VIII INTRODUCTION
Fauclie-Borel (1), confesse dans ses Mémoires qu'il ne crut pas à la culpabilité de Pichegru. « Sans avoir aucune prédilection pour celui qui est accusé ici, ou ne voit contre Pichegru que des assertions de la part d'agents subalternes dont rien ne prouve qu'ils lui aient seulement parlé, et aucune pièce n'est produite qui soit écrite de sa main ni revêtue de sa signature (2). »
Mais le récit de Montgaillard certifié par Bonaparte arrivait au Directoire en un moment où entre lui et le président des Cinq-Cents s'était engagée une lutte à mort. Il ne se préoccupa ni de l'indignité de l'accusateur initiai Montgaillard, bomme taré, cupide, toujours à vendre au plus offrant et accoutumé au rôle de délateur, ni de l'invraisemblance de l'accusation, bien qu'elle transformât en un traître vulgaire et maladroit un général comblé des faveurs de la fortune, encore à la tête d'un grand parti, entouré d'une eslime voisine de l'admiration, et qui pouvait tout attendre de sa fidélité au devoir, ni enfin de l'intérêt qu avait Bonaparte à perdre le plus redoutable de ses rivaux. Il n hésita pas à se servir des documents que lui envoyait le général en cbef de l'armée d'Italie pour porter à Pichegrii lui coup irréparable et légiti-
^1) Voir mon livre : les éinijiés l't la setouilc coalition.
(2) Cette affiiiuation de Barras fait res.^oitir le cvnismc de sa conduite an 18 liuctidor, la;|nclle n'aurait pu se jusiilin- ((iie s'i! eût été convaincu de la culpabilité de l'icliejjru.
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mer en même temps l'acte de violence qu'il méditait en prouvant à la France la réalité de la (grande conspiration royaliste qu'il lui dénonçait tous les jours.
Le 18 fructidor, après l'écrasante victoire qu'il venait de remporter sur les factions coalisées en arrêtant leurs chefs principaux, les murs de Paris, par ses ordres, furent couverts d'affiches. L'une d'elles reproduisait intégralement, comme trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues, une lettre de Pichegru, « écrite de sa main " , était-il dit, lettre accablante pour lui, puisqu'en répondant aux propositions que lui avait apportées Fauche-Borel de la part du prince de Condé, elle le montrait y souscrivant avec un empressement intéressé.
« Je ne ferai rien d'incomplet, écrivait-il, je ne veux pas être le troisième tome de La Fayette et de Dumouriez. Je connais mes moyens. Ils sont aussi sûrs que vastes. Ils ont leurs racines non seulement dans mon armée, mais à Paris, dans la Convention, dans les départements, dans les armées de ceux des généraux mes collègues qui pensent comme moi. Je ne veux rien faire de partiel. Il faut en finir. La France ne peut exister en république ; il faut un roi ; il faut Louis XVIII. Mais il ne faut commencer la contrerévolution que lorsqu'on sera sûr de lopérer sûrement et promptement; voilà quelle est ma devise.
« Le plan du prince ne mène à rien ; il serait chassé
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de Huniugiic en quatre jours, et je me perdrais en f|iiinze jours. Mon armée est composée de braves gens et de coquins; il faut séparer les uns des autres, et aider tellement les premiers, par une grande démarche, quils n'aient plus possibilité de reculer, et ne voient plus leur salut que dans le succès.
« Pour V parvenir, j'offre de passer le Rhin où Ton me désignera, le jour et à l'heure fixés, et avec la quantité de soldats et de toutes les armes qu'on me désignera. Avant, je placerai dans les places fortes des officiers sûrs, pensant comme moi; j'éloignerai les coquins et les placerai dans les lieux où ils ne peuvent nuire, et où leur position sera telle qu'ils ne pourront se réunir. Cela fait, dès que je serai de l'autre coté du Pdiin, je proclame le roi, j'arbore le drapeau blanc; le corps deCondé et 1 armée de l'Empereur s'unissent à nous. Aussitôt je passe le Rhin et je rentre eu France. Les places fortes seront livrées et gardées, au nom du roi, par les troupes impériales.
« Mais il faut que vous sachiez que pour le soldat français la royauté est au fond du gosier. Il faut, en criant : Vive le roi! lui donner du vin et un écu dans la main; il faut solder mon armée jusqu à la quatrième ou cinquième marche sur le territoire français... Allez rapporter tout cela au prince, ccrlt de nta main^ et donnez-moi ses réponses... »
A peine est-il besoin de faire remarquer tout ce
IMUODUCTIOIN
<jue présente d'invraisemblable ce lanjjagc dans la bouche et sous la plume d'un générai familiarisé avec la victoire et dont la conquête de la Hollande avait révélé tout à la fois le désintéressement et les exceptionnelles qualités militaires. S'il avait voulu trahir, il y aurait mis plus d'habileté. Au plan tout à fait enfantin et impraticable que lui avait soumis le prince ■de Condé et dont il sera reparlé au cours de ce récit, il n'en n'aurait pas substitué un plus enfantin et plus impraticable encore. Il eût apporté plus d'adresse dans ses mesures, à supposer qu'il n'eut pas essayé ■d'abord de démontrer l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de réaliser ce qu'on attendait de lui. En tout cas, il n'eût pas laissé aux mains de ses complices une pièce dont la divulgation devait le perdre à jamais et faire la preuve de son crime.
Cependant, l'intérêt de ces considérations, encore qu" elles soient pour frapper tous les esprits, s'efface €t disparaît devant un fait positif et indubitable qui les prime toutes. Ce fait est celui-ci. Ea lettre affichée le 4 septembre sur les murs de Paris, sous la signature de Pichegru, et reproduite dès le lendemain par les journaux à la dévotion du Directoire, constituait un faux. Pichegru n'en était pas l'auteur. C'est la police qui l'avait imaginée, en présentant comme mise sur le papier par le général une réponse verbale que lui attribuait Montgaillard. C'est aussi cette po-
XII INTUODUCTION
lice qui, dans la version envoyée par Bonaparte à Paiis et pour en établir l'authenticité, avait glissé les mots : « écrit de ma main » , lesquels n'existent pas dans 1 original.
Il eut été facile à Pichegru d'en démontrer la fausseté s'il eût été mis en demeure de s'expliquer ou si, conformément aux lois qui soumettent au jugement de ses pairs la conduite d'un général accusé de trahison, il eût été traduit devant un conseil de guerre. Mais on ne voulait pas lui donner des juges. Ce qu'on poursuivait en lui plus encore que le soldat, c'était l'homme politique dont la popularité menaçait le Directoire. Celui-ci agissait révolutionnairement. A l'heure où, à l'aide d'un faux caractérisé, il déshonorait à jamais Pichegru sans l'avoir mis à même de se défendre, le président des Cinq-Cents était emprisonné. IjCS directeurs triomphants signaient le décret qui le condamnait à la déportation, avec leurs collègues Carnot et Barthélémy, divers membres du Corps législatif et de nombreux suspects arrêtés en même temps que lui. Un faux, voilà donc ce qu'on trouve à l'origine de la légende sous laquelle, depuis plus d'un siècle, sa mémoire est restée écrasée.
Il est vrai que, quelques jours plus tard, se produisait un incident qui parut corroborer les accusations de Montgaillard. Une lettre signée du général] Moreaii, successeur de Pichegru au commandement de
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l'armée de Rhia-et-Moselle, arriva à Paris, à l'adresse du directeur Barthélémy (1). Compris dans les proscriptions du 18 fructidor et moins heureux que Carnot qui avait pris la fuite, Barthélémy était déjà en route pour Sinnamari. La lettre de Moreau, en dat(; du 19, fut remise au Directoire. Il en prit connaissance. Elle lui révéla que le 21 avril précédent, après le passage du Rhin, les équipages du général de Klinglin, major général de Tarmée autrichienne (2), ayant été capturés, on avait trouvé dans un fourgon des papiers très compromettants pour Pichegru. ÉtoniK'" que Moreau eût attendu plus de quatre mois poui' faire part au gouvernement de cette importante découverte, le Directoire, désirant des explications, le manda à Paris.
La conduite de Moreau en cette circonstance ne fait honneur ni à son caractère ni à ses sentiments. On le voit d'abord soucieux de ménager son ami Pichegru, oublier ensuite tout à coup les services qu'il en avait reçus et, saisi de peur, tremblant pour lui-même, l'accabler sous des accusations qui n'avaient d'autre base que les papiers trouvés dans les fourgons de Klinglin, base aussi peu solide que le récit de Montgaillard.
(1) Voir cette lettre aux pièces historiques. A.
(2) Emigré français passé au service île l'Autriche, il était le petit-fils de Joseph de Klinglin, préteur royal à Strasbourg, père de la seconde fille d'Adrienne Lecouvreur.