‹ La conjuration de Pichegru et les complots royalistes du midi et de l'est, 1795-1797Chapitre 5 sur 29 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

la Révolution et de l'Empire offre tant d'exemples, Oiine saurait, du reste, perdre de vue qu'elles ont été émises vingt, trente et quarante ans après les événements, et que leurs auteurs ont pu subir à leur insu l'influence de cette opinion toute faite, qu'avant eux d autres avaient subie déjà.

Au surplus, il suffit que de telles objections y aient été opposées et que, par surcroît, preuvç ait été fournie de l'effronterie de Montgaillard, des mensonges de Fauche-Borel, de leur vénalité à tous deux et de celle de leurs complices pour que les hommes non prévenus ne puissent considérer comme résolue la question de savoir si le général Pichegru, en 1795, lorsqu'il commandait les armées de la République, et en 1796, lorsqu'il eut quitté ce commandement, a trahi ou voulu trahir son pays ; si, comme on l'en accuse, il s'est volontairement affaibli pour faciliter les victoires des Autrichiens; s il a eu l'intention de leur livrer l'Alsace ; s il leur a livré Manheim ; s'il leur a signalé les points où il leur serait aisé de le vaincre ; s'il leur a procuré de faciles succès en refusant de porter secours à Jourdan et retardé leur défaite définitive en consentant à l'armistice de décembre.

Une étude consciencieuse de sa conduite peut seule porter la lumière dans ces obscurités. Si ce n'est pour défendre une mémoire irréparablement entachée par tant d'autres faits condamnables, mais tout au moins

VI iMliODUCTlON

dans riiitciot do la véritr, une telle étude présente encore aujourd'hui un attrait que nul ne contestera, bien qu'on ne puisse espérer qu'elle détruise la légende séculaire d'un Pichegru traître et parjure, se substituant au Pichegru conquérant glorieux de la Hollande et rival de Bonaparte. Il est depuis longtemps démontré que la vérité, quand elle se produit tardivement, ne peut rien contre la légende, et que presque toujours celle-ci lui survit.

A en croire les dires de Montgaillard, écrits aussitôt par d'Antraigues qui n'en voulait pas perdre le souvenir, le général Pichegru en 1795, lorsqu'il commandait l'armée de Rhin-et-Moselle, serait entré, par son entremise et par celle d'un sieur Fauche-Borel, sujet prussien, libraire à Neuchâtel (1), en relation avec le prince de Coudé, dont la petite armée à la solde de l'Angleterre combattait alors dans les rangs autrichiens. Sur la promesse de récompenses positives, consistant en honneurs, en grades et en argent, Pichegru, au mépris de ses devoirs de citoyen et de soldat, aurait promis et donné son secours effectif à Coudé, consenti à lui livrer une ou plusieurs des places fortes dont la défense lui était confiée et favorisé de tout son pouvoir les intrigues royalistes dans

(1) I.a print ipautc de Keiicliàtel relevait alors de la Prusse.

lîSTKODUCTION VII

le but de contribuer au rétablissement des Bourbons sur leur trône.

Montgaillard entrait dans les détails les plus circonstanciés, levait tous les voiles, indiquait pourquoi l'entreprise avait échoué et appuyait les affirmations qu'il énonçait de plusieurs lettres signées de Condé et d'autres gens mêlés à cette ténébreuse affaire. Si sa relation n'était pas un abominable mensonge, il en résultait clairement que Pichegru s'était rendu coupable, au profit des Autrichiens et des Anglais, du crime de trahison envers sa patrie.

Comment d'Antraigues avait-il conservé une pièce aussi compromettante pour le parti royaliste et pour Pichegru? Avait-elle été trouvée dans son portefeuille, comme l'assura Bonaparte? La lui avait-il livrée volontairement ou se l'était-il laissé dicter pour payer sa liberté? x\vait-elle été fabriquée, ainsi qu'illa prétendu après coup, dans les bureaux du jeune conquérant de l'Italie, qui voulait perdre Pichegru en lequel il voyait un rival? Telle mystère que l'histoire n a pu éclaircir, qu'elle n'éclaircira probablement jamais, et que, pour l'honneur de la mémoire de d'Antraigues, on voudrait qu'elle eût éclairci.

Il ne semble pas que le Directoire ait pris au sérieux ces accusations. Barras, qui se souvenait sans doute qu'il avait été, lui aussi, compromis à son insu par les bas agents royalistes et atrocement calomnié par

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