet. Je réponds des personnes à qui j'ai confié le projet et le secret. " A cette date, les « personnes » étaient à Strasbourg, non loin du quartier général de Picliegru, établi au château d'Ilkirck, cherchant en vain 1 occasion d aborder le commandant en chef de Rhin-et-Moselle.
Ici s'ouvre l'interminable série des mensonges de Montgaillard. Ils emplissent les lettres qu'il écrit à Gondé pour lui rendre compte des faits et gestes des agents. N'ayant rien de bon à dire, il invente. Un jour, il annonce " qu ils sont sûrs déparier au général le lendemain 5) ; un autre jour, que l'un d'eux va sans doute revenir avec quelqu'un de confiance. Puis, toujours à 1 en croire, les événements promettent de se précipiter; ils vont éclater. Durant plus d une semaine, il trompe ainsi l'impatience de Gondé Le 12 août, il lui déclare être averti qu'un des agents est parti de Strasbourg pour venir conférer avec lui.
(1) Pour tous les noms de lieux, j'ai suivi l'orthograplie des documents originaux , bien qu'il soit visible qu'elle est souvent délVctueuse aussi bien dans les dossiers de Chantilly que dans ceux, du ministère de la guerre. C'est ainsi que je n'ai trouvé nulle part ce pays de La CaUlelberg d'où cette lettre de Montgaillard est datée. Il s'agit probablement de Kaltenherberg, dans le duché de Bade.
Ceci, du moins, était vrai. Fauche-Borel arrivait à Bàle, mais c'était pour prévenir Mont^jaillard qu'en dépit de ses efforts, il n'avait pu parvenir au général et que, de ce fait, l'affaire subissait une stagnation forcée (1). Il ajouta, il est vrai, que le concours de ladjudant général Badouville étaitacquis aux émissaires du prince de Condé. " Travaillé par Gourant » , cet officier promettait de leur faire obtenir audience du général. Après ce compte rendu de ses premières démarches, Fauche-Borel retourna à Strasbourg pour les continuer.
Quelques jours s'écoulent. Le 17, à la fin de la journée, il reparait chez Montgaillard, joyeux, tout ému, transfiguré. La veille, à l'en croire, il a pu entretenir Pichegru, au château de Blophsheim, chez Mme de Salmon de Florimont qui passe pour être la maîtresse du général.
" J'eus à peine dit à ce général que je venais lui parler de Mgr le prince de Gondé qu'il me serra vivement le bras et qu'il me dit aussitôt :
u — Que me veut le prince de Gondé? Je ne puis aller à Bàle, on ne peut venir ici ; allez et rapportez-moi par écrit ce que Ion désire de moi. Il ajouta : — Je devais partir à cinq heures ; je resterai ici jusqu'à demain cinq
(1) Ces détails ne figurent pas dans les Mémoires imprimés. Ils me sont fournis par les archives de Chantilly et prouvent la fausseté du récit contenu dans ces Mémoires t. I, p. 235 , d après lequel Fauche-Borel aurait causé avec Pichejjru, au château de Blophsheim, le li août. Lui-»)ème dans ses rap|)orts à Condé place cette première entrevue à la date du 16.
heures après midi à vous attendre; en conséquence, faites diligence (1). »
Développé par Fauche-Borel, ce récit électrise Montgaillard, excite sa verve; il prend la plume et consacre une partie de la nuit à rédiger une lettre qui sera remise àPicliegru et que doit accompagner la nomenclature des avantages qui lui sont assurés s'il fait ce qu'on attend de lui. Durant la même nuit, Condé est averti du résultat des démarches de Fauche-Borel. Est-ce celui-ci qui le lui fait connaître ? Est-ce Montgaillard ? Sur ce point, — ce n'est pas le seul, — ils sont en désaccord. Chacun d'eux prétend avoir porté seul à Coudé la bonne nouvelle et avoir contribué à ses résolutions. Le dissentiment ne présenterait d'ailleurs aucune importance s'il n'était luie preuve de la multiplicité des mensonges des deux narrateurs. Après des hésitations que Montgaillard déclare n'avoir dissipées qu'avec peine et que Fauche- Borel dit ne s'être pas manifestées, le prince de Condé se décide à tracer de sa main quelques lignes destinées à Pichegru, et que Fauche-Borel devra lui remettre le lendemain au rendez-vous qu ils se sont donné.
En retournant à Strasbourg, le 18 août, Fauche-
i) Dans les Mémoires imprimés, ce récit remplit plusieurs pages où abondent des détails plus ou moins vrais sans intérêt pour l'histoire de la conjuration. Pour ceci comme pour le reste, j'ai donc préféré m'en tenir, autant que je l'ai pu, aux papiers de Condé, contemporains de l'événement. Ce qui caractérise la manière de Montgaillard et de Fauche- Borel, c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoule, ils ajoutent aux détails déjà donnés d'autres détails visililement inventés. Si ce qu'ils ont écrit sur le moment est déjà suspect, à plus forte raison ce qu'ils ont raconté plus ou moins longtemps après.
Borel emportait donc un billet du prince de Condé et une lettre de Montgaillard, complétée par l'énumeration des récompenses qu on promettait à Pichegru et des engagements qu'on lui demandait. Le billet du prince était ainsi conçu : •• Puisque M. Pichegru parait penser comme je l'ai toujours espéré, il est absolument nécessaire qu il m'envoie, avec un mot de sa main, un homme de confiance qui m instruise positivement s il veut et peut faire ce qui lui a été communiqué, et à qui j'expliquerai de mon côté les avantages de tout genre que j assurerai à M. Pichegru et à ses amis, s'il veut contribuer avec moi à sauver la France et à rétablir notre roi sur son trône. Sans la mesure que j'indique, les messages peuvent se multiplier, perdre un temps précieux et compromettre cet important secret. — Mulheim, ce 18 août 1795. — Louis-Joseph de Bourbon. '1
Impossible de se tromper à ce que ce billet trahit de hauteur et de réserve envers Pichegru, de défiance envers les émissaires. G est d abord laffectation mise à ne pas donner à Pichegru son titre de général; c'est ensuite la demande " d'un mot de sa main et d un homme de confiance (1) » , qui semble indiquer qu on doute de la véracité des agents. Cependant, le prince n'est pas loin de croire au succès. Nous en avons pour preuve la lettre qu'il envoie le même jour à Montgail-
(1) Fauche-Borel clans ses Mémoires affirme que le prince de Condé n'a pas demandé un écrit de Piche{;ru. La lettre du prince lui inflige un démenti.
lard et qui tend d'ailleurs à démontrer que celui-ci, contrairement à ce qu'il prétend, n'était pas à Mulhcim, quand le prince a écrit à Pichejjru : » Ceci prend une bonne tournure, lui dit Gondé ; il est impossible de se refuser à l'espérer. Je suis bien résolu à envoyer avertir le roi dés que j'aurai parlé à l'homme de Pichejjru. . . Je souhaite que cela se termine comme vous l'espérez. J'en accepte l'auçure et je me flatte bien que vous jouirez de votre ouvrage... L'embarras sera de déjjarnir entièrement l'Alsace pour nous porter sur Paris. Il faudra réfléchir à tout cela. "
La lettre de Montgaillard à Pichegru dont était également chargé Fauche-Borel ne mérite pas d'être citée. C'est un long verbiage où, dans un style de basse flatterie, et par un pompeux tableau de la gloire dont le général se couvrira s'il assure la restauration des Bourbons, on l'excite à passer au roi avec son armée. «J'ose vous assurer, général, dit le tentateur en finissant, que les émigrés faisant partie de l'armée du prince étonneront l'armée que vous commandez en s'y ralliant, par la cordialité et l'union avec lesquelles ils se confondront avec vos officiers. Ce sont des larmes de tendresse que vous verrez répandre par tous les émigrés. "
Autrement important est le programme des récompenses et engagements, joint à la lettre. » Le général sera créé sur-le-champ lieutenant général des armées du roi, maréchal de France à l'arrivée du roi à l'armée et grand-croix de Saint-Louis. Il aura pendant toute sa vie le commandement en chef de l'Alsace ; il jouira^
tant qu'il vivra, du château et parc de Chambord avec huit pièces d'artillerie. Il jouira de deux cent mille livres de pension annuelle et viagfère, dont la moitié réversible à sa femme, le quart à ses enfants, de mâle en mâle, jusqu'à extinction de postérité. Une pyramide sera dressée à l'endroit où se trouve l'armée du général et portera cette inscription : Pichegru sauva la monfirclne française et donna la paix à l'Europe. Arbois, sa ville natale, sera exempte de toutes impositions pendant dix ans; elle prendra le nom du général. Il y aura sa statue ; une médaille sera frappée en son honneur. Il aura sa sépulture à Saint-Denis. On lui donnera un hôtel à Paris, un million en espèces. Les officiers de son armée conserveront leurs grades et traitements, ceux qu il leur conférera, sauf celui de maréchal de France, les récompenses pécuniaires qu'il leur accordera, ainsi qu'aux représentants du peuple. Les amnisties qu'il prononcera seront reconnues et confirmées. Les villes qui ouvriront leurs portes seront exemptées d'impositions pendant trois ans. Enfin, les commandants chargés de la défense des places et qui les rendront au roi jouiront d'une pension de vingtquatre à A'ingt-cinq mille livres, suivant l'importance de la place ; ils seront maintenus dans leur grade et employés en conséquence. "
Voilà pour les avantages assurés à Pichegru. Quant aux engagements qu'il devra prendre en retour. Montgaillard, s'inspirant des instructions antérieures du prince de Coudé, les stipule comme suit : « Le général
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fera proclamer par son armée Louis XVIII roi de France et de Navarre, ainsi et de même que ses prédécesseurs l'ont été. Le général fera prêter par son armée serment d'obéissance, de soumission et de fidélité au roi Louis XVIII ; il effacera dans son armée et dans toutes les dépendances de son armée tout ce qui porte l'empreinte des trois couleurs, et lui donnera aussitôt la cocarde et le drapeau blanc.
« Au jour convenu pour cette opération, ainsi que pour la suivante, le général fera arborer le drapeau blanc à Strasbourg, Huningue et dans les principales villes d'Alsace. Les rives du Rbin dans l'étendue de la ligne retentiront des cris de : Vive le roi! Le général fera avertir au même instant le prince et lui enverra un trompette les yeux bandés, pour informer Son Altesse Royale que l'armée française a proclamé Louis XVIII, et pour l'inviter à se rallier à l'armée de la rive gauche du Rhin. Le général offrira et livrera au prince la ville d'Huningue (celle de Strasbourg s'il est possible) pour sûreté et avec la liberté d'y établir un pont de bateaux.
11 Le prince fera proposer de la part du général et proposera lui-même sur-le-champ aux généraux autrichiens, depuis Basle jusqu'à Mayence,unarmistice jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, à qui il sera envoyé surle-champ un courrier, ainsi qu'à toutes les puissances belligérantes. Le général fera descendre, si cela lui est possible (comme on le pense), des pontons pour le passage du Rhin par l'armée du prince. On prendra de
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part et d'autre les mesures nécessaires pour que les troupes coalisées ne passent point le Rhin. Le prince prendra ses mesures pour faire exécuter le passage à son armée dans un espace de temps très court, et même malg^ré l'opposition des coalisés, quoiqu'on ne présume pas qu'elle ait lieu. Le passage s'exécutera à l'arrivée du roi, ou de suite, si le général le juge nécessaire. Le général purgera son armée de tout ce qu'il pourra y connaître de jacobins et d'anarchistes. Tous les emplois qui se trouveront vacants au moment de l'exécution du projet seront réservés au prince, et la nomination en sera faite par lui. Le général dirigera et exécutera lui-même et en chef le projet dont on aura convenu les dispositions; il commandera sous le roi. Les princes et les gentilshommes français; les deux armées se confondront ensemble et ne feront qu'un seul et même corps; c'est dans des embrassements mutuels que des Français divisés d'opinion, mais aimant tous leur patrie, oublieront les dissensions qui ont fait couler si longtemps le sang français.
« Si les propositions susdites sont acceptées par le général, ainsi que son honneur, sa grandeur d'âme et son amour pour la patrie ne permettent pas d'en douter, le général communiquera, le plus promptement possible, les dispositions qu'il jugera à propos de prendre. Les personnes qu'il enverra à Basle y trouveront toutes les sûretés, garanties et pleins pouvoirs nécessaires. »
Telles sont les pièces que Fauche-Borel a été chargé
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de mettre sous les yeux de Pichegru dans Tentrevue du 20 août. Mais les lui a-t-il remises et Ta-t-il même vu ce jour-là? Dans ses Mémoires imprimés, il déclare n'avoir communiqué au général que le billet du prince de Gondé. Quant à la lettre de Montgaillard et aux promesses, il affirme les avoir laissées à Bâle. Elles formaient un paquet volumineux, et il fait remarquer que les voyageurs étant fouillés à leur entrée en Alsace, le transport de ces papiers 1 eût exposé aux plus pressants périls. Il jugeait en outre que sous la forme que lui avait donnée Montgaillard, l'offre était par trop grossière; elle eût offensé Pichegru. Il n'a donc emporté que le billet du prince, cousu dans la manche de son habit, sous l'aisselle.
Il le dit; mais dit-il la vérité? Une lettre adressée à Montgaillard et où il déclare avoir remis au général u la lettre de M. le comte » — Montgaillard se prétendait comte — lui donne un démenti. Ilmentdans cette lettre ou il ment dans ses Mémoires. En tout cas, il n'est fait mention nulle part d'une réponse quelconque de Pichegru à ces offres mirifiques.
Fauche-Borel est-il plus sincère quand il déclare avoir vu Pichegru? Un document découvert au dépôt du Record Office (1) permet d'en douter. C'est une quittance signée Badouville : « J'ai reçu de Gourant et de Fauche la somme de dix louis pour objets remis le 20 août. — Badouville. » Quels peuvent être ces objets,
(1) Cité par un jeune professeur, M. Gaudrillier, dans un remarquable Essai sur cette affaire Pichegru, qu'il avait prise comme sujet de thèse.
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sinon les divers papiers qui devaient être présentés à Pichegru, et n'est-on pas autorisé à conclure de ce reçu de Badouville que, ne pouvant arriver jusqu'au général, les émissaires ont obtenu de l'aide de camp, moyennant argent, qu'il s'acquitte de la commission en leur lieu et place?
D autre part, il existe aux Archives de Chantilly un billet qui passe pour être de la main de Pichegru — ce serait le seul autographe qu on eut de lui relativement à cette affaire — et qui prouverait qu il a réellement reçu des papiers : » L... a reçu les pièces d'X... et les examinera pour en faire usage dans les circonstances convenables. Il aura soin d en prévenir X... » Mais il ne prouve pas que Pichegru a vu Fauche-Borel, tandis que le reçu Badouville autorise à pens«er qu il n'a pas voulu le recevoir. Quelle que soit, au surplus, la vérité à cet égard, et quoique tout un ensemble de circonstances rende bien invraisemblable cette visite du 20 août, il ressort des aveux de Fauche-Borel qu un plan a été soumis à Pichegru, puisque ce plan est visé dans les diverses réponses verbales attribuées au général.
Entre ces réponses, — il en existe au moins trois, — nous n'avons que l'embarras du choix. Il y a celle qu'a reproduite Montgaillard dans sa conversation avec d'Antraigues et que le Directoire fit afficher le 18 fructidor sur les murs de Paris, en la donnant comme écrite de la main de Pichegru, alors que le délateur lui-même ne l'avait présentée que comme verbale. Il y a celle
qu a insérée dans ses Mémoires Fauche-Borel ; elle a été manifestement rédigée après coup et accommodée aux nécessités des polémiques qui s'étaient engagées entre Montgaillard et lui. Il y a enfin celle qu'il transmit à Condé et qui figure dans les Archives de Chantilly. Elle porte ce qui suit :
'< Pichegru a promis d'envoyer à Basle sous trois jours à compter du 25 août un homme de confiance porteur d'une lettre de sa part, laquelle répondra à la note à lui remise de la part du prince. Il a manifesté en des termes non équivoques son entier dévouement à la chose ; il m'a chargé de faire ses excuses s'il ne répondait pas au prince d une manière plus convenable; mais, crainte de compromettre la chose, il a cru prudent de se contenter d'annoncer qu'il avait reçu la pièce et qu'il allait s'occuper du travail nécessaire à la réussite du projet. Il s'est informé si le prince avait l'argent nécessaire pour solder son armée ; il a demandé qu'on ne pressât pas trop l'exécution, dans la crainte qu'une démarche trop précipitée ne compromît cette importante affaire.
" Il a annoncé ne pas avoir encore tout son monde, mais que la visite qu'il allait faire dans les différents postes de son armée stationnés entre Strasbourg et Huningue lui faciliterait les moyens de choisir les personnes qu'il croirait devoir employer au bien de la chose. Quand il aura tout disposé, il aura soin d'en informer le prince, et au moment où il croira 1 instant favorable à l'exécution. // a pmu se disposer à livrer
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Huilingue, où il s est rendu pour s assurer de 1 esprit de la g^arnison, afin de la changer ou la diminuer selon que les circonstances lui paraîtront l'exiger. Il a témoigné toutsonamourpourles princes, et a assuré qu'ils avaient déjà manqué plusieurs fois loccasion de se réunir à son armée. Il a demandé où était le roi et s il ne viendrait pas auprès des princes; il a appris avec plaisir l'heureux débarquement de M. le comte d Artois à la Vendée. Il ne parait pas inquiet sur la manière de s'assurer des reorésentants, et il ne paraissait pas craindre le passage des Autrichiens, il a désiré une proclamation très courte, mais énergique, pour son armée. »
Il n y a pas lieu de rechercher si cette première version de l'entrevue du 20 août est plus véridique que les deux autres ; il suffira de constater qu'elle en éclaire vi\ement les mensonges. Il n y est question ni, comme dans celle des Mémoires de Fauche-Borel, d un passage du Rhin favorisé par les Autrichiens et d'une marche sur Paris, bras dessus, bras dessous avec l'armée de Condë, ni, comme danscellede Montgaillard, de l'engagement pris par Pichegru d éloigner les « coquins et de les placer dans des lieux où ils ne pourront nuire, la garde des places fortes d Alsace étant confiée aux troupes impériales » . Si ces promesses ont été faites, ce n est ni le 16 août ni le 20; c est le 24, dans une troisième entrevue dont voici le compte rendu rédigé par Fauche-Borel en mai 1796, c'est-à-dire plus de dixhuit mois après, ce qui ajoute à tant d autres motifs de doutes de sa véracité :
"i A mon troisième voyagfe au quartier général de Pichegru, le 24 août, il mo dit :
« — J'ai bien réfléchi depuis six jours à ce que Son Altesse désire. Le seul moyen prompt et sûr de l'exécuter est celui-ci. Je passerai le Rhin, — d'autant que les représentants du peuple veulent qu'on le passe, — avec six, huit ou dix mille hommes, la quantité, en un mot, que Son Altesse fixera, le jour, l'heure, le lieu et de la manière qu'elle le désirera, étant maître de toute ma ligne de Strasbourg à Huningue. Je laisserai dans les places les officiers et les bataillons dont je suis le plus sûr. Le Rhin passé et la jonction faite avec l'armée de Son Altesse, le serment de fidélité prêté au roi, nous repassons le fleuve avec le prince de Gondé, nous rejoindrons le reste de mon armée, les places nous seront ouvertes, et rien ne nous empêchera d'arriver à Paris. Je suis persuadé que les autres armées suivront l'impulsion de la mienne. Assurez Son Altesse de mon entier dévouement. "
Sans s'arrêter plus longuement aux contradictions qui existent entre tant de propos prêtés à Pichegru, quel homme de bonne foi ne serait frappé par tout ce qu'ils présentent de puéril et d'invraisemblable ? Même en admettant qu'il ait voulu trahir, le conquérant de la Hollande n'est ni un escroc ni un imbécile. 11 serait nécessairement l'un ou l'autre s'il avait présenté les plans inexécutables dont on le dit l'inventeur. Gouvion Saint-Gvr, dont les jugements en ce qui le touche ne sont pas moins contradictoires que les affirmations
de Fauche-Borel et de Montgaillard, et que nous avons vu le défendre en tant que commandant d'armée, a écrit : a 11 connaissait trop bien l'esprit qui animait les armées pour oser rien tenter ouvertement en faveur des princes. » Cette appréciation d'un ennemi lave Pichegru des stupides intentions qu'on lui prête. Au projet de Oondé, il n en a pas substitué un non moins impraticable, et qui, de sa part, eût été aussi insensé que criminel.
Gomment aurait-il pu croire à la possibilité d'entraîner son armée dans le parti du roi sans soulever les protestations de tout ce qui s'y trouvait de patriotes et allumer la guerre entre ses troupes? Comment se seraitil flatté de l'espoir de préparer ces opérations, sans éveiller les soupçons des représentants du peuple qui 1 entouraient et des généraux qui lui faisaient escorte? Comment enfin aurait-il été assez crédule pour supposer que les Autrichiens toléreraient qu'il passât le Rhin sans au préable lui demander des gages propres à les protéger contre les conséquences qu'il pourrait tirer ensuite contre eux d'une victoire facile, dont ils se seraient faits les complices?
Encore à ce point de vue, les accusations que ne lui ménage pas Gouvion Saint-Cyr le défendent. « // se contenta de prendre l'argent des princes et celui des Autrichiens, les amusant par de belles phrases. Les services qu il leur rendit se bornèrent à faciliter les succès des Autrichiens aux dépens de sa gloire, de celle de son armée et de la vie du soldat. "
2^ous verrons par la suite ce quil y a de fondé dans
ces allégations que Gouvion Saint-Gyr a d'ailleurs luimême infirmées par la déclaration citée plus haut u que la pensée de trahir ne dirigeait pas encore les actions militaires de Pichegru » . C'est cette déclaration seule que, pour le moment, il convient de retenir. Au reste, la conduite militaire de Pichegru dont le récit va suivre est là pour répondre. Elle atteste qu'il n'a pu tenir, ni le 16 août, ni le 18, ni le 24 et pas davantage plus tard, le langage qu'on met dans sa houche. Ce langage a été inventé soit par Badouville, soit par Fauche-Borel et Demougé, qui entrera bientôt en scène, enjolivé par Montgaillard, exploité par la baronne de Reich et autres, à seule fin de tirer argent de Condé, de Wickham et de Klinfflin,