CHAPITRE IV
Le prince de Condé repousse le plan attribué à Picliej;iu. — Lettre ditliyrnmbique de Montgniliard. — Les Autrichiens dans le secret. — Quelques traits d'une correspondance menteuse. — Demandes d'ar- {;ent. — Les agents anglais initiés à l'affaire. — Mécontenteriient de Montgaillard. — Brouille et réconciliation. — Une lettre de Wickham. — Quel a été le rôle de Picliegru? — Recherche de la vérité. — Le commandement suprême refusé par Pichegru. — Une erreur de Louis Blanc. — Pichegru a cru à la nécessité et à la possibilité d'une restauration. — Qu'il n'a pas trahi. — Une lettre à Moreau.
L'impraticabilité du plan fantaisiste attribué à Pichej;ru était tellement frappante que le prince de Condé le re[)()us8a tout aussitôt pour en revenir au sien. Mont- /|;ii!lnrd, qui au début de la nég^ociation ne voulait recourir aux Autrichiens qu à la dernière extrémité, conseillait maintenant d'invoquer leur secours et, redoutant qu'ils uc voulussent pas favoriser le plan, déclarait " qu'il fallait les engager malgré eux » . Il glissa ce conseil dans une lettre sans fin où, renchérissant sur les inventions de Fauche-Borel, il disait :
« Pichegru est allé au delà de ce qu'il était permis d'espérer. Il n'a point hésité sur les propositions qui lui étaient faites. Il s'est hâté de rentrer dans le devoir, et
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il l'a fait d'une manière si positive et si noble qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître combien ce général attendait avec impatience l'occasion qui vient de lui être offerte. Il a écouté son devoir bien plus que son ambition. Son cœur est profondément dévoué à la monarchie et au roi. Il désire leur consacrer ses services et sa vie. Il le désire avec autant d'ardeur que les émigrés eux-mêmes. Monseigneur, il m'est prouvé aujourd'hui que Pichegru est né pour faire de grandes choses... Il est depuis huit jours un grand homme à mes yeux. "
Montgaillard poursuivait ce dithyrambe par le récit des démarches de Fauche-Borel et de Courant, » dont 1 habileté a été au-dessus de tout éloge. Grâce à eux, dans une ville où chaque regard est celui d'un espion ou d'un traître, le iTiinistre français Barthélémy, les représentants du peuple, les généraux, personne n a rien vu. " Pour conclure, il pensait qu'il fallait laisser Pichegru libre d'exécuter ses projets de la manière dont il le jugeait convenable : u Votre Altesse doit être passive, c'est-à-dire qu'elle doit avoir l'air de recevoir et d'amnistier un sujet du roi revenu de ses erreurs, qui cherche à expier sa gloire en prêtant serment de fidélité à sou souverain. » Par contre, il faut fixer au général le jour et l'heure où il doit passer le Rhin avec cinq ou six mille hommes. Ce ne doit pas être plus tard que les trois premiers jours de septembre. <' M. Courant lui portera les dernières dispositions de Votre Altesse. Ce voyage est le dernier qu'il sera possible de faire au
quartier général de Pichegru. II faut encore que Votre Altesse parle à Pichegru comme à un grand homme, excellent moven qu il le devienne en quinze jours.
« Il faut communiquer à Wurmser ce qu'il faut qu'il sache du plan, sans lui en laisser deviner la latitude et les conséquences qui en dérivent, aller jusqu aux cessions territoriales, si le concours des Autrichiens est à ce prix... Le moment est arrivé de tout sacrifier pour conduire le roi sur son trône. Il s'agit de conquérir le rovaume et non pas de conserver une province. Au besoin, la Prusse y aiderait. Votre Altesse a encore en sa faveur et l'étonnement de l'Europe et l'indécision des cabinets. "
A toute cette phraséologie, Gondé, qui a déjà repoussé ridée de livrer l'Alsace, répond en démontrant l'impossibilité d'exécuter le plan. On ne saurait sans danger le confier à Wurmser, lequel est incapable par lui-même et gêné par sa cour. Il assemblera ses généraux. Tous diront que c'est un piège.
a J'aurai beau leur démontrer — si je suis appelé au conseil, ce qui est douteux — qu'ils n'ont rien à craindre en rassemblant quatre fois autant de troupes que Pichegru en enverra, ils n'entendront pas raison. Si, ce que je tiens pour impossible, on les persuade, voilà dix personnes au courant du secret. » Indiscrétion ou trahison, l'opération sera manquée, Pichegru compromis, « Et enfin, si le projet est accepté, le secret gardé, comment Pichegru pourra-t-il jeter un pont sur le Rhin, paisiblement, devant les troupes autrichiennes
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qu'on verra très bien de Tautre côté du fleuve, sans tirer un coup de canon et sans trahir une connivence suspecte? " Il est donc nécessaire d'avoir un homme de confiance de Pichegru qui permettra de régler ces questions.
Quant à l'argent, on le donnera une fois sur le territoire français. « Il vaut mieux qu'il n'arrive qu'après coup." Montgaillard eût préféré, et pour cause, «qu'il arrivât avant " .
Coudé ne persévéra pas dans sa résolution de garder le silence envers les Autrichiens et d'agir sans eux. Bientôt après, il faisait avertir Wurmser en même temps que Wickham. Mais, à cette heure encore, il subordonnait cette démarche à l'entretien qu'il voulait avoir avec l'homme de confiance que Pichegru, lui disait-on, avait promis de lui envoyer avec un mot de sa main. Malheureusement l'homme de confiance ne paraissait pas.
« Ce retard, écrit le 2 septembre Montgaillard, n'ôte rien à la certitude dans laquelle je suis que la chose aura cet effet. Il me cause l'impatience la plus vive, mais il n'excite pas la plus légère inquiétude. Je suis convaincu que la chose éclatera quarante-huit heures après l'arrivée, et que si elle est différée, c'est une preuve que l'on prend des mesures générales pour l'ensemble et qu'on veut avoir tout disposé et être sûr de tout lorsqu'on enverra à Votre Altesse. »
Le lendemain, il rappelle ce que Pichegru a dit à Fauche : « Dans deux ou trois jours, j'enverrai quel-
qu'un de confiance au prince. Vous pouvez lui en donner ma parole. Mais je n ai pas encore tout mon monde, et je ne veux rien laisser derrière moi. Il \aut mieux employer quelques jours de plus et exécuter la chose pleinement. » Il nenverra donc quelqu'un (jue lorsque ses dispositions seront toutes prises. " Encore deux, trois, quatre jours, peut-être huit, pas plus à attendre. Pichegru est obligé à beaucoup de prudence pour endormir les soupçons. "
Mais rien n'arrive. Le 7, Montgaillard, sur les instances de Condé, envoie Courant au quartier général de Pichegru, " non qu il ait des inquiétudes, mais pour savoir de quoi il retourne. Si, ce que je ne soupçonne même pas, le général craignait ou différait trop d exécuter, je crois qu il v aurait un moyen sur de 1 y forcer... Je suis mortifié que Votre Altesse ne juge point à propos de fournir au général les fonds dont il est certain qu il a besoin. Je serais parfaitement tranquille, s'il avait à sa disposition un moyen si nécessaire à l'exécution du projet. •' On surprend ici Montgaillard en train de lever le masque et de trahir la préoccupation qui le guide. Mais le prince fait la sourde oreille, sobstine dans son idée, témoin ce billet : u Le prince de Condé voit avec peine que M. Pichegru ne s'est pas prêté à ce qu'il lui demandait, de lui envoverun homme de confiance avec un mot de sa main (1) . »
(1) Ce billet laisse supposer que Condé doutait de rautiienticité de celui qu'on lui avait dit èlre de Pichegru (voir plus haut, ou qu'il n'y attachait aucune importance.
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Le 14 septembre, Gourant apparaît à minuit. Montgaillard mande la nouvelle de son retour à Montesson, l'aide de camp du prince, qu il prie de venir le voir le lendemain matin. « Ma tête est dans un état affreux et le sujet trop étendu pour que je puisse le mettre exactement par écrit. » il pourrait ajouter qu il ne sait comment communiquer les impressions qu'a rapportées Courant du quartier général de Pichegru, tant elles confirment peu les projets que lui-même a mensongèrement attribués au général les jours précédents. Pichegru se dérobe ; il n'offre plus d'ouvrir des places ni de passer le Rhin; il ne veut, en un mot, rien livrer au hasard dans une affaire aussi grave, et s il a un plan, il ne lexécutera qu'avec lenteur.
Gomment apprendre au prince de Gondé cette reculade, sans s'exposer à voir se tarir la source des subsides qu'on espère? 11 faut donc, malgré tout, entretenir sa confiance, et Montgaillard, à cet effet, rédige une note qu'approuve Montesson et qu'il apporte au prince. On y lit : « La chose est si positivement engagée que je la regarde comme exécutée, parce qu'il est </e toute impossibilité que le général Pichegru ne l'exécute point. » Mais il lui faut du temps. 11 désire avoir auprès de lui M. Gourant, et que M. Fauche se tienne à Paris pour le renseigner.
Tout ceci, on l'a deviné, n'est qu'inventions et mensonges ; mais c'est pour arriver à cette conclusion : « Le général désire que la personne qui sera près de lui puisse lui fournir au moment même où il en aura
besoin pour les officiers {généraux et son armée les sommes qui lui seront nécessaires. " Et Montgaillard ajoute : " Si Votre Altesse ne peut pas disposer dune somme de cent, deux^cent mille livres, il devient nécessaire de la demander aux Anglais. Je suis si parfaitement pénétré de la perfidie du cabinet anglais que lorsque j ai 1 honneur de proposer une mesure semblable à Votre Altesse, Votre Altesse doit être bien convaincue combien l'état des choses me parait critique... Cette confidence peut être faite d'ailleurs à M. Crawfurd d'une manière qui ne lui livre pas tout le secret."
Loin de trouver dans cette lettre des motifs de découragement, le prince de Condé doit en être satisfait, car il écrit le même jour à Fauche-Borel : « Je suis enchanté que Baptiste (Pichegru) m'ait fait renouveler les assurances qu il est bien dans mon sens et dans celui du grand bourgeois (le roi) dont je suis et ne dois être que 1 organe. Vous remettrez à Baptiste la lettre ci-jointe qui lui fera une nouvelle preuve de ma confiance en lui. Mais, dans ma position, il est de toute importance que je puisse prévoir les époques pour m arranger en conséquence. Suivez cette affaire avec le zèle que je vous connais. Tâchons d'amener la conclusion. Je me fie entièrement à vos instances auprès de Baptiste, à votre intelligence et à tous vos soins que je ferai certainement valoir avec autant de vérité que de chaleur. "
Mais, cette lettre n'étant accompagnée d'aucun envoi de fonds, Montgaillard, le même jour, 15 septembre, reproche au prince, dans une missive qu il lui fait por-
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ter par Fenouillot, de n'avoir pas envoyé « ses ordres " pour ledit Courant que Pichegru avait dit vouloir voir le même jour. C'est d'autant plus regrettable que Pichegru vient de passer avec ses officiers à Bàle, allant à Herlisheim. » Je ne doute pas que l'adjudant général Badouville n'ait cherché M. Gourant à Bàle. » Pourquoi il l'a cherché, la suite de cette lettre le laisse deviner. « La chose est tellement avancée qu'il dépend de Votre Altesse de l'exécuter. Les instants sont précieux. Chaque heure qui s'écoule devient irréparable. Si l'on balance, si l'on diffère, si l'on tergiverse un moment, la chose •est perdue sans ressource... Si Votre Altesse désire que nous fassions la chose, j aurai 1 honneur de lui observer que les fonds que M. de Montesson remit, il y a cinq semaines, à M. Fenouillot sont épuisés depuis longtemps par les courses si multipliées que nous avons faites, et j'ai employé tout ce que j'avais moi-même de ressources, ainsi que M. Fenouillot. » Voilà du moins la question nettement posée ; c est une question d'argent, ni plus ni moins.
Après avoir lu cette lettre, le prince de Condé répond à Fenouillot, qui la lui a remise, qu'il s'efforce à l'heure même de se procurer des fonds, et qu'à cet effet il vient de communiquer tout le plan aux commissaires anglais Wickham et Grawfurd, qui seuls peuvent le tirer de la triste situation à laquelle il est réduit par le manque d'argent (1) .
(1) On verra par la lettre de Condé à Wickham citée plus loin que l'agent anglais était au courant de la négociation dès le début. Du reste,
Cette communication, dont Montgaillarcl est aussitôt prévenu, <i le jette clans la douleur ^ . Elle est inopportune; elle n'était pas nécessaire. Il avait dit que Courant attendait des ordres pour aller trouver Pichegru, et le prince a livré tout le plan! 11 oublie que, quelques jours avant, lui-même a invité Condé à recourir à AVickham. « L'affaire est manquée, et Pichegru perdu sous tous les rapports. Les deux ag^ents anglais préviendront leur cabinet ; ils voudront dirijjer ; ils entraveront, et Pichegru ne vovant pas Courant aura des soupçons. 1)
Et toujours perfide, préparant déjà sa délation, il lance cette menace : » Il nous devient impossible aujourd'hui de répondre à Votre Altesse du secret qu e.xijje cette affaire. Il n est plus entre nos mains. }\ous n'en sommes plus garants, par conséquent. Si Votre Altesse avait pu disposer des moyens d exécution nécessaires au général Pichegru, Votre Altesse eut conduit en France le roi et son armée. "
Les sentiments qu il éprouve ou qu il feint d éprou-
cet incident met en lumière un nouveau mensonfje de Fauche-Rorel. A la pa{je 262 du t. l" de ses Mémoires impriuiés, il dit : u Le prince dans sa détresse crut devoir s'adressera >L Wickham. » Or, à la page 255 du même volume, — et ceci est le comble de l'impudence, — il a écrit: "J'eus ordre aussi de dire à Picliejjru que le prince de Coudé avait quinze à seize cent mille livres comptant en caisse, cinq à six millions en effets dont on pouvait réaliser plus de moitié dans deux fois vinjjt-quatre heures, et que si le {{énéral le désirait, on ferait déposer à Bàle une somme de cent mille écus en or, laquelle serait mise à sa disposition sui' la première demande qui en serait faite. » A la fin d'août, on nage dans l'or; le 15 septembre, la caisse est vide. N'est-il pas évident que Fauche-Borel aeffrontément menti dans ce passage, qui n'est d'ailleurs que la reproduction textuelle du récit de Montgaillard?
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ver, il les fait partager à ses collaborateurs : Fauchc- Borel, Gourant, Fenouillot, le chevalier de Beaufort, « son ami d'enfance » , qu'il s'est adjoint comme secrétaiie, etd'Olry, un diplomate bavarois mêlé, on ne sait trop comment, à l'affaire.
Ils décident unanimement de se retirer, de rentrer chez eux. Montgaillard demande au prince un passeport pour traverser les lignes autrichiennes. Ces résolutions épouvantent Gondé ; il se demande ce que va devenir le secret quand ceux qui le détiennent n'auront plus à le cacher. Il envoie à Bàle son fidèle Montesson pour prévenir une désertion dont les suites sont incalculables. A force de raisonnements, de démonstrations, de supplications, Montesson parvient à dissiper l'orage. Les bons apôtres ne résistent que pour la forme ; ils cèdent tour à tour et consentent à continuer leur concours au prince.
Montgaillard désarme le dernier, après s'être montré un peu plus récalcitrant. Le 19 septembre, il semble avoir tout oublié. Il mande au prince que » Gourant plein de zèle est rentré en France la veille pour rejoindre Pichegru; que Fauche et Fenouillot sont à Berne. Ils se serviront des moyens que je leur ai donnés pour déterminer Pichegru à agir avec célérité. Ge sera peut-être dans huit ou dix jours. "
En parlant des « moyens qu'il avait donnés à Fauche et à Fenouillot » , il se vantait. Les seuls moyens qu'ils eussent consistaient en une lettre de Gondé pour Wickham, dont Montgaillard ignorait le contenu, peut-
être même l'existence, et dans laquelle il n'était nullement question de lui. Cette lettre mérite de trouver place ici, parce qu'elle révèle l'état d'àme de Condé, à la date où elle fut écrite (17 septembre), et démontre qu'à ce moment encore sa confiance dans les dires de ses émissaires n'était pas ébranlée.
« Pour vous prouver, Monsieur, la confiance entière que j ai en vous, sur laquelle il m'est revenu (ce qui m'a fait infiniment de peine) c{uc vous ne comptiez pas, comme je suis sur de la mériter, je vous envoie MM. Fenouillot et Fauche, qui sont connus de vous, et qui sont les deux hommes dont je me suis servi, pour me mettre au point très favorable où j'en suis avec Pichegru. Ils disent que Pichegru a dit qu'il fallait qu il eût de l'argent disponible au premier moment qu'il éclaterait; il s'agit de deux cent mille francs ou trois cent mille francs. Pour vous donner toutes les sûretés possibles que cet argent sera employé à son objet, Fenouillot offre de rester avec vous en otage. Il est question, Monsieur, de sauver la France, peut-être, de la seule manière dont elle puisse l'être. G est le vœu de l'Angleterre, vous me l'avez dit, elle me la prouvé, je ne me permets pas d'en douter un seul instant.
"J'ose être sûr que vous n'hésiterez pas, sivousavez assez de confiance en Fauche, pour le charger de cet argent (comme je crois que vous le pouvez: il a un état et vme fortune qui vous répondent de lui). Je crois que cela vaudrait mieux que de faire voir à Pichegru un nouveau visage qui lui inspirerait peut-être de la mé-
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fiance. Je ne vous avais fait proposer d'envoyer quelqu'un à vous, que pour ne pas vous laisser le plus petit doute sur l'emploi de vos fonds. Si vous v tenez, cela sera fait, mais je vous dis l'inconvénient que j'y trouve. En conséquence, si dans l'intervalle de votre réponse à cette lettre il m'arrive quelqu'un de votre part, pour cette mission, je la garderai, soit ici, soit à Basic, jusqu à ce que j'aye reçu de vos nouvelles.
li Je crois aussi qu'il est essentiel que vous disiez à Fauche qu il peut assurer Pichegru que du jour qu'il aura éclaté, ses troupes seront payées sur le pied de mon armée. M. Crawfurd me l'a bien promis, mais cette condition, de toute importance pour le bien de la chose, ne saurait être trop constatée pour le succès et pour notre sûreté, après la jonction, si elle a lieu, comme on peut l'espérer.
« Je remets, Monsieur, cette grande affaire entre vos mains; elle dépend de vous à présent; de sa réussite dépend le sort de la France, peut-être celui de l'Europe entière ; l'armée de Wurmser, délivrée de celle qui lui est opposée, marcherait en toute sûreté au secours de celle de Glairfayt, et l'Allemagne, menacée, serait sauvée sans aucun doute ; la Suisse se déclarerait peut-être, et cela changerait en huit jours, j'oserai le dire, la face du monde entier. Votre manière de voir, qui m'est connue, est trop grande et trop saine, pour me permettre d'ajouter aucune réflexion. La France et son roi auront une obligation éternelle à l'Angleterre et à vous, et le parti que vous allez prendre va sans doute
augmenter encore ma vive reconnaissance, ma profonde estime, ainsi que la sincère et confiante amitié que m ont inspirées la noblesse de vos procédés, la sûreté de votre jugement et l'intime connaissance que j'ai été assez heureux pour faire avec vous.
« Louis-Joseph de Bourbon.
« P.-S. — Vous sentez combien il est nécessaire de garder le secret le plus absolu ; il me semble que vous pourriez dire à vos plus intimes que ces deux hommes sont venus pour parler du Jura.
(i Je vous demande encore d avoir l'air, vis-à-vis d'eux, d'apprendre la chose par cette lettre, ou par celle que vous avez reçue de M. Grawfurd il y a trois jours, pas plus tôt, parce que, pour les engager encore plus au secret, je ne leur avais pas dit que je vou* l'eusse confié dès le commencement de la négociation. '>
Cette lettre partie donne lieu trois jours plus tard à un nouveau coup de théâtre. Montgaillard mande à Condé, le 20, qu il a reçu un mot de Gourant le suppliant d arriver promptementà Strasbourg, lui ou Beaufort, <• dùt-on crever les chevaux " . 11 est urgent que Fauche qui a reçu des fonds de Wickham (1) les porte à Pichegru, « à qui j'écris lettre sur lettre n . Tout est à la joie, car tout va éclater. Le 28, c'est une autre antien'ne. A quoi rêve Pichegru? Sa conduite est déconcertante, il ^ ient d'établir un camp sous les murs de
(1) Huit mille louis, dit Fauche-Borel clans ses Mémoirei imprimés. Nous reclierclierons plus li)in, chapitre septième, l'emploi de cette: somme.
Huningiie, et il a signifié au Sénat de Bâle que, s'il ne gardait pas mieux ses frontières contre les Autrichiens, il les gardera lui-même. C'est à n'y rien comprendre, « et tout cela est bien grave » . Le 1*' octobre, Pichegru est venu à Bâle en poste pour passer la nuit chez Mme de Salmon dont il est profondément amoureux. Il est reparti hier à cinq heures du matin. En l'annonçant au prince, Montgaillard ajoute : » Je regrette qu'il n'ait point encore les fonds qui lui sont nécessaires. » Du reste, il a écrit au général une lettre encore plus pressante que les autres. « Je regarde comme impossible que cette démarche ne le force à agir. "
Cette correspondance de supercherie et de mensonge va se continuer ainsi monotone, inventive, toujours vide, pleine de réticences et d'aveu.x involontaires, épuisant l'imagination de Montgaillard qui, le 25 octobre, après avoir prétendu que, la veille encore, il a écrit à Pichegru et à Badouville, déclare qu il ne leur écrira plus. « Je tremble que cette fréquence de correspondances ne compromette l'affaire. Si, malheureusement, une seule lettre était interceptée, on pourrait avoir des soupçons. Prière à Fauche d'écrire le moins possible. " Néanmoins, il persiste à prétendre que (tout va bien '> ; il le répète à satiété; il l'affirmera encore le 30 décembre et s'attirera cette réplique dédaigneuse et sèche de Condé : " Je ne vois point encore le succès s'avancer d'une manière aussi rapide que paraît le croire M. Pinault (Montgaillard). »
Tout cela n'est-il pas assez clair? N'est-ce pas évi-
dent qu'à cette date les agents n'ont encore rien obtenu de Pichegru, et que, pour tromper Condé, pour l'entretenir dans ses illusions, ils ont menti à qui mieux mieux?
Alors que se nouaient sur son nom ces abominables intrigues, quel a été le rôle de Pichegru? Les a-t-il favorisées et encouragées? Dans quelle mesure a-t-il justifié les dires des émissaires de Condé? Nous croyons avoir prouvé qu'à ne considérer que sa conduite militaire, dégagée des appréciations erronées, des insinuations calomnieuses, des préoccupations politiques qui l'ont obscurcie, rien ne l'accuse encore à la date où nous sommes. Les documents officiels, sa correspondance, celle même de ses rivaux démontrent son innocence. Plus nous avancerons vers la fin de cette étude, et plus deviendra éclatante la preuve qu'en tant que général et commandant d'armée, il a rempli tout son devoir; que, placé dans des circonstances critiques devant un ennemi plus nombreux, mieux armé et, pour tout dire, ne manquant de rien, il a fait, quoique manquant de tout, ce qu'exigeait l'honneur.
Si, plus sévère en ce qui le concerne qu'on ne l'a été pour Jourdan qui ne fut pas moins malheureux que lui dans cette campagne de 1795, on lui impute à crime ses revers ; si l'on prétend qu'ils ont été volontaires, qu'ils constituent la preuve de sa trahison, nous rappellerons ce jugement du plus autorisé de ses accusateurs, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, disant, sans remarquer d'ailleurs qu'il s inflige à lui-même un dé-
menti, » qu'il a été le témoin de ses embarras et de ses sollicitudes, qu'il a pu apprécier plusieurs de ses démarches et juger qu'elles étaient dictées par le désir d'éviter des revers » .
Nous objecterons en outre que les ambitions qu'on présente comme ayant été le mobile de sa trahison n'étaient réalisables qu'à la condition qu'il fût victorieux. Pour conserver son prestige, sa popularité, son ascendant sur la France qu'il voulait, assure-t-on, rendre au roi, et sur l'armée sans laquelle il ne pouvait rien, il était tenu de vaincre, d'éloigner l'étranger de la frontière et d'être enfin le libérateur de son pays. Alors peut-être, mais à ce prix seulement, eût-il pu devenir le Monk des Bourbons. Et comme il est prouvé qu'il a fait effort pour vaincre, la logique voudrait que ses accusateurs cherchassent la preuve de son forfait non dans ses revers qui ne lui en permettaient plus l'accomplissement, mais dans cet effort même qui ne peut être contesté aujourd'hui et qui devait lui donner les moyens de l'accomplir. La vérité oblige donc à reconnaître qu'on l'a calomnié en l'accusant d'avoir joué la partie des Autrichiens et facilité leurs victoires. Elle est outragée quand on dit de lui qu'il n'a rien voulu faire que d'accord avec eux, qu'il s'est offert à leur livrer Huningue (1), qu'il leur a effectivement livré Manheim et sa garnison, calomnie d'autant plus
(1) L'accusation à cet égard n'a d'autre fondement que cette phrase de Fauche-Borel dans son rapport sur l'entrevue qu'il prétend avoir eue le 20 août avec Pichegru. u // a paru se disposer à livrer Huningue. »
JOV LA CONJURATION DE PICHEGllU
odieuse que les faits et les écrits sont d accord pour en démontrer la fausseté, et que, ainsi qu'on le verra bientôt, il suffisait d'y regarder pour s'en convaincre.
Il en est de même de ce prétendu refus de secourir Jourdan, dont on lui fait un grief, alors qu'il résulte des pièces officielles que c'est Jourdan qui n'a pu se conformer aux ordres venus de Paris, lui enjoignant de porter secours à l'armée de Rhin-et-Moselle. Quant à l'armistice du 31 décembre, proposé par les Autrichiens dont il retarda de quinze ou dix-huit mois la défaite finale, c'est encore à tort qu'on en jette la responsabilité sur Pichegru ; elle incombe à Jourdan plus qu'à lui, les lettres du premier qu'on lira plus loin constituent, à cet égard, le plus précis des aveux.
Alors que l'étude des papiers conservés aux Archives de la Guerre peut livrer à quiconque se donnera la peine de les parcourir, un faisceau de preuves irréfutables d'où se dégage avec une évidence saisissante la vérité, on reste confondu et on se demande par quelle fatalité ou par quelle violence de haines elle a été, durant plus d'un siècle, voilée et cachée; comment l'histoire ayant à se prononcer entre la vérité et le mensonge a opté pour le mensonge.
Entre les divers faits relatifs à Pichegru qu'elle a ainsi travestis, il en est un notamment qui, plus encore que tous les autres, démontre et rend inexplicable le parti pris dont se sont inspirés, pour la plupart, les narrateurs de ces événements. Peut-être se rappellerat-on qu'en nommant Pichegru, Jourdan et Moreau au
commandement des armées de Rhin-et-Moselle, de Sambre-et-Meuse et du Nord, le Comité de Salut public avait décidé que, si la réunion de ces trois armées devenait nécessaire, Pichegru en serait le général en chef et, à ce titre, aurait sous ses ordres ses deux camarades. Vers la fin de septembre, alors que nous tenions Manheim, que Mayence était assiégée et que le passage du Rhin effectué successivement par Jourdan et Pichegru semblait rendre possibles des opérations plus actives, le Comité de Salut public, pensant qu'elles seraient facilitées par la réunion des deux armées du Rhin, ordonna la mise à exécution de la décision qui les plaçait, le cas échéant, sous les ordres de Pichegru. Il crut devoir, en en informant Jourdan, lui exprimer l'espoir <i que le désintéressement du grand citoyen étoufferait en lui les susceptibilités du soldat » . Nous ne savons ce qu'en dit Jourdan dans ses Mémoires inédits. Mais Louis Blanc, qui la su, s'écrie à ce propos : « La P'rance ne tarda point à expier cruellement l'arrêté qui subordonnait à un homme par qui elle était trahie, le modeste, l'illustre vainqueur de Wattignies et de Fleurus. »
L'éminent et regretté historien se serait épargné ce regret s'il avait pris la peine de consulter les Archives du dépôt de la Guerre. Il y aurait appris que l'arrêté qu il déplore ne fut pas exécuté par suite du refus de Pichegru d'accepter le commandement suprême. Le 5 octobre, rendant compte au Comité d'une conférence qui avait eu lieu la veille à son quartier général entre lui, Jourdan et les représentants du peuple, à 1 effet de se
concerter sur les opérations, en vertu des ordres reçus, le commandant de l'armée de Rhin-et-Moselle s'exprimait comme suit :
« Quel que soit jamais le rapprochement des deux armées, je regarde comme impolitique d'en réunir le commandement tant que dureront surtout le concert et la bonne intelli(jence qui ont toujours régné entre le généralJourdan et moi. Au surplus, si le Comité persiste dans son intention à cet égard, je déclare d'avance qu'il doit jeter les yeux sur un autre que moi pour exercer un commandement qui se trouve infiniment audessus de mes forces et de mes moyens. La guerre, en affaiblissant les ressorts physiques de tous ceux (jui la font, altère aussi les facultés morales de ceux qui la dirigent par un travail et une tension continuels que l'inquiétude et les soucis rendent infiniment pénibles. »
Devant ce refus catégorique, le Comité de Salut public n insista pas. Il renonça à faire exécuter son arrêté. Chacune des deux armées conserva son autonomie. Louis Blanc n'en a pas moins affirmé un fait matériellementfaux dont, dans son ardeur à défendre Jourdan, il a tiré des conclusions accablantes pour Pichegru. lien est souvent ainsi dans cette douloureuse aventure. On dirait que la mauvaise foi et l'erreur s'y sont donné rendez-vous pour dénaturer la conduite militaire du général. Ses accusateurs^ cependant, ne sauraient invoquer ici les arguments qu'ils peuvent tirer des obscurités dont reste enveloppée ce que nous appellerons sa
conduite politique, c'est-à-cliro 1 histoire de ses rapports avec Gondé.
Ce qu'ont été au juste ces rapports, nous ne le savons que par Fauclie-Borel et ses acolytes, et tant de fois nous les avons surpris en flag^rant délit de mensong^c qu'aucune de leurs affirmations ne nous inspire confiance. Tout y est louche, suspect et douteux. Quand ils prétendent qu'ils ont vu Pichegru, causé avec lui, reçu ses déclarations, nous sommes en droit de ne pas les croire, parce que les propos qu'ils lui prêtent et les plans qu'ils lui attribuent sont les propos et les plans d un fou, indignes de l'homme de guerre qu'était Pichegru. La volonté de trahir fùt-elle démontrée, elle ne parviendrait pas à les rendre vraisemblables.
Le passé de Picheg^ru, l'idée que nous nous faisons de ses aptitudes professionnelles, l'impraticabilité démontrée des projets qu'on expose en son nom, sans apporter ombre de preuve qu'il y a participé, la certitude acquise que les Autrichiens, loin de les favoriser, les ont repoussés (1), encore qu'on leur affirmât qu'ils venaient de lui, les enjolivements apportés de jour en jour par les émissaires à chacune de leurs versions et enfin le détournement des fonds qu'on disait lui être destinés et que nous voyons arrêtés en chemin par ceux qu'on chargeait de les lui verser, tout concourt à exciter notre incrédulité et nous conduit à penser que depuis
(1) 11 Je vais obéir à Votre Excellence qui est mon chef militaire ; mais il est de mon devoir, en obéissant, de lui représenter que le parti qu'elle prend de m'empêcher de passer le Rhin devant moi est désastreux pour la cause. » — Condé à Wurmser.
un siècle, l'histoire, en ce qui touche cette affaire, vit sur une fable imaginée par une demi-douzaine de calomniateurs, dont la vénalité apparaît à chaque lig^ne des écrits à travers lesquels nous pouvons les juger.
Leurs calomnies, cependant, ont une cause et une origine. Ils ne les ont pas forgées de toutes pièces. Pour qu'elles naquissent, il a fallu qu'elles eussent un prétexte plausible, et pour se développer, se répandre, pousser de toutes parts leurs rameaux vigoureux et empoisonnés, quelles trouvassent un terrain propice. Or, ce prétexte et ce terrain, c'est assurément Pichegru qui les a fournis en se prêtant à des rapports avec Coudé soit par 1 intermédiaire de Fauche-Borel, soit par toute autre voie, celle par exemple de son aide de camp Badouville, lequel ne savait pas résister à une poignée de louis, habilement offerte (1).
Nous avons de ces rapports un témoignage irrécusable. G est une lettre en date du 28 décembre 1795, adressée à Coudé par ce colonel baron de Vincent qu'en 1797 le ministre autrichien Thugut enverra au camp des alliés, dans l'espoir que de là il parviendra à nouer des liaisons avec Moreau. Vincent est, parait-il, l'homme de ces besognes ingrates. C'est lui qu on met en chasse quand on a besoin d un traître ou d un rené-
(1) Le 9 septembre, Fauche-Borcl écrit à Condé : « Je trouve aussi que pour contenter Coco Badouville; qui par la suite aura le cominan- <]ement de la cavalerie dont il a la confiance, et même pour aiguillonner le zfle de Baptiste, il serait à propos de le satisfaire en ce qu'il désire tant, qui est de lui écrire ces quelques mots : Je suis content des services de M Je désire queri aucun cas, il ne lui arrive aucun mal. "
gat. Venu au camp de Pichegru au moment de la conclusion de l'armistice proposé par Kray et consenti par les généraux français, il rend compte en ces termes d'un incident auquel donna lieu sa visite : « Quoique lors de mon entrevue avec Pichegru, je ne l'aie vu que quelques instants, je suis parvenu à lui montrer l'écrit de Votre Altesse lui marquant qu'il peut avoir confiance en moi. . . H m'a répondu : — Pour le moment, la chose est impossible. Le prince de Gondé sait la manière dont je pense, que je suis disposé à tout faire pour lui. Mais je n'ai personne à qui je puisse me fier. Mon armée n'est pas à la hauteur des circonstances dans le bon sens. 11 faut attendre tout du temps. »
Cette lettre ne permet pas de douter qu'il y a eu des relations antérieures entre Condé et Pichegru ; et comme ce n'est assurément pas le prince qui les a suivies personnellement et directement, il faut bien en conclure qu'au mois d'août précédent, Pichegru a reçu une lettre de lui que lui ont remise les émissaires ou qu'ils lui ont fait parvenir par Badouville. Le fait n'est pas niable, et c'est en vain qu'on voudrait dégager de ce souvenir la mémoire de Pichegru. La question, dès lors, n'est pas de savoir s il a vu les émissaires, ni par quelle voie, dans le cas contraire, il a reçu leurs propositions, mais pourquoi, étant prouvé qu'il n'en a tenu aucun compte, il n'a pas coupé court à ces rapports compromettants. A cette question, on ne peut répondre que par des hypothèses. Toutes sont permises, même celle qui conclut de l'attitude de Pichegru qu'il s'est emparé
(le la démarche de Condé et des visites de Fauche- Borel, qui était bien homme à jouer double et même triple jeu, comme d'un moyen de connaître les projets des émigrés, leurs moyens d'action et les plans des Autrichiens. Mais celle-ci est la plus fragile, et il en est de plus vraisemblables.
Al'heure où Gondé s adressait à lui, Pichegru, comme tous les hommes prévoyants, ne pouvait pas n'être pas pénétré des innombrables périls auxquels l'impéritie des gouvernants, la guerre civile déchaînée, le désarroi des esprits, la désorganisation générale et les incertitudes, quant à l'avenir, exposaient la France. La restauration des Bourbons n'était pas alors considérée comme impossible. Elle l'était si peu qu il est admis aujourd'hui que si les émigrés n'eussent, par leurs folies, découragé les dispositions d un grand nombre de citoyens résidant à 1 intérieur, elle se fut opérée.
En ces conditions, on peut supposer que Pichegru, en écoutant les émissaires de Condé, en ne les repoussant pas avec indignation, n'a peut-être voulu que se ménager en vue du lendemain. S'il a vu pour son pays en danger une chance de salut dans le rétablissement de la monarchie, il est compréhensible qu'il ne se soit pas jeté au travers des efforts royalistes et qu il se soit même déclaré prêt à les seconder.
Rien ne tenait plus ; tout était compromis et menacé ; c'eût été son droit de citoyen d appeler de ses vœux un régime nouveau et réparateur, à la condition cependant de ne pas en favoriser le triomphe par la violation
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de ses devoirs militaires et en ouvrant à Tétran^cr sa patrie. Or, à cela, il s'est toujours refusé. La preuve en est non seulement dans sa conduite militaire, mais encore dans tous ses propos, dans ceux même que lui prêtent Montgaillard et Fauclie-Borel.
« Je ne veux pas être le second tome de Dumouriez, dit-il et répète-t-il, à les en croire; rien de partiel. Qu'on ne fasse rien de décousu, ou on perdra la chose. Qu'on entreprenne l'esprit public autant que possible jusqu'à ce que j'aie trouvé le moment favorable d'éclater. J'ai mon plan; il comprend tout, je l'exécuterai; qu'on me laisse faire et qu'on soit sans inquiétude sur les moyens que je croirai, d'après les circonstances, devoir prendre, malgré qu'ils paraîtront ne pas coïncider avec les vues qu'on a de l'autre côté. " Ces idées le hantent; il y revient sans cesse : « Qu'on ne se presse pas, qu'on ménage l'opinion; qu'on ne parle que d'oubli, ni de punir personne. Une fois le roi en France, il sera le maitre de faire ce qu'il voudra, et je ne me mêlerai plus de rien. " Enfin, d'après le rapport de Fauche-Borel d'où ces paroles sont tirées, il dit une autre fois : « Le roi, le prince et les émigrés ne pourront jamais me faire un reproche fondé. J'ai défendu le territoire français ; je le rendrai intact à Sa Majesté. Je ne désire ni grâces, ni récompense... J'espère que La Fayette et Dumouriez ne sont point dans ce que vous êtes chargé de me dire. »
Si Fauche-Borel a été plus véridique ici qu'il ne l'a été ailleurs, ce qu'il n'est pas en notre pouvoir d'affir-
mer, nous voilà bien loin des projets qu'on prétait à Pichegru au mois d août. Les inventions calomnieuses qui ont suivi les premières entrevues se sont effondrées. On ne parle plus de livrer à TAutriche les places fortes delAlsace. ni dépasser le Rhin, ^'ous entendons le langage d'un homme politique fatigué du régime qui pèse sur son pavs et menace de le perdre, mais non celui d un traître. Qu'il soit disposé à faire défection à la république, c'est possible. Mais qu'il veuille v employer la trahison, ses paroles le démentent comme sa conduite. Objectera-t-on que ses premiers projets ont réellement existé et que s'il y a renoncé, c'est après la journée du 13 vendémiaire (5 octobre) durant laquelle Bonaparte a défendu la Convention expirante, écrasé les sections rovalistes, assuré la mise en train de la constitution nouvelle et lavènement du Directoire? Alors, nous rappellerons que Pichegru n a pas attendu ce jour pour marquer sa volonté de remplir tout son devoir de soldat. Dès le mois de septembre, ses actes militaires ont été tels quils rendaient inexécutables les plans que Fauche-Borel et Courant prétendaient tenir de lui, alors même que la surveillance de son entourage et des représentants du peuple ne l'eut pas empêché de les exécuter. Sans doute, Montgaillard a prétendu, à propos des représentants, que Pichegru ne s'en inquiétait guère, et qu au besoin il les « f. .. dans le Rhin " . Mais c'est encore ici un mensonge, une gasconnade de Montgaillard, et, de son propre aveu, Pichegru, lorsque Condé lui a demandé de lui livrer ces hauts
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personnages, a implicitement refusé en condamnant tout le plan où figfurait cette exigence.
A l'appui des considérations qui précèdent, voici une lettre confidentielle de Pichegru à Moreau (1), qui ne laisse guère de doute sur ses dispositions. Un journal ayant écrit contre lui le 15 septembre pour contester ses talents de général, il répond le 19 octobre : « Je n'avais pas eu la moindre connaissance, mon cher ami, de la diatribe insérée sur mon compte dans la Gazette française du 15 septembre que je me suis procurée sur les indications de ta lettre. S'il était possible d'ajouter à l'attachement que je t'ai voué, la démarche que tu as bien voulu faire à ce sujet ne pourrait manquer de produire cet effet. Mais, depuis longtemps, je comptais sur ton amitié, et le nouveau témoignage que tu viens de m'en donner n'a fait qu'ajouter à ma reconnaissance. Veuille, je te prie, la faire partager à tous les généraux qui ont bien voulu joindre leurs attestations à la tienne. Elles me sont infiniment précieuses, quoique je sois bien décidé à n'en pas faire usage. Cette circonstance, non plus que toute autre de cette espèce qui pourrait se présenter à l'avenir, ne me fera point sortir de mon caractère, et je ne répondrai jamais à aucun article des journaux. Je me persuade que le compère Gaspard du 3" régiment d'artillerie est un être imaginaire. Mais, fût-il existant, je ne lui ferai la grâce de lui répondre
(1) Les lettres confidentielles de Pichegru à son ami sont conservées au Dépôt de la guerre, où elles furent sans doute envoyées en 1804, après l'arrestation de Moreau, suivie de la saisie de ses papiers.
que d'une manière palpable. S'il savait combien peu je tiens à une futile renommée, il ne se donnerait pas la peine de l'attaquer. Que mon nom soit tout à l'heure enseveli sous la poussière, et qu'enfin ma patrie soit tranquille et heureuse. »
Elle est éloquente, cette lettre qui met si vivement en lumière l'ingratitude dont, deux ans plus tard, fit preuve Moreau lorsqu'au lendemain de fructidor, passant du côté du vainqueur, il osait écrire en parlant de Pichegru : " Depuis longtemps, je ne l'estimais plus. » Comment douter de la sincérité des accents de Pichegru quand elle est confirmée par tant d'autres faits et d'autres paroles si propres à prouver qu'il n'a jamais voulu trahir son pays ni se déshonorer? Il n'en a pas moins fourni lui-même des armes à la calomnie par une imprudence coupable, laquelle laisse planer une ombre sur sa conduite et oblige l'historien de ces heures obscures et troublées à s'entourer, pour le justifier, de toute la lumière de documents irréfutables et d'évoquer, dans un cadre de vérité, le souvenir de ses actes de soldat, abominablement dénaturés par ses calomniateurs.