‹ La connaissance du beauChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DA.NS LES ODJETS QUI NCUS DONNENT l'ÉMOTION ESTHÉTIQUE

IL Y A l'expressio:!

Article I. — De l'expression.

^ Plusieurs philosophes ont cherché les conditions du beau dans des qualités qui appartiennent surtout à la matière, dans la proportion, dans le juste arrangement des parties de l'objet qui plaît, dans l'ordre, l'harmo-

* nie, l'unité, la variété. Toutes ces qualités sont pour ainsi dire à la surface de l'objet, dans les formes ; or les formes par elles-mêmes sont insuffisantes pour nous expliquer ce rayonnement des objets qui est le beau. En effet, nous pouvons dire avec le fabuliste.

« Qui vous dit qu'une forme est plus belle qu'une autre? »

Avec les formes qui appartiennent à la matière, il nous faut autre chose. Victor Cousin s'efforcant d'établir le domaine du beau parcourt tous les objets de la nature et quand il arrive « à quelque morceau de matière qui n'exprime rien, il déclare que l'idée du beau ne s'y applique plus », et il a raison. La première nmi-

Qu'est-ce donc que l'expression ?

— L'expression est la révélation ou l'indication d'un invisible, d'une idée, d'un sentiment, par un sensible, par des formes, des mouvements, des mots, des sons ; elle suppose donc un rapport entre les deux éléments :

* l'élément sensible et l'élément invisible, le premier nous révélant le second.

Voici un homme dont le regard est enflammé, qui gesticule avec véhémence et pousse des cris violents et saccadés : nous disons que son regard, ses gestes, ses cris expriment la colère.

Telle personne porte un anneau au doigt de la main gauche que l'on nomme l'annulaire : nous en concluons que cette personne est mariée.

- Si le rapport entre le signe et la chose signifiée a été établi par la nature elle-même, comme dans l'expression de la colère, c'est l'exjiressiqn naturelle.

•^ Si le rapport résulte d'une convention, repose sur un usage, comme la signification de l'anneau pour le mariage, l'expression esl jiûny.enUanneHe Peut-être quelqu'un dira que l'anneau est un signe~nafïïrel parce qu'il représente l'un des anneaux de la chaîne morale qui lie les époux. Oui, sans doute, on peut voir ce rapport, mais l'anneau ne dit pas par lui-même et par ses propres ressources d'expression que la personne qui le porte est mariée : une preuve, c'est que mis à tel autre doigt, il n'a plus la même signification.

Sans doute, même dans l'expression conventionnelle, il y a toujours quelque rapport entre le signe et la chose signifiée, sans cela on n'aurait pas choisi le signe pour exprimer la pensée. Mais, malgré ce rapport, le signe n'aurait pas toute sa signification aux yeux de tous, si la convention ne complétait pas sa signification et n'était pas connue.

Au contraire, nous n'avons rien à prêter aux larmes pour qu'elles soient l'expression de la douleur et le poing fermé et montré avec le bras énergiquement raidi sera dans tous les pays l'expression naturelle de la colère et de la menace.

Il y a donc une expression naturelle et une expression conventionnelle.

Quelquefois l'expression ne sera pas lue de la même manière par différentes personnes, lesquelles se placerit à différents points de vue.

Voici un chêne qui se dresse sur le sommet du coteau.

Passent lun après l'autre un géomètre, un industriel, un naturaliste, un poète. Chacun d'eux verra cet arbre au point de vue qui le préoccupe habituellement : le premier en constatera les dimensions ; le second comptera les stères de bois qu'il pourrait en retirer ; le troisième, considérera ce qu'il est par rapport aux arbres de son espèce, il dira qu'il est bien venu, que c'est un beau chêne ; le poète lui attribuera une sicnitication plus riche encore :• Considérant ce chêne, dont la vaste silhouette se découpe sur l'horizon, dont les racines sa crnmnonnpnt au sol et dont les branches s'élèvent vers le ciel comme des bras puissants qui défient la tempête, il voit en lui le symbole d'une force qui n'est aucunement ■dans l arbre lui-même, le symbole de la force morale.

Sans doute celte expression de la force morale par la physionomie du chêne est moins précise que l'expression de la vie végétative par sa ramure et la richesse de son feuillage ; cependant elle est naturelle et non pas le résultat d'une convention.

11 est important surtout que nous sachions jusqu'à quel point l'expression des objets peut concourir à produire en eux la beauté ou la laideur. Or, il nous est «» facile de reconnaître que l'expression conventionnelle ne peut y concourir que très indirectement. Une balance mise aux mains d'un personnage qui doit représenter à nos yeux la justice contribue sans doute à fixer notre esprit; mais par elle-même elle n'a rien qui puisse nous donner l'émotion esthétique.

Pour que l'expression nous fasse jouir de la beauté il faut que l'invisible prenne dans le signe une forme et l'on pourrait dire une j^f'll^'onomie qui le fasse vivre et dont tous puissent comprendre la signification.

Nous pouvons d'ailleurs observer que cette expression qui sert à produire la beauté et la laideur s'offre de toutes parts à nos regards dans les objets qui nous entourent, et, comme elle prend une grande importance dans la théorie du beau telle que nous la corn-

prenons, il est indispensable d'en faire une étude. L'expression est un langage, il nous faut comprendre ce langage, nous familiariser avec ses ressources et ses lois. Nous devons apprendre à lire dans le grand livre de la nature écrit par Dieu lui-même et dans lequel, dit Arislote, il n'y a point de mensonge.

Article II. — Etude de l'expression dans l'homme.

L'homme de la nature est le chef et le roi ;

il se recommande tout d'abord et spécialement à noire étude.

D'abord, les apparences sensibles du corps de riiomme, la coloration de ses chairs, le mouvement de ses membres nous révèlent en lui la vie physique, la vie animale.. Inutile d'insister sur cette première révélation. Aussitôt que la vie a quitté un corps, il ne tarde pas à prendre un aspect qui nous dit que ce n'est plus qu'un cadavre inanimé.

' De plus, la vie intellectuelle et morale de l'homme, la vie de son âme nous est révélée par sa physionomie, et c'est de cette révélation qu'il est nécessaire de se bien rendre compte.

D'abord dans quelle mesure prétendons-nous vraie la révélation de l'âme par le corps? Là est la difficulté. Qu'on le remarque donc bien, nous prenons cette révélation dans la mesure où elle est requise pour les arts et dans la mesure où elle est admise par tout le monde.

§ L — Sous prenons cette révélation dans la mesure c'a elle est nécessaire pour les arts.

•* La grande valeur des arts plastiques, de la peinture et de la sculpture suppose cette révélation de l'âme, de la pensée, des sentiments, par les traits de la physionomie, par le regard, par le geste, par les autres signes qui concourent à cette manifestation., et c'est surtout par cette révélation qu'ils nous captivent et qu'ils se rendent dignes de notre admiration.

En effet, si les formes réalisées par le peintre et le sculfiteur n'avaient pas celte signification, elles auraient pour but unique de représenter la beauté du corps. Nul i)"osera dire que la peinture et la sculpture n'ont rien de plus à nous donner et que nous n'avons rien de plus à leur demander. Sans doute il est des œuvres qui présentent à notre admiration surtout la beauté corporelle, mais même celles qui possèdent au plus haut deîiré ce genre de mérite ne sont pas muettes au point de vue de la pensée et du sentiment; quelques-unes ne brilleront pas de l'éclat de la beauté morale, mais toutes avec les corps nous montreront des âmes. Ecoutez ^Vinckelmann devant l'Apollon du Belvédère. Sans doute il admire « son beau corps et la fîère structure de ses membres », mais il est surtout ravi par les sentiments merveilleux qui brillent dans la physionomie du dieu et dans toute sa pose, et, comme le dit très bien V. Cousin citant ce passage, « son analyse devient un hymne à la beauté spirituelle».

Et c'est ainsi que nous procédons nous-mêmes dans nos appréciations. Devant tous les tableaux et toutes les œuvres de sculpture qui mettent l'homme en scène, nous ne considérons pas seulement les formes matérielles, les corps, mais nous lisons les situations morales, les pensées, les sentiments exprimés. Allez au Louvre, et quel que soit le tableau devant lequel vous vous placerez, pour l'apprécier, l'analyser et le décrire, vous indiquerez les sentiments et les pensées que vous attribuerez tout naturellement aux personnages qui sont représentés.

Considérez la gravure de la Cène de Léonard de Vinci, vous voyez treize personnages dans des poses différentes. Est-ce qu'il n'y a là pour vous que des formes matérielles, des têtes, des bras et des mains? Non certainement. Vous attribuez un rôle particulier à celui qui est au milieu, et dont les yeux baissés et toute la physionomie ont tant de douceur, de tristesse et de calme ; de même, ceux qui l'entourent et qui s'agitent se parlent les uns aux autres, interrogent, font des protestations, tous ces personnages évidemment sont animés de sentiments très divers. Un critique, Sllien-

li LA CO.NNAISSANCE DU BEAU

dal, a indiqué avec précision les sentiments exprimé» par chacun des douze apôtres. Si vous ne le faites pas avec autant d'habileté, vous comprenez cependant ce que disent ces po;es, cos gestes, ces airs de visage ; vous leur attribuez assurément une signification très marquée.

Si parfois le peintre et le sculpteur se préoccupent surtout de représenter la beauté corporelle, ce n"est pas alors qu'ils produiront les œuvres qui nous intélesseront davantage, et s'ils tiennent à faire des corps sans âme, nous ne les en félicitons pas.

11 serait superflu d'insister, nous tirerons seulement en notre faveur cette conclusion, que les formes ne pourraient avoir cette signitication dans la peinture et la sculpture si elles ne l'avaient pas dans la nature.

§ II. — I\oi(s prenons cette révélation dans la mesure où elle est admise par tout le monde.

Chaque jour nous nous servons des révélations qui nous sont faites par la physionomie. Combien ne nous servent-elles pas pour connaître ceux avec lesquels nous sommes en relations.

Chaque physionomie sur laquelle s'arrête votre regard ne vous laisse-t-elle pas une impression diflérente?

Quand un homme vient vers vous, ne le .jugez vous pas d'après sa pose, sa démarche, le timbre de sa voix, :^on langage (1) ?

La sympathie ou l'antipathie naît souvent dans notre cœur dès le premier instant.

Ne dit on pas chaque jour : Je lis dans ses yeux, il suffit de le voir, et l'on ne s'y trompe pas. — On voit bien, à ses traits, que c'est une âme simple et sans détours. — 11 a une physionomie franche. — 11 a uii regard dissimulé, il n'ose pas regarder en face. — 11 y a de la noblesse dans sa pose.

(i) « Ex visu cognoscitur vir et ab occursu faciei cognoicitur sensatus. Amictus corporis et risus denliuiu et ingres- 8US hominis enuntiant de illo. » (Ecc'i. xix. 2o, 27.)

Quel est le maître ou la maîtresse de maison qui prendra un domestique à son service sans avoir considéré d'abord sa physionomie, et sans que cette vue ait influé sur son choix? Le maître qui se serait déterminé sans cette précaution ne serait il pas impatient de voir par lui-même celui qu'il aurait accepté sur des recommandations ?

Quand nous conversons, nos discours ne dépendentils pas de l'impression que nous lisons sur les traits de notre interlocuteur? Nous avions conçu tel raisonnement, préparé telle forme de langage, et nous jugeons plus sage, d'après l'expression de la physionomie de celui auquel nous nous adressons, de parler tout difi'érexnment. Nous reconnaissons de la même manière si nous devons nous taire ou parler, consoler ou reprendre, censurer ou donner des encouragements.

11 est vrai que souvent nous avons à peine conscience des impressions que nous recevons, nous raisonnons peu les jugements que nous portons, et c'est presque instinctivement que nous nous prononçons. Mais que faut-il conclure de là? Faut-il nier l'existence des ré-vélations faites par la physionomie? Au contraire, nous devons en i^econnaitre d'autant plus volontiers, l'évidence. Nous devons reconnaître que cette science, dont nous nous servons sans l'avoir étudiée, et comme instinctivement, repose sur une loi de la nature que Dieu lui-même a instituée, et dont il nous a révélé les. secrets.

Il a fait le son pour l'oreille, et l'oreille pour le son. 11 créa la lumière pour l'œil, et l'œil pour la lumière. De même, en faisant paraître les dispositions intérieures, les facultés sous des formes extérieures infiniment variées, il a donné à l'iiomme un instinct, un sentiment propre à saisir l'invisible dans le visible ; c'est d'après cet instinct que nous nous prononçons et, nous ne songeons même pas à discuter les jugements, que nous portons.

Sans doute il en est qui jugent avec plus d'habileté, qui ont un tact plus développé, plus de finesse dans le coup d'œil, et qui ont, pour nous servir d'un mot

16 LA co^^■A^ssA^•CE du beau

exprimant bien ce genre d'observation, un diagnostic plus parfait ; il en est d'autres qui se tromperont grossièrement dans leurs appréciations. Souvent, il est vrai, ceux qui prononcent à tort des sentences sans appel et commettent des erreurs déplorables, sont ceux qui dénieront toute valeur aux révélations faites par la physionomie. Les gens portés à l'exagération ne gardent de mesure en aucun point. Mais, en tout cas, ceux-là mêmes qui se trompent, puisqu'ils se servent de ces révélations, peuvent être invoqués par nous comme des autorités à l'appui de notre thèse, puisque, par l'usage qu'ils en font, ils montrent qu'ils croient à ces révélations.

Nous prenons donc les révélations faites par la physionomie dans la mesure où elles sont reconnues et acceptées par tous, et nous n'avons aucunement besoin de passer ces limites pour toute la suite de notre théorie.

§ III. — Éléments qui concourent à cette expression.

Nous ne prenons point ces révélations en les attribuant à quelques traits en particulier, mais nous les prenons avec tous les signes qui peuvent y contribuer.

Nous n'examinons point, à la manière de Lavater, si l'on peut considérer tel trait, telle forme de visage, comme l'indice certain de telle faculté, de telle qualité, de tel défaut. Encore moins songeons -nous à déterminer avec Gall et Spurzheim, par la conformation du crâne de chaque individu, la valeur de ses facultés, de ses tendances bonnes ou mauvaises. Nous n'avons point à déterminer les règles de la physiognomonie.

Nous voulons simplement préciser les notions qui sont vagues dans les esprits, en les groupant autour de quelques principes.

.Nous constaterons seulement deux lois : *• 1° Les traits de la physionomie même immobiles, c"est-à dire à l'état de repos nous révèlent les facultés naturelles de l'âme et les qualités acquises.

Sans doute les aptitudes les plus précieuses ne seront

pas toujours révélées par des formes agréables, et l'intelligence la plus brillante, la volonté la plus énergique se manifesteront parfois à travers des formes dis;^iacieuses, étranges peut-être. Un extérieur désagréable n'exclut pas toujours de grandes facultés intellectuelles. Nous ne prononçons encore aucun jugement sur la valeur de ces physionomies, au point de vue de la beauté ; plus tard, nous verrons comment il faut les apprécier. Nous disons seulement que les principales facultés, les aptitudes de lame, ses tendances bonnes ou mauvaises, se révèlent par la physionomie»

Nous ne prétendons pas que toutes Fé'spTiysionomieT ont une expression très marquée et dans laquelle il est facile de reconnaître telle ou telle aptitude, telle ou telle disposition. Il en est beaucoup dont la vue nous laisse froids et indiflerents ; mais aussi combien d'hommes sont sans élan pour la vertu, et ne sont d'ailleurs sollicités au vice par aucun entraînement violent ! caractères indécis qui flotteront sans cesse entre le bien et le mal ; de m (hue bien des hommes ne sont pas dénués d'intelligence, mais n'ont cependant que des facultés très ordinaires. Les physionomies qui expriment ces caractères sont peu expressives, mais on peut dire aussi qu'elles ont peu à exprimer.

De même on peut constater des anomalies. Telle physionomie, par exemple, exprimant la bienveillance, ne recèle que la méchanceté ; mais les signes de la bienveillance n'en restent pas moins les mêmes. Et des révélations faites par la physionomie il faut dire, comme de toutes les autres lois, que l'exception confirme la règle.

De plus, qu'on le remarque bien, quand même parfois le masque serait menteur, l'expression garde toujours sa valeur au point de vue où nous nous plaçons. C'est l'enseigne que nous jugeons, et c'est d'après elle que nous établirons les lois du beau dans la nature et dans les arts.

2° Les traits mis en mouvement par les sentiments et les passions, non seulement nous révèlent avec plus de clarté les facultés de l'âme, ses qualités et ses défauts, mais nous révèlent aussi ses émotions, ses agi-

talions, ses impressions passagères avec leurs nuances diverses.

C'est ainsi que nous reconnaissons qu'un homme est dans la joie ou dans la tristesse, qu'il éprouve du plaisir ou de la douleur, qu'il est saisi de crainte ou d'tiorreur, qu'il est transporté de haine ou de colère ; et, par le jeu de la physionomie, nous saisissons non seulement ce qu'il y a de violent dans ces mouvements, mais les nuances délicates qui les modifient.

La face de l'homme est pourvue de tous les or^'anes au moyen desquels l'àme se met en communication avec tout le monde sensible, avec toute la nature. De plus elle a tout ce qu'il faut pour faire des révélations: elle a les yeux, la bouche, le teint qui se colore ou qui se plombe, des muscles nombreux qui font mouvoir les parties molles, et, en combinant leur action de mille façons diverses, donnent à la physionomie cette . variété d'expression qu'on lui connaLit- Chaque passion, chaque penséë^chaque së^ntiment agit d'une façon particulière sur ces difTérents ressorts ; chaque état de l'àme fait vibrer une des cordes de cet instrument docile. La face est comme spiritualisée par la pensée ; aussi chez tous les peuples elle est découverte, c'est le livre du cœur ouvert à quiconque sait y lire.

« C'est surtout dans les yeux que se peignent nos sentiments et qu'on peut les reconnaître. L'œil appartient à l'àme plus que tout autre organe, il semble y toucher et participer à tous ses mouvements ; il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses, comme les mouvements les plus doux et les sentiments les plus délicats ; il les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté, tels qu'ils viennent de naître ; il les transmet par des traits rapides, qui portent dans une autre àme le feu, l'action, rima;,'e de ceux dont ils partent. L'œil reçoit et réfléchit en même temps la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment. C'est le sens de l'esprit, de la langue, de l'intelligence (i). »

Les larmes n'ont-elles donc pas leur signification ?

(1) Bufïon, t. II, p. 101.

11 en est qui pénètrent les cieux ; il en est d'autres qui provoquent l'indignation et le mépris.

Celui-là n'avait pas raison qui se plaignait autrefois de ce que la nature n'avait pas mis au-devant du cœur de l'homme une fenêtre par laquelle on pût voir ses sentiments et ses desseins. Elle a répandu, pour ainsi dire, toute son àme au dehors, et nous pouvons lire toutes ses émotions, toutes ses agitations sur les traits de son visage.

Telle est la relation établie par Dieu entre le corps et l'àme, que souvent celui qui tient le plus à dissimuler ses pensées ne peut les recouvrir d'un voile assez épais pour qu'elles ne se manifestent pas au dehors par l'expression, rapide peut-être, mais non douteuse de son visage. La vérité qu'il voulait fausser par ses paroles est rectifiée malgré lui par le miroir fidèle que Dieu lui a imposé et qu'il ne peut détruire.

« L'acte le plus grand et le plus inconcevable de la nature est d'avoir su tellement modeler une masse de matière brute, qu'on y voit l'empreinte de la vie, de la pensée, du sentiment et d'un caractère moral. Si nous ne sommes pas saisis d'admiration et d'étonnement à la vue de l'homme, c'est uniquement l'effet de l'habitude qui nous familiarise avec les choses les plus merveilleuses. De là vient que la figure humaine et même le visage n'excitent point l'attention du vulgaire. Mais pour celui qui s'élève au dessus du préjugé de la coutume et qui sait envisager les objets attentivement et avec réflexion, chaque physionomie est un objet remarquable. N'est-il pas merveilleux que tout homme qui a de la sensibilité et un peu l'esprit d'observation puisse lire dans la physionomie et le maintien d'un homme ce qui, au moment actuel, se passe dans son intérieur? Nous disons souvent, avec la plus grande persuasion, qu'un homme est gai ou triste, qu'il est pensif, inquiet, chagrin, etc., et nous serions fort surpris qu'on s'avisât de no'is contredire là-dessus. Il est donc certain que nous pouvons démêler dans la figure d'un homme et surtout dans son visage quelque chose de ce qui se passe dans son àme. Nous voyons l'àme dans le corps. Aussi nous pouvons dire : « Le corps

est l'image de l'âme, ou l'âme elle-même rendue visible (1). »

La dildculté serait de préciser et de dire quel trait de la physionomie et quel mouvement révèle telle disposition, tel sentiment. « La ligne qui sépare dans la nature Tassez du trop, dit Winckelman, est presque imperceptible. » Comment marquer l'aurore ou le déclin du désir ? Comment définir la courbe de cette paupière qui me montre l'attendrissement, la pitié envers la misère du pauvre ? Comment caractériser la prunelle de cet œil d'où jaillit la flamme du génie ?

Mais si nous ne pouvons préciser ces caractères, les révélations n'en existent pas moins, et à mesure que l'œil est plus exercé il les comprend mieux.

IS'ous avons dit que dans l'homme tous les détails de la physionomie contribuent à l'expression. En efl'et le son de la voix, la démarche, la pose, le geste, la manière d'ajuster ses habits donneront des indicationstrès significatives.

Le son de la voix, sa douceur ou sa rudesse, sa faiblesse et son étendue, ses inflexions, la volubilité on. l'embarras de la langue, tout cela est très caractéristique. 11 y a un certain ton qui décèle le manque d'idées et que l'on perdrait en apprenant à penser. « C'est le cœur qui est l'âme de la voix ; il est presque impossible qu'un ton déguisé puisse échapper à une oreille délicate. Quand mon oreille est frappée de ce ton simple et naturel qui n'appartient qu'à la plus exacte probité, quand j'entends ce langage de l'honnêteté qui n'est altéré par aucun mélange d'intérêt, si rare, hélas ! dans le commerce de la vie, mon cœur tressaille de joie (2). »

Rien de plus significatif surtout que les gestes qui accompagnent les paroles et la démarche. Naturel ou affecté, rapide ou lent, passionné ou froid, uniforme ou varié, grave ou badin, aisé ou forcé, dégagé ou vaide, noble ou bas, fier ou humble, hardi ou timide, décent ou ridicule, agréable, imposant, menaçant, le-

(1) Sulzer : Théorie générale des Beaux-Arls^ {2j Lavater, t. 11, p. 212.

geste est différencié de mille manières; et dans chacune de ces variétés si nombreuses, il a une signification particulière.

Nos moindres actes extérieurs prennent pour l'œil attentif une signification. « Le sage, dit Sterne, prend son chapeau où il l'a laissé, tout autrement que le sot. »

L'harmonie qui existe entre la démarche, la voix et le geste ne se dément jamais.

On reconnaît dès le premier coup d'oeil, à son ajustement, l'homme simple et l'homme qui veut plaire ; celui qui a bon goût et celui qui a mauvais goût. Le sage est aussi simple que propre dans son extérieur; il s'iiabiile selon son rang et ne ne se pare pas ; il ne suit pas la mode avec ostentation, mais il évite de la choquer (1).

Le style est l'homme même, et l'homme met son style dans tout ce qu'il façonne ou modifie (2).

3" Troisième loi qui est la conséquence des deux premières.

Les lois que nous avons formulées supposent ce fait que l'âme agit sur le corps et le transforme. En effet, si l'âme ne transformait pas le corps à mesure qu'elle se transforme elle-même, à mesure qu'elle acquiert des qualités ou qu'elle contracte des défauts, bientôt elle ne serait plus exprimée par la physionomie: il y aurait désaccord entre l'âme et les traits qui doivent la traduire.

Du reste, ce fait, lui aussi, nous semble incontestable, et il nous est prouvé par l'expérience. Ne voiton pas trop souvent le vice imprimer ses honteux stig-

(1) « Il y a autant de différence entre la femme de goût et la femme à la mode qu'entre une rose parée de la rosée du matin et celle qui est détrempée par la pluie : c'est une question de mesure. » (Sterne).

l2) On dit, avec raison, que l'écriture elle-même peut faire des révélations très intéressantes, mais elle ne donne pas directement la manifestation sensible de l'àme par des signes naturels et pour cela elle ne peut pas servir par elle-même à l'expression de la beauté.

mates sur des physionomies qui n'auraient dû exprimer que la vertu? Ne voit-on pas aussi des physionomies très communes, désagréables, se transformer peu à peu, s'ennoblir, et exprimer enfin la probité, l'honneur, la vertu? Assurément, ces métamorphoses ne sont pas seulement des transformations organiques, mais elles sont le résultat d'un travail intérieur.

Le cœur de l'homme change son visage, soit en bien, soit en mal.

Chaque année, il se fait en nous un nœud comme dans les arbres ; quelque branche d'intelligence se développe ou se couronne et se durcit. De même notre physionomie prend un accent qui est en rapport avec les transformations de notre àme.

« L'esprit est l'ouvrier de sa demeure, dit Michelet; voyez comme il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les traits. 11 creuse l'œil de méditations, d'expériences et de douleurs ; il laboure le front de rides et de pensées ; les os même, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure (1). »

Nous avons dit que la voix de l'homme, son langage, prêtent à sa physionomie leur concours pour révéler son àme.

Mais la voix et le langage nous font eux-mêmes des révélations spéciales dignes de fixer notre attention.

\° La voix humaine, surtout si elle développe ses modulations dans un chant, révèle les sentiments de l'àme avec une merveilleuse puissance. Cette révélation, il est vrai, est vague et indécise ; elle n'exprime que les principaux sentiments, et si la voix n'emploie que ses ressources pour les exprimer, elle ne dira jamais par quelle cause ces sentiments ont été excités. En exprimant la joie, la tristesse, la colère, l'amour, la haine, l'elTroi, elle ne dira pas pourquoi l'àme éprouve ces différentes émotions. En d'autres termfs, on peut dire que la voix exprime le sentiment, mais que, par elle-même, elle ne peut exprimer l'idée. Ceci) Histoire de France.

pendant, malgré les limites dans lesquelles sa puissance est circonscrile. malgré ce vague et cette indécision, la voix humaine nous communiquera les impressions les plus vives et les plus variées.

2" Le langage, et nous comprenons ici le langage parlé ou écrit, nous traduit tout ce que les autres lignes peuvent nous représenter. De plus, il peut analyser, discuter, reproduire une série d'événements. Il nous révèle la pensée, l'idée, toutes les nuances des sentiments et des situations de l'àme ; il nous transmet la vérité qui est la vie de noire intelligence ; il est à la fois le signe le plus précis et le voile le plus transparent du monde invisible.

Dans riiomme, les formes sensibles nous ont révélé la vie physique, intellectuelle et morale ; interrogeons les autres êtres qui font partie du règne animal.

Article III. — De l'expression dans le règne animal,

dans le règne végétal, etc.

§ I. — De l'expression dans les animaux.

Pour bien comprendre l'expression que nous voyons dans les animaux, nous devons distinguer ce qu'il y a en eux et ce que nous leur attribuons.

Page 1