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CHAPITRE XVI

Hon de cause à effet et ? a notion de fonction.

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LA RELATION DE CAUSE A EFFET

ayant un caractère provisoire. L’observation attentive nous apprend qu’il n’y a pas d’éléments isolés constants. Si certains éléments paraissent être constants, comme la couleur pour un éclairage toujours le même, cela tient seulement à la constance fortuite d’autres éléments qui leur sont liés. Les relations, non plus, n’ont pas une constance absolue : la physique, la chimie et la physiologie des sens nous l’apprennent chaque jour. Il ne nous reste donc qu’une constance générale des relations. Si nous comptons avec les éléments les sensations d’espace et de temps, toutes les permanences de relations reviennent à des dépendances mutuelles des éléments entre eux. Les besoins biologiques nous' ont naturellement fait remarquer d’abord les relations les plus simples, qui sont immédiatement accessibles aux sens. Plus tard seulement, nous réussissons à atteindre à dessein des relations plus compliquées et plus générales, que nous ne pouvons saisir que par abstraction.

Nous avons appris, instinctivement et par réflexé, cette routine, et nous nous en servons consciemment ; il en est de même pour certaines notions qui, nées instinctivement de notre organisation psychique sous l’influence du milieu, se sont montrées biologiquement importantes et se sont fixées dans la conscience.

Il n’est nul besoin d’admettre que la notion de la dépendance des éléments entre eux soit innée; nous pouvons, au contraire, observer son développement progressif. Pendant longtemps les pour-

quoi et les par conséquent n’ont eu que le sens de coïncidence temporelle et spatiale, avant d’avoir celui de causalité, et c’est bien compréhensible. Si tout arrivait avec une régularité parfaite, sans la moindre perturbation, comme la nuit succède au jour, notre adaptation serait inconsciente. II faut une alternative de régularité et d’irrégularité pour que les intérêts biologiques nous obligent à nous poser les questions : Pourquoi les événements sont-ils tantôt semblables, tantôt différents? Quelles sont les choses invariablement liées entre elles ? Quelles sont celles qui s’accompagnent fortuitement? Cette distinction nous conduit aux concepts de cause et d’effet. Nous nommons cause un événement auquel est lié un autre événement :

Yeffet.

Ce rapport n’est, la plupart du temps, entrevu que d’une façon très superficielle et incomplète. En général, on ne prend comme cause et effet que deux parties plus frappantes d’un phénomène, et l’analyse plus exacte montre presque toujours que la prétendue cause n’est que le complément de tout un complexe de circonstances, qui déterminent l’effet. Aussi ce complément est-il très différent, suivant que l’on tient compte de telle ou telle partie du complexe ou qu’on la néglige.

Soit par une habitude instinctive, soit consciemment et méthodiquement, nous supposons que les relations des éléments sont constantes, et tout changement inattendu nous fait chercher une cause. Tout changement apparaît comme une perturba-

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tion ; il brise le lien habituel, nous inquiète et pose un problème.

Quand les sciences sont très développées, elles emploient de plus en plus rarement les concepts de cause et d’effet. La raison en est que ces

concepts sont provisoires, incomplets et imprécis. Dès qu’on arrive à caractériser les faits par des grandeurs mesurables, ce qui se fait immédiatement pour l’espace et le temps, ce qui se réalise par des détours pour les autres éléments sensibles, la notion de fonction permet de représenter beaucoup mieux les relations des éléments entre eux. Et ceci n’est pas seulement vrai quand des éléments, en nombre supérieur à deux, dépendent immédiatement les uns des autres*, par exemple dans la formule pvj T = G te , mais encore quand les éléments considérés se trouvent dépendre les uns des autres d’une façon médiate, par des chaînes multiples d’éléments intermédiaires. Les équations de la physique le font bien comprendre.

Si plusieurs éléments sont liés par une seule équation, chacun d’eux est une fonction des autres; les eoncepts de cause et d’effet sont alors interchangeables. Supposons deux corps conducteurs de la chaleur se touchant et isolés de tous les autres, la variation de température de l’un est la cause de la variation de température de l’autre, et inversement. Mais s’il existe entre un corps chaud et un corps froid d’autres corps intermédiaires, la variation de température de l’un ne suffît plus pour faire connaître la variation de température de

l'autre, et tous les corps intermédiaires interviennent. Même dans le cas simple où tous ces corps peuvent être considérés comme des points, il faut écrire autant d’équations différentielles qu’il y a de corps, et chaque équation contient, en général, des variables qui se rapportent à tous les corps. Si on réussit à obtenir une équation qui ne contienne qu'une seule variable, on peut l’intégrer, et on est conduit ainsi aux autres intégrales, où les constantes sont déterminées par les conrditions initiales. Cet exemple, extrêmement simple, suffît pour faire sentir que les notions vulgaires de cause et d’effet sont insuffisantes , et que, quand on introduit la notion de fonction, elles deviennent superflues.

Si on considère les phénomènes physiques en détail et avec soin, il semble que l’on puisse considérer toutes les dépendances immédiates comme réciproques et simultanées. Pour les notions vulgaires de cause et d’effet, le contraire a lieu: l’effet suit la cause, et leur relation n’est pas réversible. Citons comme exemple, l’explosion de la poudre dans un fusil, et le mouvement du projectile : il y a là des intermédiaires qui mettent en jeu un nombre infini de termes, et le corps frappé ne restitue pas le travail de la poudre.

La façon de comprendre la causalité avarié dans le cours du temps et peut encore se modifier; il n’y a pas lieu de croire qu’il s’agisse d’une notion innée. L’individualité psychique se développe au contact du milieu : assurément, l’organisme

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apporte déjà quelque chose d’inné et, avant tout, il apporte l'excitabilité réflexe. Non seulement lè système des sensations d’espace et de temps est inné, mais aussi les énergies spécifiques de tous les sens avec les systèmes des sensations possibles. Seules des recherches positives de psychophysiologie et non des décrets philosophiques peuvent * nous fixer sur ce qui est inné. En ce qui concerne la causalité, les liaisons organiques, bases des associations possibles, peuvent seules être innées, car on a vu que les associations elles-mêmes sont acquises par l’individu.

L’attente instinctive de certaines permanences, qui résulte du contact avec le milieu, se transforme par une évolution naturelle en une supposition méthodique et consciente ; elle devient un postulat nécessaire de la recherche scientifique. Ces permanences sont des relations ou équations fonctionnelles entre les éléments de ce qui nous est donné. Il importe peu, en général, que nous voyions dans les équations de la physique l’expression de substances, de lois ou de forces : elles expriment toujours des dépendances fonctionnelles. Par exemple, la loi de l’énergie cadre très bien avec diverses conceptions, que, pour cela même, nous ne pouvons pas considérer comme si essentiellement différentes qu’elles le paraissent.

Il est impossible de prouver la justesse de la thèse déterministe ou indéterministe. 11 faudrait que la Science fût complète ou impossible pour que la question fût tranchée. Mais, pendant qu’ils

font de« recherches, tous les savants sont forcément déterministes en théorie. C’est le cas même quand il ne s’agit que de probabilités. La loi des grands nombres de J. Bernoulli ne peut se déduire que d’hypothèses déterministes, et les propositions du calcul des probabilités n’ont de valeur que si les hasards sont des régularités masquées par des complications. Nous supposons qu’il existe certaines permanences, mais cela n’implique pas que cette supposition soit infaillible . Au contraire, le savant doit toujours s’attendre à une déception possible. Il ne sait jamais s’il a déjà tenu compte de toutes les relations qui interviennent dans un cas donné. Son expérience, limitée dans l’espace et le temps, ne lui offre qu’une mince tranche de l’histoire du monde. Un fait d’expérience ne se répète jamais deux fois exactement dans les mêmes conditions. Chaque découverte nouvelle, révèle des lacunes dans nos connaissances, et nous montre qu’il existe d’autres relations négligées jusqu’ici. Il faut donc que celui qui professe en théorie un déterminisme extrême, reste pratiquement indéterministe, notamment s’il ne veut renoncer aux découvertes les plus importantes.

La Science se constitue par les faits ; elle n’est pas possible sans une certaine stabilité des faits, et une stabilité des idées correspondant à la stabilité des faits et s’y adaptant. Peut-être n’y a-t-il pas de stabilité parfaite . En tout cas, la stabilité est suffisante pour que nous puissions fonder une Science utile.

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Quand on en est arrivé à faire attention aux relations mutuelles des éléments, et à les chercher à dessein, on est tout naturellement en possession de la méthode qui y conduit. Les choses qui dépendent Tune de l’autre changent généralement ensemble : la méthode des variations concomitantes sert toujours. Elle est à la base des indications d’Aristote et des explications détaillées de Bacon. Quand Herschell parle du lien indissoluble qùi rattache l’effet à sa * cause, et qu’il remarque que l’augmentation, la diminution ou le renversement de la cause déterminent les variations de l’effet, il pose les règles directrices de la recherche. Les restrictions qu’il est forcé de faire montrent clairement que, savant expérimenté, il sent bien l’insuffisance de ces deux concepts, cause et effet. Comment un expérimentateur qui, dans des cas simples, rencontre souvent le parallélisme des variations, pourrait-il ignorer qu’il ne doit pas, sans plus, supposer son existence dans des cas compliqués?

Pour accomplir sa tâche, le savant a la notion de fonction et la méthode des variations. Ce qu’il lui faut encore, la connaissance spéciale de son sujet le lui montrera, et on ne peut donner pour cela de règles générales. La méthode des variations est à la base de la recherche qualitative et de la recherche quantitative ; elle recourt à l’observation comme à l’expérimentation, et elle guide l’expérimentation mentale, qui mène à la théorie.

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