‹ La conjuration de Pichegru et les complots royalistes du midi et de l'est, 1795-1797Chapitre 13 sur 29 · LES COMPLOTS ROYALISTES DANS LE LYONNAIS ET LA FRANCHE-COMTÉ · texte numérisé non relu

LES COMPLOTS ROYALISTES DANS LE LYONNAIS ET LA FRANCHE-COMTÉ

Partie liée. — Les illusions des royalistes. — Lettres révélatrices, — Le rûle des agents anglais. — Crédulité de Gondé et de Wickham. — L'affaire de Besançon. — Les conjurés et le général Ferrand. — Les imprudences du marquis de Bésignan. — Saisie de ses papiers et découverte de ses complots. — Jugement d'Imbert-Colomès sur lui et sur Lamothe. — Les Autrichiens et Condé. — Découragement de celui-ci. — Immobilité de Pichegru. — La catastrophe de Besançon. — Lamothe dans la Haute-Loire. — Le marquis de Surville. — Il part pour Vérone.

Tandis que le prince de Condé, sur la foi des émissaires infidèles et menteurs qu'il avait employés à son entreprise, croyait négocier avec Pichegru, d'autres agents plus dignes de sa confiance, sinon par la perspicacité, du moins par la loyauté, opéraient dans le Lyonnais et la Franche-Comté. A Lyon, c'était l'ancien maire Imbert-Colomès, Terrasse de Tessonnet, jadis officier au régiment du Maine; les abbés deLinsolar, de Lacombe et de Villers, émigrés rentrés; à Besançon, l'abbé de Chaffoy (1); l'abbé Breluque, ancien directeur

(1) Il fut sous la Restauration évêque de Nîmes.

du séminaire; Pautenet de Véreux, qui avait servi dans l'armée des princes; le capitaine du génie Tinseau d'Amondans, les frères Antoni, propriétaires considérés dans le pays; Bouvenot, qu'on avait vu tour à tour soldat, prêtre, procureur de la commune au chef-lieu du département du Doubs, et enfin un sieur Alixand, que les documents désignent tout à la fois sous ce nom et sous celui d'Alexandre.

A l'aide des ressources dont ne cessaient de les pourvoir les commissaires anglais Wickham et Grawfurd, ces personnages fomentaient la révolte dans les contrées confiées à leur action; ils y préparaient des soulèvements qui devaient éclater à l'heure où l'armée de Condé, réunie à celle de Pichegru, après avoir passé le Rhin sous la protection des canons autrichiens, marcherait sur Paris, drapeau blanc déployé.

Tous ces projets étaient liés. C'est dans un but commun que leurs auteurs exerçaient leur zèle, les uns ici, les autres là. Dès le mois de septembre ceux qui opéraient à Lyon se disaient prêts à agir, et Tessonnet, en homme qui ne doute de rien, adressait à Wickham, le 21 de ce mois, un suggestif compte rendu de sa conduite et des résultats dus à son activité.

Quelle que soit la longueur de ce document, il témoigne à un si haut degré des illusions dont ces conspirateurs plus candides que dangereux alimentaient leurs espérances, qu'il nous paraît bon d'en donner ici de larges extraits. Plus les événements sont confus et obscurs, et plus l'historien doit considérer comme une

bonne fortune de pouvoir laisser la parole aux acteurs qui y ont figuré.

" Nous commençons à être en état de vous rendre compte de l'affaire dont vous nous avez charjjés, écrivait de LyonTessonnet. Nous vous supplions de mettre tout en œuvre pour presser le passage du Rhin. Jamais le moment ne fut plus favorable. Le salut de la France ne dépend plus que de vous et des Impériaux, nous pouvons vous l'assurer, et si vous daignez réfléchir sur les reproches que vous auriez à nous faire si nous vous trompions, vous ne craindrez pas que nous exagérions les succès que nous vous promettons, si vous agissez sans délai.

« Voici le détail de ce que nous pouvons vous assurer. Nous ne vous parlerons ni du Porentruy, ni du département de la Haute-Saône, ni de Besançon dont nous ne nous sommes pas occupés, puisque vous vous les êtes réservés; mais si, après avoir passé le Rhin, un corps d'Autrichiens s'avance seulement jusqu'à Besançon avec l'armée de Condé et que cette armée se prépare à avancer, nous nous engageons à soulever Lonsle-Saulnier, ses environs, le département de l'Ain et le pays de Gex, la ville de Lyon, le Lyonnais, le Forez, les montagnes qui couvrent ce pays depuis Tarare jusques au mont Pila.

« Vous pouvez compter encore sur l'insurrection du Vivarais, des Hautes-Cévennes, du Gévaudan et du Puyde-Dôme, c'est-à-dire de la partie de l'Auvergne que couvrent les monts, Riom, la Limagne et ses mon-

ils LA CONJURATION DE PICHEGUU

tagnes entre Clermont et les trois provinces du Nivernais, du Bourbonnais et de l'Angoumois. Cette étendue de pays, comme vous voyez, est très considérable et remplit au delà de ce que vous demandiez. Ce n'est cependant qu'une partie de ce qui se décidera en votre faveur, si nous ne sommes pas trompés sur les assurances des personnes d'un zèle éprouvé et démontré par leurs actions précédentes, et dont les rapports sont encore confirmés par la notoriété publique.

n Vous pouvez encore compter sur Vienne, le comtat Venaissin, Aix, Marseille et la partie de la Provence qui est entre le Rhône et les Vaux d'Oliviers, ce qui comprend Arles, Salon et Tarascon. Il faut y ajouter Aigues-Mortes, Nîmes, les campagnes voisines qui ont les mêmes dispositions. La volonté dans ces pays est excellente ; il ne reste qu'à les organiser et les mettre en état de s'appuyer mutuellement. Les agents que nous avons choisis pour cette besogne sont déjà partis, et avant quinze jours, c'est-à-dire avant que vous puissiez arriver à Besançon, quand même vous passeriez le Rhin dès aujourd hui, tout serait prêt.

" Vous devez juger d'après cela combien il est nécessaire que vous vous hâtiez, car nous ne nous dissimulons pas que si la nouvelle constitution s'établit(l) etque l'Assemblée se renouvelle en entier, les parents des députés, leurs amis, leurs électeurs formeront à cette nouvelle puissance un parti formidable, d'autant plus que la

(1) La constitution de l'an III, votée par la Convention avant de se séparer.

France fatig^uée ne soupire qu'après la tranquillité que l'Assemblée nouvelle lui procurerait sans doute dans les premiers instants.

" Il est impossible d'ailleurs de douter que, en préparant dans autant de points que nous sommes obligés de le faire, la Convention n'acquière à la fin, si on tarde d'agir, des preuves ou au moins des indices de ce que nous faisons, et que, sur le moindre soupçon, elle ne répande dans ce pays des troupes dont la présence seule suffirait pour faire évanouir toutes nos espérances. Nous ne craignons pas de répéter qu'il est instant d'agir, que nous répondons de tout s'il n'y a pas de délai, que nous ne répondons de rien si on tarde.

<i Nous nous sommes occupés utilement de l'armée, et vous allez en juger. Nous avons à nous un adjudant général dont nous sommes sûrs ; nous avons des espérances sur le général qui est à la tête de l'état-major, et sur celui qui commande l'armée à la porte de Lyon. Nous sommes sûrs de faire déserter deux cents dragons ou chasseurs de cette armée qui n'est que de quinze cents hommes. Nous allons faire travailler le reste, et nous sommes à peu près assurés de réussir sur un grand nombre. Ce qui est plus important encore, ce sont les fortes espérances que nous avons de gagner Kellermann, commandant en chef l'armée des Alpes. L'adjudant général, qui est à notre dévotion, nous en répond sur sa tète. Si ces espérances se réalisent, quelles sont les promesses que vous nous autorisez à lui faire? Quel est l'argent que nous pourrons y sacrifier?

120 LA CON.iri'. ATION DE PICHEGRU

a C'est à M. deBausset, capitaine aux gardes suisses, que vous devez tout ce qui a été fait relativement aux {généraux. Vous jugez d'après cela à quel point il a été utile. Nous vous prions de lui écrire pour lui en témoigner votre reconnaissance. Un grand vicaire du diocèse qui vous est déjà connu nous est également fort utile; c'est par lui que le Lyonnais, le Forez et une partie de l'Ain seront mis en mouvement. Nous vous prions encore de lui écrire. Vous voyez qu'au lieu de deux agents, vous en avez quatre qui vous servent avec le même zèle.

« Nous sommes instruits par voie sûre que la désorganisation est à son comble dans les armées des Alpes et d'Italie; le plus grand nombre, la presque totalité des bataillons est réduite à quatre cents liommes, c'està-dire au-dessous de la moitié. Ils manquent de tout; ceux que nous voyons font horreur et pitié ; ils sont sales, maigres et défigurés; aucune recrue ne joint les corps qui sont dans l'intérieur, réduits à la moitié dès qu'on les envoie aux frontières.

» Outre les objets dont nous avons parlé, nous nous sommes occupés à préparer les moyens de nous emparer de Saint-Etienne, et nous espérons y réussir quand le moment en sera venu. Mais les étourderies de MM. Bésignan et Lamothe (1) ont forcé les représentants à faire évacuer de cette ville la plus grande partie des fusils. Il n'en reste que dix mille. N'oubliez donc

(J) Nous avons déjà parlé de ces deux agents dans le premier chapitre. On verra bientôt combien ils méritaient les défiances qu'ils inspiraient.

pas d'en apporter avec vous la plus grande quantité possible. On vient d'envoyer contre eux, de Lyon, cinq cents hommes d'infanterie et vingt-cinq de cavalerie, et on fait marcher deux autres bataillons sur le Puy en Velay. "

Quelque hâte qu'eut l'auteur de ce rapport de voir le prince de Gondé passer le Rhin, satisfaction ne lui fut pas donnée, les Autrichiens, après avoir d'abord autorisé le passage, ayant refusé ensuite de le laisser exécuter. Mais ce contretemps ne ralentit pas les préparatifs formidables que les agents de Lyon prétendaient mener à bonne fin. Ils s'appliquèrent à les compléter. Le 13 novembre, Irabert-Colomès, convaincu qu il y avait réussi, ne manquait pas d'en tirer orgueil et de chanter victoire dans une lettre qu'il adressait au roi de France à Vérone pour confirmer les allégations de Tessonnet :

« Sire, lui disait-il, je viens mettre sous les yeux de Votre Majesté les résultats des opérations que j'ai faites de concert avec un petit nombre de gens dont je suis parfaitement content. De ce nombre est le porteur de la présente, neveu du brave Précy, et digne d'un tel oncle. Les choses sont au point. Sire, que j'ai l'assurance de mettre sur pied dans deux ou trois fois vingt-quatre heures quarante mille hommes en état de se battre, dont bonne partie a fait la guerre. Ce nombre nous sera fourni par notre ville, les montagnes des environs et la lisière de nos départements voisins. Outre cela, nous ferons mouvoir au premier signal cinq ou sLc

départements au moins, et nous y enverrons des détachements pour les décider plus sûrement.

« J'ai pris des mesures certaines pour les approvisionnements. Il nous manquera quelques armes; mais à force de désarmer les suspects et les faibles, nous armerons vos bons sujets. Nous aurons quelques canons pour commencer, et nous en prendrons . Nous avons des munitions pour guerroyer, et nous savons où en trouver, et par-dessus tout cela nous sommes animés du courage que nous inspirent l'amour de Louis XVIII et le désir de le voir sur son trône pour le bonheur de la France.

« J'ai écarté ou laissé agir, Sire, dans leur particulier, une foule d'agents ou se disant tels. Ils ont contribué à réveiller et maintenir le bon esprit, mais je n'ai pas cru devoir communiquer avec eux, dans la crainte d'en rencontrer d'indiscrets qui auraient compromis la chose publique (1). Quand le moment viendra, on emploiera tous ceux qui ont une vraie mission. J'ai voulu tenir seul le fil de mes opérations pour être sûr du secret, et je réponds sur ma tète de leur succès si Votre Majesté veut avoir la bonté de me continuer son entière confiance.

« Mais pour aller jusqu'au bout, ou plutôt pour être sûr de me faire obéir au moment de l'éclat, dans le cas où la jalousie ou quelque autre passion m'opposerait des

(1) On trouvera aux pièces historiques, F, une curieuse lettre d'Imbert- Colomès se plai{;nant des agents royalistes, de leurs imprudences, de leurs indiscrétions, et des risques qu'ils lui font courir.

obstacles, j'ai besoin, Sire, d'un titre authentique de votre main, que le porteur de le présente déposera sur la frontière pour que je puisse le faire entrer au moment du besoin.

« Je crois que notre général en chef (Précy) ne peut venir avec sûreté en France qu'après le premier éclat. Jusque-là, il est à propos qu'il soit prêt sur la frontière; je le ferai avertir à temps, mais il se passera trois ou quatre jours du premier mouvement jusqu'à son arrivée, et pendant ce court espace j'ai besoin de pouvoirs en quelque sorte illimités. Mais il n y aura dans le premier moment autre chose que des rassemblements, et le général arrivera à temps pour diriger les opérations militaires. Il est mon ami intime, et je n'ai pas de plus vif désir que de voir accroître la gloire qu'il a acquise, et tous les bons Français marcheront avec ardeur sous ses drapeaux. Il amènera avec lui tous les officiers que Votre Majesté ou Mgr le prince de Gondé auront indiqués. Mais j'en ai ici tout ce qu'il enfant pour le début ; s'il en arrivait d'avance, ils donneraient l'éveil et feraient manquer le coup. Je crois même que le général doit rester caché sur la frontière pour qu'on ne soupçonne rien.

" Trois ou quatre jours avant l'exécution, je soumettrai mon plan à un conseil que je composerai d'un petit nombre d'anciens officiers d'élite, et l'arrêterai de concert avec eux. Je ne peux pas fixer le moment précis de l'exécution. Nous pouvons avoir la main forcée pour devancer, ce que nous éviterons autant que nous

pourrons, et quelque obstacle imprévu peut nous retarder ; mais à moins de ces événements au-dessus de toute prévoyance humaine, j'espère faire dans quatre à cinq semaines retentir dans une bonne partie de vos États le cri de : Vive le roi ! J'agirai au surplus de concert avec Mgr le prince de Condé et M. Vickham ; mais je les prierai de ne communiquer à qui que ce soit mes dispositions ultérieures, ni l'époque de l'exécution : le secret le plus profond est indispensable.

" J'espère que Mgr le prince de Condé viendra à notre secours. Fùt-il seul, son nom et sa présence feront tout, et si Votre Majesté me permet de lai dire mon avis, je crois qu'il serait bien avantageux qu'elle se rapprochât de ses États au moment décisif, même quelques jours avant. "

En même temps qu'il faisait part au prétendant de ses projets et de ses espérances, Imbert-Colomès les communiquait à Wickham. Celui-ci s'empressait de les transmettre à Condé avant même de s'être assuré si lexposé qui lui en avait été fait ne dénaturait pas la vérité. L idée ne lui était pas venue de mettre en doute ces dires rassurants, ni de les taxer d'exagération. Imbert-Colomès passait pour l'homme le plus sage du parti. Son âge, son expérience, son passé, son honnêteté reconnus, tout le rendait digne de confiance. A ce qu'il disait, Wickham ajoutait une foi aveugle et entière.

Condé ne se montra pas moins crédule (jue le com-

missaire anglais. Comment ne reùt-ilpasété, alorsquc Fan ivée de ces nouvelles coïncidait avec une invitation de Wurmser d'avoir à s'entendre avec le général Mêlas pour passer le Rhin? Vingt jours plus tard, il devait être cruellement déçu en apprenant que la cour de Vienne ne ratifiait pas l'ordre du général en chef de l'armée. Mais ce désaveu n'était pas encore parvenu au camp autrichien lorsque Condé reçut les lettres de Wickham qui lui annonçait l'imminence de cette insurrection du Lyonnais et du Midi, préparée par ses agents et qu'ils disaient prête à éclater au moment où l'armée de Pichegru et celle de Condé marcheraient sur Paris.

K Quelle grande nouvelle, Monsieur, que celle que vous m'apprenez! mandait le prince à Wickham, le 9 novembre. Vingt-cinq à quarante mille hommes tout prêts! Voilà le genre d'insurrection qu'il nous faut et que je désire depuis six ans. L'énergie et l'activité de M. Philibert (Imbert-Golomès) nous le prouvent. Le roi lui devra sa couronne; il ne l'oubliera pas. Laveaux (l'abbé de Linsolar) me dit aussi qu'on est sûr de Kellermann et de son armée, que Marseille se déclarera, que le Dauphiné même s'évertue. Si cela est, la besogne me parait certaine avec les événements du Rhin qui rejettent bien loin Jourdan et son armée, et qui jettent le découragement et le mécontentement dans celle de Pichegru, qui, je crois, en est fort aise, car il me fait dire par notre homme qui est toujours auprès de lui qu'il est toujours dans les mêmes sentiments et que je

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ne m'impatiente pas, parce qu'il guette le moment favorable (1). «

Les illusions étaient donc à leur comble. C4ondé restait convaincu que la cause des Bourbons allait enfin connaître des jours plus heureux et que les royalistes seraient bientôt vengés de leur longue misère. Il croyait au succès, encore que cinq semaines avant, le 5 octobre, à Paris (13 vendémiaire), la Convention expirante en eût remporté un retentissant sur les sections ameutées contre elle. 11 y croyait d'autant plus que les avis reçus de Franche-Comté lui montraient ce pays animé des mêmes dispositions que les contrées où opéraient Imbert-Colomès et Tessonnet.

Ses agents de Besançon n'avaient été ni moins actifs ni moins entreprenants que ceux de Lyon, et de même qu'il n'avait pas craint de solliciter Pichegru à l'effet de l'entraîner dans le parti du roi, de même c'est au général Ferrand, commandant de la division militaire du Doubs, qu'ils s'étaient adressés afin de donner à l'heure opportune un chef aux conjurés et de leur assurer l'appui de la garnison. Qu'il la fit se prononcer, et la révolte pouvait gagner les campagnes, entraîner l'armée du Rhin, décider peut-être ainsi du sort de la République et delà France (2).

(1) Voir cette lettre aux pièces historiques, G, ainsi que d'autres échangées dans la même période et relatives au passaf;e du Rhin.

(2) Quelque ohscure et confuse qu'ait été cette affaire de Besançon, nous soniuies parvenu à la reconstituer dans ses lignes principales grâce aux Archives de Chantilly et à l'aide d'une curieuse brochure intitulée : Une négociation secrète sous le Directoire, par Léonce Pingaud. Notre savant confrère a eu dans les mains, pour se documenter, les pa-

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Les agents de cette négociation mystérieuse furent Tabbé Breluque, représentant secret du parti royaliste à Besançon, et Pautenet de Véreux, cet ancien soldat de l'armée des princes dont nous avons déjà parlé. Autorisé par Wickham, Pautenet de Véreux parvint à s'aboucher avec Ferrand et osa lui dire en face ce qu'on espérait de lui. Le général ne protesta pas. Il parut même disposé à servir le roi. Fréquemment dénoncé à Paris comme royaliste par les jacobins du Doubs, il était aigri, mécontent, irrité même, et comme ses soldats réduit au dénuement le plus absolu, « n'ayant pas reçu d'appointements depuis quatre mois » . Après son entrevue avec Pautenet de Véreux, celui-ci le considéra comme acquis à la cause.

C'est alors qu'à l'instigation de Wickham, un autre acteur, Tinseau d'Amondans, entra en scène. En sa qualité d'officier, il était chargé de rallier les bandes insurgées que Gondé espérait trouver debout, lorsque après avoir passé le Rhin, il arriverait dans les montagnes du Doubs. Il fut, à ce titre, adjoint à Pautenet de Véreux, qui n'accepta pas sans maugréer ce collaborateur, bien que la direction de l'entreprise lui eût été maintenue. Le 30 novembre, Pautenet de Veieux était à Besançon avec quelques centaines de louis en poche fournis par Wickham et un billet de Gondé ainsi conçu : « Pour confiance entière. Louis-Joseph de Bourbon. » Tandis qu'il continuait à communiquer avec Ferrand, un autre

piers du président de Vézet elles lettres de l'abbé de Chaffoy ayant trait à cet événement.

apent, Bouvenot, s'efforçait de séduire les membres de la direction départementale, et il semble qu'il obtint de plusieurs d'entre eux une réponse favorable.

Quant à Tinseau, il rôdait sur la frontière, attendant l'heure propice pour agir et mettre en mouvement les révoltés. C'est de là que le 19 décembre il faisait parvenir à Gondé le compte rendu de ses nombreuses opérations.

a Monseigneur, Votre Altesse Sérénisslme verra par la lettre de M. l'abbé de Ghaffoy etpar l'état actuel des esprits de Franche-Comté que nos justes espérances sur le concours des habitants de ce pays ne sont pas évanouies. Tous les éléments, tous les matériaux de la guerre civile y sont prêts. Les esprits y sont disposés. .. deux généraux gagnés... les administrations de deux départements d'accord avec eux; celle du troisième, quoique moins bonne, bien disposée ; les habitants des villes ennemis de la Convention par l'emprunt forcé , qui tombera sur eux principalement, par la crainte du terrorisme et par la cherté des subsistances ; ceux des campagnes par l'amour de leur religion, par la crainte des réquisitions d hommes et de denrées, qui vont se faire tant pour l'emprunt forcé qu'à titre d'impositions et de sommations au nom de la loi ; les campagnes peuplées de déserteurs armés et associés à la barbe des gendarmes, qui n'osent plus marcher contre eux depuis que quatre ont été tués près de Blamont et cinq à Saint-Georges entre Mortan et Pontarlier.

(i Les administrations sont disposées à ne pas se lais-

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ser destituer, le général en chef à les soutenir et à conserver son commandement. Il a dans sa main trois places : les forts sur Salins, la citadelle de Besançon et Blamont. Les forts de Salins et la citadelle de Besançon sont la clef des montagnes ; quatre cents hommes dans îes premiers, mille dans celle-ci, sont une garnison suffisante. Dans tous les temps, ces deux places sont extrêmement difficiles à investir, la montagne étant armée, et pendant l'hiver cela devient à peu près impossible. En arrière de ces places, quarante à cinquante lieues de montagnes, sur dix de largeur, avec qui elles communiquent, et ces mêmes montagnes pouvant tirer par la contrebande de l'étranger une partie de ce qui leur manque; la plaine de Franche- Comté pareillement bien disposée et étant ouverte de toutes parts aux excursions qui se feraient depuis la montagne. Le Porentrui partage les mêmes dispositions et porte la communication de l'intérieur jusqu'aux bords du Rhin. Ce pays est d'ailleurs à peu près sans troupes, deux et demi des trois bataillons qui y étaient répandus ayant été envoyés pour renforcer la garnison de Huningue, qui est aujourd'hui de trois bataillons.

" Avec de pareils moyens, si le général Ferrand veut lever le bouclier pendant que nous l'appuierons de toutes les forces des montagnes, il peut se soutenir, car si on envoie contre lui une armée, qui ne peut pa& être bien nombreuse, elle ne peut pénétrer dans la montagne sans faire le siège de Salins ou de Besançon ;

elle ne peut investir complètement ces deux places. Enfin, on peut dans huit jours ramasser trente mille hommes pour tomber sur elle pendant que la garnison s'occuperait. Il ne s'a^jit donc que de déterminer le général et les administrations à lever le bouclier en leur promettant l'appui des campagnes. Nous avons répandu force poudre et balles dans celles-ci ; il v a beaucoup de fusils et beaucoup d'hommes prêts à s'en servir. Je repars demain pour mettre toutes ces considérations sous les yeux de M. Wickham, et s'il se détermine à faire quelques fonds, je passe tout de suite en Franche-Comté pour m'aboucher avec les trois ou quatre principaux chefs, tant militaires que civils et ecclésiastiques.

« Le motif sur lequel j'insisterai le plus vis-à-vis de M. Wickham est la puissante diversion que cela ferait contre l'armée d'Italie, dont les progrès sont extrêmement gênants pour les Anglais, car cela leur coupe toute communication directe entre la Corse et l'Italie. On ne peut pas se dissimuler que la Convention fera marcher contre nous un corps de son armée d'Italie. Mais quand on fait la guerre, il faut bien s'attendre à trouver des ennemis. Il faudra d'ailleurs que cette armée passe entre Lyon et nous, ce qui n'est pas commode pour son approvisionnement ni pour elle. Les Anglais pourraient d'ailleurs renforcer l'armée d'Italie de leur régiment de Iloyal-Étranger qui est en marche, et qui ne peut arriver en force que par Trieste ou par Civita-Yecchia. Si l'évacuation de la rivière de Gènes

eût été prévue, je doute fort qu'il eût reçu Tordre de s'y rendre.

« La plus grande difficulté, Monseigneur, sera sans doute de faire marcher ensemble les gens des villes et ceux des campagnes. Les premiers sont mus par la haine de la Convention et par leur intérêt plus que par l'amour de la royauté; les seconds, par amour de la religion et de la monarchie. Toutes les relations de ceux-ci sont avec les royalistes, toutes les relations des premiers sont avec les républicains constitutionnels, et je ne vols qu'un moyen pour accorder des éléments aussi discordants, c'est que nous fassions insurger les campagnes en même temps que le général lèverait le bouclier à Besançon : que M. de Follenay (1) vienne se mettre à la tête de cette masse que nous organiserions le plus promptement possible, ce qui est fort aisé, pendant que le général Ferrand ferait agir ses troupes. Les deux généraux se concerteraient; pendant ce temps. Monseigneur pourrait envoyer soit M. de Malseigne, soit tout autre officier général, en qui il a le plus de confiance, et fondre toutes ces parties hétérogènes en un seul tout, par la présence de Mgr le duc d Enghien.

« J'espère que Monseigneur voudra bien considérer qu'un voyage en Franche-Comté, pour un homme qui y est aussi connu que moi et qui y a tant d'ennemis, offre des périls d'un genre peut-être plus difficile à braver que les risques ordinaires de la guerre. Je ne fais

(1) Officier de l'armée de Condé comme le général de Malseigne dont il va être question.

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cette remarque à Monseigneur que pour l'engager à agréer cette marque de mon dévouement pour mon roi et pour Son Altesse Sérénissime, et je la supplie de croire que la plus flatteuse preuve qu elle puisse me donner de sa haute protection, c est de me mettre dans le cas de servir utilement la cause dont elle est le principal appui. M. le comte de 1 Aubespin partage les mêmes sentiments et ne se croirait pas, sans ce nouveau rayon d espérance, autorisé, par le recrutement dont il est chargé, à ne pas aller remplir un devoir plus brillant sous les yeux de Monseigneur.

" J'ai fait remarquer à M. Tabbé de Ghaffoy que jusqu'à ce que l'affaire eût généralement éclaté, Monseigneur ne pouvait pas se priver d'un officier général de confiance, quelque fût celui sur lequel pourraittomber son choix, dans le moment où il lui était le plus utile; mais il m'a répondu que Monseigneur daignerait excuser les méprises d un ecclésiastique que des circonstances obligent de parler de guerre.

" J ajouterai à ce que j'ai exposé jusqu'ici à Monseigneur que si le général Ferrand prend sur lui de commencer, il rend un grand service à la monarchie et au roi; qu il serait peut-être utile que Monseigneur l'assurât par sa propre main de la reconnaissance du roi et de la sienne, et comme il n'a eu jus({u ici d intermédiaire que lecclésiastique dont M. labbé de Chaffov lui parle dans sa lettre et M. de Véreux, c'est-à-dire deux personnes qui, quoique pleines de zélé, sont totalement étrangères au militaire et ne peuvent par consé-

quent, sous ce point de vue, lui inspirer de la confiance, il serait peut-être avantag^eux pour le bien du service que Monseigneur l'assurât qu'il peut parler avec confiance au militaire qui lui remettra ou fera remettre cette lettre. Si cet officier est un autre que moi, je tâcherai de l'aider de toutes mes connaissances locales, et je ne ferai pas même en cela un sacrifice à la cause que je sers. Si c'est sur moi que Monseigneur laisse tomber son choix pour cet objet, je ferai tous mes efforts pour justifier sa confiance. »

Trois jours après, se trouvant à Lausanne, il ajoutait à sa lettre ce post-scriptiim : u Je quitte dans ce moment M. Wickliam à qui j'ai fait agréer la plus grande partie des idées que je viens d'exposer à Monseigneur. Je vais en France pour voir les principales personnes de qui notre affaire dépend. Si le général Ferrand et les administrateurs veulent agir, M. Wickham m'autorise à promettre pour quatre mois consécutifs cinq mille louis par mois, et comme il me laisse le soin de disposer de cette somme. Monseigneur peut être assuré que j'en dirigerai la dépense de manière à ce que, sans offenser le parti citadin, la meilleure part en tombe sur le parti des gens de la campagne dont le royalisme et la religion sont beaucoup plus assurés. J'ai, d'après les ordres de Monseigneur, consulté M. Wickham sur les principales démarches, ne voulant prendre sur moi que le moins possible dans des affaires de cette importance. »

Les choses en étaient à ce point et, tant dans la

Franche-Comté que dans le Lyonnais, semblaient promettre au royalisme une victoire prochaine, lorsqu'une suite d'incidents imprévus et désastreux vint à rimproviste livrer au Directoire le secret de ces conspirations que leurs auteurs avaient pu organiser et conduire jusque-là sans être inquiétés.

De la manière dont elles furent dévoilées, sinon dans leurs détails, du moins dans leurs lignes générales, il existe plusieurs versions à travers lesquelles les documents officiels ne répandent qu'une lumière incomplète, insuffisante à en éclairer les obscurités. Deux faits seulement ressortent avec précision de l'étude de ces documents : le premier, c'est que les découvertes de la police portèrent d'abord sur l'entreprise de Lyon ; le second, c'est qu'elles résultèrent de l'imprudence de l'un des agents du prince de Condé, le marquis de Bésignan.

Au début de ce livre (1), dont la suite va mieux faire connaître ce personnage, il a été déjà fait mention de lui. Depuis le commencement de la Révolution, il avait donné à la cause royaliste des gages non équivoques de dévouement et d intrépidité. Dans le Midi, dont il était originaire, il lui avait recruté des partisans, payant de sa personne et de ses biens, jouant sa vie tantôt pour se défendre dans son château assiégé par les républicains, tantôt après sa défaite, alors que, proscrit et sans tenir compte des périls auxquels l'exposait sa qualité d'émi-

(1) Voir page 9.

gré, il était apparu à Lyon et dans les Gévcnnes, pour provoquer la gfuerrc civile de laquelle il attendait le rétablissement de la monarchie.

Dévoré du besoin de jouer un rôle, considéré à Vérone, dans l'entourage du roi, comme un homme plus entreprenant que prudent, plus mobile que persévérant, il n'avait pas tardé à donner de lui la même opinion au prince de Condé, à Précy, à Wickham, à tous ceux, en un mot, auxquels il allait à toute heure soumettre les projets dont était prodigue son esprit inventif et agile. Comment, en dépit des défiances qu'il inspirait, parvint-il à surprendre ce qui se passait à Lyon? L'ap})rit-il à Mulheim de l'un des familiers de Condé? Est-ce à Lyon où, depuis le 9 thermidor, il venait fréquemment, qu'il y fut initié?

A ces questions, on ne saurait répondre avec certitude. En tout cas, on le voit bientôt au courant de l'entreprise, brûlant d'y participer, parvenant à s'y tailler un rôle en imposant ses services, tentant même de substituer aux plans en cours d'exécution d'autres plans dont il était l'auteur. L'exposé qu'il en avait fait formait un manuscrit assez volumineux, grossi par une correspondance abondante et qu'il portait ordinairement sur soi dans ses incessantes allées et venues. C'est ce dossier que, le 18 novembre, allant de Lausanne à Lyon, il se laissa enlever en passant la frontière.

Les circonstances quelque peu romanesques de cette saisie nous sont révélées par le rapport auquel elle

donna lieu et qui fut adressé au Directoire : " Le 27 brumaire dernier, un employé des douanes, au bureau Mégrin, département de l'Ain, rencontra une jeune fille de douze ans qui passait un paquet qu'elle paraissait vouloir soustraire à la visite. D'après 1 embarras qu'elle montra à son approche et sur la réponse qu elle lui fit que ce paquet appartenait à l'un des voyageurs qui étaient dans la malle du courrier de Genève à Lyon, il s'en saisit au moment où elle allait le remettre à l'un de ces individus qui était en avant de la malle et suivait de près cette fille. Il fut même obligé de recourir à la fuite pour éviter leur poursuite. »

Bientôt après, les cinq cents pièces qui composaient ce dossier révélateur étaient expédiées à Paris par le représentant du peuple Légot qui se trouvait en mission dans le département de l'Ain. Le Directoire eut ainsi connaissance non du plan d'Imbert-Colomès, mais de celui de Bésignan qui malheureusement, sinspirant du premier, recourait aux mêmes moyens, utilisait les mêmes personnes et les désignait. C en était assez pour que nombre de gens fussent gravement compromis et pour justifier les mesures rigoureuses qui furent prises à Lyon ainsi que dans toutes les contrées que Bésignan avait indiquées comme livrées aux influences royalistes.

Quant à lui, il fut prouvé que, depuis qu après le siège et la destruction de son château, il avait été mis hors la loi, il ne cessait de fomenter une contre-révolution. A l'armée de Condé, où il avait un moment

paru ; à Lyon, où ensuite il avait osé venir et résider au péril de sa vie; à Rome, où il était allé supplier le Pape de lever des troupes et de s'unir à la coalition, comme intéressé à rentrer dans la propriété du comtat Venaissin ; dans ses rapports avec les représentants d'Autriche et d Angleterre, délégués auprès des princes ; partout, il avait conspiré et s'était efforcé de faire le jeu des ennemis de l'intérieur. A Lyon notamment, il avait provoqué des conciliabules, présidé des réunions secrètes, prêché la nécessité de grouper les gardes nationaux « dont on était sur > et de " régulariser le zèle apostolique » des égorgeurs et assommeurs désignés sous le nom de Compagnons de Jésus. Il voulait aussi créer une légion d' a ouvriers évangéliques » , à l'effet de « fanatiserle peuple des campagnes, de l'aliéner par degrés contre le gouvernement de la République , de l'électriser en faveur de la royauté ». — «i Envoyeznous des prêtres, écrivait-il à Condé. C'est l'expédient le plus sûr pour dominer l'opinion. La force ne peut rien sans elle; il faut 1 éclairer. " Enfin, sa dernière conception, la plus récente, se résumait dans ce complot qu'on venait de découvrir, dont le siège principal était à Lyon, et qui devait liguer entre eux les départements riverains du Rhône et ceux qui les avoisinent. Dans plusieurs lettres dont il avait conservé les minutes, Bésignan se vantait d'avoir organisé un peu partout, sur ce vaste théâtre, des bandes armées. Il énumérait les forces militaires sur lesquelles il comptait, formées surtout de la <i partie saine " des gardes natio-

nales; il indiquait les lieux de leurs rassemblements, les itinéraires quelles devaient suivre, les points où elles devaient se réunir. Il ajoutait qu'il disposait de ressources considérables. C'est dans la Haute-Loire que le mouvement devait d'abord éclater. A cet effet, il avait décide M. de Blumestein, directeur des fonderies du Forez, à lui livrer la poudre dont il aurait besoin.

M. de Blumestein n'était pas le seul affilié que désignât Bésignan. Les papiers qu'il avait si maladroitement laissé saisir nommaient d autres personnages : les généraux de Précy etdeCbavannes, encore à 1 étranger; le colonel de Tessonnet, Imbert-Golomès, le marquis de Surville, le chevalier de Lamothe, qu'il avait connu à 1 armée royale, et enfin les abbés de Linsolar et Devillers, qu'il appelait les chefs du diocèse de Lyon.

Il résultait encore de l'examen de ses papiers qu il était en désaccord avec le premier de ces ecclésiastiques, u en ce que celui-ci, dit le rapport qui est sous nos yeux, pour mettre à couvert la conjuration jusqu au moment où elle devait éclater avec certitude du succès, avait, dans ses instructions aux prêtres, décidé qu'ils pouvaient tolérer que les initiés se soumissent provisoirement aux lois de la République, et que, dans sa correspondance avec les princes et le prétendant, il est parvenu à présenter Bésignan comme un homme dangereux par son caractère bouillant, ses imprudences qui ont été dans le cas plusieurs fois de faire avorter le projet et d en compromettre les chefs et complices. On

s'explique, d'après ces motifs, que Bcsixrnan, quoique la cheville ouvrière et active de ces machinations, n'ait pu obtenir la commission de principal açent des princes et ait été comme disgracié pour avoir tenté de faire éclater la révolte avant que les moyens d'exécution fussent suffisamment assurés. »

La conclusion que tirait ce rapport de la minutieuse analyse des papiers saisis n'était que trop justifiée par la réalité des faits. L'auteur de ces plans plus ingénieux que réalisables avait dû se résigner à ne tenir que le second rôle, sous les ordres de Précy et de Chavannes. Il espérait du moins que sa vaillance dans l'action et le succès final lui rendraient la première place, à laquelle il se croyait des droits. C'est tandis qu il nourrissait cet espoir et attendait le signal d'entrer en branle que la saisie de ses papiers venait le dénoncer tout à coup au Directoire, anéantir ses projets et signaler à la police la plupart des gens qu'il avait voulu s'associer, malgré Imbert-Golomès, qui le considérait comme un brouillon et ne voulait même pas le recevoir.

C'était un désastre pour sa cause et pour lui-même. Sur son désir formel. Surville et Lamothe, qu'aussitôt après la saisie et avant qu'on eût découvert qu'elle le compromettait il était venu rejoindre à Lyon, quittèrent cette ville. Surville partit pour le Vivarais, Lamothe pour la Haute-Loire. Imbert-Colomès, qu'il avait pu prévenir, s'empressa de fuir et parvint à gagner la Suisse. Quant à lui, il quitta Lyon, mais resta caché aux environs, d'où il put assister aux suites doulou-

reuses de ses imprudentes équipées. En moins de quinze jours, il y eut plus de cent arrestations opérées, dont il était contraint de s'avouer Fauteur, les gens emprisonnés ne l'ayant été que parce qu'on les soupçonnait de s'être faits ses complices. Dans une lettre bien humble, datée du 15 février 179(5, et adressée au juge de paix du canton de l'Hôtel-Dieu, il prenait leur défense; il affirmait qu'ils ne l'avaient jamais ni vu ni connu : affirmation mensongère, qui, loin de leur venir en aide, aggravait les charges qui pesaient sur eux. Après cette manifestation en leur faveur, il disparut. Mais Imbert-Colomès ne lui pardonnait pas.

<i Bésignan est actuellement en France, mandait-il de Lausanne, où il s'était réfugié, au prince de Condé; mais je n ai pu savoir positivement dans quelle partie. Les uns le disent dans le Yelay, les autres dans le Forez. Ce qu'il y a de certain, c'est que si le Directoire exécutif avait été jaloux de le faire arrêter, c'aurait été chose facile, ce qui ferait présumer Bésignan capable de trahison, puisqu'il est encore libre. " . Dans la lettre qui formule ce jugement injuste, Imbert-Colomès en rendait un second, mieux fondé sans doute, sur l'un des compagnons de Bésignan, le chevalier de Lamothe.

" Quant à lui, je le crois à présent tout aussi dangereux que l'autre. Il est venu ici, il y a environ trois semaines, dans l'espérance d'y accrocher de l'argent et retourner en France, manœuvrer à sa guise. 11 assurait être brouillé avec Bésignan et n'avoir plus rien de com-

mun ensemble. Mais je n'en crois rien : leurs lêlcs se ressemblent trop pour se séparer. Il disait avoir laissé en France pour environ trente louis de dettes. Je lui ai offert de les payer sous condition qu'il ne rentrerait pas, qu'il irait à votre armée, et je promettais de lui payer un traitement particulier pendant qu'il y serait. II a refusé ma proposition et a préféré de rentrer poiiise mettre de nouveau à la tête de soixante ou quatrevingts vagabonds qui couraient les montagnes du Forez avec lui et Bésignan. J'ai pris des mesures pour éviter à ces deux mauvaises têtes toute confiance de la part des habitants des campagnes, et j'espère y réussir. "

Sous ces appréciations sévères à l'excès , Gondé devinat-il le reproche de s'être montré trop confiant dans Bésignan et dans Lamothe? La réponse qu'il fit à Imbert-Colomès ne permet guère d'en douter :

" Je ne prends pas le plus petit intérêt à M. de Bésignan, dont je blâme certainement la conduite à tous égards. Je ne le connaissais que pour avoir été en 1792 dans mon armée, où il ne fit ni bien ni mal. Je l'avais absolument perdu de vue, quand il m'écrivit, au mois de mai dernier, qu'il avait un parti avec lequel il comptait soutenir la cause du roi. Je lui répondis, au commencement de juin, que c'était fort bien fait, — et je ne pouvais guère lui répondre autrement, - — mais qu'il ne fallait rien de partiel; qu'on ne ferait que des victimes, et que c'était le moyen de reculer au lieu d'avancer, que, de plus, je ne lui donnais aucun ordre, puisqu'il me mandait avoir reçu ceux du roi, alors ré-

c^ent, et qu'il n'avait qu'à les suivre. Il me récrivit; je ne lui répondis plus. J'étais averti de ne pas me fier à lui. Il vint à Mulheim, où il vit Wickham, à qui je dis de prendre garde que ce pouvait être un homme danf^ereux s'il n'avait quelque satisfaction, et Wickham l'autorisa à aller servir sous Chavannes. Il n'y avait que cela à faire ou le faire arrêter. Pour Lamothe, je ne lui ai pas donné la plus petite mission. Je n'ai même pas eu ses confidences. C'est à regret que je lui ai donné un passeport, craignant l'usage qu'il en ferait. "

En ce qui touchait Bésignan, Condé ne disait pas entièrement la vérité. Il résulte d'autres pièces de sa correspondance qu'il s était laissé captiver par les propos emportés et ardents de ce Méridional si prompt à prendre ses désirs pour des réalités, à se croire infaillible et à chanter victoire. « Je crois bien qu'on l'a un peu calomnié, disait-il à Wickham en le lui envoyant dans le courant de septembre ; il est très intéressant à entendre. « Et durant plusieurs semaines, Bésignan avait été, entre Wickham et lui, son intermédiaire préféré. Maintenant, il était contraint de reconnaître qu'il avait mal placé sa confiance. De toutes parts lui arrivaient des plaintes contre son agent. C'est à lui que les faiseurs de plans chimériques s'en prenaient de l'impossibilité de les mener à bonne fin. « Son imprudence a dérangé de grands projets, disait Précy, trouvant bon ce prétexte pour justifier ses hésitations. II n'y a rien à faire avant le printemps. »

De son côté,Wickham écrivait de Lausanne, le 6 décembre : «... M. d'Artès et le colonel Grawfurd vous auront rendu compte, Monseigneur, de la malheureuse affaire de Bésijjnan. Elle me parait prendre tous les jours une tournure plus fâcheuse. Tout ce qu'il y avait de mieux pensant dans le Forez est en fuite, personne ne se croit en sûreté ni du côté de Lyon, ni dans la partie méridionale du Jura, et, ce qui pis est, la frayeur est si grande dans ce pays-ci que je m'attends tous les jours à un nouveau décret contre le séjour des émigrés qui fera un mal incalculable à la cause.

« En attendant les événements où nous avons pris toutes les précautions possibles de ce côté-ci, Imbert- Colomés est ici ; nous avons discuté ensemble toute l'affaire de manière à être préparés contre tout ce qui pourrait en arriver de fâcheux. Il est prêt à rentrer le jour qu'on le trouvera convenable. Mais nous sommes tous d'accord que pour le moment, il faut tout suspendre et attendre l'événement avec cette patience et cette tranquillité dont Votre Altesse nous donne tous les jours un si bel exemple. Tessonnet a réussi à merveille de son côté, mais il m'a fait dire qu'il n'est nullement en mesure de faire la moindre chose, à moins que Lyon ne se déclare en force, ou que Votre Altesse, puissamment soutenue, n'entre promptement en Franche-Comté.

« Tinseau vous aura rendu compte de ce qui s'est passé du côté de Porentrui. Votre Altesse aura vu qu'on n'est nulle part en mesure. Dieu sait, vu le change-

ment subit dans la destination du corps de Votre Altesse, si l'affaire de Bésignan ne doit pas être plutôt regardée comme un bien que comme un malheur réel... "

Là était la vérité, et 1 affaire Bésignan arrivait fort à propos pour contraindre les conjurés à la confesser. En dépit de leurs aflirmations, rien n'était prêt. Lr prince de Condé, après avoir cru qu'il allait franchir le Rhin, en était subitement empêché. Wurmser, qui dans les premiers jours de novembre l'invitait à se préparer au passage et à s'entendre à cet effet avec le général Mêlas, avait rétracté ses ordres sur l'injonction de sa cour, alors que deux ingénieurs étaient déjà venus à Mullieim pour choisir avec Condé le point où le passage devait s'effectuer. Mécontent d'avoir été désavoué, Wurmser accusait Mêlas, son mauvais vouloir, son inaction, l'arrivée tardive des pontons, et Condé désespéré, sans ressource, menacé d'être éloigné des bords du fleuve, demandait de l'argent et l'autorisation d'agir. " De l'argent ou la mort la plus prompte. Tout est préférable à l'état d inquiétude el de langueur où on me laisse. »

D autre part, Pichegru ne se décidait pas. Quelque encourageants que fussent les propos qui lui étaient attribués par les agents chargés d'exploiter ses « bonnes dispositions » , toute sa conduite militaire leur infligeait des démentis incessants. Il ne livrait pas Strasbourg encore qu'on l'en suppliât, et il persistait à ne pas écrire. Par surcroit d infortunes, le brait circulait que les bel-

libérants allaient conclure un armistice. Quelques-uns voyaient dans révénement le prologue de la paix générale. Armistice ou paix définitive, si les Autrichiens désarmaient, c'était le coup le plus funeste qui pût être porté à la cause royale, puisqu'elle n'avait rien à attendre que de la conflagration européenne.

Il est vrai que l'on conservait encore un sérieux espoir du côté de Besançon. On s'attendait à apprendre que le général Ferrand s'était déclaré pour le roi et qu'il avait entraîné ses troupes dans la révolte. Bien différentes, hélas! les nouvelles que reçut Gondé. Surprise ou trahison, en Franche-Comté comme dans le Lyonnais, la police avait découvert le complot et en tenait bientôt tous les Hls, grâce aux papiers qu'à deux reprises lui avait livrés le hasard.

La première saisie eut lieu le 12 décembre. A cette date, la police franc-comtoise était avertie depuis plusieurs jours qu'un individu débarqué à Besançon sous le nom d'Alexandre levait des recrues au nom du roi de France. On l'avait vu circuler dans la ville, aller, venir, fréquenter les cafés. Toutefois, comme il avait fait viser son passeport à la municipalité, on ne s'était pas inquiété de ses mouvements. Signalé à la police par une dénonciation précise, il devint l'objet d'une surveillance spéciale. Elle confirma les dires du dénonciateur. L'arrestation d'Alexandre fut décidée.

On y procéda dans la soirée du 12 décembre. Il se laissa prendre sans résistance. Mais, tandis qu'on le conduisait de son auberge à la prison, il s'échappa, A

la faveur de la nuit, il se perdit dans le dédale des rues de la ville. Le lendemain, les douaniers postés sur la frontière suisse, à qui son signalement avait été donné, l'aperçurent au moment où il essayait de la franchir. Ils se lancèrent à sa poursuite, mais sans parvenir à l'atteindre. En racontant leur déconvenue à la police, ils lui remirent une liasse de papiers que, serré de près et craignant d'être pris, le fugitif avait jetée dans un fossé.

Parmi ces papiers se trouvait une lettre adressée par l'abbé de Tinseau, ancien vicaire général de Toulouse, à son frère Tinseau d Amondans, dans laquelle il était question d un ami de ce dernier, le capitaine du génie Pautenet de Yereux. Cette lettre ne laissait aucun doute quant à l'existence du complot rovaliste. Elle le révélait avec tous ses moyens et elle en désignait les auteurs. La police se mit aussitôt à leur recherche.

Elle ne les avait pas encore trouvés lorsque l'un d eux, le capitaine Tinseau. qui résidait de lautre côté de la frontière, osa la franchir et venir frapper à la porte d'un ami dont il voulait solliciter le concours. Mais avant rencontré en route un uniforme républicain, il revint sur ses pas, craignant d'être reconnu dans sa fuite, et, pour plus de sûreté, il se débarrassa, en les jefant dans un buisson, des papiers qu'il avait sur lui. (Juelques instants après, un passant les ramassait et s'empressait de les soumettre à l'examen de l'évèque constitutionnel du Jura, Moïse. Celui-ci, après en avoir pris connaissance, les envoya à Paris. Mais déjà le gé-

néral Ferrand, dont le nom s'y trouvait, était prévenu de la saisie et pouvait mesurer le péril auquel elle l'exposait. Son parti fat pris aussitôt. Il alla révéler à la police les propositions dont il avait été l'objet de la part de Pautenet de Véreux, en ajoutant qu'il n'avait paru les écouter avec complaisance qu'afin de mieux connaître tous les projets des conspirateurs et les détails de la conspiration. Dans son ardeur à éloigner de lui les soupçons, il consentit à tendre un piège à ces gens qui le croyaient leur complice. Il leur fit savoir qu'il désirait renouer l'entretien au point où ils l'avaient laissé. Pautenet de Véreux et Bouvenot vinrent au rendez-vous. Là, Ferrand se démasqua en appelant à laide. Mais Pautenet de Véreux parvint à s'échapper, et seul Bouvenot fut arrêté.

L'instruction judiciaire qui suivit cet événement entraîna l'arrestation de Ferrand et de cinq administrateurs du Doubs, soupçonnés d'avoir favorisé d'abord le complot et de ne l'avoir déserté qu'en apprenant qu'il était découvert. Mais bientôt, faute de preuves, il fallut les relâcher, Bouvenot lui-même parvint à s'échapper de sa prison. Quant à Tinseau et à Pautenet de Véreux, ils étaient déjà loin, disposés à recommencer leur dangereuse campagne aussitôt que s'offrirait une occasion propice. L'abbé Breluque n'avait pas été inquiété. On le retrouve en mai 179G, continuant ses intrigues, se plaignant au président de Vezet d'être laissé sans moyens. Il lui écrivait à cette date : " On vient au secours des bons dans une ville ouverte, et on

négligée une ville fortifiée. Jamais la République ne fut moins préparée à soutenir la campagne, et jamais elle ne fut moins attaquée. "

Cette affaire de Besançon ne donna donc lieu, pour ceux qui y avaient été mêlés, à aucun châtiment. Son dénouement n'en constituait pas moins un échec sensible pour la cause royale. Condé craignait que Pichegru n'y trouvât des motifs de découragement et d'inaction. Il chargea ses émissaires de lui affirmer « qu'il n'y était pour rien » , ce que démentent les extraits de sa correspondance, publiés plus haut. » Je n ai cessé de recommander de ne rien faire de partiel, ajoutait-il. Mais la chose était organisée en grand. Je suis trop loin de ces pays pour pouvoir en diriger absolument la marche, et Baptiste (Pichegru) doit s'attendre à ce qu ils éclatent au moment où on s'y attend le moins et sans ma participation. C'est sans doute de cette affaire dont on a voulu me parler en écrivant : Le bourgeois entendra parler d' une banqueroute qui l' aura effrayé; qu Use rassure sur cet événement. »

C'était prendre les choses bien à la légère. En réalité, les découvertes opérées à Lyon et à Besançonmettaient à nu tous les ressorts de la conjuration ourdie par les émigrés, et, si elles ne révélaient pas les négociations entamées par Condé avec Pichegru, elles en rendaient du moins les résultats bien douteux en fournissant au général un bon motif pour ne pas tenir les promesses que les émissaires de Condé prétendaient avoir obtenues de lui.

On a vu qu'après ces découvertes, ceux des conspirateurs qui résidaient à Lyon ou qu'y avait conduits la perspective d'une action prochaine s'étaient hâtés de quitter cette ville, les uns comme Imbert-Golomès pour passeien Suisse, les autres comme Bésignan, Lamothe, Surville, Dominique Allier, pour aller évoluer sur un autre théâtre. Lamothe était revenu dans la Haute-Loire, mécontent d'avoir été éconduit par Précy et Imbert- Golomès et résolu à se procurer par d'audacieux coups de main les fonds qu'on lui refusait dans l'entourage des princes. Il tenta de faire une levée de troupes, recruta quelques hommes, forma un camp au Pertuis près d'Yssingeaux, et commença â rançonner les communes environnantes. Mais sa bande, à sa première rencontre avec les gardes nationaux et les gendarmes, lâcha pied et se dispersa. Il n'eut que le temps de se jeter dans les bois, d'où il se dirigea vers le Vivarais. Là, il trouva le marquis de Surville, le baron de Saint-Christol, Dominique Allier, le chevalier de Rochemaure, le chevalier de la Lune et, pour tout dire, l'étatmajor de l'insurrection. Faute de ressources et par suite des mesures plus rigoureuses prises par le gouvernement, depuis qu'avait été découvert le complot de Bésignan, ce personnel, ne pouvant entreprendre de grandes choses, était immobilisé. L arrivée de Lamothe lui rendit quelque activité. Cet ancien officier apportait un plan dont l'exécution semblait facile et permettrait tout au moins de ne pas désarmer ni s avouer vaincu. Ce plan consistait à envoyer un émissaire au

roi afin d obtenir qu il donnât aux forces insurrectionnelles éparses dans le Midi un chef militaire à qui tout le monde serait tenu de se soumettre. En attendant ce chef, on tiendrait le pays en haleine par de petites et incessantes entreprises, et on préparerait ainsi une prise d'armes générale.

Le plan fut unanimement adopté. Quand il fallut choisir 1 envové qui devait exprimer au roi les vœux de sa noblesse du Midi, c'est sur Lamothe que se porta unanimement le choix de ses compagnons. Mais il déclina l'honneur qu'on lui faisait, alléguant qu'il était plus apte à combattre qu'à négocier. En réalité, il se souvenait de l'accueil qu'il avait reçu, quelques semaines avant, chez Imbert-Golomés à Lausanne. Il redoutait d'avoir été desservi dans l'esprit du roi. Plus heureux que lui, Surville conservait tout son crédit; du moins Lamothe le croyait, et lui-même le désigna pour remplir la mission dont chacun reconnaissait la nécessité.

Entre les innombrables victimes de ces temps calamiteux, le marquis Jean-Louis-Amand Tallard de Surville est une des plus dignes d'intérêt et de pitié. Il se distingue de ses farouches et parfois cruels compagnons par sa sensibilité, la grâce charmante de son visage, la noblesse de ses sentiments, la culture de son esprit, ses dispositions à la rêverie, la source poétique qui coule en lui et qu'il ne laisse se répandre en des inspirations tour à tour ingénieuses et touchantes qu'après les avoir revêtues d'une savante parure, empruntée à la langue du passé. A l'époque où sa présence était signalée

COMPLOTS KOVALISTKS 151

parmi les conspirateurs du Midi, personne, si ce n'est sa femme et quelques amis, ne soupçonnait qu'il y eût en lui une âme de poète. Mais elle chantait déjà depuis longtemps. Souvent il trompait en faisant des vers la longueur de ses courses aventureuses.

A l'indolence d'un créole il unissait l'énergie et la vigueur d'un paladin ; et son intrépide courage se revêtait parfois d excentricité. En 1785, à Schlestadt, provoqué en duel par un Anglais, il ne voulut se battre qu'autant que ce serait avec l'appareil de la chevalerie. Les deux adversaires parurent sur le terrain bardés de fer, casque en tète, armés de pied en cap comme les preux d'autrefois. Le combat terminé sans grand dommage, ils se réconcilièrent solennellement.

Le hasard, plus encore que sa volonté, avait fait de ce brillant gentilhomme, âgé de trente-cinq ans en 1795, un champion de guerre civile. Enrôlé d'abord dans l'armée de Gondé, il ne semble pas qu'il v eût trouvé de nombreuses occasions de se couvrir de gloire. Las de vivre sur un sol étranger, il était parti en apprenant la chute de Robespierre, convaincu, comme la plupart des émigrés, que la Terreur touchait à sa fin. Il avait hâte de revoir son pays. Il y passa quelques semaines avant de se rendre à Lyon, où se trouvaient déjà plusieurs de ses compagnons d'exil.

Durant ce séjour en Vivarais, il subit la contagion de l'esprit de révolte et d'insurrection, depuis longtemps déchaîné dans ces contrées, et que transformait, en le surexcitant, la possibilité de se venger, apportée aux

152 LA COIN.lUIlATlOîN DE PICHEGRU

victimes par la journée du 9 thermidor. Trop généreux de cœur pour ne pas répugner aux représailles et aux vengeances telles que les exerçaient les chouans, par désir de contribuer à la restauration ou par besoin de donner un but à son activité, il se jeta dans leurs rangs avec, peut-être, l'espoir de les discipliner, de rendre moins barbare la guerre qu'ils avaient déclarée à la République et à ses défenseurs. Son nom, sa naissance, sa qualité d'ancien officier, tout le désignait pour exercer un commandement. Il est vraisemblable qu'au moment où la confiance de Lamothe et de ses compagnons l'envoyait auprès du roi pour demander qu'un chef militaire fût préposé à la direction des mouvements insurrectionnels du Midi, il se flattait de l'espoir d'être appelé à ce poste de confiance, il quitta le Vivarais, au commencement de 1796, pour se rendre auprès du {)rétendant, à Vérone.

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